TRAPEZE RUDIMENT AL DU PORC
Je reconnais toutefois que j’ai mal pris la question ci-clessus. J’ai employé mal à propos deux mots anéantir et rester, à propos des éléments osseux du pouce. Ces mots ici sont des non sens. Dans le pouce, on n’ anéantit rien, et il ne reste rien. La construction de la patte du porc dans toute sa perfection demande sept os carpiens, et de plus une crête pour Y attache du ligament annulaire et du muscle adducteur. Coupez le ligament, et la patte est estorpiée; déplacez le point d’ attache du ligament, et la patte fonctionne gauchement. Tout ici est mesuré.
Si l’on me dit: cette crête est à la place du trapèze, je dis que oui; mais si l’on me dit que c’est une portion de ce premier os du pouce, je dis que non. Elle est une partie à elle, qui n’ a plus aucun rapport avec le système pollicaire; car, dans le porc, ce système n’existe pas du tout. La crête appartient à un tout autre système ; c’ est un des nombreux points d’attache du réseau ligamenteux de la main. Croirait-on indifférent d’ anéantir cette crête en attachant ce ligament à un autre os , ou dans un autre lieu ?
Et encore. Si dans la nature vivante on ne connaissait aucun cas, dans lequel un trapèze fût surmonté par la colonne pollicaire; ce petit os en question ne pouvait pas manquer dans la patte du porc, de même que dans celle de plusieurs autres mammifères. Le petit os est donc une création faite exprès ; et dans la patte du porc rien n’ est par conséquent anéanti , rien n’ est resté d’ une structure précédente ou future plus compliquée.
Lorsque tout ce qu’on voit dans un organe (supposons la patte du porc) est tout ce qui détermine chez
PARTIES INUTILES
cet organe même une fonction précise, et lorsque tous les éléments de cet organe servent entièrement et parfaitement à cette fonction même, et enfin, lorsqu’ on ne trouve dans cet organe rien, absolument rien, qui ne soit consacré à la dite fonction; n’est-on pas autorisé à dire que l’organe est entièrement et exclusivement consacré à cette fonction là? Pourquoi dirais-je, qu’il y a des résidus ou des rudiments?
En conclusion, ni les deux petits doigts de la patte du porc, ni les vestiges de son trapèze sont des parties inutiles. Il est pourtant fort regrettable de lire dans des ouvrages d’une réputation fort élevée, que — « dans quelques quadrupèdes les doigts moyens qui sont les plus longs, et les seuls utils. . . » (1) — que « en comptant les rudiments imparfaits, et souvent cachés sous la peau, il n’y a moins de trois doigts, ni plus de cinq dans les mammifères » (2) — que « la nature laisse toujours des vestiges d’ un organe , lors même qu’ il est tout-à-fait superflu, si cet organe a joué un rôle important dans les autres espèces de la même famille » (3) — * que « Il était difficile de comprendre pourquoi il y a tant d’ organes rudimentaires, sans emploi physiologique, représentants, en apparence inutiles , d’ organes nécessaires à d’ autres types » (4) — que « Derrière ces sabots principaux se voient aussi deux petites productions cornées , qu’ on a nommées
(1) Vicq d’Azyr. V. Geoffroy St. Hil. Zool. gén. 83.
(2) Cuvier, Leçons 1, p. 309.
(3) Géoffroy St. Hil. Zoolog. gêner, p. 89.
(4) Pictet, Biblioth. univ. de Genève , 1860, p. 249.
PARTIES INUTILES
les onglons , et qui représentent deux doigts rudimentaires et inutiles » (1).
Enfin M. Wallace nous dit à propos des organes rudimentaires « Qu’il existe de tels organes, et qu’il ne remplissent en général aucune fonction spéciale dans l’ économie animale ; c’ est là ce qu’ admettent les premières autorités en anatomie comparée » (2). A vrai dire on tranche trop vite , ce me semble , une question de si haute importance , telle que la présence d’ organes inutiles dans les animaux. Je pense qu’il n’y a pas un grand nombre de premières autorités en anatomie comparée, qui admet- t tent cela. Avant de faire entrer cette opinion dans la science, il faut apporter des faits, et, ce qui est plus, des faits bien étudiés. Il ne suffit pas de répéter perpétuellement les mêmes assertions , pecudum more , ni suivre le conseil de quelques savants distingués que, pour établir une vérité nouvelle, il faut de la patience, et encore de la patience. Non, cela ne suffit pas: car avant tout il faut avoir à la main la vérité ; et après, il faut des preuves bien claires et bien justes, pour s’assurer soi-même de la vérité, et pour la faire comprendre aux autres.
Je ne sais si l’on pourrait donner des explications aussi faciles dans d’autres cas que l’on cite de parties inutiles ; mais je suis porté à croire qu’ ils se prêtent tous également à un examen approfondi. J’ai exploré seulement les onglets du bœuf, et j’en dirai quelques mots.
(1) Desmarets, Diction, des sciences ncitur. , art. Ruminants.
(2) Wallace, La séléction naturelle. Essais , Paris , 1872 pag. 24.