BIBLIOGRAPHIES SPECIALES XXXIX
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Nicole (i) Oresme n^est point un inconnu dans la littérature économique. Depuis la réapparition qu'il fit, non sans quelque fracas, il y aura bientôt un demi-siècle, il
I. Nicole, et non point Nicolas. C'est le prénom qu'Oresme prend lui-même, tant dans les préfaces de ses œuvres françaises (V. Les Ethiques d'Aristote, prologue du translateur, Ms. fr. 2o4, fol. I ; Les Politiques d'Aristote, prologue du translateur, Ms. Bibl. Avranches, 2i5, fol. i v" ; Traité du Ciel et du Monde, Ms. fr. yo65, fol. i), que dans des actes juridiques authentiques {Accord pour la succession d'Alphonse Checrier, 29 mai 1380, Arch. Nat X'c 4o, n° 220 ; Contrat d'inféodation dans la paroisse de Fourmentin, 12 juin 1382, Cartulaire de Lisieux, Ms. Bibl. de Lisieux, 5, fol. 20 v"). C'est aussi celui qui lui était donné tant dans les mandements conservés de Charles V (Delisle, Mandements n"' 88g, 1061), que dans les pièces aujourd'hui perdues de la Chambre des Comptes, relevées par Pierre Dupuy (Mss. Bibl. Nat., fonds Dupuy, ']5^, fol. 97 v") La leçon Nicolas, qui est la plus répandue, provient manifestement d'une traduction de la forme latinisée de son nom, Nicolaus Oresmius.
L'ouvrage courant pour la biographie de notre auteur est V Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme, de M. Francis Meunier, Paris, 1857^ in-S". Ce travail a aujourd'hui vieilli, et pour les dates de la vie d'Oresme, en particulier, certaines assertions en sont absolument contredites par la publication de documents nouveaux. Nos recherches particulières nous ont permis de réunir nous-mêmes sur la vie d'Oresme un assez grand nom bre de pièces originales, que nous ne pouvions songer à utiliser Bridrey i
a conquis dans les <( histoires des doctrines » une place incontestée, et sa théorie monétaire a été maintes fois exposée et appréciée. Elle l'a même été dès l'abord par des maîtres, et il peut sembler quelque peu téméraire à nous de vouloir reprendre une élude qu'ont illustrée, pour ne citer que les morts, les noms de Wolovvski, de W. Roscher, de Joseph Garnier.
Nous croyons pourtant^ que même après ces savants travaux, le sujet n'est point épuisé, et que, à plus d'un point de vue, létude de la doctrine monétaire de Nicole Oresme peut et doit être utilement reprise.
i'^ Les jugements primitivement portés sur la valeur de Nicole Oresme et de son œuvre doctrinale sont loin eu effet d'avoir été universellement acceptés, et de pouvoir être considérés aujourd'hui comme définitivement acquis. Une g-rosse opposition s'est levée au contraire en ces derniers temps, qui conteste à Oresme la place éminente que ses premiers panég-yristes avaient cru pouvoir lui assigner, et qui a singulièrement rabaissé les mérites propres de sa doctrine monétaire.
Les premiers « inventeurs » (i) d'Oresme, MM. Ros-
ici, et avec lesquelles nous pourrons peut-être donner un jour une biographie rectifiée de l'auteur. On fera bien, en tout cas, de corrio-er les dates de M. Meunier avec les renseio'iiements nouveaux apportés par M Fr. Denitle, Ckartularium Universitatis Purisiensis, t. II, Pai-is, i86o ; et par M. l'abbé Féret, La facullé de théologie de l'Université de Paris, Paris, 1896, in-8°, t. III, p. 290 sq.
1. L'histoire de la « découverte » d'Oresme est assez instructive pour être rappelée en quelques mots. C'est en 1862 seulement que l'attention des économistes s'est trouvée appelée sur l'œuvre d'Oresme. M. W. Roscher, qui faisait alors des recherches sur l'histoire de l'économie politique en Allemagne à la fin du moyen â<re, rencontra le Traité des monnaies, dans sa forme latine, dans l'édition de la Bibliolh. des Pères. Enchanté de sa trouvaille.
