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L HOMME MOVEN PHYSIQUE : NATALITÉ ET MORTALITÉ

toute théorie fondée sur les lois du hasard, elle est en défaut en ce qu'elle se présente comme une explication purement physiologique. D'abord, même sous ce rapport, elle est incomplète : lorsque la femme est jeune ou âgée, lorsque la différence d'âge entre les deux époux est grande ou petite en un sens ou l'autre, le spermatozoïde et l'œuf ne s'en trouvent-ils point affectés, et les conditions où ils « concourent » de môme ? Mais, surtout, dans quelles conditions sociales le phénomène physiologique se développe-t-il ? Qu'il y ait dans la société polygamie, polyandrie, monogamie, ou simple promiscuité, les résultats seront-ils les mêmes ? — Sous un régime polygamique, on peut dire que l'hypothèse : plus de femmes que d'hommes, est réalisée dans le groupe de ceux qui ont plusieurs femmes. Alors, il devrait y avoir, de façon constante, dans la société où ce régime existe, une surproduction d'hommes. C'est ce qu'indiquent les statistiques (si on peut y ajouter foi) dans les pays mahométans. Il en résulterait, alors, qu'un grand nombre d'hommes ne peuvent avoir aucune femme. En tout cas, l'organisation sociale serait ici la cause constante d'une inégale répartition des sexes. — Le régime polyandrique semble impliquer qu'il y a déjà plus d'hommes que de femmes (pour des raisons qui peuvent être de nature sociale). Alors, si la théorie estjuste,cerégimeestessentiellementinstable, puisque,

éloignés dans l'espace : la tendance compensatrice la suivra de près. — II reste que, le problème étant de permettre à plus de couples de se former, des changements dans les institutions et dans les mœurs, qui faciliteront l'accès au mariage de tel ou tel sexe, y paraissent non moins propres que la procréation d'enfants du sexe le moins nombreux. Il faut donc faire leur part, qu'on accepte ou non la théorie biologique de Dùsing, aux facteurs proprement sociaux.

les hommes fécondant plus rarement, les femmes étant fécondées plus souvent, il en doit résulter un excédent de naissances féminines, qui tend à rétablir l'équilibre *. — Sous le régime monogamique, au cas où le nombre des femmes augmente, que va-t-il se produire ? Ce sont les hommes non encore mariés, bien qu'en âge de l'être, qui vont être amenés à s'unir aux femmes qui viennent grossir le contingent de leur sexe; c'est-à-dire que ce sont des hommes déjà plus ou moins âgés qui vont s'unir à des femmes jeunes : le nombre des mariages où la différence d'âge est grande augmentera ; et c'est surtout, pensons-nous, pour cette raison (mais la différence d'âge n'est peut-être qu'un moyen de réaliser l'autorégulation ; pour les enfants illégitimes, la théorie de Dûsing peut jouer) que le nombre des naissances masculines augmenterai

d. Ou bien, si ce régime est maintenu artificiellement bien qu'il y ait, équilibre des sexes, la société où il se trouve établi est peut-être condamnée à s'éteindre. « A Sparte, il arrivait parfois, souvent peut-être (sur ce point nous ne sommes pas fixés), que des frères, vivant sous le même toit, n'avaient à eux tous qu'une seule et même femme. Cela était évidemment économique ; mais c'était surtout efficace pour prévenir l'excès des naissances. Un seul mâle suffit à féconder plusieurs femelles ; mais il est évident que plusieurs mâles, pour une seule femelle, ne peuvent pas la rendre plus féconde, et peut-être même font-ils l'effet contraire ». Paul Lacombe. L'appropriation du sol. Essai sur le passage de la propriété collective à la propriété privée, Paris, 1912, p. 72. Ce serait une des raisons qui expliquerait que le nombre des Spartiates ait passé, de 40.000 au milieu du vu* siècle, à un millier au milieu du iv«, et à 700 un siècle plus tard (p. 67).

2. Quetelet, sans doute, fait aussi intervenir la différence d'âge des époux, mais seulement pour rendre compte de la légère prédominance des naissances masculines. L'équilibre des sexes résulterait des lois du hasard. — Pour nous, la différence d'âge expliquerait le rétablissement de l'équilibre quand il est rompu, l'autorégulation sous le régime monogamique. — Gini remarque

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Ainsi, qu'on accepte la théorie de Diising, ou qu'on s'attache surtout à la différence d'âge (et rien n'empôche de faire, à chacune de ces explications, sa part), on peut, par des causes constantes, et en partie de nature sociale, expliquer comment, dans les sociétés européennes, ou du même type, l'équilibre des sexes se maintient. Nous disons : causes de nature sociale ; car, dans la théorie de Dusing, il faut bien admettre que mâles et femelles sont les membres d'un groupe relativement fermé, où les individus obéissent à des besoins développés en eux à leur insu, et suivent des directions qui leur sont indiquées et dictées par le groupe tout entier, et qui varient avec lui. Et c'est de même sous l'influence de la société que les idées sur l'écart d'âge regardé comme normal, comme acceptable, dans le mariage, se forment et se modifient, comme c'est elle qui fixe la limite d'âge inférieure où le mariage est licite pour l'un et l'autre sexe, et qui peut l'abaisser ou l'élever suivant les circonstances. En tout cas, la supposition que cet équilibre résulte seulement du calcul des probabilités et de la loi des grands nombres apparaît à la fois obscure, mal fondée, et inutile.

