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Entre la petite masse centrale avec fils divergents qui constitue le système nerveux des mollusques inférieurs et le système nerveux de l’homme qui comprend des masses volumineuses d’où partent des fibres innombrables et qui sont reliées entre elles par une infinité de filaments, on rencontre tous les intermédiaires. L'évolution du système nerveux comporte d’abord une augmentation progressive de son volume, tant en valeur absolue qu'en proportion avec le volume du corps tout entier.
Un système nerveux élémentaire comprend une fibre afférente ou sensitive, un ganglion contenant au moins deux cellules et une fibre efférente ou motrice. A mesure que le système se développe, les fibres et les ganglions se multiplient à l'infini, les fibres s’unissant pendant la plus grande partie de leur trajet en faisceaux qui forment les cordons nerveux, les ganglions s’assemblant en centres plus ou moins volumineux. L'augmentation de la masse du système nerveux porte sur les fibres nerveuses qui parcourent les organes, mais principalement sur les centres, et par là s’accentue progressivement la différenciation entre les cordons et les masses centrales. Lorsque le volume de ces dernières est considérable, on constate qu’elles sont composées de deux sortes de matière, la substance grise qui constitue les centres proprement dits et la matière blanche qui comprend les fibres établissant des relations entre les différentes parties.
La différenciation se poursuit dans les cordons nerveux par la multiplication des fibres, par leur développement inégal, par les différences de structure qu'on observe surtout dans leurs extrémités. Les connaissances qu’on à surce dernier point ont principalement trait aux fibres sensitives. Les organes des sens : de la vue, de V’ouie, de l’odorat, du goût, du toucher dans sa signification la plus large, ne différent pas seulement par leur structure apparente, mais encore par la configuration intime des fibrilles nerveuses qui viennent y aboutir. Les fibres qui dépendent du système sympathique ne sont pas non plus entièrement semblables à celles qui dépendent du système cérébro-spinal.
Quant aux centres, ils se différencient par leur multiplication, par les divisions qui s’y établissent et dont les circonvolutions cérébrales représentent une forme typique, par la superposition des systèmes qui dépendent les uns des autres, par les différences de structure qui s’observent dans les parties centrales : les ganglions du sympathique, la moëlle épinière, la moëlle allongée, le cervelet et le cerveau.
Cette différenciation du système nerveux est définie cohérente et ordonnée: définie ence que les centres et les cordons ont une situation et une structure de plus en plus déterminée, en ce que les parties se distinguent de plus en plus nettement les unes des autres ; cohérente et ordonnée, en ce que les ganglions disséminés d’abord sans ordre apparent se concentrent dans la suite, se disposent en masses symétriques, superposées les unes aux autres par ordre d'importance, reliées entre elles par des communications nombreuses. Cette disposition ordonnée des centres implique une disposition semblable des fibres qui y aboutissent. Si lon examine le système nerveux d’un animal inférieur, on n’y perçoit souvent aucune unité, tandis qu’un coup d'œil jeté sur le système nerveux de l’homme y fait voir toutes les parties régulièrement distribuées et convergeant symétriquement vers le cerveau. Une grande partie des fibres et des cellules auxquelles elles aboutissent, n’ont d’autre raison d’être que d'établir des connexions de plus en plus nombreuses entre les éléments du système, de manière à augmenter son unité d’organisation. C’est ainsi que dans les vertébrés supérieurs nous voyons s’accroitre rapidement l'importance du faisceau de fibres commissurales qui relie entre eux les hémisphères cérébraux.
La redistribution de matière que vous venons d’esquisser a été accompagnée d'une redistribution parallèle du mouvement, c'est-à-dire d'une évolution concomitante des fonctions. La fibre afférente transmet les impressions de la périphérie au centre ; les ganglions mettent en liberté l’énergie qui est transmise à la périphérie par la fibre efférente.
