‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 458 sur 519 · L'Observateur du 2Ô thermidor an VIII · texte numérisé non relu

L'Observateur du 2Ô thermidor an VIII

2. Souligné dans le texte ainsi que les phrases qui suivent en italiques.

prendre est bien fait pour produire de tels malheurs en excitant. en exaspérant les esprits de part et d’autre, les uns par l'encouragement qu’ils en reçoivent, les autres par l’injustice qu'ils en ressentent. « Notre devoir, dit le maire, est de protéger tous les cultes et c’est aussi notre intention... » Oh ! vraiment on en peut douter d'après ces paroles de bienveillance universelle qu’elle nous adresse : « Excepté trente ou quarante personnes, toute la ville voit du plus mauvais œil une association qui trouble son culte... » Est-ce là le langage d’une autorité qui doit protéger également tous les cultes? La haine envenimée, l’intolérance exclusive, le désir de la persécution ne percent-ils pas à chaque mol de cette phrase incendiaire ? Un prêtre fanatique tiendrait-il un autre langage, pour appeler sur nous l’anathème et la proscription ! La mairie représente la société des Théophiles comme une association de trente à quarante personnes. Nous lui répondons, le registre de la société à la main, que plus de deux cents citoyens, dont plusieurs très recommandables par leurs vertus et par leurs fonctions publiques, ont signé la pétition présentée il y a trois ans à la municipalité au sujet de l'établissement du culte théophilanthropique dans cette commune.

Joignez à ce nombre les femmes et enfants qui n’ont point signé. S’il arrive quelquefois (ce qui est fort rare) que la réunion ne soit pas composée de plus de cinquante personnes, il arrive très souvent que le chœur du temple, tout grand qu’il est, ne l’est point encore assez pour la contenir. C’est ce qui arrivera toujours désormais, lorsque nous aurons la liberté d’y exercer notre culte, les jours correspondants aux dimanches. Ils le savent bien, no.s adversaires intolérants, et c’est pour cela qu’ils mettent tant d’acharnement à nous exclure du temple, surtout les jours correspondants aux dimanches, impatients d’y placer sous le dais le trône épiscopal de la superstition de leur prochain évêque et d’humilier à ses pieds tous les pouvoirs civils, qui se repentiraient alors, mais trop tard, de leur lâche condescendance.

Mais les catholiques ne se sont pas contentés de nous exclure du temple, les jours correspondants aux dimanches, ils ont voulu nous en chasser pour toujours, et ils y sont à peu près parvenus, avec le secours de la mairie. Un second arrêté, en date du 27 thermidor, défend aux Théophiles de s ’ assembler dans le chœur ni autres endroits de la ci-devant cathédrale, quelque jour et à quelque heure que ce soit pour la célébration de leur culte. Parmi les nombreux considérants, qui précèdent cet arrêté illégal, deux surtout sont remarquables par leur fausseté ou au moins par leur fausse application :

YONïiE. — - T. ES THEOPHILES DE SENS 678

« Considérant que les habitants de la ville de Sens étaient en possession de la ci-devant cathédrale au i'r janvier an 11, pour l’exercice du culte catholique, que c’est à eux que la jouissance en a été rendue par la loi du 7 nivôse an 4 III, puisqu’en l’an 11 le culte théophilanthropique n’existait pas..., etc. » ;

Que des prêtres catholiques expliquent ainsi la loi à leur avantage exclusivement, il n’y aurait pas de quoi s’en étonner. Mais une autorité constituée devrait être ou de meilleure loi ou moins ignorante dans l’interprétation des lois ! (lue dit, en effet, la loi du 7 nivôse ? « Que les édifices nationaux servant à l’exercice du culte en l’an II seront rendus à cette destination. » Mais sans doute elle n’a pas voulu parler du culte catholique exclusivement. Le mot culte est pris ici dans un sens générique.

Les articles subséquents de la loi ne laissent aucun doute à cet égard pour les personnes de bonne foi.

