CHAPITRE IX
(Prairial an ’\ ll-Vendémiaire an X.)
1. La crise clu 3o prairial. — Les pamphlets. — Les caricatures. — Les théophilanthropes désavouent La Révellière.
— Attitude très digne de La Révellière. — La presse. — L’opinion politique. — Le Portique républicain.
2. Les théophilanthropes et le 18 brumaire. — Eloge de Washington par Duhroca.
3. Réorganisation delà théophilanthropie. — - Les temples en activité. — Un vœu de Chemin. — Réformes administratives. — Règlement du temple de la Victoire. — Fusion du comité et de l’administration. — Les écoles. — La partie administrative du culte. — Les théophilanthropes et la bienfaisance.
4- Nouvelle orientation donnée à la secte. — Fêles morales substituées aux fêtes politiques. — Fête de la tolérance. — Fête aux bonnes mœurs. — - Troisième anniversaire. — Fête aux bienfaiteurs de l'humanité. — Programme des fêtes morales du temple de la Victoire pour l'an IX.
5. Les résultats. — Regain d’activité de la secte. — Troubles provoqués par les catholiques. — La police protège les théophilanthropes. — La secte bénéficie de la suppression du culte décadaire. - — Fête en l'honneur de la victoire de Marengo. — Hardiesse croissante des théophilanthropes. — L’attentat du 3 nivôse et les théophilanthropes. — Campagne anticléricale de la société du temple de la Victoire.
— Fouché et les théophilanthropes. — Vitalité de la secte à la veille de sa suppression.
ti. Dernières polémiques. — Les dernières réunions des lliéophilanthropes à Paris.
7. Les derniers jours de la théophilanthropie en province. — Châlons-sur-Marne, Dijon, Bourges.
8. Yonne. — Le 3o prairial à Sens. — Le 18 brumaire. — Troubles provoqués par les arrêtés de nivôse. — L’arrêté du 7 thermidor et ses conséquences. — Le préfet consulte Fouché. — Les théophiles de Sens. — Doléances de Benoist- Lamothe au ministre de la police. — Benoist-Lamothe se
C> 1 4 LES DERNIERS JOURS DE LA TIlÉOl'll ll.AN TlIROl’IE
résigne à quitter la cal hédralc. — Le divorce de Benoist- Lamothe. — Saint-Florentin. — Auxerre. — Griefs des théophilanthropcs. — (ion 11 i 1 avec le maire. — Intervention conciliatrice du préfet. — Les tliéopliilanlhropes résistent. — • Le préfet leur donne tort. — Nouveau conflit.
- Les ihéophilanlhropes confinés dans une chapelle. — Divisions dans la société. — Nomination de nouveaux commissaires. — Mauvaise humeur du préfet. — Les théophithropes « ennemis du gouvernement ».
ç). Etat île la théophilanthropie à la fin de l'an IX. — Protection du Sénat. — Bonaparte et les théophilanthropes. Scs griefs contre eux. — Le nonce réclame leur suppression. — L'arrêté du 12 vendémiaire an X.
10. Les derniers jours de la secte à Paris. — - Pétitions. — - Protestation adressée à l’Institut . — Pétition des théistes.
11. Suppression de la théophilanthropie dans les départements. — Sens, Auxerre.
12. Fin des principaux théophilanthropes. — Goupil, Creuzé-Latouche, Rallier, Dupont de Nemours, Siauve, Chemin, Valentin llaiiy, Dubroca, Lecoulteux (de Canteleu). — Histoire légendaire de la théophilanthropie. — Conclusion. — Le problème de la démocratie.
La crise du 3o prairial. — Plus encore que le culte décadaire, la théophilanthropie subit un rude assaut au 3o prairial. Mais elle sut y faire face avec courage et habileté et, somme toute, elle sortit fortifiée et aguerrie de cette épreuve passagère.