Les terminaisons différentes des fibres sensitives correspondent à des sensations différentes et transmettent normalement les impressions de différents agents. Les fibres motrices déterminent différentes activités suivant les organes dans lesquels elles se terminent. Quoique nos connaissances soient encore très incomplètes, nous savons aujourd’hui que les différentes parties des centres nerveux président à difiérentes fonctions, et si la question des localisations cérébrales est encore loin d’être élucidée, nous avons au contraire des connaissances assez complètes sur les localisations des fonctions dans les centres inférieurs.
Il se présente ici une question du plus haut intérêt, mais dont la solution est enveloppée de profondes obscurités. Nous savons que l’ébranlement d'une fibre sensitive, quelle qu’en soit d’ailleurs la cause, produit toujours une sensation de même espèce et probablement caractéristique pour chaque fibre individuelle. Les nerfs auditifs étant excites déterminent toujours une sensation auditive et l’on pense qu’à la perception de chaque son simple correspond une fibre spéciale. Il en est de même des nerfs optiques. Tout ébranlement y produit une sensation de vision et la rétine est organisée de telle sorte que les parties qui perçoivent les couleurs possèdent des fibrilles diflérentes pour chaque perception élémentaire. Quel que soit le siège des sensations : les fibres, les centres auxquels elles aboutissent ou à la fois les uns et les autres, on peut se demander quelle relation existe entre la nature du mouvement produit dans la masse. nerveuse el la qualité de la sensation correspondante.
L'activité nerveuse étant en connexion essentielle avec les sensations et les mouvements de l'animal, on admettra facilement que des différences dans la nature de l’ébranlement nerveux correspondent toujours à des différences dans l’activité psychique. Mais faut-il dire que réciproquement à toute différence dans l’activité psychique correspond une différence dans l’ébrantement nerveux? Ou bien la seule Situation d’un nerf ou d’un centre dans l'organisme peut-elle déterminer sa fonetion an point de vue psychique ?
Les études qu'on a faites sur le développement embryonnaire ont amené les biologistes à cette conclusion que la fonction des cellules est déterminée non seulement par leur structure mais encore par leur position. Il n’est pas improbable que ce qui se réalise pour la vie organique ait son pendant dans la vie animale. S'ilen était ainsi, la difrérenciation fonctionnelle suivrait encore de plus près la différenciation structurale que ne le fait la différenciation du mouvement, puisque, indépendamment de toute diversité de celui-ci, il y aurait une différenciation de fonctions dépendant uniquement de la configuration de l’organisme; et même la différenciation fonctionnelle serait plus profonde que la différenciation des organes. Malheureusement nos connaissances positives ne nous permettent pas d’aflirmer qu'il en est ainsi et c’est la raison pour laquelle nous ne développerons pas l'argument qu’on pourrait en tirer pour prouver que ni la vie psychique ni la vie organique ne s'expliquent par la seule activité physico-chimique des atomes.
En même temps que les fonctions du système nerveux se différencient, elles se définissent et s'ordonnent. La cohésion étroite et la subordination des facultés dans les animaux supérieurs correspondent parfaitement à la structure régulière et cohérente du système nerveux.Tandis que les centres volumineux contiennent de grandes réserves d'activité nerveuse prêtes à être mises en œuvre par des excitations même très faibles, les masses de matière blanche correspondent aux innombrables connexions qui existent entre les actes infiniment variés auxquels le système nerveux sert d'organe.
La vérification de la loi d'évolution peut se poursuivre dans l'ensemble des fonctions nerveuses ou dans le développement d'une faculté spéciale. Soit, par exemple, l'aptitude représentative de l'imagination ou de l'intelligence. A mesure qu'elle progresse, on y constate le procès d'intégration : des notes de plus en plus nombreuses au moyen desquelles l'objet de la connaissance est conçu; la variété de ces notes,
leur netteté et leur cohésion réalisent la loi de la différenciation et de la définition ordonnée. (1)
L'évolution des facultés psychiques rentre dans la définition générale de l’évolution (redistribution de matière et de mouvement) en tant qu’elles ont leur siège dans le système nerveux et que leur activité comporte des mouvements dans ces tiseus.
