SUR LA MAIN DES BRUTES
Il y a des problèmes que l’on dirait inépuisables. Tel est sans doute Y étude de la main de Y homme. Tout ce qui a été dit par les Savants, et tout ce que j’ai ajouté ci-dessus, est encore bien peu de chose en comparaison de ce que l’on pourrait, ou mieux, de ce que Y on devrait en dire pour épuiser le sujet. Tout le monde le voit. Nous pouvons donc déclarer que les premiers traits d’ un problème, aussi profond qu’ admirable, sont à peine ébauchés.
Toutefois dans ce que nous venons d’exposer, nous nous sommes encore avancés d’ un pas vers le but où nous marchons; c’est-à-dire nous avons déjà posé quelques principes généraux, dont l’application est également logique, aussi bien pour les extrémités de l’homme que pour celles du chien , du phoque , de la chauve-souris etc.
Par exemple, toutes les fois que je trouve à 1’ artus antérieur d’un mammifère trois parties, c’est-à-dire humérus, avant-bras, et main, je conçois que c’est toujours
GENERALITES
la perpétuelle application du principe général de dynamique, c’ est-à-dire que toute extrémité destinée au mouvement d’ un animal , doit être représentée par une tige brisée, composée de plusieurs troncs, capables de s’incliner les uns sur les autres par des angles, dans le but de permettre rallongement, et le raccourcissement du bras ou de la jambe. Donc toujours un humérus, un avant-bras, une main; ce que quelque savant pourra appeler à son gré unité de plan, mais ce qui en langage de science, doit s’ appeler uniformité de construction par nécessité mécanique.
De même en thèse générale , toutes les fois que l’ on a un organe de prise (partie digitée) ou plus généralement toutes les fois qu’ on a à la fin d’ un artus une partie susceptible de présenter une résistance quelconque , contre l’action des parties motrices supérieures (bras et avantbras) si je vois un assemblage de parties osseuses capables de diviser et d’amortir les coups rudes, dérivés de l’antagonisme de la force avec la résistance, en un mot, si je vois un carpe, je comprends que c’est encore une nécessité mécanique qui a porté cela, et qu’un artus capable d’ exécuter une résistance sans ce mécanisme à ressort , n’ est pas excogitable. Sans parler du chien qui prend, le phoque et la chauve-souris ont des résistances à vaincre par la dernière partie de leur artus. Un carpe, placé précisément entre la main et le bras , est donc partout rendu nécessaire.
Même raisonnement quant à la partie digitée. Des lois ont réglé cette partie dans l’homme; des lois de même
valeur règlent une partie cligitée pour tous les animaux, suivant leurs besoins (1).
Après cela je ne dois plus, je pense, m’ occuper de ces questions générales. Ce sont des questions résolues pour tous les cas individuels dans lesquels on a une réapparition des mêmes parties, dans les mêmes placements et pour les mêmes fonctions. Je ne dois plus m’ en occuper, dis-je, car il reste démontré que, dans la doctrine des actes de création indépendants , V unité de plan ou V uniformité architecture qu’ on a signalée tout-à-1’ heure dans les extrémités de l’homme, du chien, de la chauvesouris, ou du phoque etc. est partout une répétition par nécessité mécanique. On ne pourrait scientifiquement concevoir ces constructions sans la présence de toutes ces parties intégrantes et fondamentales. Si on les suppose sans des éléments de cette nature là, on se trouve en présence de cette alternative : ou V absurde, ou V impossible.
M. Huxley et ses savants confrères se sont donc trompés lorsqu’ils ont jugé que la théorie des créations indépendantes n’est pas scientifique. Toute personne maintenant est à même de connaître, d’ après les considérations précédentes , si un Créateur, quelque indépendant qu’on veuille le supposer, pouvait se passer d’ agir en harmonie avec les lois fondamentales de la nature actuelle, ou, comme on dit, les lois qui sont propres au monde physique : lois qui forment le patrimoine et le fondement de la science. Dans les œuvres de la nature, il y a vraiment une haute
(1) Voir aux articles Chauve-souris et Phoque , les formes digitales spécialisées pour ces animaux.
science; et c’est précisément parce qu’il y a une trèshaute science , que quelques esprits peu attentifs n’ ont pas compris toute la portée de ces œuvres, et se sont égarés clans de fausses conceptions. On peut passer sur leur erreur, mais pourquoi ont-ils prétendu d’ enseigner leur doctrine comme la seule qui jouit cV une consistance scientifique ?
En envisageant les artus des animaux sous l’aspect de leur complication de structure, on se trouve en présence de points obscurs qui frappent notre attention. Quand on voit la palette du phoque avec une composition si compliquée, on se demande, pourquoi une mécanique si soignée pour un instrument si grossier et si inepte telle qu’une rame, si ce n’est à cause de la dérivation d’ une main cl’ ordre supérieur ? N’ est-ce pas là évidemment une descendance, un organisme rabaissé à un rang très-inférieur, mais conservant pourtant des éléments constitutifs de haute origine?