INTUODUCTIUN 3
cher et Wolowski, l'avaient immédiatement porté très haut. La rencontre en plein moyen âge, à une époque (•onsidérée alors dans la science économique comme absolument barbare, d'une conception monétaire aussi ferme, aussi précise, aussi parfaite de fond et de forme,
comme il l'appela dès l'abord, et fort surpris de rencontrer au xive siècle une doctrine monétaire aussi orthodoxe de fond et de forme, il s'empressa de faire part de sa découverte à l'Académie des sciences morales, dont il était membre correspondant. Sa communication fut présentée par M. Wolowski, dont par un hasard particulier, l'attention venait précisément de se porter sur notre auteur, et qui put joindre au travail de M. Roscher le fruit de ses observations personnelles.
Il y avait quelque illusion de la part de l'éminent fondateur de l'école nationale allemande, à prétendre révéler au monde savant l'existence de l'évèque de Lisieux, et cette prétention se trouvait peut-être dans la forme quelque peu puérilement exprimée. L'œuvre économique d'Oresme n'avait pas été, nous essaierons plus loin de le montrer, si complètement oubliée qu'on voulait bien le dire ; et depuis quelques années même des travaux fort estimables l'avaient remise en lumière. Dès 184 j, dans son Histoire co'iimunale de Rouen, M. Gheruel avait expressément rappelé le Traité des monnaies et signalé sa haute importance historique et économique. Deux ans plus tard, en 1846, M. Lecointre-Dupont, dans ses Lettres sur l'histoire monétaire de laNormindie et du Perche, avait fait à la doctrine d'Oresme une large part ; et en i85g, dans le Journal des savants, M. de Fréville avait analysé finement quelquesunes des propositions les plus remarquables du Traité. On sait enfin que l'étude d'ensemble très complète de M. Meunier, sur la vie et les ouvrages d'Oresme, est de l'année 1857. Le moment était donc assez mal choisi pour prétendre révéler Oresme. Pourtant, cette rectification faite, il ne fait pas de doute que les précédents travaux ayant passé inaperçus des économistes, c'est seulement du jour où M. Roscher le salua du nom de grand économiste français du XI V^ siècle, qu'Oresrae a véritablement compté dans la science économique.
L'attention ainsi bruyamment ramenée sur Oresme suggéra à M. Wolowski l'idée de donner du Traité des monnaies une édition,
leur avait semblé tenir du prodige (r). Dans l'ardeur de leur (<■ découverte » il ne paraît point leur être venu un instant à l'esprit qu'Oresme pouvait avoir eu des modèles, que dans l'antiquité ou au moyen Age même, sa doctrine monétaire avait pu trouver des racines profondes. Avec une entière bonne foi évidemment, ils proclamèrent la complète indépendance de l'auteur, l'absolue originalité de ses idées. Oresme apparut, dans leurs panégyriques, comme une sorte de merveille en un siècle barbare, comme un esprit extraordinaire, à la conception quasidivinatoire, qui seul en son temps, par un coup de génie, avait su rompre avec les errements dangereux de ses contemporains, et découvert de lui-même les (\ vrais principes de la doctrine monétaire », les principes de « la plus saine doctrine classique ». Et celte thèse assez singulière, sous le crédit des grands noms qui la présentaient, fut sans plus de preuves, et sans réclamations, semble-t-il, acceptée de l'Europe savante, qui célébra avec eux, dans toutes les langues le « grand économiste français du xiV siècle » (2).
dont le besoin se faisait d'autant plus sentir que le texte français était, comme nous verrons, à peu près introuvable. Cette édition, que M. Wolowski a fait précéder d'une intéressante Introduction, parut en 1864 et répandit presque immédiatement le nom d'Oresme dans les milieux savants. Tandis que chez nous AI. .Joseph Garnier en rendait compte dans le Journal des Economistes, et posait dès lors d'une façon très nette le problème de l'inlluence d'Oresme sur la pratique, en Angleterre la Revue d^ Edimbourg de 1S66, en Allemagne la Zeitsclirift fiir die gesamte Staats W issenschaft consacraient à la nouvelle édition des articles qui ont été en quelque sorte, jusqu'à ces dernières années, le point de départ de toute la littérature sur notre auteur,
1. Roscher, Ein grosser Nat. Œkon. des XI V^^^ lahrhunderts, p. 3o ; Wolowski, Etude sur le traité de la monnaie de Nicole Oresme, dans Traictie, Introd., p. li, lxii.