Nous avons la conviction que l'intelligence n'est pas nécessairement liée à la matière, qu'elle peut exister en dehors de la matière et que lintelligence proprement dite qui est capable d’abstraction, de réflexion, de raisonnement, est toujours une faculté immatérielle. Nous pensons que l’activité de l'intelligence humaine n’est pas essentiellement liée à la coopération des organes. Néanmoins nos facultés sont solidaires et de fait notre intelligence n’acquiert ses connaissances que grâce à des impressions qui lui viennent de sens, de telle sorte que la sensibilité lui fournit là matière sur laquelle elle s'exerce. A cause de cela toute activité mentale s'accompagne de représentations sensibles ; et quoique ces images soient moins vives et aient des rapports plus vagues avec l'objet de la spéculation à mesure que celle-ci devient plus abstraite, elles ne s’effacent cependant jamais complètement. Il n'est pas possible de confondre la représentation intellectuelle abstraite mais très précise avec la représentation sensible imprécise (2); cependant l’une n'existe pas sans l’autre et à mesure que l’esprit est occupé de choses plus concrètes, les connaissances sensitives jouent un rôle de plus en plus important. k
Dès lors, on conçoit que l’évolution intellectuelle proprement dite soit parallèle au développement des facultés psychiques d'ordre sensitif et par conséquent au développement des centres nerveux qui servent d'organes à ces dernières. Quoique l’acte de l'intelligence ne consiste pas
(4) Cf. Principes de Psychol. vol. IL p. 537 $ 481. (2) Cf. ALFRED BINET. Étude expérimentale de l'Intelligence. Paris 1903 p. 139 sq.
dans une redistribution de matière et de mouvement, il est cependant de fait dans l’homme lié à ces phénomènes matériels et à cet égard l'intelligence se trouve elle-même soumise à la loi générale de l’évolution.
Si nous voulons préciser davantage cette affirmation, nous devons, semble-t-il, distinguer entre l’évolution des aptitudes intellectuelles qui se poursuit dans la race et l’évolution des connaissances intellectuelles qui s’accomplit presque exelusivement dans l'individu. L'opinion de Spencer (1) — et c’est également celle deS. Thomas d'Aquin (2) — est que, parmi les sens externes, la perfection du tact exerce une influence prépondérante sur les aptitudes intellectuelles. Elles dépendent ensuite dans une large mesure de l’imagination et de la mémoire sensitive. La finesse du tact est influencée sans doute principalement par la structure des éléments nerveux terminaux, mais l'imagination et la mémoire dépendent du développement des centres, de sorte qu’à cet égard le développement de l'intelligence est dépendant de l’organisation du cerveau. Il est beaucoup plus difficile de définir les relations qui existent entre l’évolution cérébrale de l'individu et l'évolution de ses connaissances intellectuelles, à cause du rôle variable que jouent dans celles-ci les images sensibles; mais cette corrélation n’en est pas moins réelle, quoique,sans doute, moins rigoureuse que la précédente.
Le premier volume des Principes de Sociologie de Spencer est consacré à l'étude des idées religieuses principalement dans les premiers stades de leur développement. Spencer y fait remarquer la vérification de la loi d'évolution. La forme primitive de la Religion est, d'après lui, le culte des morts, les êtres qu'on vénérait ou qu'on craignait n'étant autres que les esprits des défunts, « De la con-
(A) Prince, de Psychol. vol 1 p. 372 sq. $ 163, (2) Sum. Theol, p. 1 q. 76, a. 5.
