Traictie : Le prologue du translateur, p. II
2. Nous ne voyons pas comment M. Hertrych a pu écrire que « Oresme appartenait à l'école de ces scolastiques (Scot et ses disciples) qui se consacraient souvent à l'étude de l'Economie politique et traitaient souvent des questions économiques sur le sacrement de la pénitence ». C'est là une affirmation absolument contredite par tout ce que nous connaissons d'Oresme. Oresme est un « philosophe moral », un « artien » pour employer le langage du collège de Navari-e, il n'a jamais cherché son inspirations dans la doctrine canonique.
savons, uniquement dans la lettre plus ou moins fidèle des translations latines. — il procède aussi des commentaires, dont le texte s'est chargé. Il connaît Eustrate, par le commentaire des Ethiques (ij, et il le met en vedette au prolog'ue même de sa traduction française; et pour les Ethiques comme pour les Politiques, il nous a dit à maintes reprises qu'il a sous les yeux « plusieurs expositeurs » (2).
Sur les passages monétaires, d'après les gloses de ses traductions, il est assez aisé de savoir ce qu'il a consulté. Il ne cite pas expressément toujours ses devanciers, mais le rapprochement des textes, l'emprunt de passages assez longs, passés quelquefois mot pour mot dans sa glose, sont absolument probants.
Il sest servi d'Albert. Dans le courant de ses traductions, il le cite maintes fois, pour une explication verbale (3), pour une correction apportée au texte (4). Ici,
i. « Et pour ce plusieurs grecs et latins ont cy de ce composez escriptures appelez livres de polices ou de la chose publique, entre lesquelz Aristote est le plus renommé, lequel, selon ce que dit lilustrace, escript et traicta des sciences politiques et des spéculatives » (Les Politiq., prologue, f° i, v°).
2. a Cest clause est obscure et par adventure mal translatée ou mal escripte. Et sont les expositeurs contraires » (Les Politiq., V, 29, fo CCIX, r"). — « 11 a dit a derno, et me semble que démos signifie le menu peuple. l']t un autre expositeur met ademo, mais son texte est corrompu » (Ibid.. f" CCIX. r").
5 11 sait ainsi, par Albert, que « l'isle de Cos estoit cité en Grèce », que « Milet est une isle près de Sicille », que « Fobrenes est jouxte Dalmacie et Bulgare » (Les Politiq., V, 25, fo Cl.XII, etc.).
4. « Aucuns textes ont admoderacins, mais Alliert dit ad modum artiu>, et l'explique en disant : Hoc est quod arctentur vel stringunlur I (Les Politiq., V. 25, f CCIV). • — « Albert expose cette clause au contraire pour une négation qui est en son texte » (Les Politi(i., IIL 4. f« LXXV).
il ne le nomme point expressément ; mais nous trouvons chez lui, par exemple, dans la Glose des Politiques, que l'empreinte a été mise sur le métal « en temoing- de la vérité de la matière et du poids ». Albert avait exposé sous le mot qiiantitcitis signiim, dans les termes suivants : (• in si^num quantitatis, id est veritalis ponderis et puritatis metalli » (i). L'emprunt est à peine déguisé. Pour saint Thomas, le rapprochement est plus décisif encore. Chose bien singulière, dans ses traductions, Oresme affecte à ce qu'on dirait de ne point nommer saint Thomas. Mais 1' « expositeur » qu'il oppose souvent à Albert, est aisé à reconnaître. Oresme lui doit beaucoup. Aux Ethiques, les courtes gloses, les explications brèves en id est, ont presque littéralement passé dans sa traduction. Saint-Thomas a-t-il mis par exemple, sur les mots : superhabundaritiam et deffectnm, cette courte addition : id est in quantum una res superexcedit aliam, Oresme traduit littéralement dans sa Glose : « Cest assavoir combien une chose vaull plus ou moins que lautre » (2). Aux Politiques, c'est un passage entier qui provient de saint Thomas. En développant l'expression un peu condensée d'Aristote. « peregrino déficiente auxilio », saint Thomas avait mis : « Cum enim auxilium hominum adinvicem per commutationes esset factum magis peregrinum, quia scilicet homines non solum ad propinquos, sed ad remotos cœperunt uti commutatione,
1. Les Politiq., I, 10, GL Car les gens, fo XVIIL r°. « Et le prince mit son signe corae son ymage ou autre caractère, en tesmoing de la vérité de la matière et du pois ». Cf. Albert, in Polit., l, 7. « Imago scilicet et superscripto positus est in numismate, in signum veritatis, quantitatis et puritatis metalli » {eil . cit., p. 5o).
