‹ La Théorie d'Ibn RochdChapitre 2 sur 41 · ÉTAT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA QUESTION

On sait que pendant le moyen âge chrétien, il se forma autour du nom d’Averroès une singulière légende. Dans son livre sur Averroës et l'averroisme (1), Renan a retracé de main de maître la genèse de cet étrange quiproquo.

« L'histoire de l’averroïsme, écrit-il, n’est à proprement parler, que l’histoire d’un vaste coentre-sens. Interprète très libre de la doctrine péripatétique, Averroès se voit interprété à son tour d'une facon plus libre encore. D'aitération en altération, la philosophie du lycée se réduit à ceci : Négation du surnaturel, des miracles, des anges, des démons, de l'intervention divine ; explication des religions et des croyances morales par l’imposture. Certes,

(1) Averroës et l’averroisme, thèse française pour le doctorat ès-lettres. Paris, 1852. Nos citations sont tirées, sauf indication contraire, de la troisième édition (1866), qui présente, par rapport aux deux premières, un certain nombre de variantes et d’additions. Elles répondent aussi à la quatrième, qui est une simple réimpression de la troisième.

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ni Aristote ni Averroès ne pensaient guère qu'à cela se réduirait un jour leur doctrine. Mais dans les hommes élevés à la dignité de symbole, il faut toujours distinguer la vie personnelle et la vie d’outre-tombe, ce qu'ils furent en réalité et ce que l'opinion en a fait... Le contre-sens, aux époques d’autorité, est comme la revanche que prend l'esprit humain contre l’infaillibilité du texte officiel... On distingue, on commente, on ajoute, on explique, et c'est ainsi que sous le poids des deux plus grandes autorités qui aient régné sur la pensée, la Bible et Aristote, l’esprit s’est encore trouvé libre (1). » .… « Souvent le siècle ose à peine s’avouer à lui-même ses mauvaises pensées, et aime à les couvrir ainsi d’un nom emprunté, sur lequel il décharge ensuite ses malédictions pour l’acquit de sa conscience... C’est le même procédé qui présida à la formation de la légende de l’Averroës incrédule. Il y a trois religions, avait dit cet impie, dont l’une est impossible (2), c'est le christianisme; une autre est une religion d’enfants, c'est le judaïsme; la troisième une religion de pores, c'est l'islamisme... D’autres faisaient parcourir à Averroès tous les degrés de l'incrédulité. IL avait commencé par être chrétien, puis il se fit juif, puis musulman, puis renonça à toute religion (3). » ... « Averroès n’est plus aux yeux du grand nombre, que l’auteur d'un épouvantable blasphème... : tous ses ouvrages vont se résumer dans le mot des Trois imposteurs »(4), à savoir : Moïse, Jésus, Mahomet (5). « Pour frapper davantage l'imagination populaire, le mot devint un livre... Averroès [entre autres, est dési-

(1) Zbid., p. 432, L 7, à p. 433, L 16.

(2) À cause de l’Eucharistie, sacrement par lequel les Chrétiens « mangent le Dieu qu'ils adorent ». (Zbid., p. 298, 1. 1 à 1. 16.)

(3) Zbid., p. 297, L. ro, à p. 298, L. ro.

(4) Zbid., p. 279, 1. r à L. 4; p. 428, L 133 «tres baratores » (ibid. P. 296, L. 14; p. 297, n. 1); « guillatores » (ibid., p. 297, n. 1) ; &ires Impostores » (ibid., p. 428, n. 0)

(5) Ibid., p. 304, 1, 6 à 1. 9; p. 428, n. 5.

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gné comme l’auteur] de ce livre mystérieux, que personne n'a VU..., qui n’a jamais existé (1) ».

Formée vers l’an 1300 (2), cette légende d’un Averroës impie, grand maître d'incrédulité, d’athéisme, de matérialisme, d’immoralité, s’est transmise à travers les siècles (3). C’est à la ruiner définitivement que Renan a consacré son livre. Après plus d’un demi-siècle, ce bel ouvrage n'a pas cessé de faire autorité. Aucun travail n’a paru depuis, qui soit exclusivement rempli par une étude d'ensemble sur la doctrine du grand philosophe arabe, et les rares historiens de la philosophie musulmane, nous allons le voir, n'ont guère fait pour la plupart que reproduire en l’adoptant le jugement général porté par Renan sur l'esprit et les tendances de la philosophie d’Averroës. Il importe donc au plus haut point d'examiner quelle est, selon lui, la véritable attitude d'Ibn Rochd vis-à-vis de la religion. Renan consacre à la définir un long paragraphe de onze pages intitulé : Sentiments religieux d’'Ibn Roschd (4).