du. - US
ception jadis uniforme, dit-il, de l'esprit revenant sont sorties les diverses conceptions d'êtres surnaturels. » (1)
D'abord ces croyances sont faibles et incertaines ; plus tard, dans les idées des peuples plus avancés, les êtres surnaturels forment un groupe qui a une tendance à s’augmenter. A mesure que le nombre des divinités s'accroît, elles deviennent différentes les unes des autres, des fonctions différentes leur sont dévolues et elles constituent une hiérarchie. « Originellement, dit Spencer, les seules distinctions qui séparaient les doubles des morts en bons et mauvais étaient celles que l’on trouve chez les vivants ; il n'y avait pas non plus d'autre différence dans leur puissance. Mais il ne tarde pas à se former des idées de différences dans la bonté entre les esprits des parents et ceux d’autres personnes, de même que des différences plus prononcées entre des esprits bienveillants qui appartiennent à la même race et des esprits malveillants qui appartiennent à d’autres. Dès que l'institution de rangs sociaux s’est établie, il en résulte des différences de rang et de puissance chez les êtres surnaturels, qui deviennent de plus en plus prononcées à mesure que les légendes prennent de l'extension. A la fin se forme par cette méthode une série d'ancêtres en partie divinisés, demi-dieux, grands dieux, et parmi ces derniers un dieu suprême ; de même se forme une hiérarchie de puissances diaboliques. Alors se produisent de nouvelles différenciations, celles qui spécialisent les fonctions et les habitats de ces êtres surnaturels, jusqu’à ce que toute mythologie ait ses agents divins grands et pétits, depuis Apollon jusqu’à la dryade, depuis Thor jusqu’à une fée. » (2)
En même temps, les idéesrelatives à la puissance et à l’action des divinités deviennent plus précises et plus cohérentes : « La forme des différents genres d'êtres surnaturels devient plus définie; leurs dispositions, leurs puissances, leurs habitudes le deviennent aussi, jusqu’à ce quentin, dans les mytholo-
(1) Prince. de Sociol. Trad. CAZELLES. Paris 1878 vol. I p. 414$ 153. (2) Prince. de Sociol. v. 1 p. 577-578 $ 207.
gies avancées, ils se distinguent par des caractères d'espèce et même des caractères individuels, qui sont des attributs nettement exprimés. Incontestablement, les croyances qui constituent un système de superstitions se développent de la même manière que toutes les autres choses. Par une opération d'intégration et de différenciation continue, elles forment un agrégat qui, en s’accroissant, passe d’une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente. » (1)
La conception que nous venons de résumer est loin de s'imposer à l'esprit. Que les idées religieuses aient évolué en se différenciant à partir d’une situation uniforme, cela est extrêmement vraisemblable eten partie confirmé par l’histoire. Mais, autre chose est qu'on puisse assigner le point de départ de cette évolution. Nous rencontrons fréquemment des peuples qui vénèrent comme dieux des ancêtres, surtout ceux qu’on considère comme les fondateurs de la race. Mais, même dans la doctrine de l’évolution, ce fait est susceptible de : deux explications : ou bien, dans le culte des morts, un défunt a joui d’une vénération spéciale et croissante jusqu’à se trouver élevé à un rang qui le sépare complètement de la foule; ou bien le caractère divin — quelle que soit l’origine de l’idée de la divinité — à été attribué par extension(intégration) à des personnes pour lesquelles on professait un grand respect. Cette dernière interprétation, Spencer ne l’ignore pas, est conforme à l'opinion commune de ceux qui se sont occupés de cette matière. Les raisons pour lesquelles il l’abandonne ne sont pas du tout péremptoires : quelques remarques sufliront pour édilier le lecteur. Comme noûs n'avons guère de renseignements positifs sur l’état des croyances avant l’époque historique, Spencer admet qu'elles étaient analogues à celles qu'on rencontre aujourd’hui chez les peuples sauvages. Or, rien ne permet d'affirmer qu'il en est ainsi et la remarque faite par lui-même, — que « les hommes du type inférieur existant aujourd'hui... ne sont pas des spécimens de l’homme tel qu'il fut dans le principe» et «que
(1) Zbid.. p. 579 $ 207.
la plupart sinon tous eurent des ancêtres qui étaient parvenus à un état supérieur » (1) — incline l'esprit à admettre plutôt le contraire.