Bien que Quetelet ait reconnu l'influence considérable que la société peut exercer sur le taux de la mortalité, pour lui la mort reste un phénomène essentiellement physique : le développement physiologique inégal de l'homme aux différents âges, les risques

que pour des raisons diverses, dans nos sociétés, le régime monogamique tend à produire un excédent de femmes qui aspirent au mariage. Il en résulterait, d'après nous, en moyenne, une différence d'âge des époux assez considérable pour compenser, au moins en partie, cet excédent, par la procréation d'un plus grand nombre d'enfants du sexe mâle.

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auxquels l'expose l'intensité de ses passions (à base organique), ou, en particulier chez la femme, les fonctions de reproduction, sont pour lui les causes principales de la proportion des morts dans chaque groupe et pour chaque époque. — Ce point de vue est très discutable. Nous savons que la mortalité a nettement diminué depuis plus de cinquante ans, et que les femmes, et les personnes jeunes ou d'âge moyen ont le plus profité de ce recul. Ainsi, non seulement la société réduit en général le nombre des morts, mais elle modifiela valeur du tribut que chaque sexe et chaque âge est obligé de payer sous cette forme.

Quand on dit que la mort est un fait bien plus « fatal », et qui dépend bien moins de nous, de nos coutumes et de nos institutions, que le mariage, par exemple (bien que les mariages se produisent avec une régularité plus grande que les morts), on est victime d'une illusion. On oublie que la mort, et l'âge où elle se produit, résulte avant tout de la vie, des conditions où elle s'est déroulée, et que ces conditions sont sociales au moins autant que physiques. Ne nous arrêtons pas à la notion de mortalité générale qui est des plus vagues. Si on étudie la mortalité par profession, ou par taux de revenu, on trouve des rapports et des régularités non moins frappantes que lorsqu'on l'étudié par sexe ou par âge. Est-ce à dire qu'il faille s'en tenir aux « causes économiques » de la mortalité ? Non. Mais la mort est un phénomène bien plus complexe qu'il ne semble : ou, plutôt, on groupe sous ce nom divers phénomènes qui doivent, en réalité, être étudiés par autant de sciences différentes. Pour le biologiste, la mort est un phéno-

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mène vital, et doit être expliquée par d'autres phénomènes vitaux : ceux-ci peuvent être concomitants, d'ailleurs, de phénomènes sociaux, (l'affaiblissement de l'organisme, par exemple, par suite de l'extrême pauvreté, ou du surtravail), comme ils peuvent aussi ne pas l'être. Il importe peu au biologiste : la nature physiologique de la mort, et ses rapports avec les autres modifications organiques n'en sont pas changés. De même, la mort est, par certains côtés, un phénomène économique. La force de travail de l'homme est une richesse : là où la mort sévit avec intensité, la société subit des pertes graves, soit qu'elle repose sur l'esclavage, soit qu'il ne lui soit pas très facile de remplacer la main-d'œuvre nationale déficiente par des étrangers. Mais cette perte est de même nature que beaucoup d'autres, qui résultent de grèves, de crises, de l'épuisement des richesses naturelles : il importe peu à l'économiste qu'elle soit concomitante du phénomène vital, ou social, qui s'appelle la mort. Enfin, la mort est, en effet, un phénomène social en un sens plus général : elle modifie la forme, la densité et la contexture du corps social, elle est un des éléments qui déterminent ses transformations sous ce rapport, et elle doit être étudiée en même temps que d'autres éléments qui exercent la même action, par exemple que les naissances. On est tout à fait fondé à rechercher quel rapport existe entre les variations de la natalité et de la mortalité dans un groupe, sans s'occuper d'ailleurs des conditions économiques ou physiologiques qui les accompagnent : car ces conditions pourraient être tout autres, le rapport demeurant le même.

On a remarqué de bonne heure qu'il y a, en beau-

coup de cas, un parallélisme très net entre les naissances et les morts. Natalité et mortalité croîtraient et décroîtraient simultanément : d'où la formule : la mort mesure la vie, et la vie, la mort^ Sans l'expliquer par l'état économique, sans assimiler, comme Malthus, la vie à un banquet où les places sont en nombre limité, sans dire, comme Achille Guillard, que « là où il y a un pain, il naît un homme », M. Bertillon croit qu'il suffit d'invoquer la tendance à combler les vides, déterminée, dans la société, par les décès qui s'y produisent. Tout décès tendrait naturellement àprovoquer une naissance, quel que fût l'âge du décédé. Les parents veulent remplacer un enfant mort. La mort d'un adulte laisse un emploi vacant : d'où un nouveau ménage, et au moins un nouvel enfant. Un vieillard est une charge, qui empêche peut-être ses enfants de se marier : son héritage facilite, en tout cas, leur établissement.