Dès la première phrase, il pose nettement la question, mais semble d’abord vouloir la laisser en suspens : « Jusqu’à quel point Averroës a-t-il mérité de devenir le représentant de l'incrédulité et du mépris des religions existantes, c’est ce qu’il est difficile de décider à la distance où nous sommes (5) ». Il montre, par des citations, que

(1) Zbid., p. 297, 1. 1 à 1, 10, — A la page 423, Renan ajoute la note suivante : « La perpétuelle préoccupation de ce livre a dû néarmoins engager à l’écrire après coup et amorcer les libraires, En effet, au xvue siècle, on trouve quelques misérables écrits sous ce titre; un entre autres, antidaté de 1598, un autre où se mêle le nom de Spinosa » (suivent plusieurs références),

(2) Zbid., p. 299, 1. 18.

(3) {bid., 2e partie.

(4) Chapitre IL, $ 11 (pp. 162 à 172), — Notons que Renan écrittoujours Ibn Roschd. Cette transcription de la lettre chîn par le groupe sch est une orthographe allemande, adoptée au siècle dernier par un cerluin nombre d’arabisants français, mais qui tend, chez nous, à disparaître.

(5) Zbid,, p, 162, L. 11 à 1. 14.

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«les croyances religieuses du Commentateur furent, de la part de ses contemporains eux-mêmes, l’objet de jugements fort divers. On fit des ouvrages pour et contre son orthodoxie » (1).

Pourtant, la véritable pensée de Renan ne tarde pas à se faire jour, « Ibn Roschd ne se dissimule pas, dit-il, que quelques-unes de ses doctrines, celle de l'éternité du monde par exemple, sont contraires à l'enseignement de toutes les religions (2) ». « Quelquefois la pensée 1ncrédule se découvre avec plus de liberté encore (3) ». « Il n’est pas jusqu’à la pensée impie qui, durant tout le moyen âge pesa sur Averroës, l'idée des trois religions comparées, qui ne se retrouve en germe dans ses écrits. Ces expressions : Omnes leges, loquentes trium legum quae hodie sunt, reviennent souvent sous sa plume et semblent indiquer dans son esprit une généralisation hardie. L'indifférence en religion est d’ailleurs un des reproches que Gazzali adresse aux philosophes..., etc. (4). » Et plus loin il conclut : « On voit donc que ce n’est pas sans quelque raison que l'opinion chargea Averroës du mot des Trois Imposteurs » (5). Il renvoie quelque part, dans une note, à la Paraphrase de la République de Platon, et il ajoute : « C'est le livre où l’irrélioion d'Ibn Roschd s'est le plus démasquée » (6). Enfin Renan résume la

(x) Zbid., p.163, l° 15 à 1: 18.

(2)"1bid,,; p. 164, L'r4à l. 57.

(3) Zbid., p. 165, 1. 13 et 14. Il s’agit du dogme de la création : le vulgaire n’y croit que par habitude de l’entendre enseigner, faute de connaître la thèse contraire. (/bid., p. 165, 1. 14, à p. 166, 1. 2.)

(4) Zbid., p. 166,1. 6 à L. 13. — CF. p. 294, 1. g : « Nous avons vu l'expression hardie loquentes trium leçum revenir souvent sous la plume d'Averroès. On ne peut douter que cette expression n'ait beaucoup contribué à la réputation d’incrédulité qui pesa sur lui durant tout le moyen âge ».

(5) Zbid., p. 295, 1. 9 et ro. Il ajoute un peu plus loin : « Cette pensée qui poursuit comme un rêve pénible tout le xrre siècle, était bien Le fruit des études arabes... » (Ibid., p. 298, 1. 15)

(6) Zbid., p. 164, n. 4. Cette phrase manque dans la première édition,

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position d’Averroès par rapport à la religion dans la formule suivante : « Il philosophe librement (1), sans chercher à heurter la théologie, comme aussi sans se déranger pour éviter le choc. I] ne s'attaque aux théologiens que quandils mettent le pied sur le terrain de la discussion rationnelle... Gazzali surtout... est attaqué avec une sorte de fureur » (2).