Spencer proteste (2) contre la thèse de - Max Müller d’après lequel « plus nous remontons dans le passé, plus nous examinons les premiers germes d'une religion, plus les conceptions de la divinité se montrent pures. » Mais il ne démontre pas que cela est faux. La doctrine de l’évolution n’exige pas que toute série de changements constitue un progrès.
Disons encore que l'interprétation des croyances est une chose très délicate et que, de l'avis des hommes qui ont fréquenté les sauvages, rien n’est plus difficile que d’obtenir des renseignements exacts sur les idées qu'ils professent en matière religieuse. Il convient également de se défier des phénomènes de convergence fréquents en cette matière. Ainsi, quoiqu'en pense Spencer, (3) et malgré quelque apparence superficielle, le culte des saints dans l'Eglise catholique à une origine et une signitication tout à fait différente de celle qu'il attribue au culte des morts ; de même l’infaillibilité du Pape n’a rien de commun avec l'inspiration des oracles païéns, ni avec aucune inspiration en général. Il faut aussi ne pas confondre une plaisanterie d’ailleurs grossière avec l'expression d’une croyance. (4)
La conception de Spencer que nous critiquons ici est sévèrement jugé par Benjamen Kidd: « On ne peut méême pas dire que l'essai d'étude des phénomènes religieux fait par Herbert Spencer dans sa Sociologie soit conçu dans l'esprit de la science de l’évolution, telle que nous la concevons aujourd’hui. Il est difficile de suivre l’auteur dans sa théorie qui fait sortir les croyances religieuses du culte des esprits et des ancêtres, sans éprouver un
(1) v. plus haut p. 252,
(2) Princ. de sociol. v. 1 p. 612 (App. À).
(3) Zbid., p. 331 $ 131 et p. 562 S 203.
(4) Cf. ibid, p. 610 (App.A).
sentiment de désappointement et même d’impatience en voyant quelles explications triviales et même insignifiantes il nous offre pour rendre compte du développement de faits sociaux aussi importants. Ses disciples n’ont fait que suivre son exemple... » (1)
Dans sa discussion avec Spencer, le disciple d de Comte, Harrison, à vivement attaqué la Ghost theory (théorie des esprits) et la méthode que Spencer emploie pour l’établir. (2)
Enfin, la doctrine de l’évolution n’enseigne pas qu'il faut considérer la naissance de toute religion comme due uniquement au développement naturel de l'esprit humain. L'existence d’un ordre surnaturel n’est pas contredit par l'existence de l’ordre naturel. Rien n'empêche d’ailleurs qu'il n’y aît des lois lois communes à l’un et à l’autre et qu'un système de doctrines ayant une origine surnaturelle ne se développe, tout en conservant son caractère propre, suivant la formule générale de l’évolution.
Nous sommes donc loin de repousser a priori toute interprétation évolutionniste des idées religieuses. Nous croyons au contraire qu'elles présentent à cet égard un objet d'étude de plus haut intérêt. « L'évolution graduelle de la Révélation, dit un des plus illustres disciples de Darwin, est en harmonie avec les autres œuvres de Dieu. » (3) Mais nous sommes convaincus que la conception développée dans le premier volume des Principes de Sociologie, quoique probablement vraie dans beauconp de détails, est fausse dans son point de départ ; et l’ensemble est naturellement affecté par cette erreur originelle.
Dans le second volume des Principes de Sociologie, Spencer élablit un parallèle entre l’évolution organique de l'animal et l’évolution sociale. (4) Gette comparaison, parfois un peu forcée dans les détails, est cependant d’une
(4) L'Évolution Sociale, Trad. LEMONNIER. Paris 1896 p. 22.
(2, Agnostic Metaphysics. Ninetheenth Century. 1884 vol. I pp. 362 sq.
(3) ROMANES, T'houghts on Religion. Londres 1902 p. 171.