Pour renverser La Révellière, les prairialistes avaient fait flèche de tout bois. Boulay (de la Meurthe), François (de Nantes), orateurs de la commission des Onze, jetèrent le ridicule sur cette religion « contraire aux règles du bon sens », raillèrent son « burlesque pontife ». Leurs attaques eurent un grand retentissement. Elles déchaînèrent sur La Révellière et sur les théophilanthropes une pluie d’injures et de quolibets, plus venimeux que spirituels. Les plumitifs, qui venaient de recouvrer une liberté relative, s’en donnèrent à cœur-joie.
Les pamphlets. — L’un deux, qui signe Fournier, rassembla sous ce titre Testament et mort de La Révellière-
LA CRISE DU 3o PRAIRIAL
Lépeaux, chef des Filoux en troupe *, tout ce que put, lui suggérer linvective la plus véhémente et même la plus grossière. - — La Révellière est sur le point de mourir « d’un amas d’arrêtés directoriaux », qui s’est formé sur sa poitrine depuis qu’il a cessé d’être Directeur. « Les charlatans de l’Institut (classe de médecine) », appelés à son chevet, ont émis l’avis que sa dernière heure allait sonner. Couché sur sa bosse dans un lil de parade, le pontife convoque les premiers liloux en troupe de son diocèse et les harangue : « Mes très chers frères, il n’y a de Dieu que Dieu et La Révellière est son prophète. L’esprit du Très-Haut repose dans ma bosse, car aucun autre esprit ne fut dans ma tête. Lsope le bossu écrivit des fables, j’ai été envoyé pour les combattre. Jésus et Mahomet sont des imposteurs, il n’y a que moi qui connaisse la vérité et Polichinelle auquel je ressemble beaucoup. Je descends d’Abraham eu droite ligne. Vgar était ma trisaïeule, je suis venu pour détruire tous les roitelets du monde et rétablir le culte des patriarches. J’ai dû commencer mon œuvre par la destruction du pontificat romain, rival du mien, j’y ai réussi... »
Et la harangue continue sur ce ton. La Révellière se vante d’avoir exilé en Egypte le Corse Bonaparte, pour le punir du respect qu’il avait témoigné au pape au cours de ses victoires. Il se vante d’avoir conquis Rome, « moins dans la vue d’y rétablir un fantôme de République romaine que pour s’assurer de la personne du vieillard qui y régnait et le faire traîner de prison en prison jusque dans les cachots de Briançon ».
II se vante d’avoir payé les théophi lanlhropes vingt sous par jour pour les engagera se rendre exactement au temple de l’Etre suprême. Il félicite ses fidèles de la patience etde l'abnégation qu’ils ont montrées contre les persécuteurs : « Les poissardes vous jetaient des pommes à la tète, vous les ramassiez pour les manger. » Il leur donne les suprêmes conseils. Qu'ils suivent après sa mort les instruc-
j. 13ib. nat., Lb’2 1206, 8 p., s, 1. n. d,, in-8.
tions de sa femme, « car elle est théophilanthrope » ! Qu'ils ne désespèrent pas surtout ! Qu'ils tiennent tête aux persécutions futures ! « Réunissez-vous dans les caves, si vous ne pouvez le faire dans les temples, mais ne volez pas le vin et buvez sobrement en l’honneur de Dieu ! » «Voici la saison des cerises, des prunes, des abricots ; choisissez les plus beaux fruits pour les offrir à l’Eternel, en attendant le retour des victimes humaines, car il est écrit que ces sacrifices seront rétablis. Les pères immoleront encore leurs enfants comme au temps d’Abraham, de Jephté et de Brutus, patriarche romain... »
La Révellière exprime enfin ses dernières volontés. Il veut être enterré à Briançon, auprès de Pie VI, tout auprès de lui et « de manière que ce pontife, dit-il fort incongrûment, ait son nez dans son derrière en signe de dépendance. » On l’habillera avec l’aube et la ceinture théophilanthropique et on mettra sous lui, pour faire pendant à sa bosse, un gros potiron dont il fera présent à l’Eternel en arrivant chez lui. Il lègue par son testament « à l’administrateur en chef des latrines du Palais-Egalité » ses œuvres complètes ; — sa bosse à Barras, « son plus cruel ennemi » ; — scs culottes et sa garde-robe à ses chers théophilanthropes, qui « les baiseront en signe de respect à l’endroit oit il a ordonné de mettre le nez de Pie VI » ; — cent mille francs au sacristain de l’ordre, pour qu’on offre à perpétuité à l’Etre suprême les prémices de chaque saison pour le repos de son âme ; — la même somme au poète Chénier, son confrère de l’Institut, pour qu’il compose une ode en son honneur, dans le genre de cette strophe :
« O divin La Révellière,
Des philanthropes le père,
Tout l’univers te révère.
