‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 230 sur 519 · RÉGION DU CENTRE. - BOURGES · texte numérisé non relu

RÉGION DU CENTRE. - BOURGES

négligée. Son père lui donna, dit-il, « l’éducation décousue des collèges de Paris ». — Destiné au métier des armes, il servit quinze ans au régiment d’Enghien, mais « vers son septième lustre », ayant hérité d’une sœur, il quitta l’armée par amour pour l’étude et pour la vie solitaire. Retiré dans une grande propriété à Dun-sur-Auron en Berri, il se livra à l’agriculture et « se rapprocha ainsi du premier état de l’homme ». Donnant à ses concitoyens « la leçon et l’exemple des soins que les troupeaux exigent », il fonda une bergerie modèle de mérinos espagnols qui prospéra au point de devenir une des plus belles de France. Il vivait tranquille avec « son épouse estimable et chérie, qui savait le consoler d’une erreur de jeunesse, sur laquelle il avait du moins jeté le xoile des mœurs », quand il fut nommé par la chambre de la noblesse son troisième député aux Etats-Généraux. A la Constituante, il se montra, à l’en croire, excellent patriote. Déjà, dans l’assemblée électorale du bailliage, il se serait écrié en réponse à un aristocrate : « Vous parlez toujours du roi, quand la nation est assemblée, le sceptre dort. » 11 fut partisan de la confiscation des biens du clergé, de la Constitution civile. Il regardait le clergé, dit-il, comme un corps dominateur, « comme la loupe et le bandeau de la société. » — Mais il se défend du reproche d’athéisme et il rappelle (pie c’est lui qui lit insérer les mots « sous les auspices de l'Etre suprême » dans la première déclaration des Droits. 11 « erra » un instant en soutenant les deux Chambres, mais il se justifie en faisant remarquer très justement « qu'à cette époque on était loin de s’élever à l’idée de la République ». Membre du comité d’agriculture et de commerce depuis lé début jusqu’à la lin de la Constituante, il y déploya une grande activité, dépouilla plus de six mille lettres et mémoires et lit voter plusieurs décrets utiles sur l’agriculture1. Partisan de la suppression de la peine de mort, il fut un des trente mem-

i. Un décret sur le dessèchement des marais, un autre sur les biens et usages ruraux, un autre encore sur la [>oliee rurale.

bres de rassemblée qui votèrent contre le maintien de cette pénalité dans le Code. Sous la Législative, rentré dans ses loyers, il fut nommé membre du conseil départemental du Cher, qui le choisit pour son président. 11 applaudit au io août et à la République, mais « détesta avec tous les vrais patriotes les massacres de septembre qui ont taché l’histoire de la Révolution ». Lors des élections à la Convention, il présida l’assemblée électorale à Yierzon et fut nommé le premier sur la liste des députés, mais refusa. Peu après, une nouvelle assemblée électorale le nomma procureur général syndic. 11 remplit ces fonctions durant la Terreur, veilla de tout son pouvoir à l’exécution des lois, empêcha la guerre civile. Il défie aucun citoyen « de dire qu’il lui a fait une injustice » pendant la Terreur, mais il oublie de rappeler la part considérable qu’il prit à l’organisation du culte de la Raison. — Dans un des discours qu’il prononça aux fêtes de ce culte, il déclama avec violence, selon Grégoire1, contre la religion catholique, la communion, l’eau bénite, déclara que l’enfer et le paradis sont des lieux fantastiques. C’est pour de pareils discours2 sans doute qu’il fut dénoncé comme terroriste en floréal an III, en même temps d’ailleurs (pie son futur confrère de la société théophilanthropique et son collègue de l’administration départementale, Bonnaire.

Ex-doctrinaire, Bonnaire, qui était devenu, après avoir jeté le froc, professeur d’histoire à h Ecole centrale,

i. Histoire des Sectes, I, p. 47-

a. 11 existe à la Bib. nat. (Lb41 g3o) un discours de Ileurtaut- Lamerville prononcé devant l’autel de la Raison dans le temple de l’Unité, de la Liberté, de l’Egalité de la commune de Bourges, le jour de l’ inauguration de ce temple. Heurtant y fait une profession de foi déiste mais il ne paraît pas croire à l'immortalité personnelle comme en témoigent les vers suivants :

Il restera de toi : tes bienfaits, tes travaux,

Une mémoire chère au cœur de tes égaux.