(4) chap, I à IX, La même idée se trouve développée dans un Essai, L'organisme social, publié dans les Problèmes de morale el de sociologie, Trad, DE VAIMGNY. Paris 1894,
vérité évidente dans son ensemble, et il se trouve ainsi confirmé que la même loi générale gouverne les deux ordres de phénomènes. L'analogie la plus frappante que Spencer signale,c'est l’établissement progressif et le développement, dans les sociétés, de trois appareils : l'appareil producteur, c'est à dire les différentes formes d'industrie, l'appareil distributeur, c’est à dire les moyens de trans-
. port, le commerce et les autres institutions qui assurent
la circulation et la distribution convenable des produits de l’industrie, enfin l'appareil régulateur, c'est à dire le pouvoir sous toutes ses formes, Ces trois appareils, en eftet, correspondent aux organes d’assimilation, au système circulatoire et au système nerveux.
De même que, en suivant le développement organique dans les animaux depuis les célentérés les plus primitifs jusqu'aux vertébrés, on voit les organes d’assimilation se former au dépens de l’endoderme, tandis que le système nerveux et les organes des sens proviennent du développement de l’exoderme, et que le mésoderme fournit le système circulatoire, — ainsi dans là société l'appareil régulateur a pour origine la nécessité dans laquelle elle se trouve de faire face aux difficultés et aux dangers extérieurs, qu’ils proviennent de la nature ou des tribus ennemies ; l’appareil producteur au contraire pourvoit aux besoins intérieurs du corps social ; enfin l'appareil distributeur qui devient nécessaire lorsque la société grandit, établit les rapports indispensables entre les différents organes des deux appareils précédents.
A mesure que la société se développe par intégration, soit que des peuplades voisines s'unissent en vue de se défendre contre des dangers communs, soit qu'une nation plus puissante absorbe par conquête les peuples limitrophes, la loi d'évolution se vérifie également par la différenciation que nous venons de considérer et qui se poursuit — dans la société comme dans l'organisme animal — par la complexité croissante de chacun des appareils fondamentaux. Du chef unique qui exerce toutes les fonctions de l’autorité, on passe par un progrès continuel à la division des pouvoirs avec
toutes les complications qu’elle présente dans nos états constitutionnels. L'industrie s’étend en se diversifiant. Les moyens de communication se multiplient et les fonctions qui président àla distribution des produits industriels deviennent de plus en plus variées.
Cette différenciation est accompagnée d’une détinition croissante des droits et des devoirs de chaque organe social et aussi d’une subordination de plus en plus étroite entre les différentes parties de la société. Le pouvoir gouverne en vue de la défense de la nation; il se trouve à la tête de l’armée et protège aussi l’ordre social contre les agressions venant de l’intérieur. En même temps, il dirige dans une mesure variable les institutions qui assurent la circulation des choses nécessaires à la vie et il exerce son influence sur Pactivité productrice de la société. D'autre part ceux qui sont employés au gouvernement ont besoin des produits de l’industrie et du bon fonctionnement des moyens de communication, et enfin il existe une dépendance mutuelle entre le développement de ceux-ci et le progrès industriel.
L'évolution— on le voit — est la marche d’une homogénéité indéfinie et incohérente vers une hétérogénéité définie et cohérente en même temps que se poursuit le procès d’intégration. |
Le troisième volume des Principes de Sociologie traite de l’évolution des institutions cérémonielles et surtout des institutions politiques. L'union des individus sous la
pression du besoin ou du danger, — le choix d’un chef temporaire puis permanent, — la division de la
société naissante en roi, nobles et peuple, — la réunion spontanée ou violente de petites sociétés en sociétés plus étendues et les gouvernements locaux subordonnés au pouvoir central, — la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, — la multiplication des organes de chacun, — la définition progressive des relations sociales, des fonctions, des règles de conduite, — la dépendance mutuelle et la coordination progressive des différentes parties de l’ensemble, — telles sont, dans leurs grandes lignes, les phases par lesquelles passent les institutions
politiques d'une société qui progresse. On n'a aucune peine à y reconnaitre les différents éléments de la loi d'évolution: integration — differenciation— définition — cohésion et coordination.
