L'APPLICATION DE LA LOI D'ÉVOLUTION
L'évolution des organismes. — L'évolution de la vie — La loi d'évolution en psychologie — La loi d'évolution et l'origine de la vie psychique — La loi d'évolution en sociologie — La loi d'évolution en morale.
En étudiant les différentes parties de la loi d'évolution, nous avons eu l’occasion de montrer comment elles se réalisent dans la nature et dans l’histoire. Cependant, après en avoir obtenu la formule complète, il ne sera pas sans intérêt de la confirmer et de l’interprêter encore par une vérification inductive. Le lecteur aura ainsi une perception plus claire de sa grande portée. En même temps nous pourrons signaler à grands traits les développements que Spencer a donnés à sa théorie générale dans les différentes parties de sa Philosophie Synthétique, et nous examinerons l’un ou l’autre problème que soulève son application dans les différentes branches des sciences générales.
Cest surtout en’ Biologie que l’évolution à été dans ces derniers temps et est encore aujourd'hui l'objet d’études assidues Il ressort des remarques faites au cours du pré-
cédent chapitre qu’on peut l’envisager d’abord dans le
règne vivant tout entier ou dans une de ses subdivisions
— ensuite dans une forme vivante représentée par une série linéaire d'animaux ou de plantes issues les uns des autres et considérés généralement à Pétat adulte — entin dans tout individu vivant.
Ces trois procès d'évolution ne sont pas indépendants lun de l'autre. L'évolution du règne organique n’est que l'ensemble des évolutions de toutes les formes particulières. Quant à l’évolution de l'individu, les transformations par lesquelles il passe pour aboutir à la forme adulte rappellent dans leur allure générale les modifications subies par la forme dans les générations successives.
Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, l’évolution individuelle à été forcément reconnue de tous temps, mais c’est à notre époque seulement qu'on en a acquis une connaissance plus exacte en donnant aux stades embryonnaires leur importance réelle,
Quant à l’évolution des formes et par conséquent de l’ensemble du règne organique, si l’on entend par là la série
des apparitions et disparitions de formes vivantes à la : surface du globe pendant les temps géologiques, elle est un fail reconnu par la science moderne et complètement ignoré auparavant. L'hypothèse qui fait dériver ces formes vivantes les unes des autres par voie de génération à compté dans le monde des sciences des défenseurs et des adversaires éminents. Si l’on fait abstraction des questions secondaires, au sujet desquelles règne encore beaucoup d’obscurité, et qu'on envisage seulement la question de l'existence d'un procès naturel de développement comme cause des changements qu'ont subis la faune et la flore dans le cours des âges, on peut dire qu'aujoud'hui l'accord des savants est presque accompli, Mais il n'y a pas longtemps que ce résultat à été obtenu.
Aussi Spencer consacre-t-il plusieurs chapitres des Principes de Biologie à développer les arguments qui servent de base à l'hypothèse transformiste, (1)
(1) vol, LE We partie ch, IV — VIT, On lira avec beaucoup d'utilité l'exposé de Spencer, Les raisons d'admettre le transformisme ont
OR
Si on l’admet, on considèrera les espèces vivantes qui ont successivement peuplé le globe comme issues de formes primitives ayant une organisation relativement
simple. Cette évolution grandiose, depuis les algues
monocellulaires jusqu'aux phanérogames et depuis les protozoaires jusqu'aux mammifères, vérifie parfaitement la loi formulée à la fin du chapitre précédent. C'est ce que Spencer s'applique à mettre en lumière dans le second volume des Principes de Biologie. I y poursuit pour les deux règnes tant au point de vue de la structure qu'à celui des fonctions organiques, l'étude détaillée des phénomènes de développement que nous avons déja indiqués en étudiant les différents caractères de l'évolution. La propagation de la vie à la surface du globe unit dans la substance organique des éléments épars, principalement gazeux : c’est un phénomène d'intégration constamment balancé par la désintégration qui accompagne la destruction des êtres vivants.
La multiplication divergente des formes issues d’une
même souche, — la complexité croissante de structure qu'elles affectent à mesure qu’elles s’éloignent de leur origine — la genèse progressive des tissus pendant la
vie embryonnaire, montrent clairement le procès de différenciation dans les trois aspects de l’évolution organique que nous avons signalés,
La spécialisation croissante des formes, c'est à dire leur adaptation plus marquée à un genre de vie déterminé, — cette adaptation progressive envisagée isolément dans les différents organes et leur délimitation plus nette — la formation des organes dans l'embryon et l'acquisition progressive par les tissus de leurs caractères distinctifs, réalisent la loi de la définition. "
La dépendance mutuelle des espèces vivantes, — Ja coordination et la subordination des organes pour la vie
également été proposées par Darwin dans l'Origine des Espèces et d’une façon remarquable par Romanes qui y consacre le premier volume de son ouvrage Darwin and after Darwin.