Si tu l’as mérité, le récit de ta vie

Sera transmis au monde et poursuivra l’envie,

Et jusqu’aux derniers jours que le temps éteindra Sur la postérité ton exemple intluera ;

Recréer des vertus sera ta récompense.

Tu dois être à ce prix content de l’existence.

BOl'RGES

sera nommé député aux Cinq-Cents en germinal an VI, en même temps que son ami Hieurtaut-Lamer ville, et jouera le premier rôle dans l’institution du culte décadaire.

Malfuson *, collègue de Bonnaire au département après fructidor, avait été ministre protestant à Sancerre avant de figurer dans le culte de la Raison et dans la théophilanthropie. Si on en croit Grégoire, il aurait nié en l’an II l’immortalité de l’àme, comparée par lui à « une bulle d’eau qui se perd dans l’immensité de la mer, une étincelle qui se réunit à l’élément du l’eu », ce qui ne l’aurait pas empêché d’enseigner en l’an VI une doctrine diamétralement opposée dans ses sermons théophilanthropiques. Malfuson succéda à Heurtaut-Lamervifle comme commissaire central, après l’élection de celui-ci aux Cinq-Cents.

Pierre Troltier, agent national en l’an 111 , fut nommé, par Lakanal, membre du jury d’instruction publique du département, le 17 floréal an 111. Sous le Consulat il sera membre du Corps législatif.

Doreau enfin, ancien doctrinaire comme Bonnaire, avait joué un rôle important au Club des Jacobins de Bourges. Ce sera un des lecteurs habituels de la société théophilanthropique.

Protection officielle. — Les autorités prirent ouvertement le nouveau culte sous leur protection et mirent à sa disposition des ressources de toute nature. C’est l’ingénieur ordinaire du département, le citoyen Desfougères, qui est chargé de préparer et d’orner « le temple ». Il se présente à la séance de l’administration centrale du 9 ventôse an VI, fait observer qu’il n’a pas assez de bancs pour placer commodément tous les théophilanthropes qui s’y rendront et demande la permission d’employer les nombreux bancs inutiles qui se trouvent à l’école centrale. Séance tenante, l’administration centrale lui donne l’autorisation nécessaire1 2. Elle fait mieux. Quelques jours

1. Grégoire écrit à tort Malfusson, les signatures donnent toujours Malfuson.

2. Arch. du Cher, Registre des délibérations de l’administration centrale, L x 10.

après, clic fait réimprimer aux frais du département l'instruction élémentaire de Chemin et distribue deux exemplaires de ce catéchisme théophilanthropique à chaque administration municipale. Elle joint à l’envoi une circulaire pour inviter les administrations municipales à répandre ce catéchisme et à le recommander aux instituteurs

Aussi n'est-il pas étonnant devoir Heurtaut-Lamerville, dans ses comptes décadaires, féliciter l’administration centrale de son zèle pour la bonne cause. 11 la loue, dans son compte du 1 1 ventôse an VI, pour un arrêté qu’elle vient de prendre, ordonnant aux instituteurs d’apprendre à lire aux enfants dans le catéchisme théophilanlhropiquc qui remplacera avantageusement, dit-il, la Légende dorée ou les Contes bleus, et il ajoute: « Nous sommes déterminés à fermer toutes les écoles primaires, dont les instituteurs ne se conformeront pas à cet égard à l’arrêté du département1 2. »

L'inauguration. — L’inauguration du culte se fit en grande solennité, le xo ventôse an VI. Trotlier présida3 et exposa les principes fondamentaux du nouveau culte dans un sermon qui débutait, comme les discours de l’an II, par ces mots : citoyens et frères. Il mit ouvertement la nouvelle secte sous la protection du gouvernement en ces termes: « Citoyens et frères, nous venons vous entretenir des principes religieux que, dès les premiers instants de notre raison, nous avons entrevus et que nous avons dû contenir dans le silence, tant que la nature du gouvernement sous lequel nous vivions ne nous permettait ixi de les avouer ni de les répandre. Aujourd’hui que nous pouvons sans craintes et sans troubles les proclamer, aujourd’hui que les progrès de l’esprit. humain nous, y autorisent, et que la République les chérit, les appelle et les protège, notre âme sent le besoin de les

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