On peut évidemment être d'un autre avis que Spencer au sujet des causes concrètes qui ont déterminé la transformation de ces institutions et, par suite, concevoir d'une. manière assez différente l’évolution politique des peuples. Les lois générales de l’évolution, à cause de leur généralité mème, peuvent être vériliées de plusieurs manières et ne suflisent pas à elles seules à déterminer la série des transformations des sociétés.
C'est ainsi que Kidd qui admet avec Spencer que les lois d'évolution biologique S’appliquent également aux organismes sociaux, aboutit à une conception de l’évolution politique fort différente de celle de Spencer, parce qu'il accorde, avec raison, Croyons-nous, une importance prépondérante au facteur éthique représenté par les convictions religieuses.
Il est vrai que Kidd s’écarte encure de Spencer en ce que. contrairement à celui-ci, il n'admet pas la transmission héréditaire des caractères acquis par l'habitude. Nous aurons l’occasion plus tard de revenir sur cette question. Contentons-nous de dire ici que tout en étant importante au point de vue de l'interprétation de l'évolution sociale, elle n'a cependant pas la portée que Kidd lui attribue. « Si nous avons, dit-il, une tendance à hériter des résultats de l'éducation morale et mentale des générations antérieures, nous avons le droit d'attendre une société future toujours en progrès, la lutte pour l'existence fût-elle supprimée, la population exactement réglée sur les moyens de subsistance et l’antagonisme entre l’individu et l'organisme social disparu, comme le prédit Herbert Spencer. Mais si, comme je le crois, ce sont les théories de Weismann qui sont vraies, s’il ne peut y avoir progrès que grâce à l'accumulation de variations congénitales, supérieures à la condition moyenne et excluant les variations inférieures, si, sans la sélection constante qu'implique cette loi des variations, la tendance de toute forme
élevée de la vie est de rétrograder, alors le destin de la race humaine entière est d'être suspendue à cette rivalité laborieuse, à cette lutte pour la vie qui progresse depuis le commencement. Alors doit continuer la lutte pour l'existence, avec des conditions plus humaines, mais toujours inévitable jusqu’à la fin. » (1)
Nous verrons dans la suite que la cessation de la sélection naturelle ne semble pas entrainer nécessairement la tendance à rétrograder. En outre Kidd néglige de considérer ici l'influence exercée sur chaque individu par l'éducation, influence qui peut suppléer à l’absencé d’habitudes héréditaires et qui peut mettre en échec la tendance à rétrograder, en admettant qu'elle existe.
Ces divergences d'opinion ou d'interprétation dont on pourrait multiplier les exemples, n’empêchent pas de reconnaitre l'application de la loi générale d'évolution dans le développement politique des peuples. C'est en somme dans les phénomènes sociaux pris dans leur acception la plus large que le procès évolutif se manifeste avec le plus d’évidence : ils ont été, on le sait, l’objet des premiers travaux de Spencer.
Les deux derniers volumes de Principes de Sociologie dans lesquels il est question des institutions ecclésiastiques, professionnelles et industrielles offrent des applications intéressantes de la loi d'évolution, principalement le développement des professions issues, d’après Spencer, des fonctions sacerdotales : le médecin, lartiste, l’orateur, l’homme de lettres, homme de sience, l’homme de loi, l'homme d'enseignement.
La séparation graduelle de ces dernières d'avec celles-là, leur laïcisation, pourrait-on dire, ensuite, leurs subdivisions de plus en plus nombreuses, témoignent à la loi de la différenciation.
Leur séparation de plus en plus nette est conforme à la loi de la définition.
Enfin leur développement croissant, les organisations
(4) L'évolution sociale, p. 187.