Ce langage n’est que trop souvent répété. Que l’on prenne bien garde à ceci. Ne voit-on pas qu’ au fond F objection se réduit en somme à la suivante ? Si 1’ on dit que la main du phoque a une conformation compliquée , parce que c’ est la dérivation d’ organismes supérieurs, et non parcequ’ elle doit exécuter des fonctions correspondantes, cela revient à dire qu’une telle conformation n’ est pas réclamée toute entière par son mode de fonctionnement, ou en termes plus explicites, cela voudrait dire qu’il y a là des parties inutiles.
Ce raisonnement qui entre inévitablement et exactement, ce me semble, clans le cadre de votre théorie , Monsieur, implique peut-être une extension qui sans doute n’ est pas entrée dans vos idées. Mais quelqu’ un poussant la thèse à ses dernières conséquences, pourra dire que, à ce compte, on va trouver dans Y aile de la chauve-souris des parties qui sont là comme des hors d’œuvre, des parties qui n’ont pas une raison cl’être; et qui ne sont réclamées ni par la construction générale de l’ organe , ni par le fonctionnement du bras de la chauve-souris même. Cela, je le répète, n’est pas sans doute dans votre pensée: mais il y a des conséquences qui sont inattendues , et qui pourtant ne cessent pas d’ être logiques. Or si le fond de la question que vous avez posée se réduit en dernier lieu dans ces étroits défilés, il faudra éclairer ces points obscurs, et sonder attentivement la constitution des extrê-
mités des animaux que vous avez signalés: le chien, la chauve-souris et le phoque. Il faut pousser la recherche pour voir, autant que possible, s’ il y a la convenance, ou mieux la nécessité, de toutes les parties qui composent une patte.
Pour obéir à cette exigence, je comprends toute la difficulté du sujet que je vais aborder, mais je conviens que 1’ exigence est juste ; car qui pourra supposer qu’ un carpe très-compliqué soit, dans la doctrine des actes de création indépendants, le partage obligé de la main du phoque, du chien etc.? Comment se persuader qu’un carpe très-compliqué soit nécessaire à l’ aile de la chauve-souris, tandis que 1’ aile d’ un oiseau a si peu d’ éléments carpiens ?
En abordant donc notre route, je vais concentrer mes considérations principalement sur le carpe. Car c’est la partie qui peut de préférence faire naître des doutes sur la question actuelle. En effet on voit plus manifestement la nécessité, ou, si l’on veut, la convenance de deux, trois, quatre doigts, de leur longueur, de leur forme etc. en rapport avec les usages qu’ en font les animaux , que d’ un carpe de six pièces à la rame du plioque, ou de neuf à la palette de la taupe. D’ après F organisation de la main de F Aye-Aye (1) on a bien de quoi se persuader de la parfaite appropriation des instruments digitaux à la fonction, en surcroît de tant de précieux exemples que vous, Monsieur, avez enregistrés à propos des appropriations générales (2). On peut en dire à peu près autant des autres parties de Y artus, le bras et l’avant-bras. Le carpe au contraire, par la multiplicité de ses éléments osseux et par F obscurité de son action , laisse bien plus d’ incertitude aux regardants. Il demande donc une attention toute particulière.
N’ oublions pas'que dans tous les vertébrés sans plume, exclus, bien entendu, les poissons, on n’a pas toujours un carpe ayant des pièces également nombreuses. Les plan-
(1) Voir les savantes illustrations laites par M. Owen et Peters.
(2) Voir Darwin Origine p. 0, pag. 90 etc.
Cependant puisqu’ on a dit que deux des doigts du cochon
sont des superfluités, il faudra s'occuper quelque part de ce point , et d’ autres parties que F on a manifestement proclamées
inutiles.
clies données par M. Gegenbaur (1) et la grande ostéologie de M. Blainville offrent des carpes de huit pièces chez le lepiis cunicuhis , six au fourmilier, neuf à la taupe, cinq au tardigrade, six à la roussette, quatre au crocodile du Nil etc. On sait qu’ on trouve sept os carpiens dans le cochon, six dans les ruminants, et sept dans le cheval. Nous voyons donc dès à présent qu’il y a des variations très-prononcées dans le carpe, en même temps qu’il y a variation de fonction. Ce sont des dessins différents, des organisations spécialisées pour des adaptations déterminées.
Cependant des considérations plus importantes nous attendent dans l’examen des extrémités des animaux. Nous allons à présent les développer sous le point de vue d’où nous venons de partir. Nous ne pouvons pas cependant nous en tenir simplement aux animaux que vous, Monsieur, avez signalés. Il nous faut encore en examiner d’autres.
(1) Untersuclmngen zur Vergleichenden anatomie der Wirbelthiere , Leipzig 1864.