‹ La théorie de la monnaie au XIVe siècleChapitre 280 sur 361 · Lavisse, Uistoitede France, III, p · texte numérisé non relu

Lavisse, Uistoitede France, III, p

naies fut remplacée par les tailles et les aides » (i). Si ce fut une grâce, il faut avouer que le peuple l'avait payée cher. Le svslème financier nouveau fut terriblement lourd, et la grande idée de Charles V avait abouti, à la fin du règne, à de bien tristes résultats.

Nous ne voudrions pas qu'on pût nous accuser de jucher la réforme avec trop de rigueur. Xous reconnaissons volontiers qu'il faut tenir compte des circonstances qui avaient été particulièrement défavorables, et nous ne voulons pas oublier que le roi avait fait de grandes choses. Il avait, déchirant à son heure le désastreux traité de Bréligny, su reprendre l'oti'ensive avec succès contre l'ennemi héréditaire ; il laissait à sa mort la France purgée des Anglais et des compagnies, revenue à ses limites traditionnelles, et à son tour menaçante ; il avait restauré les ruines de la guerre, rétabli l'ordre intérieur; il laissait vraiment le royaume plus fort et plus respecté, et, dans les caves de son château de Vlncennes. il avait pu amasser pour les cas imprévus une réserve considérable pour 1 époque de dix-huit cent mille écus d'or, certains disent même dix-huit millions (2).

1. Président Hénault, Abrégé Chronologique, éd. 1775, I, 55o.

2. Paul -Emil. Veronens.,rf^ rébus Gesfis Frnncorum, éd. i5p8, p. 424 ; Robert Gaguin, Chronique des rois de France, a° i38i, éd. Francofurti, 1077, fol. 162. — Cette sorarue considérable étonna les contemporains, qui ne savaient pas que chaque année le prince avait soigneusement mis de côté plus de 600.000 livres pour les cas imprévus. On crut fermement quil avait eu recours à des moyens surnaturels. Simon de Phares, qui écrivait sous Charles VIII, rapporte sérieusement que Jehan de Melun, son consanguin, avait « assemble ceste somme au Roi par la puissance et vertu de- la pierre des philosophes ». Les contemporains ont jugé très sévèrement cette accumulation de richesses, et n'v ont vu

Mais pour cette grande œuvre et pour cette restauration, il avait fallu beaucoup d'arg-ent. 11 eu avait fallu beaucoup pour la guerre, beaucoup pour le rétablissement de la (( bonne policie », beaucoup aussi pour les « grans bastimens » du roi, pour cette foule de courtisans aussi, auxquels la libéralité un peu inconsidérée du roi ne savait rien refuser. Tout cet argent, le « povre peuple de France » l'avait sué à grand'peine. Les taxes nouvelles avaient produit des sommes énormes^ énormes surtout pour ce temps (i); mais par cela même, elles avaient été lourdes aux ■.< povres gens ». C'était sur eux, bourgeois des villes ou vilains des campagnes, qu'avait porté le poids des impôts nouveaux; c'était eux, à peine remis des lourdes chevauchées des compagnies, qu'avaient écrasés les aides du roi et le fouage d'autant plus lourd que, la population diminuant, les survivants devaient payer toujours autant. La perception de la gabelle amenait chaque année de sanglantes bagarres (2), les taxes nouvelles pesaient d'un poids formidable sur le commerce, alors qu'il cherchait à se relever des désastres de la guerre anglaise.

qu'un trait d'avarice. A notre avis, il ne serait pas impossible que la formation de cette réserve se liât au contraire avec la réforme monétaire ; le roi avait tant souffert des exigences des monnayers qu'il dut assez naturellement être porté à avoir une réserve de métal, pour être maître de ses prix dans les moments difficiles. V. pourtant, Ms. lat. 8299, cité par ^ .Wdiwvédiyi, Notices et extraits, 1886, p. 281.

1. Scipion de Gramont prétendait au xvii*^ s. qu'avec le million de livres qu'il levait annuellement, Charles V était aussi riche que Louis XIll avec ses 01 millions de revenus {Le denier royal , traicte curieux de Cor et de l'arf/ent par Scipion de Gramont, sieur de sainct Germain, Paris. 1620, in- 12, p. 229).

