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Recherches sur le penchant au crime, etc., p

qu'elle ne puisse s'attacher qu'aux signes de tendances très intenses, en quoi cela entraînerait-il une différence de nature entre celles-ci et celles qui le sont moins? — Mais, en réalité, puisqu'il y a une définition légale et sociale du mariage, du crime et du suicide, il est inévitable que les hommes qui se marient, qui commettent des crimes, qui se suicident forment autant de groupes, qui sont à la fois le siège, et l'objet pour les autres groupes, de représentations collectives assez intenses. En d'autres termes, se marier, ou commettre un crime, ce n'est pas seulement éprouver à un degré plus fort une tendance qu'on ressentait déjà quand on était célibataire, ou innocent, mais c'est prendre conscience d'appartenir, ou d'être sur le point d'appartenir nettement à un groupe en dehors duquel on se trouvait non moins nettement jusqu'alors, et c'est participer de façon soudaine à tout un ensemble nouveau de sentiments et d'idées sociales.

Dès lors, on ne peut pas soutenir que les dispositions morales qui poussent les hommes à de telles démarches soient indépendantes des dispositions morales des autres hommes, à la même époque. En effet, d'être rangés ainsi, de leur propre aveu ou consentement, et par l'opinion, dans une même catégorie sociale, c'est, entre tous les membres d'un tel groupe, un principe de ressemblance et d'uniformité. Mais, avant même qu'ils n'aient franchi ce pas, il y a au moins toute une période pendant laquelle les hommes qui doivent appartenir à un groupe subissent son influence, se trouvent en quelque sorte dans sa zone d'attraction. Il serait souvent bien difficile à un homme d'expliquer pourquoi il se marie, pourquoi il viole la loi : qu'il examine ses motifs et mobiles, qu'il

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cherche à comprendre sa décision en la rattachant à une série de réflexions, le plus souvent il y échouera, et sera conduit à invoquer l'inconscient. En réalité, il s'est borné à prendre conscience de sa place dans la société, des jugements collectifs auxquels on attribue le plus de valeur dans les groupes auxquels ils se rattache le plus étroitement, et de ce qu'on pense de lui, de ce qu'on attend de lui, dans ces groupes. Ainsi, sous l'influence des groupes voisins, sa nature individuelle, sans doute originale et complexe, après avoir reçu un certain nombre de façons (les mêmes que reçoivent beaucoup d'autres), se trouvera simplifiée de manière à pouvoir entrer en telle ou telle catégorie sociale. De bonne heure, dès qu'ils participent à la vie sociale, les hommes commencent à subir ces empreintes, c'est-àdire à se définir en termes sociaux. Or, la loi des grands nombres, qui vaut peut-être pour un grand nombre de cas individuels, ne s'applique plus à un nombre toujours forcément limité de types collectifs. On ne peut plus dire que les écarts de la moyenne, ou les divergences, se compensent, puisque les écarts ne sont plus individuels. On ne peut plus dire que ces actes soient indépendants les uns des autres, puisqu'ils sont accomplis par des individus répartis entre des groupes, et puisque c'est en tant que membres de ces groupes que les individus accomplissent ces actes.

Mais il ne faut pas tenir compte seulement de l'influence que les groupes exercent ainsi à une même époque. Il se peut, par exemple, qu'à un moment l'opinion soit très favorable au mariage. Les mariages conclus par les autres peuvent être une raison pour nous de les imiter, ou de ne les imiter pas. Non que l'influence sociale se ramène en définitive à l'imitation

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d'un individu par un autre, à l'opposition d'un individu c\ un autre. Les cas particuliers sont pour nous, plutôt, l'occasion de poser les problèmes en termes sociaux, de prendre conscience de sentiments et pensées collectives qui dépassent aussi bien nous-mêmes que ceux que nous imitons. Mais c'est surtout dans le temps qu'un tel jeu d'action et de réaction se laisse percevoir. Si la nuplialité s'est trop ralentie à une époque, c'est quelquefois une raison pour que la société pèse sur tous ses membres, et en oblige le plus grand nombre à se marier, à l'époque suivante, comme ce peut être, au contraire, le commencement d'un mouvement de baisse qui s'accélérera. De toute façon, à travers l'opinion et les lois, le passé agit sur le présent.