Ibn Rochd n’est donc plus pour Renan, comme il l'était pour les scolastiques, le coryphée de l’impiété, de l'athéisme, le blasphémateur audacieux, acharné contre toutes les religions. Mais il demeure, à ses yeux, un librepenseur déclaré, un rationaliste accompli, un pur philosophe, qui suit imperturbablement le droit chemin de la raison, et ne daigne s'occuper dés théologiens, enchainés, presque aussi étroitement que la foule ignorante, dans les liens de la superstition, que pour les rabrouer rudement dès qu’ils s’avisent d'entreprendre sur les privilèges de la philosophie, sur les droits sacrés de la libre-pensée. En un mot, l’attitude d’Ibn Rochd à l'égard de la religion n'est plus, comme aux yeux des scolastiques, l'offensive, mais la défensive; encore cette défensive, à l’occasion, devientelle très vite, pour employer une expression actuellement en vogue chez les stratégistes, une défensive-offensive (3). A part cette nuance de tactique, Renan, dominé encore, en partie, par la hantise de la légende qu'il s’attachait à ruiner, et de plus, cédant peut-être à la tentation de se retrouver lui-même chez ce grand penseur du xrr° siècle, incline, lui aussi, à voir en Averroës, comme les scolastiques, un libre-penseur dans toute la force du terme.

(1) La première édition, p. 129, 1. 23, porte : « Sa méthode est de philosopher librement, etc. ».

(2) Ibid., p. 164, L. 17, à p. 165, L. 4,

(3) C'est ainsi, par exemple, que M. Mandonnet dit, dans le même esprit que Renan : « Vivement pris à partie par les représentants de l'autorité religieuse, Averroès est agressif à son tour contre l’enseignement des grandes religions monothéistes » (Siger de Brabant et l’averroisme latin au XII siècle, par Pierre Mandonnet O, P, Fribourg, 1899,

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Il étend cette conception à l’ensemble des philosophes arabes, qu'il compare, pour conclure, aux libertins du xvrre siècle (1). | à

Pourtant, Renan n'ignorait pas absolument l'existence des textes dans lesquels Ibn Rochd expose ex professo ses vues sur la religion. Mais, comme nous le verrons plus tard (2), il ne pouvait les connaître qu’assez mal, et il ne lui était guère permis d'y attacher une grande importance. Cependant, à travers ces lambeaux de textes sèchement résumés par d’autres (3) ou pitoyablement traduits en latin (4), il n'a pas laissé d’entrevoir parfois chez Averroës une tendance générale diamétralement opposée à celle qu'il croit devoir lui attribuer. Pouvait-il se défendre de quelque perplexité en rencontrant dans ces textes d'Ibn: Rochd des passages tels que ceux qu’il résume lui-même dans les phrases suivantes ? « Les religions sont un excellent instrument de morale (5). » « Le sage ne se permet aucune parole contre la religion établie (6). » « Au lieu de mépriser les doctrines dans lesquelles il a été élevé, il doit les interpréter dans un beau sens. Ainsi, celui qui inspire au peuple des doutes sur sa religion et lui montre des contradictions dans les prophètes est hérétique et doit porter les peines établies dans sa religion contre les hérétiques (7). » « L’épicurien qui cherche à détruire à la fois et la religion et la vertu mérite la mort (8). » Mais insuffisamment documenté pour comprendre toute la por-

(x) Renan, Averr. et l'averr., p. 179, 1. 2 à 1, 4. — Cf, p. 175, L. 20 et 21; p. 169, l. 14 : « Son opinion sur l'accord de la philosophie et de la religion paraît du reste avoir été professée par La plupart des philosophes arabes »,

(2) Voir plus loin, Conclusion, 3° alinéa,

(3) Voir plus loin, p. 8, dern. 1., à p. 9, 1. 2, et Conclusion, 3° alinéa.

(4) Voir plus loin, Conclusion, 3° alinéa,

(5) Renan, Averr. et l'averr., p. 168, 1. 8 et o.

(6) Zbid,, p.169, 13,

(7) Zbid., p. 168, L'14 à dr

(8) Zbid., p. 169, 1. 6.

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