Mais de telles raisons ne valent que si on suppose que l'importance attribuée à la vie humaine, dans la société considérée, ne varie pas. Or, telle nous parait bien être la cause essentielle des variations de la mortalité et de la natalité, ainsi que de leur équilibre, là où il se produit. On a remarqué que, dans les régions où la mortalité est très forte, et que l'émigration dépeuple, dans l'Italie du sud par exemple, la natalité est aussi très élevée^. La vie est peu importante, parce qu'elle se reproduit abondamment. Au reste, le jugement de la société sur la

1. Voir les articles de J. Bertillon, Sur le parallélisme des mouvements de population dans les différents pays de VEurope, et de Lowenthal, Essai sur les rapports entre la mortalité et la natalité. Journal de la Société de Statistique, octobre 1904, janvier, février et mars 1905.

2. Gonnard (René). L'émigration européenne au XIX' siècle, Paris, 1906.

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vie peut varier sous plusieurs rapports ; dans les pays neufs, les adultes sont le plus nécessaires, et tout l'elîort de la société sera d'intensifier la natalité; dans des pays où la population est plus dense, où les hommes âgés ne sont pas moins utiles et peuvent l'être plus que les jeunes, son effort sera de prolonger la vie, et se trouvera dirigé contre la mortalité. La lutte contre la mortalité, les progrès de la médecine et de l'hygiène, et les améliorations dans les conditions générales de la vie humaine ont pu venir d'abord ; la société aurait toléré alors une réduction de la natalité. Peut-être la diminution du nombre des naissances, la prévision de cette diminution a-t-elle été au contraire la cause de ces améliorations et de ces progrès. Quoi qu'il en soit, il y a bien des raisons de penser qu'une société a, en général, la mortalité qui lui convient, que le nombre des morts, et leur répartition aux différents âges exprime bien l'importance qu'attache une société à ce que la vie soit plus ou moins prolongée.

Quetelet comparerait volontiers les morts aux chutes de balles lancées par un homme qui représenterait la nature ; la distance parcourue par chaque balle représenterait la vie de chaque homme. Si on suppose que tous ces jets sont indépendants l'un de l'autre, que l'homme qui lance les balles ne contracte pas d'habitudes, mais qu'il cherche toujours à atteindre le même but, les balles tomberont assez régulièrement de partet d'autre du but autour duquel elles se tasseront. II en serait de même de la durée de la vie ; la durée moyenne de la vie résulterait ainsi des lois du hasard, à travers le jeu desquelles transparaît seulement l'influence constante de la nature. Mais, en réalité, les « jels » ne

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sont pas indépendants l'un de l'autre. De môme que, comme nous l'avons vu quand nous parlions de l'équilibre des sexes, les naissances nouvelles sont dépendantes des naissances antérieures, de même les morts nouvelles dépendent des morts passées, puisque l'importance attachée par la société à la conservation et à la prolongation de la vie varie surtout en raison du nombre de ses habitants. Le résultat de l'action sociale peut être de préserver surtout de la mort les âges, les classes et groupes sociaux aussi, qui s'y trouvent le plus exposés. Dételles égalisations corrigent et contrarient de plus en plus le jeu des seulesforces naturelles. Laloi des grands nombres ne s'applique plus lorsqu'à la multitude indéfinie des individus, de leurs organisations physiques et de leurs actes, se trouvent substitués des groupes et des forces sociales en nombre plus ou moins limité, et qui d'ailleurs agissent et réagissent sans cesse les uns sur les autres.

M. Bertrand dit : « Le rapport du nombre des décès à la population n'a pas été moins soigneusement étudié que celui des naissances. Les Compagnies d'assurances ont intérêt à le connaître et à en grossir l'évaluation. La statistique le montre à peu près constant. Les variations, quoique petites, sont supérieures à celles du rapport des naissances des deux sexes. L'assimilation à des boules tirées d'une urne de composition invariable n'est donc pas acceptable. La vicissitude des événements règle sans cesse la composition de l'urne. Tantôt c'est le choléra qui passe et y verse des boules noires. Ce ^ont des eaux plus pures et plus fraîches qui apportent des boules blanches. C'est la disette qui rend les maladies plus abondantes et plus graves, la guerre qui accroît les mauvaises

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chances dans l'urne sans cesse renouvelée ^. » On s'étonnerait, dans ces conditions, que la proportion des décès à la population témoignât, « par hasard », d'uneconstance même approchée. Mais des causes sociales constantes interviennent, et par leur influence s'expliquent ces régularités.

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