‹ La théorie darwinienne et la création dite indépendante: Lettre a? Ch. DarwinChapitre 1 sur 129 · LETTRE A M. DARWIN · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DARWIN

Monsieur ^

Une lettre à votre adresse ne peut se rapporter qu' à r argument du jour. La célébrité qui entoure votre nom, rappelle bientôt à la pensée la Théorie Danvinicnnc. C'est en effet sur cette théorie que je vous écris; et plus précisément ce sont quelques observations qui m'ont été suggérées par votre livre — De la variation des animaux et des plantes (1). — Je conviens que plus d'un titre me manque pour me permettre de m' adresser à vous; car mon nom vous est entièrement inconnu, et les convictions que vous suivez dans vos remarquables travaux, ne sont pas celles que je tiens. Il y a cependant un terrain neutre entre nous; vous recherchez la vérité de bonne foi; je la cherche aussi sincèrement. Sur ce terrain nous pourrons nous entendre, et par là vous ne dédaignerez pas, j'ose me flatter, l'adresse de cette lettre.

(1) Traduit par Moulinié. Paris 18G8.

yote. Ce travail entrepris dès la publication de F édition française du livre de M. Darwin, a été retardé par des causes indépendantes de la volonté de l'Auteur.

4 UNIFORMITE D ORGANISATION

Ce n'est pas la sélection naturelle, ni Y origine des espèces qui ont arrêté à présent mon attention. Non ; c' est une autre question que vous avez très-nettement, trèsclairement posée dans votre livre. La voici « dans la doc- » trine d' actes de création indépendants , comment ex- » pliquer la conformation sur un plan commun de la main » de l'homme, du pied du chien, de l'aile delà chauve- » souris , et de la palette du phoque ?... tandis qu' elle » s' explique très-naturellement par le principe de la » descendance, joint aux modifications apportées par la » sélection naturelle » (1). En lisant ces mots j'ai longtemps réfléchi; est-il vraiment impossible de se rendre compte par la doctrine des actes de création indépendants de V imite de plan que l'on voit dans la main, dans la patte, dans l'aile, dans la palette; ou, plus exactement, d'expliquer ce qu'on appelle Yuniié de plan dans l'organisation des animaux?

Eéfléchissant soigneusement sur ce problème il m'a semblé, Monsieur, que cette impossibilité ne subsiste pas.

Certes , si 1' on admet en suivant vos pas , la filiation des espèces par sélection naturelle ou par l'ensemble des causes modifiantes, il est très-naturel, très-facile même de concevoir qu' un même dessein , un même plan passe d'une espèce à l'autre, d'une* famille à l'autre. Vous l'avez signalé vous-même en disant (2): « Selon ma théo- » rie, l'unité de type, s'explique par l'unité d'origine. » Si Ton suppose donc que l'on passe par des nuances

(1) Variation de l'espèce, T. I. pag. 13.

(2) Origine des espèces, pag. 206.

FIUATION DES ETRES 6

génétiques très-nombreuses du phoque au chien, à la chauve-souris, à T homme, on comprend au premier coup d'œil que l'assemblage des éléments constitutifs de la main (les os, les muscles), d'une de ces espèces, sera r assemblage que V on doit revoir dans les autres, plus ou moins modifié; car en dernière analyse, c^est la même organisation qui va se répéter modifiée; c'est le cachet d'un héritage, plus ou moins inefifaçable. Soit que nous suivions une série descendante ou ascendante, on trouve enfin que la palette du phoque par son fond ostéologique, et myologique etc., c'est la main de l'homme dégradée, ou à l'inverse, c' est la palette élevée au rang de la main humaine. Car les deux êtres ne sont, suivant cette théorie, que des anneaux extrêmes de la série; ce sont les dérivés l'un de l'autre; le phoque c'est l'homme détérioré, ou viceversa. Et après cela le nombre, la disposition des parties constituantes la main de Vune des espèces, doivent se conserver dans tous les êtres compris dans la série, autant que le permettent les différentes adaptations à des usages nouveaux. Ainsi le chien lévrier et le bull-dog sont le même chien avec de petites modifications, et des adaptations nouvelles. De même si la patte du chien passant à travers mille et mille formes intermédiaires, parvient à devenir l'aile de la chauve-souris, il faut bien que les phalanges s'allongent en s' atténuant; mais ce seront toujours les mêmes os, les mêmes phalanges, en un mot les mêmes éléments qui se modifient. Voilà donc le même plan qui se montre toujours, qui se soutient toujours à cause de la descendance mutuelle, ou comme l'on dit, de la filiation des êtres organisés. Dans votre théorie tout cela est bien explicable.