Tu fis trembler tous les rois.
Aidé de ta seule bosse,
Tu renversas sceptre et crosse Et c’est du fond de ta fosse Que Lu leur dictes des lois... »
LA CUISE DU 3o PRAIRIAL
Il lègue à l’Institut cent, mille francs pour son éloge à perpétuité; — un million aux banquiers et fournisseurs « en remboursement des pots de vin qu’il en a reçus » ; — la même somme aux malheureux prêtres qu’il a fait déporter à Cayenne, à l'ile de R hé ; — cinq cent mille francs aux ihéophilantbropes, « à ses vrais et braves jacobins pour rétablir les sociétés populaires et hâter le retour des sacrifices humains », etc., etc. 11 ordonne entin qu’on grave sur sa tombe en guise d’épitaphe ces paroles remarquables, qu’il répétait dix mille fois par jour au su de tout le monde : « Je ne veux pas qu’il reste un seul roitelet en Europe » et il expire comme il prononçait ces mots. Les liions en troupe se retirent, « emportant dans leurs poches (comme de coutume) les dépouilles de ce grand homme ».
De cet exemple, on peut juger du contenu des autres pamphlets du même genre et de leur bon goût. Voici La Mort des théophilanthropes ou leurs fourberies secrètes dévoilées aux yeux de la France et de l’Europe entière, par 1N.-M. D..., prêtre catholique 1 2 ; voici les Etrennes aux amis du 18 [fructidor] ou Almanach pour l'an de (/race 1798’.
L’auteur des Etrennes regarde La Révellière comme « le type, l’emblème vivant de la céleste théophilari-
1. Bib. nat., Lb42 711, iu-8, 8 p., daté k la main du 4 messidor an \ll. Les théophilanthropes se plaignirent rpie ce pamphlet ait été crié dans les rues « avec la plus grande affectation, le 5 messidor », jour où ils célébraient leur culte au temple de la Reconnaissance (voir le pamphlet théophilanthropique. Lettre écrite par les théophilanthropes avant de mourir, in-8, iOp., B. delà Y. de P. 8647, p. 16, n. i).
2. A Paris, de l’imprimerie des théophilanthropes, à l'enseigne de Polichinelle, an \ II. in-8. Arch’. nat., F1 623gV La brochure, œuvre d’un royaliste, commence par un historique du coup d'Etat de fructidor et se termine par un calendrier grégorien pour 1798, qui porte, accolées aux anniversaires révolutionnaires, des annotations du genre de celles-ci : 21 janvier, deuil', 10 mai, deuil ; 3i mai, nigrum ; 2 juin, niyrum; 27 juillet, g thermidor; 10 août, nigrum; 25 août, Saint- Louis ; 2 et 3 sept, les SS. martyrs de la Révolution ; 16 sept., deuil ; 4 oct. i3 vendémiaire ; 5 et 6 oct., nigrum. La Révellière fait allusion k ce pamphlet dans scs Mémoires (II, p. 170) et il l’attribue à un abbé A. (ï. N. (Il est k remarquer que l’éditeur des Mémoires n changé — sans doute par ignorance — le litre véritable en celui d' Etrennes aux amis de Louis A l III).