Autre considérant : « Que les catholiques sont relégués dans un bas-côté de la cathédrale, étroit et angustié (sic) de toute part, n’ayant qu’une petite chapelle pour leurs cérémonies ; ([lie le nombre considérable de catholiques, augmenté encore par le grand nombre d’habitants des campagnes, (pii viennent à ces cérémonies, en sorte que dans le temple de la plus vaste étendue, les catholiques sont pressés, foulés, froissés, ce ( pii présente et fait craindre des dangers pour les vieillards, les femmes enceintes et les enfants, qui 11c peuvent voir le chœur grand et magnifique et les accessoires vides, sans murmurer ; murmures dont les théophilanthropes se sont aperçus plusieurs fois. »

Que de mots maladroitement entassés les uns sur les autres, quel ridicule pathos, pour prouver quoi? rien autre choseque la partialité de la mairie et son acharnement à persécuter les Théophiles, pour complaire aux catholiques. Est-ce notre faute ;i nous si les catholiques se sont relégués d’eux-mêmes dans un bas-côté, étroit et angustié où les vieillards, les femmes et les enfants courent des dangers ? Que ne font-ils leur ollice dans le chœur ainsi que nous, comme nous les y avons invités plusieurs fois ? ou si, comme ils ont l’air de le croire, le chœur est profané, empoisonné par nous, qu’ils fassent leur ollice dans la nef, qui est assez grande pour les contenir tous. D’ailleurs les catholiques occupent à Sens six églises, dont quatre bâtiments nationaux. Ils s’v rendent à différentes heures, à différentes messes, ce qui doit rendre la foule moins grande. Les Théophiles, au contraire, se rassemblent tous à la même heure, dans un même local. Il leur faut donc un lieu central

M Aimez.

(»y4 TES DERNIERS .101 RS DE LA TIlÊOPUILANTHROI'IE

cl d’une grande étendue. Le grand temple leur oll're seul ces avantages, qu’ils ne demandent pas mieux que de partager avec leurs frères, les catholiques, ainsi qu’ils font depuis trois ans. Ajoutons que le grand temple est le seul édifice national où il v ait un orgue, que les Théophiles s’en sont servis longtemps et qu’ils pourraient s’en servir encore.

Veuillez donc, citoyen ministre, ordonner qu’il soit permis aux Théophiles d’exercer leur culte dans le chœur du grand temple, tous les jours indistinctement à une heure convenable. Invitez les catholiques à y célébrer aussi leurs grands ollices, à 1 heure qui leur conviendra le plus. Par là, vous apprendrez aux citoyens des deux cultes qu’ils sont faits pour vivre ensemble et pour s’aimer. La mesure contraire adoptée par la mairie, celle de mettre les Théophiles dans un temple et les catholiques dans un autre, loin de pouvoir contribuera cette harmonie sociale si désirée, n’est propre qu’à diviser encore plus les esprits et les cœurs. Non, les implacables ennemis de la philosophie ne parviendront pas à éteindre son flambeau. Semblable au soleil, il peut être éclipsé, mais jamais détruit.

Toutes les secousses, qu'ils lui donnent pour le renverser, ne servent qu’à en faire jaillir de vives étincelles, dont l’éclat fait leur honte et leur désespoir. Non, le gouvernement ne souffrira pas que l'on porte impunément atteinte à la loi qui consacre la liberté et l 'égalité des cultes. S’il en était autrement, il, n’y aurait plus qu’à livrer aux llammes les immortels ouvrages de Rousseau, de Mably et autres apôtres de la philosophie. Et nous, sectateurs proscrits de la religion naturelle, nous n’aurions d’autre parti à prendre que de nous réfugier, comme jadis les malheureux protestants, dans les différentes contrées de l’Europe.

Alors, les jours de l’émigration seraient arrivés pour nous, à moins que nous ne voulions, en restant sur notre terre natale, donner à nos frères égarés le plaisir barbare de nous égorger tous et de renouveler, dans ce funeste mois, l’horrible catastrophe de la Saint-Barlhélemi.

Benoist-Lamothe, secrétaire de la société, recteur du collège de Sens et membre du Conseil général du département, Boileau, Bcdoizeau L »

Cette éloquence et celte logique furent en pure perle. Le gouvernement se souciait de moins en moins de faire respecter le principe de la liberté el de Légalité des cultes,

i. Arcli. uat. , F1 y^Côàonne.

YONNE. - LES TIlÉOPIULES DE SENS 676

quand ce n’étail pas les catholiques qui devaient en bénéficier. Fouché écrivit en marge de la requête de Benoist-Lamothe celte formule d’enterrement : « attendre une nouvelle réclamation1. »

Les Théophiles sénonais s’entêtèrent à lutter encore. Ils publièrent dans L Observateur du 20 thermidor un avis à leurs lidèles pour les prévenir que leurs ollices continueraient à se faire le décadi, aussi longtemps que ne serait pas rapporté « I inconcevable arrêté », par lequel la municipalité leur avait interdit de se réunir le dimanche. Sans doute ils n’espéraient pas attirer grand monde à ces ollices décadaires, mais ils les continuaient « alin de 11e point laisser tomber en désuétude et connue en prescription le droit, que la loi leur accorde ainsi qu’à toutes les autres religions de faire leur culte dans le grand temple national de celte commune... »

Benoist-Lamothe se résigne a quitter la cathédrale. — Mais un mois ne s’élail pas écoulé que Benoist- Lamothe renonçait à disputer plus longtemps la cathédrale aux catholiques et, à celte occasion, adressait aux « Théophiles, ses frères » cette curieuse « épître élégiaque » :

Quittons pour un moment ce temple solennel.