2. D. Thomas, in Eihic, 1, 5. ii t. a. Cf. les Ethiques, V, 10, Gl. Cest assavoir, (" XLIX, r".
adducendo ad se ea quibus indigebant, et mittendo illis ea in quibus ipsi abundabant, propter istam necessitalem inventus est usus deuarii ». Oresme répète textuellement : « Car quand on fait aide les ungs aux autres par commutation de richesses naturelles, et ils convient de plus eslranges et plus loingtains pays amener les uns et rapporter à ceulx qui en avoient besoing-, et les autres qui en avaient eu Ihabundance leur envojent de leurs, par ceste nécessite fut fortune trouve et acquis usag"e de monnoye » (i).
Enfin, si Burleig-h n'est pas non plus cité dans les passag-es qui nous occupent, des lig-nes entières pourtant de son commentaire ont passé dans la giose des traductions ; le titre même du chapitre XJ des Politiques est celui de sa 3=' pars (2), et la glose : Et pour ce appert est une traduction mot à mot d'un passage très curieux de sa 2=' particula, avec son exemple significatif de la valeur des choses, tiré de la comparaison de la pierre précieuse à la souris « qui a vie sensitive » (3).
1. D. Thomas, in Polit., I, 7, litt. f. Cf. ()i'esme, Les Ethiques, Y, II, Gl. Sicome dit Cassiodore, f» XVIII, r".
2. Burlseus, in Ethic, V, 5. « Qualiler in conimutacionilus pradicta forma proportionis poterit observari ». Cf. Oresme, Les Ethiques, V, 11. « Comment la forme de proportionnalité dessusdicte est gardée n.
3. Burheus, in Ethic, V, 5, litt. c. « Non enim appreciatur res secundum dignitatem naturalem ipsarura reruni, alioquin unus mus, qui est unum animal sensibile, esset majoris precii quam una margarila qu* est inanimata ; sed precia imponuntur rébus secundum quod homines indigent eis ad suura usura ». Oresme traduit presque littéralement : « Et pour ce appert que en commutacion Ion a prise les choses en regardant a indigence et nécessite humaine, et non pas a leui' naturel valeur et perfection. Car ainsi une souris vauldroit raieulx que une pierre précieuse, pource que la souris a vie sensitive » {Les Ethiques, \, 10, fo XLIX, v»).
En outre des commentaires directs. Oresme a eu incontestablement aussi dans la main les œuvres d'allure plus large, le de regimine de Gilles de Rome, qui était d'ailleurs dans la Bibliothèque du roi, au Louvre. On retrouve dans le Traité des exemples que Gilles de Rome allègue justement dans sa courte explication sur la monnaie, des citations non communes des Proverbes (i), du livre de la Sagesse (2) ; on y retrouve Targument tiré du nom des monnaies, l'histoire d'Abraham achetant pour X sicles « publicœ et probatae monetae » le champ de sa sépulture. Tout cela semble bien prouver une influence directe.
Connaître et suivre pourtant ne sont point un. Oresme est un disciple de l'école d'Arislole, un disciple enthousiaste même (3), mais pourtant un disciple libre. Avec le maître, comme avec ses commentateurs il a gardé sa franche allure et son indépendance. Il ne se gêne point au besoin, tout en protestant de sa « grant révérence » (4) pour Aristote, pour redresser ou purifier le texte, s'il lui semble « corrompu » (5), comme cela arrive, semble-t-il, souvent. Il discute au besoin la doctrine, et si certaines propositions lui paraissent erronées, il le
1. « Pondus et pondus, mensura et mensura, utruraque abominabile apud Deum » [De regimine, II, i5, éd. cit., p. 170). Cette citation du livre des Proverbes est reprise par Oresme, Traictie, c. 12, p. XXXIX.
2. « Ut legitur in libro Sapientiœ, c. ii, quod oninia disposuit Deus in numéro pondère et mensura » {De regifuine, II, c. 14, éd. cit., p. 171)- Cf. Oresme, Traictie, c, XVI, p. XLIX.
3. V. le prologue des Politiques, à l'Appendice E, p. 01 ; le prologue des Ethiques, ibid. D, p 20.