2. A Caen en i366 (Mandement du 8 juillet i566, dans Delisle, 110326, p. 161).

EFFETS Di: LA REFORME

La misère était infinie. Michelet, dans quelques pages poignantes (i), a peut-être poussé au noir le tableau de cette époque désolée. Mais, sans vouloir forcer la noie sombre, on ne peut s'empêcher d'être effrayé à la pensée de la détresse que nous révèlent moins encore les chroniqueurs que les documents officiels, les mandements royaux eux-mêmes. Le système de défense adopté par le roi, d'ailleurs, et qui consistait à refuser perpétuellement le combat, à laisser l'armée anglaise s'user par les escarmouches et les maladies, ce système pouvait être d'une habile tactique — et en fait il réussit assez bien — mais il était ruineux pour le plat pays (2). Les villes encore, à l'abri de leurs fortes murailles, pouvaient regarder passer l'orage ; les campagnes étaient livrées à toutes les horreurs d'une dévastation méthodique. Conquises et reconquises, pillées par l'Anglais, par le Navarrais, pressurées dès le départ de l'ennemi par les agents du fisc royal, elles n'étaient plus cultivées, se dépeuplaient effroyablement. Ce n'était plus ce royaume « plain et dru » (3), ce royaume « rempli de gens riches et puissans de grant avoir », qu'avait connu Froissart aux débuts de la guerre. En une vingtaine d'années, la dépopulation avait été terrible. Dans les villes, où pourtant s'était porté comme en des refuges ce qui restait de population, dans les villes, les métiers étaient déserts. Par la guerre, par les troubles civils, par la peste qui revenait chaque année et qui en i363 enlevait encore l'évêque de Paris, la population tombait d'année en année

1. Miclielel, Histoire de France, éd. ifi'^^-';6 S", V, p. 45.

•2. Fagnïaz, Dacitments re/alifsà l'histoire de V industrie en France, igoo, t. II, introd., p. xxxv

3. Froissart, Les chroniques, 1. I, c. -, éd. Siinéon Luce, t. F"", p. 282.

d'une façon incroyable. Carcassonne, qui avait 3.874 feux en i36o, tombait à 5oo en iSyS; Albi de i. 333 feux, à i4o à la même époque. A Paris il fallait rég'lementer à nouveau les métiers, accorder de prendre autant d'apprentis que Ton voudrait, pour ne pas laisser dépérir les industries dépeuplées. Dans la dernière moitié du règne, les ordonnances se multiplient qui, en accordant les diminutions de feux (i), dévoilent l'immensité du désastre. En 1370, la sénéchaussée de Carcassonne est réduite, de 90.000 feux au temps du roi Jean, à 35.623; celle de Beaucaire, de 70.000 feux tombe à i>3.478 ; celle de Toulouse, de 5o.ooo à 24.83o. L'ensemble du Lang-uedoc descend de 210.000 feux à 83. 000 (2) ; à la fin du règne il est tombé plus bas encore, à 3o 000. Et c'étaient là encore les provinces du Midi, des contrées plus riches, plus épargnées par la guerre que les pays du Nord et de l'Ouest. La Normandie, saccagée par l'invasion de i346 et par les bandes de Charles le Mauvais, le Poitou, le Berry, plusieurs fois ravagés, conquis et reconquis dans la même année, le Dauphiné même, parcouru par les compagnies dans les moments de trêve, pour s'entretenir la main, étaient tombés plus bas encore. Déjà en i368, Pétrarque, voyageant de Languedoc à Paris, avait été effrayé des ruines matérielles et morales qu'il avait rencontrées sur son chemin (3j. Et pourtant on venait de traverser huit années de paix relative ; et la guerre dévastatrice allait recommencer l'année suivante (4j-

1. On en trouve dès mai i566 (Ord. W, 621). Elles se multiplient à la reprise des hostilités ; on en rencontrera une cinquantaine au tome VI des Ordonnances.

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