Disons encore. Plutôt que V unité de plan, on a là la même chose variée. Et quand Ton voit dans le squelette des vertébrés supérieurs tant de points de ressemblance, que l'ont peut affirmer avec raison, qu'il y a là unité de plan, un seul conceptus, on est conduit à trouver une explication prompte et facile en supposant que les êtres descendent tous d'une seule et même souche.

J' en conviens. Tout cela est très-naturel , très-logique même, dès qu'on a admis la théorie de la descendance mutuelle des espèces.

On allègue qu'il n'en est pas ainsi lorsqu'on considère les espèces comme autant d'actes de création indépendants. Alors en effet tous les êtres sont des produits d'une cause libre, détachés l'un de l'autre. Ils n'ont entre eux aucune relation génétique , hors la dépendance d' origine d' une seule cause commune. Sous ce point de vue on pourrait dire que les animaux les plus éloignés sont aussi proches que les plus congénères; et que les papillons et le chat, sont aussi rapprochés que le chat et le lion. Chacun, considéré d'après sa nature, pourrait exister sans les autres. Cette cause, telle qu' on la suppose, pouvait bien, à son gré oublier, quelques espèces, ou en créer davantage, sans que la série ou chaîne des êtres soit par là interrompue , ou troublée. Car il n' y a pas même un seul anneau génétiquement entrelacé avec un autre. Les espèces sont autant de conceptions librement choisies, sont des actes de création indépendants. Voilà tout.

Que chaque être ait en soi, selon la phrase de Cu-

vier. tout ce qui le complète; qu'il ait tout ce qu'il lui faut pour se conserver, c'est ce que le moindre examen démontre. Mais si tout cela est bien concevable, trèsiiatureL et même très-logique dans. les œuvres d'une puissance créatrice parfaitement sage, on ne comprend pas, à première vue, comment deux êtres très-éloîgnés l'un de l'autre, tels, par exemple, que la chauve-souris et le phoque, soient au fond modelés sur un même dessein, sur une même charpente. Ce que je dis de deux animaux il faut le dire de plusieurs; de tous ceux d'un embranchement, les vertébrés par exemple. A la vue de ce grand fait d'un dessein, d'un plan commun dominant sur un nombre immense d'animaux, comment le mettre en accord avec l'idée d' une puissance créatrice , dont ces animaux sont des libres produits?

Pourquoi la même composition ostéologique, myologique etc. dans la main de l'homme, du chien, de la chauve-souris, du phoque? Comment cette ressemblance typique? Qui pouvait contraindre cette puissance à des règles très-resserrées ? Comment concevoir que la puissance créatrice se soit imposé une construction si uniforme, une unité de plan si soigneusement obsei'vée dans tous ses produits? Est-ce une nécessité fatale? Est-ce un caprice? Est-ce un apprentissage, un tâtonnement? Mais qu'est-ce que cette puissance? quelle idée pouvons-nous nous en former?.... Certes, ou on ne 1' admet point du tout, ou on doit l' admettre comme très-puissante et trèssage (1). Ces deux qualités sont deux prémisses, dont la

(1) Ou l'on n'admet point du tout une cause créatrice, ou il faut l'admettre telle qu'elle donne lieu à des considé-

conséquence inévitable est une entière liberté cT action. — Or cette Kberté exclut toute idée de lien , de règle à suivre. Et pourtant une règle suivie, un dessein commun préconçu, un plan soutenu jusqu'aux moindres particularités, s'annonce à chaque pas dans les mammifères, dans les oiseaux, dans les reptiles etc. etc.