évolution le la vie.
de l’individu et de l’espèce, — l'aptitude croissante de l'individu à la vie à laquelle il est destiné par son origine, satisfont à la condition de cohésion et d'ordre progressifs. ,
Spencer ne se contente pas d'exposer les faits et de montrer qu'ils sont d'accord avec la loi, il tâche aussi de rendre compte de lévolution, d'expliquer les changements que subissent les organismes. A cet égard nos connaissances sont encore très rudimentaires et tout ce qu'on peut dire à ce sujet, surtout lorsqu'on entre dans les détails, est nécessairement fort sujet à caution. C'est à peine si les facteurs de l’évolution organique sont connus d'une façon générale, Nous nous en occuperons dans la suite.
Au lieu d'étudier l’évolution de la vie dans ses formes concrètes, on peut aussi l’envisager dans ce qu’elle à d’essentiel. Spencer rapproche Ja définition de la vie de celle de l’évolution. (1) Puisque celle-ci ne s'observe pas seulement dans le règne organique, mais qu’il y a, ainsi que nous l’avons vu, l’évolution superorganique des sociétés et l’évolution infraorganique de la matière brute, il ne peut pas être question d'identifier les deux phénomènes. Et s’il est vrai que l’évolution des êtres vivants ne se distingue pas de la vie elle-même, cependant la vie ne mérite le non d'évolution que pour autant qu’elle comprend des changements de structure et de fonction.
La vie à donc une définition propre ; on peut étudier les différentes manières dont elle ce trouve réalisée et retrouver encore ici la loi de l’évolution.
D'après Spencer la vie n'est autre chose que la correspondance avec le milieu, et il s'applique, dans le premier volume des Principes de Biologie, (2) mais surtout dans
1) Prince. de Biol, vol, 1 p, 108 $ 36, 2) re Partie ch, V et VI,
les Principes de Psychologie (1) à étudier, dans les différents degrés de la vie la correspondance progressive avec le milieu d’après la loi d'évolution: intégration, différenciation, définition, cohésion et coordination.
De ce que la vie, est une correspondance, il ne suit pas que tel est le concept adéquat de son essence. Sans doute, les fonctions vitales sont délerminées dans leur nature par le rapport qu’elles ont avec les circonstances extérieures, mais elles le sont aussi par leurs relations avec l'effet qu’elles produisent dans l'individu vivant. La configuration des organes de la nutrition, par exemple, dépend de la situation et de la forme dans lesquelles se présententles aliments, et, en même temps, de la nécessité d'assurer leur assimilation par l'organisme.
En définissant la vie comme étant « la combinaison définie des changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs en correspondance avec des coexistences et des séquences externes », (2) on néglige de dire à quoi tendent, ou, si l'on veut, ce que produisent ces changements. Leur but ou du moins leur eflet, c'est, d’une façon générale, le bien-être de l'individu ou de l'espèce. En n'en faisant pas mention, on néglige un caractère essentiel de la vie et, en outre, on rend si pas inintelligible, du moins extrêmement vague ce qu'il faut entendre par correspondance avec le milieu, Comment en effet distinguerons-nous les changements adaptés au milieu d'autres qui ne le sont pas ? « Notre surprise, dit Spencer, quand nous voyons un oiseau fasciné par un serpent faire des actes qui tendent à le perdre est une preuve qu’en général nous avons observé une adaptation des changements vivants aux changements survenus dans les circonstances ambiantes, » (3) Spencer considère donc comme non adaptés au milieu les mouvements qui contribuent à la perte de l'oiseau et comme adaptés ceux qui auraient pour résultat de le sauver, Ce n’est par conséquent qu'en rapport avec la fin qu'ils réalisent que ces changements peuvent être considérés comme adaptés ou
(1) vol I. Synthèse générale.
(2) Prince. de Biol. vol. 1 p. 89$ 27.
(3) Prince. de Biol. vol. L p. 87 $ 27.
non adaptés au milieu. Or, les actions vitales peuvent avoir en vue l'existence de l'individu, son bien-être, l'existence de lespèce, sa propagation, sa prospérité. Ces résultats peuvent être atteints à des degrés différents et de différentes manières.