Où depuis longtemps nos cœurs à l'Lternel Offraient paisiblement leurs vœux et leur hommage, Un culte intolérant veut l’avoir sans partage.

Des hommes, par la loi laits pour nous protéger,

Mais par nos ennemis se laissant assiéger.

Nous chassent du lieu saint. O voûtes magnifiques,

Ne répondrez-vous plus à nos divins cantiques?

Seuls, régnants dans ces lieux, des prêtres imposteurs, De nos frères trompés nourrissant les erreurs, Offriront à des dieux de fragile structure L’encens qui n’appartient qu’au Dieu de la nature. Nous, mes frères, où donc, où nous réfugier?

Dans quel réduit paisible irons-nous pour prier?

Ah ! prions dans nos cœurs. Du Dieuqui nous contemple Le cœur de l’homme juste est le plus digne temple.

1. La requête porte aussi celte autre notation d’une autre main : « charger le préfet de prendre connaissance des faits et de me rendre compte. »

GyG LES DERNIERS JOURS 11E LA TllÉOPHlL ANTIIROPIE

Suspendons pour un leinps nos chants et nos accords. A ces saules pleureurs, ornements de ces bords, Suspendons, dans ces jours de deuil et de tristesse. Nos luths, doux instruments d'une sainte allégresse.

La persécution ne peut durer longtemps.

Oui, Dieu sera sensible à nos gémissements.

Un homme, un demi-Dieu vengera notre aH’ronl1. Que dis-je?... Ah ! loin de nous tout désir de vengeance! Qu’on nous rende nos droits, le droit commun à tous De prier dans le temple cl c’est assez pour nous.

En attendant ce jour, ce grand jour de justice,

Aux magistrats, aux lois que chacun obéisse :

Forçons nos ennemis, non pas de nous aimer,

Niais de nous applaudir et de nous estimer.

Soyons justes, humains envers tous nos semblables Quelque soit leur parti, montrons-nous charitables. Enfin, pour honorer notre secte et nos mœurs. Sachons pardonner, même à nos persécuteurs2. »

En attendant qu’un homme, qu’un demi-dieu « vengeât son affront », Benoist-Lamothe quitta la cathédrale et émigra vraisemblablement au temple décadaire. En tout cas, son culte existait encore à Sens, au commencement de l’an X, puisqu’il composait alors un hymne qu’il se proposait de faire chanter « dans le temple » pour la fête de la Paix3.

Le divorce de Benoist-Lamothe. — Vers le même temps, un incident douloureux de sa vie privée le mettait en posture délicate devant ses frères. 11 était marié depuis sept ans et sa femme ne lui avait pas encore donné d’héritier. Se sentant vieillir et très désireux de laisser une progéniture, il résolut de divorcer, bien que la chose lui coûtât infiniment et qu’il eût pour sa femme, il le dit du moins, la plus vive affection. Deux considérations l’avaient retenu jusque-là de prendre celte grave détermination, d’une part, la crainte de causer trop de peine à sa femme

1. Bonaparte. Les illusions de Benoist-Lamothe étaient tenaces!

2. Publié dans L’Observateur du i5 fructidor an VIII. L'Observateur disparut peu après, le 5 frimaire an IX.

3. D’après Ch. Moiset, La Ihéophilantliiojjie dmis'le déparlement de /’ Yonne, p. 12.

Y OIN NE . LE DIVORCE DE BENOIST-LAMOTHE 6“ y

et de l’autre, l’appréhension rie porter à sa chère église un préjudicegrave. Or sa femme l’avait délivré d’clle-incme' de la première objection. Elle s’était sacrifiée, elle conseillait elle-même le divorce. Benoist-Lamothe se décida. Allant au devant des calomnies, afin d’enlever aux catholiques tout prétexte d’exploiter l’incident contre son église, il porta lui-même l’affaire devant le public et en fit ses frères juges, dans une lettre d’une dignité naïve :

« Chef d’une maison d’instruction publique et ministre d’un culte, ma réputation n’est point à moi, elle est à mes concitoyens, à mes frères, comme ma vie est à la patrie et mon cœur à la République. Je dois donc justifier publiquement une démarche pénible, mais nécessaire, dans laquelle je me trouve engagé. La demande en divorce que je viens de former pourrait scandaliser quelques esprits faibles et faciles à abuser. Il est donc de mon devoir de les prémunir contre les suggestions défavorables, que I on pourrait leur inspirer à mon égard et qui rejailliraient peut-être sur les deux établissements que j’ai l’honneur de diriger dans cette commune.