Il y a des courants criminogènes et suicidogènes, qui renversent d'autant mieux les obstacles, ou qui, au contraire, se brisent d'autant plus vite, qu'ils viennent de plus haut et de plus loin. En d'autres termes, les notions de mariage, de crime, de suicide sont sociales. Elles expriment une pensée collective organisée, ou en voie de s'organiser. Communes aux hommes des différentes générations, elles sont entre eux un principe de solidarité, elles tendent entre leurs pensées comme un tissu continu de croyances et d'habitudes morales. C'est même cette série continue des traditions morales qui passe au premier plan, qui, saisissant l'homme dès son entrée dans la société, l'oblige d'abord à se mettre d'accord avec ceux qui l'ont précédé. Si les organismes humains, soumis à toutes sortes d'influences variables, tendent peut-être à créer à l'homme comme un milieu interne où il s'isole, la conscience sociale retient de cette matière informe les éléments, tendances et impulsions, qu'elle se peut

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assimiler, sur lesquels elle a prise, oblige l'homme à se les représenter sous la forme qu'elle leur communique, lui impose le sentiment qu'il est membre de tel groupe qui l'a précédé dans le temps, et qu'il doit se comporter comme tel. La société, et les démarches morales de ses membres, sont peut-être, dans toute la réalité, le domaine où il est le moins possible de considérer un individu et ses actes, abstraction faite de tous les autres : c'est laisser de côté tout l'essentiel. C'est dire que c'est le domaine où le calcul des probabilités s'applique le moins.

En résumé, Quetelel a eu un sens très juste de l'existence des lois sociales qui s'imposent aux volontés individuelles, et il lui est arrivé de parler de la société et des institutions collectives comme de « choses » qui portent en quelque sorte en elles les lois de leur développement. Mais, comme presque tous les philosophes, moralistes, statisticiens et écrivains sociaux de son temps, après avoir entrevu ce point de vue, il ne l'a pas adopté. Ayant relevé un grand nombre de constances et régularités dans les faits sociaux, il n'a pas douté qu'il ne fût possible de les expliquer par les lois simples qui s'appliquent en mécanique. Sous les faits collectifs, il a cherché les démarches individuelles, de nature surtout physiologique, qui, se ressemblant, s'opposant, se renforçant ou s'annulant, permettent à celles qui sont le plus fréquentes, parce qu'elles répondent aux combinaisons de causes les plus simples, de transparaître seules. Il a échafaudé ainsi une vaste hypothèse qui, au point de vue de la recherche scientifique, offre déjà ce gros inconvénient ou bien de nous condamner à ignorer les causes, ou, si nous voulons les atteindre, de nous

engager en des calculs d'une complication infinie. Il faut accepter l'idée du fait social considéré comme fait irréductible, si l'on ne veut pas se perdre dans le détail des faits de conscience individuels. Au fond, Quetelet n'a aperçu les régularités qui l'ont tant frappé qu'à cette condition.

Mais, indépendamment de son utilisation scientifique impossible, sa théorie soulève enfin deux objections dernières, qui nous paraissent bien décisives. Il croit que, dans la société, comme dans le monde des êtres vivants, le moyen le plus fréquent, c'est le meilleur, c'est l'idéal. Le fondement de cette conviction, c'est bien, en somme, une conception téléologique ou finaliste de l'univers. Puisque les multiples causes des événements naturels comme des événements humains tendent à faire que ceux-ci se groupent régulièrement en deçà et au delà de cas beaucoup plus fréquents que les autres, comment en rendre compte, si l'on ne se représente pas, dans la nature même ou derrière elle, des types, qu'on dira fictifs, puisqu'en somme on n'aperçoit dans le monde sensible que des cas individuels, mais qui n'en existent pas moins en tant qu'idées et modèles, et qui représentent, par conséquent, la perfection. Mais si les faits dont il s'est occupé et leurs régularités s'expliquent en définitive surtout par l'action organisatrice des espèces ou des sociétés, par leurs tendances et leurs efforts en vue de s'adapter, comme cette action se heurte à des forces contraires, comme, en particulier dans la société, aux influences sociales s'opposent souvent les tendances individuelles de nature ou à base organique, et qui ne se plient à elles qu'en partie, rien ne prouve que les cas les plus fréquents, ou la moyenne des cas individuels.

