‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 57 sur 519 · Histoire des Sectes, I, p · texte numérisé non relu

Histoire des Sectes, I, p

5. « Je rédigeai en conséquence un petit livre que j’appelai Manuel des Ihéoanlhropophiles. » Code, préface xij.

LE MANUEL DES TIlÉOANTROPOPHILES 85

La première association. — Mais le Manuel provoqua chez ses amis une telle admiration que plusieurs d’entre eux, à peine était il imprimé, lui proposèrent de fonder une première société de fidèles.

De ce nombre étaient deux « respectables sexagénaires », Moreau 1 et Jeanne, qui ne sont pas autrement connus. Le manuel tomba aussi entre les mains du citoyen Valentin Hatiy, le célèbre instituteur des aveugles, frère du minéralogiste et lui « inspira une sorte d’enthousiasme ».

Hatiy demanda à Chemin une entrevue, le pressa de rendre son culte public et le convertit. Chemin, 1 1 a ü y , Jeanne cl Moreau formèrent, avec un cinquième père de famille, le premier comité de direction du culte de la religion naturelle '2.

1. Moreau serait-il l’auteur d’hymnes patriotiques insérées dans un Nouveau calendrier républicain, imprimé à Commune affranchie (Lyon), an IV ?

2. A ces quatre noms, Grégoire ajoute celui de Mandai • que ne désigne pas Chemin ( Histoire des Sectes, I, p. 379). Il se peut que le renseignement de Grégoire soit exact et que Mandar ait lait partie de la première association théophilanthrophique. Mais on conçoit que Chemin n’ait pas tenu à le rappeler; ce personnage, par trop excentrique, était plutôt compromettant.

Mandar (Théophile), né à Marines (Seinc-et-Oise), le 19 sep tembre 1759, mort à Paris, le 2 mai 1823, joua un certain rôle pendant la Révolution. Neveu d’un oralorien de Juilly assez connu, il lut un des acteurs du i4 juillet, du 20 juin et du 10 août. Membre du jury spécial d’accusation du tribunal du 10 août, il eut le courage de s’opposer aux massacres de septembre et lit auprès de Danton une démarche pour les arrêter (Biographie Rabbe').

En 1793, le Conseil exécutif provisoire le nomma commissaire en second de la République de Ruuracie. A Porrcntrui, il se lit remarquer par des aventures burlesques causées par sa prodigieuse suffisance (Arch. nat., F7 6i5i, pièces concernant Th. Mandar, datées de fin ventôse an VI).

En 1796, au moment où Chemin composait le Manuel, il était à Paris. Le 3o vendémiaire an VI, il prononçait un cloge de Iloche à Pithiviers (Bib. nat.. Lu-7 9823), éloge qui fut imprimé chez Sobry, avec 1er j 1 ici il était donc en relations. — E11 pluviôse an VI, il était à Troyes, ainsi qu’en fait foi un passeport que lui délivre la municipalité le 7 de ce mois (Arcb. de l’Aube, rcg. du commissaire «lu Directoire). Il se rendait probablement en Suisse, muni d’une vague mission dans ce pays par son ami le ministre de la police Sotin, protecteur dns théophilanthropes. A Bâle, il retrouva son ennemi, le consul Mengaud, avec lequel il avait déjà eu maille à partir en l’an 11. Mengaud l’arrêta, le fit passer pour fou et ne le remit en liberté «pie sur l’ordre du Directoire.

Mandar avait beaucoup voyagé en Amérique, en Espagne, en Vngle

S(i I.A PREMIÈRE SOCIÉTÉ T1IÉOPHIR MNTHROPtQUÉ

La rencontre de ccs deux hommes, Chemin et Ilai'iy, l’un aussi connu que l’autre l’était peu, fut l’événement important de cette histoire.

\ alenlin Ilai'iy n’apportait pas seulement à l’entreprise, conçue par Chemin, des moyens matériels d’exécution (un local, l’Institut des aveugles, des choristes et un public, ses élèves), mais surtout la foi ardente qui l’animait et qui manquait un peu à l’auteur du Manuel. Il fut véritablement le second fondateur de l’Église, d’aucuns diront même le véritable fondateur1.

Yalextin IIaüy. — Né à Saint-Just-en-Chaussée (Picardie) en 17^5, celui qui devait être « l’homme providentiel des aveugles 2 » appartenait au peuple par sa naissance. Second fils d’un pauvre tisserand, il fut instruit par charité dans une abbaye de Prémontrés, où il étudia les langues vivantes et la calligraphie.

Ses études terminées, il gagna sa vie comme traducteur dans toutes les langues de l’Europe. Le I er janvier 1769, il obtient son premier emploi officiel, celui de traducteurjuré des banquiers, des négociants cl. du recteur de l’Université dans les langues du Nord et du Midi. 11 devient ensuite interprète du roi, interprète de l’amirauté pour les langues du Nord. II devait conserver cette fonction sous la Révolution et sous l’Empire3. C’était le pain assuré.

terre. Plumitif abondant, il traduisit de nombreux ouvrages anglais (par ex. le livre do Marehamont Needham : De la souveraineté du peuple et de V excellence d’un état libre. — Moniteur du 8 août 1791). En 1796, il composa un 1 oyage à Sophopolis, remarquable surtout par l'incohérence des idées et les bizarres inventions d une imagination surchauffée.