Quand le Créateur eut formé les deux premiers êtres, chefs de la race humaine, il leur dit: Croissez et multipliez... Voilà la première loi qu’il dicta à scs créatures, loi divine, el par conséquent immuable, loi d’amour et de bonheur. Toutes les institutions humaines, tous les vœux indiscrets, qui ont été faits depuis en violation de ce grand précepte, sont illusoires et nuis, contraires à la volonté éternelle de Dieu, à la nature et à la société.

Je suis marié, depuis sept ans, avec une femme estimable, mais qui ne m’a point donné d’enfants. J’approche de cet âge où l’homme sensible voit avec effroi le vide que lui prépare une vieillesse solitaire et isolée. Voilà la cause de la demande en divorce que je forme, de concert avec mon épouse. Ceux, à qui celte raison ne suffirait pas et qui, avec des intentions perfides, voudraient me supposer des torts envers ma compagne, qu’ils lisent ce passage d’une lettre qu’elle vient de m’écrire, en date du 18 vendémiaire : « Toujours, mon ami, cl dans quelque position que je sois, mes liens me seront toujours chers, et, si la loi les rompt, elle n’inllucra point sur les sentiments d’une amie cpii te restera toujours dévouée... Adieu, mon ami, porte-toi bien. Car qui le soignerait si lu étais malade? Moi, toujours moi, quand tu le désirerais; car, dans quelque cas que je me trouve, je serai toujours la plus dévouée amie. »

CvjS UES DERNIERS JOURS DE UA TUÉOPIIIl .ANTUROPTE

Fort de ce- témoignage, qu’une femme estimable me rend, et surtout dans celte circonstance, je crois pouvoir imposer silence à la calomnie; j’ose me croire encore digne d’instruire la jeunesse et de rappeler ,à mes frères leurs devoirs envers Dieu, envers leur prochain, envers la patrie et meme envers leurs femmes 1 2 . »

Tant de candeur ne désarma pas la raillerie. Benoist- Lamothe dut engager une polémique assez vive avec un de ses proches parents, pour la grande joie de la galerie3.

Saint-Florentin. — A Saint-Florentin, catholiques et théophilanthropes entrèrent en lutte dès nivôse an VIII. Dans une pétition au préfet, les catholiques se plaignirent cl’être gênés dans leurs cérémonies par les ornements, branchages, etc., de leurs rivaux et demandèrent que ceux-ci fussent relégués dans la chapelle des fonts baptismaux « très vaste et belle» à les entendre, plutôt petite en réalité. Le préfet consulta la municipalité. Celle-ci consentit à transférer les théophilanthropes dans la chapelle désignée, mais à condition que la nef restât commune aux deux cultes cl que les théophilanthropes fussent pourvus d’une sacristie. Le préfet rendit un arrêté conforme à ccl avis. Mais les catholiques mécontents s’en prirent au maire, lui reprochèrent d’avoir conservé comme fossoyeurs, trois théophilanthropes. Le maire adjoignit aux fossoyeurs théophilanthropes trois fossoyeurs catholiques. L’opposition ne désarma pas. Les catholiques se plaignirent que le maire tolérât dans la nef la présence d’une tribune, qui servait de chaire aux orateurs I héoph i lanthropes. Mais le maire résista, ordonna le maintien de

1. La lettre de Benoist-Lamotlie fut publiée sous ce titre : Benoist- I. amollie à ses concitoyens et particulièrement aux Jidèles du culte national. ou franc-clirélicn à Sens, in-8, s. d. Les extraits qui précèdent ont été donnés par Ch. Moisct (p. il et 12). Les dernières lignes de la lettre permettent de la dater. Benoist-Lamothe y parle do l’arrêté consulaire du 12 vendémiaire an X.

2. La bibliothèque d’Auxerre (fonds Bastard) conserve un eRéponse

du cil. B. L. à M*** son proche parent et une Dernière réponse de M*** au citoyen B L . son proche parent, membre du conseil général, in-8, s. d.

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