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représente en réalité ce qui vaut le mieux, et l'idéal de l'adaptation. La question ne se pose pas évidemment dans les mômes termes, lorsqu'il s'agit des espèces vivantes, ou des sociétés. Les espèces paraissent adaptées le plus souvent à leurs conditions d'existence, si bien que leurconstitution et conformation moyenne représente peut-être ce qui leur convient le mieux, leur type idéal (au reste, même dans ce domaine, bien des imperfections subsistent, qui sont peut-être la rançon d'autres avantages). Mais les sociétés évoluent. Chaque société se décompose d'ailleurs en groupes, qui eux-mêmes évoluent. Il y a un perpétuel effort d'adaptation de la société aux autres, et, à l'intérieur de chaque société, des institutions et des groupes secondaires à l'ensemble. Alors, ce qui est moyen, ou le plus fréquent, représente selon toutes vraisemblances un compromis entre ces tendances réelles de la société, et les tendances auxquelles elles se heurtent (impulsions physiologiques individuelles, survivances d'un état et de coutumes sociales anciennes). Mais ce n'est pas nécessairement un idéal.

D'autre part, Quetelet a pris comme principe d'explication l'objet même qui était à expliquer, savoir l'individu. Ses habitudes d'esprit individualistes l'ont empêché de s'apercevoir qu'il s'engageait ainsi dans une impasse. En effet, qu'entend-il, en définitive, par « homme moyen »? On a beau ne voir là qu'une expression commode, mais qu'il ne faut pas prendre à la lettre, et dire qu'en réalité il a voulu désigner le type abstrait qu'on constituerait en rassemblant toutes les propriétés générales des hommes. Toujours est-il que deux conceptions étaient possibles. Dans l'une, on

s'attache aux tendances et aux fonctions des sociétés, on considère qu'elles ont une réalité indépendante des natures individuelles auxquelles elles s'appliquent, et on cherche à les expliquer les unes par les autres. Ce n'est pas celle de Quetelet. Il considère plutôt les faits et les rapports sociaux comme le portrait qui se dégage de la superposition d'une quantité de natures et démarches individuelles, dont les caractères et tendances opposées s'annulent pour laisser ressortir ce qui est le plus fréquent : mais le « résidu » demeure individuel. En d'autres termes, entre les individus purs et simples, et les idées ou concepts, les psychologues reconnaissent qu'il y a des intermédiaires qu'ils appellent images génériques. Ainsi, à chaque personne longuement observée correspondent une quantité de traits particuliers, d'images distinctes (suivant les moments) : à travers cette diversité, quelques traits plus constants ressortent : leur ensemble sera l'image générique de cette personne. Mais, malgré sa ressemblance avec une idée, elle demeure la représentation d'un individu. Or, Quetelet considère volontiers les hommes comme autant de copies d'un même modèle, dont quelques-unes seulement sont approchées, et représentent la moyenne : mais le modèle est conçu comme un individu, et ces copies les plus approchées sont individuelles. — Nous croyons qu'entre les types individuels ainsi définis, et les forces physiques ou organiques élémentaires, il existe des espèces sociales, dont la nature, loin de pouvoir jamais s'exprimer tout entière dans la nature et les démarches d'un individu, si « moyen » qu'on le suppose, n'apparaît chez lui et dans sa conscience que tronquée et déformée, puisqu'elles dominent et déterminent les

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individus, loin d'en émaner, puisque leurs propriétés et leurs tendances ne se révèlent que dans les rapports qui s'établissent entre les groupes.

Vu : LE 16 JUILLET 1912.

Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris.

A. Groiset.

Vu ET permis d'imprimer :

Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris.

Pour le Vice-Recteur, l'Inspecteur de V Académie.

Albert Gahen.

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