6 I S l.r.s DEKMI3US ,I(H ns DE LA TIlÉOPUILANTIinOPIE
thropie » et il se met à poursuivre un parallèle, qu’il croit spirituel et qui n’est que stupide, entre le moral de La Révellière et son physique, « unis l’un et l’autre par un accord mystérieux ». Le théos de la tliéopii i lantliropie est logé dans sa bosse, l’anlhropos dans son ventre, etc. C’est ensuite une comparaison entre Mahomet et La Révellière. Comme Mahomet , La Révellière a imposé sa religion par la force, par la déportation ou par le glaive, etc.
Dans ce concert de plates injures et de grosses plaisanteries, quelques patriotes tinrent leur partie, avec moins de violence toutefois. Un anonyme, qui signe Astaroth, renvoya les catholiques et les théophilanthropes dos à dos dans une Dispute du Diable entre M. Dimanche, la citoyenne Décade, le curé de la paroisse des Innocents, le curé des théophilanthropes*. . . Les théophilanthropes n’étaient que des pédants « avec leur érudition à la turque », leur religion qu’un « ramassis de toutes les autres, un véritable habit d’arlequin ! » Ils nous apprennent « que nous nous sommes levés ce matin et que probablement nous nous coucherons ce soir, si nous ne sommes pas morts. Savez-vous bien que voilà une hère nouvelle I » Quant à leur soi-disant tolérance, elle les met à l’aise pour troubler le culte des catholiques, dont ils ont pris les églises. Les catholiques sans doute ne valent pas mieux. Ils ne sont pas tolérants et leurs curés ont oublié l’Evangile. Puisque catholiques et théophilanthropes se valent, qu’ils se réconcilient et que la Décade tende la main au Dimanche! « Citoyen ihéophilanlhrope, conclut le Diable, votre pape est mort dans l’opinion publique, voulez-vous que je vous dise le tin mot!’ C’est que vous auriez fait plus de progrès, si vous n’aviez pas pris à votre solde des prêtres catholiques. Vous avez fait une sottise, tant pis pour vous. Allons, qu’on s’embrasse et que chacun vive en paix. Affaires de religion, dispute de culte ne valent rien ...»
2. Avec cc sous-tilre : Réconcilialion de le décade avec te dimanche. Bib. nat., Lb42 32 1\, in-8.
LA CRISE DU 3o PRAIRIAL
Caricatures. — Les caricatures' accompagnèrent, les pamphlets. Les Etrennes aux amis du 18 sont précédées d’une gravure, au-dessous de laquelle on lit « Mahomet ihéophilanthrope ». Un polichinelle en costume de Directeur, debout sur le calendrier républicain, marque du pied gauche la date du 18 fructidor et renverse du pied droit la Constitution. 11 lient d’une main la France en équilibre et de l’autre la frappe avec un sceptre de fer. \ sa droite, une botte de paille enflammée, sur laquelle on lit 5oo, un las de bûches à sa gauche, les a5o.
Une autre caricature, décrite par la Gazelle de Eranbe du i5 messidor, représente Treilhard et Merlin portant La Révellierc sur un brancard, avec celle épigraphe : « Nous emportons le magot '. »
De toutes ces charges, la plus réussie et la plus populaire fut dessinée par Prud’hon et gravée par Copia. La KéveUière, « pape des théophilanthropes », est représenté « à mi-corps et de lace, les bras appuyés à une tribune et la tête tournée à droite, drapé en Démosthène et coiffé en Lucius Verus, les poings serrés, l’oeil enfoncé, le front carré cl les traits inférieurs projetés en avant1 2 ».
Fragonard lui-même ne dédaigna pas de s’amuser aux dépens du pauvre Directeur déchu. Dans une pochade, gravée par Lapine, il le représenta en costume de lecteur théophilanthrope, en train de célébrer un mariage dans le temple. De sa main droite La Révellicre écarte les pans de sa robe blanche et montre par dessous sa longue redingote. Sa main gauche se lève comme pour bénir. Les yeu\ sont dans une extase farouche. Devant lui, on voit un autel circulaire entouré de guirlandes de fleurs, surmonté d’un potiron, sur lequel vient s’appuyer le Manuel des théophilanthropes. Un peu plus haut, on lit sur une bannière : Maris, aimez vos femmes. Rendez-vous réciproquement