Liberté d'action et servile observance à* unité de plan

rations d' un ordre très-élevé — Que le plus petit cousin , que la foineroUe , qu' on a de k peine à discerner , soit fourni de r organe de vision , de V olfact , des moyens pour pourvoir à sa nutrition, pour mettre au jour ses petits complètement, si parfaitement que F aigle ou le cheval, ceintes il y a là de la puissance. — Que T œil envisagé sous le point de vue de V optique , ou la construction do T œuf envisagé selon les lois de la physique, ou de la mécanique jouissent de tant de perfection comme F ont fait ressortir Newton , lord Brougham, Thomson et maints autres savants, certes, il y a là de la science, — Si Ton se plait à attribuer à une conception de cette cause les adaptations, les harmonies de moyen et de fin, que M. Darwin a signalées dans maintes de ses belles pages (1), alors il faut revenir aux idées de Voltaire , lorsqu' il parlait du grand art Considérées de cette manière , les œuvres de la nature ou du grand art , on pourra bien si Y on veut, n' admettre point du tout une cause créatrice, mais si on V admet on la voit très-puissante , et irès-sage. — Ce sont enfin les mots mêmes de Voltaire. « La machine du monde, dit-il, est Touvrage d'un être souverainement intelligent, et puissant» (Jenni, 315) — Voir encore Newton Opticae III. quaest. 28. et 31.

(l) Origlae... p. 91 , et passim < Cette perfection de structure, et cette adap- 1» tation des organes à leurs fonctions qui excite à si juste titre notre admiration... > Darwin. Origine p. XVIII, et pag. 6 et pag. 91.

sont 9 dit-on, une contradiction flagrante (1). Alors que fera-t-on ? Si Y idée d' unité de plan est inconciliable avec l'idée d'une création par actes indépendants, nous sommes naturellement entraînés à la première hypothèse, à celle d'une première souche qui, se développant, se modifie d'une espèce à l'autre. C'est alors la descendance avec variation qui seule donne l'explication de l'imtïe' de plan. En quittant la doctrine d'une puissance créatrice, et se tenant à celle d' une descendance avec variation , on met en accord la nature avec V observation.

Ces deux doctrines se partagent donc , ou si 1' on veut, se sont partagés les Savants sur l'origine des espèces. Mais les partis se sont déjà prononcés; désormais ils ne se regardent plus l'un l'autre. La première doctrine, celle d'une création indépendante, à ce que l'on dit, a fait son temps; elle est passée au rang de re judicata, d'une vieillerie incompatible avec tout progrès scientifique. L'autre, c'est celle que vous croyez après tout la vraie (2) ; ce qui est logique d' après vos prémisses. Mais d' autres Savants ont ajouté que celle-ci est la seule qui ait mie existence scientifique (3), ce qui en conclusion revient à dire que la doctrine des créations indépendantes, est dénuée de fondement scientifique. Cela me surprend fortement; il me semble que l'écrivain anglais qui a for-

(1) « . . . . Supposer une aussi grande conformité, c'est en définitive refuser au Créateur dans V expression de sa pensée une liberté dont jouit V homme lui même. » — Agassiz. de r espèce, p. 28.

(2) Variation, p. 13.

(3) Huxley. Place y pag. 242.

mulé ainsi sa pensée n' a pas assez sondé la portée de son assertion, car s'il juge véritablement de la sorte, il montre qu'il ne connaît pas bien ni l'opinion qu'il combat, ni sa propre opinion.

Aujourd' hui les partisans de la théorie de la descendance organique, lui donnent toute l'importance dont elle est susceptible. Cela est juste, autant que ses conceptians scientifiques ont de solidité. Mais on méprise très»-bonnementla doctrine des créations indépendantes (1). Certes , nous sommes disposés à respecter la valeur des faits apportés en faveur de la première théorie. Mais je réclame aussi qu'on ne préjuge pas à l'avance les questions sans un examen scientifique. On n' exige point qu' on respecte la doctrine des créations indépendantes pour cela seul qu'elle a été respectée pendant des siècles. Nous nous placerons sur un terrain nouveau, et en plein jour. On n'aura, disons-nous, des égards que pour ce qu'il y a dans cette doctrine de démontré , en admettant qu'il y ait quelque chose de démontré. Les adversaires n'auront pas à s'alarmer de cette doctrine si elle est repoussée par la science; mais lorsque la science viendra l'appuyer, ils ne refuseront pas, je crois, le verdict de la science.

(1) C'est remarquable à ce propos une plaisanterie citée par M. Wagner , que des opinions qui se rapportent à la création indépendante « étaient assez généralement considérées comme des perruques arriérées et en dehors de tout progrès scientifique. » ( Vogt. Leçons sur V homme , p. 620). — Il y a là sans doute une distraction.

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