Ce point de vue est évidemment ess?ntiel dans l’activité des êtres vivants.
Nous croyons aussi que l’immanence de l'activité est le véritable caractère distinctif de la vie, et nous entendons par là que l'être vivant, tout en ayant besoin d’excitation pour agir, se meut néanmoins lui-même par une activité propre. « Dans le fait, dit Strasburger, tous les êtres vivants se présentent à nous avec une propriété déterminée qui manque aux Corps non vivants et que nous désignons par le mot irritabilité. Elle se manifeste en ce que des impressions extérieures ou intérieures agissent sur l’organisme vivant comme des décharges (auslüsungen) et le déterminent à des actions qu'il exécute par des moyens dont il dispose ou qu’il peut se procurer, de la manière exigée par sa Structure et correspondant à ses besoins. » (1)
On ne peut pas nier que la vie ne soit une correspondance avec le milieu. Ge caractère convient essentiellement à toute la vie intentionnelle, c'est à dire à l’ensemble des mouvements dirigés par des connaissances sensibles ou intellectuelles et à ces connaissances elles-mêmes. La vie organique inconsciente ou du moins non intentionnelle manifeste de même une dépendance étroite relativement aux circonstances dans lesquelles elle se déploie.
Les animaux étant en correspondance avec le milieu par leurs facultés cognitives et motrices, plus ces facultés sont variées, plus elles sont développées de manière à pouvoir s'étendre à des objets éloignés dans l’espace ou dans le temps, plus aussi la correspondance de la vie animale avec le milieu sera étendue et variée, Il en sera de même de Ja vie organique à mesure que ces fonctions deviennent plus complexes.
Rien n'empêche donc de considérer l'évolution de la
(4) Lehrbuch der Botanik. Yena 1904, p. 4.
vie au point de vue-de sa correspondance avec le milieu. Mais cette évolution doit être envisage également par rapport au but qu’elle realise et encore au point de vue du caractère d'immanence qu'elle manifeste à des degrés différents.
Remarquons aussi que lévolution d'un être suppose au préalabe son existence et que les lois qui régissent la première ne peuvent pas expliquer la seconde. Autre chose est le développement de ce qui existe déjà, autre chose l'apparition d’un être absolument nouveau, comme l’est à notre avis la vie animale en tant que distincte de la vie organique. |
On peut reprocher à Spencer de ne pas avoir convenablement distingué l’une de l'autre, Une partie des mouvements vitaux sont déterminés par des connaissances, tandis que les autres ne le sont pas. Quoi qu'il soit peut-
être difficile de tracer la ligne de démarcation entre les
deux, parce que la connaissance peut avoir plus ou moins de part à la production d'une action vitale, qu'elle peut n'avoir qu'une faible intensité et passer inaperçue, que la même action peut être tantôt déterminée par la connaissance, tantôt en être indépendante, cela n'empêche pas la distinction d'exister et d’être essentielle. La connaissance est un phénomène sui generis irréductible aux phénomènes organiques. A moins de la déclarer complètement inutile, il faut admettre qu'elle a une influence réelle sur certains phénomènes vilaux. Ceux-ci se distinguent donc en deux catégories irréductibles suivant qu’ils sont ou qu’ils ne sont pas gouvernés par la connaissance, c’est à dire intentionnels.
Il nous est impossible d'adopter sur ce point la manière de voir de Spencer. « Les deux grandes classes vitales appelées physiologie et psychologie, dit-il, se distinguent en gros l’une de l’autre par ceci : c’est que, tandis que Pune renferme des changements à la fois simultanés et
successifs, l’autre ne renferme que des changements suecessifs. Les phénomènes qui sont l’objet de la physiologie se présentent sous la forme d'un nombre immense de séries réunies ensemble. Ceux qui sont l’objet de la psychologie ne se présentent que sous la forme d'une simple série. En jetant un simple coup d'œil sur les nombreuses actions dont la eontinuité constitue la vie du corps en général, on voit qu'elles sont simultanées ; que la digestion, la circulation, la respiration, les excrétions et sécrétion, etc., avec leurs nombreuses subdivisions, s’accomplissent à la fois et dans une dépendance mutuelle. Et il suffit de la plus courte réflexion pour voir clairement que les actions qui constituent la pensée se produisent, non ensemble, mais l’une apres l’autre.