Sous l’Empire, il est dans la misère ; il composa des Pièces pour le sacre (180/1), un Chant de Calliope (1812) en l’honneur du régime, afin de pouvoir implorer la générosité de Cambacérès, de Savarj ou tle Fouché (A.rch. nat., F7 63i3v). — Itovigo en lit un observateur.

1. « Le véritable fondateur de ce culte lut donc Valentin Haüy. » La Révellière, Mémoires, II, p. 167. Décembre- Adonnier exprime la même opinion dans son Dictionnaire de l.a Révolution (1868), art. « Théophilanthropes ».

2. Expression de M. Maurice de la Sizeranne dans son livre Les Aveugles par un aveugle, p. 62; 1889, in-8. — Beaucoup de traits de cette biographie seront empruntés au même ouvrage.

3. Les états de service comme interprète sont joint à une lettre

Né avec un cœur tendre et généreux, il s’intéressa de bonne heure aux déshérités et suivit avec assiduité les cours de l’abbé de l’Epée. C’est à ce moment qu’il eut la révélation de son génie. « Il comprit qu’il ne fallait pas se contenter de fournir des secours matériels aux aveugles, mais qu’on devait s’efforcer de les arracher autant que possible à la mendicité en leur enseignant quelque métier qui les aidât à vivre. Il s’attacha surtout à les faire sortir de l’isolement moral et intellectuel, où ils étaient plongés, en mettant à leur portée les ressources inépuisables de la lecture et de l’écriture ‘... » Et il inventa l’impression en relief qui donna aux aveugles une seconde vue. Mettant immédialent ses idées en pratique, il fonda en 1 7S4 l’Institut des aveugles avec son premier élève, François Lesueur. Il ne munissait pas seulement ses élèves d’un métier qui pût les aider à vivre ", il entendait procurer des distractions à ces déshérités 3. Il leur enseignait la musique vo-

qu’il écrit au conseiller d’État Réal, le 27 floréal an XII (Arch. nat., I'7 63o5) : ie,‘ juillet 1770, commission d’interprète pour les langues anciennes et pour la langue de la chancellerie romaine ; — 20 juin 1783, brevet d'interprète du roi à la suite de sa bibliothèque pour la traduction des langues italienne, espagnole et portugaise ; — 29 juin 1783, brevet d’interprète de l’Amirauté pour la traduction dos langues allemande, anglaise, hollandaise, danoise et suédoise ; — 16 septembre 1792, réquisition du maire de l’aris à l’cfTet de traduire une correspondance en langue allemande adressée à cette commune ; — 17 prairial an 11, arrêté du Comité de Salut public portant nomination d'interprète près sa commission secrète à l'effet d’examiner, déchiffrer et traduire les diverses langues cl écritures chiffrées, la correspondance saisie sur les ennemis de l’Etat; — an IV, réquisition du ministre des relations extérieures aux mêmes fins que ci dessus ; — 23 nivôse an VI U, réquisition particulière île la famille du Ier Consul à l’effet de traduire un acte italien relatif à ses intérêts ; — 3 fructidor an l\, réquisition des ministres de la police générale à l’effet < le déchiffrer une correspondance venant de Londres; — 7 ventôse an \ 1 1 , réquisition donnée au nom du grand juge à l’effet de déchiffrer une correspondance relative à la dernière conspiration.

1. Léon Le Grand, « Los Quinze- V ingts depuis leur fondation... », dans les Mémoires de la Société de l’Ilistoire de l’aris et de l'Ile-de- France, XIV, p. iüi.

2. « Les aveugles étaient occupés à des travaux de filature,1 filet, tricot, corderie, passementerie, cordonnerie, empaillage de chaises, imprimerie, etc... » Lettre de llaiiy à la commission des secours publics en date du 18 vendém. an III (Arch. nat., I'1’ 209).

3. 11 expose sa méthode dans un livre, paru en 178I) et imprimé par ses élèves, léssai sur l’étlucalion des aveugles.

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cale el instnimcnlale. « Gosscc, le musicien à la mode, composait des messes pour le pelit orchestre des aveugles, des chœurs sur les paroles d’un élève de l’école *... »

Aux grandes fêtes, les chœurs des aveugles-nés se faisaient entendre sous les voûtes de Saint-Eustache. Sous la Révolution, Haiiy très patriote mil les talents musicaux de ses élèves à la disposition des organisateurs des fêtes civiques. Au lieu de jouer des marches chantantes à la procession de la Fête-Dieu, ils parurent sur un char dans les cortèges officiels, par exemple à la fête du 20 prairial.

Au début de l’an III, se trouvant à l’étroit dans son établissement des Célestins, il demanda à la commission des secours publics l’autorisation d’occuper l’ancien couvent des Catherinetles 2 3 *, qui venait d’être supprimé par arrêté du comité du Salut Public. L’autorisation fut accordée. L’ancienne chapelle du couvent devint la salle d’exposition publique des travaux des aveugles.

Bientôt Haüy fit construire un petit « théâtre d’éducation » afin, dit-il ! «d’étendre les ressources industrieuses » de ses élèves, « ainsi que pour futilité et l’entretien de l’esprit public ». Le Directoire prêta pour la circonstance « un assortiment de décorations des petits appartements de Versailles ».

Le théâtre fut inauguré, le 27 thermidor an IV, par une pièce où cinq aveugles jouèrent les rôles Sur la toile cette inscription éminemment philanthropique était peinte : « La bienfaisance nous rassemble5. »

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