‘Il n'en résulte pas cependant qu'il y ait entre ces deux classes un abime infranchissable. Quand même (et nous verrons bientôt qu'il y a des raisons d'en douter) la plus haute vie psychique serait absolument distincte de la vie physique dont nous venons de parler, il resterait toujours vrai que la vie psychique, dans ses phases inférieures, ne s'en distingue pas de cette manière; Ja distinction ne naît qu'avec le cours du progrès vital. Cette différenciation et cette intégration graduelles qui se montrent également et dans l’évolution des structures organiques et dans l’évolution de la correspondance entre leurs actions et celles de leur milieu, se voit aussi dans la séparation de cette correspondance en ses deux grands ordres. C'est par elles que se sont produites les divisions subordonnées de la correspondance; par elles aussi que s'est produite cette division fondamentale. » (1)
Si la vie psychique se définit en disant qu’elle comprend une seule série de changements, il faudra donc que chacune des séries que comprend la vie physique constitue pour son compte une vie psychique. Qui admettra cette conséquence ? Et dès lors, qui reconnaitra que la véritable différence entre les phénomènes psychologiques et physiologiques est
(4) Prince, de Psychol. vol, 1 p. A-HM6G K 177.
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celle indiquée par Spencer? Lui-même reconnait qu'elle n'a rien d’absolu. La vie psychique peut jusqu'à un certain point comprendre plusieurs ordres de changements simultanés et d'autre part il ne suffit évidemment pas que la vie consiste dans une seule série de changements pour qu’elle soit psychique.
"Nous ne connaissons la vie psychique des êtres distincts de nous qu'indirectement : par la structure de leur système nerveux qui sert d'organe à la sensibilité et par la nature des mouvements qu’ils exécutent et que nous considérons comme intentionnels. Il semble bien que ces deux critères indiquent, à partir des animaux inférieurs, un accroissement d'intégration de la vie psychique, quoiqu'il soit fort diflicile de dire exactement en quoi il consiste. Mais d’une part, le système nerveux ne semble pas être essentiel à la sensibilité, et d'autre part, les plantes manifestent une unité très grande dans la coordination de leurs diflérentes fonctions sans que la vie psychique existe chez elles.
Nous concluons que la différence signalée par Spencer — en admettant qu'elle soit réelle — est d'importance secondaire, tandis que la différence essentielle — l’existence ou la non existence de la connaissance — a été négligée par lui. Cela étant, il est facile d'expliquer qu’il n’a pas aperçu entre les deux vies un abime infranchissable. En réalité cet abime existe. La vie psychique et la vie organique, quoique étroitement unies dans l’animal, sont essentiellement différentes et ne peuvent pas être considérées comme appartenant à un seul procès d'évolution.
N'ayant pas pris soin d'envisager la vie psychique dans ce qu’elle à de réellement essentiel et caractéristique, Spencer n’a pas accordé une importante suffisante à la distinction qui existe entre ses deux parties: les connaissances et les mouvements intentionnels. Dans les premières l'animal est plutôt passif: il reçoit les connaissances du dehors; dans les seconds il est actif: il réagit sur le milieu par ses facultés motrices. Lorsqu'un être possédant un œil rudimentaire (1)
(4) Cf. Prince. de Psychol. vol. 1 p. 453 $ 190.
La loi d'évolution en psychologie.
se contracte au moment où une ombre passe sur cet œil, la relation externe entre le mouvement d’un corps opaque et un choc qu'il produit correspond, au ‘moins primitivement, non pas à une relation interne, mais à deux : la première entre la perception de l'ombre qui se déplace et le souvenir (perception affaiblie) du choc, la seconde entre le souvenir du choc et -le mouvement que ce souvenir détermine. Cette distinction est négligée où du moins n'est pas faite assez nettement dans les différents chapitres que Spencer consacre aux facultés psychiques et & est un grave défaut de son analyse.
Spencer néglige encore la distinction entre la connaissance sensible qui a pour objet les choses concrètes et la connaissance intellectuelle qui comprend les idées abstraites, distinction radicale qui est le fondement de la distinction également essentielle entre l'instinct et la raison. C’est donc à tort que Spencer se refuse à admettre cette dernière.(1})
De ce qui précède nous tirons cette conclusion : c’est faute d’avoir aperçu le véritable caractère des diverses formes de la vie que Spencer a pu les considérer comme comprises entièrement dans un seul procès d'évolution. Cette conception ne résiste pas à un examen attentif.