L'auteur anonyme du compte rendu de V Edimburgh Review
Ces sortes d'apothéoses se paient en général assez cher. Oresme en a fait l'expérience, et une école nouvelle a été peu tendre pour notre « grand économiste du xive siècle ». Après avoir connu la louange hyperbolique (i), l'homme et l'œuvre ont été, on peut le dire, abandonnés sans défense à la critique la plus sévère, et quelquefois la plus injuste.
Le revirement, sans doute, était fatal. Le zèle inconsidéré de ses premiers parrains avait prêté à Nicole Oresme une faculté créatrice vraiment trop extraordinaire. 11 était extrêmement invraisemblable déjà qu'un homme, si génial fùt-il, eût ainsi rompu tout d'un coup, avec une conception aussi courante et aussi profondément entrée dans les mœurs que l'étaient les pratiques monétaires du moyen âge, sans que quelques précédents au moins eussent préparé cette révolution. 11 était plus inadmissible encore qu'il eût élaboré seul, sans maîtres, qu'il eût trouvé sans tâtonnements, d'un coup de génie, une doctrine aussi complète, aussi délicate dans les détails, aussi parfaite dans la forme, que celle que nous trouvons au Traité des monnaies. Dans l'histoire des conceptions humaines, et tout particulièrement en
exagère tout particulièrement l'éloge. 11 compare successivement Oresme à Locke, à Senior, ))Our finir par déclarer que le Traité serait digne de la plume d'Adam Smith : « Tliere is a remarkable conformity even in form between the elementary propositions of Oresme and the celebrated 4"^ chapter of the Wealth of Nations, on the origin and use of money.... The whole exposicionis so clear that it might hâve proceeded from the pen of Adam Smith, and so correct that it would not be disowned by any member of the Political Economy Club » [Edimburgh review ,iS66,\ol. CXXIII, p. 85).
I. M. W. Roscher va jusqu'au lyrisme. L'œuvre d'Oresme est une « pierre précieuse ensevelie dans la poussière..., un diamant de la plus belle eau » (loc. cit., p. 5o, 5i).
matière de science sociale, on ne voit guère de ces brusques créations. Les doctes parrains d'Oresme avaient-ils donc oublié avec quelle infinie lenteur s'élaborent toujours les constructions doctrinales, de quel patient travail des siècles est faite la vérité scientifique ! La forme même du Traité, si parfaite, comme ils le proclamaient, et si mûre déjà, eût dû pourtant les mettre en garde.
La réaction vint vite (i). Elle vint du jour même où l'on eut sur la production doctrinale du moyen âge des notions plus précises et plus complètes. Or dès 1869, M. Jourdain faisait connaître aux lecteurs français la littérature économique des scolastiques (2) ; et à partir de la même date environ, en Allemagne, MM. Endemann, Stintzing, Schulte (3), révélaient successivement, sous des aspects difTérents, le remarquable développement doctrinal des canonistes. A leur suite, des monographies, des mémoires, des articles d'histoire générale, ajoutant chaque jour aux connaissances anciennes, ramenaient à la lumière les différentes écoles économiques médié-
1. L'opinion de MM. Roscher et Wolowski a pourtant été acceptée sans discussion par quelques auteurs (V. Garnier, dans Journal des Economistes, 1864. IH, 56o ; l'auteur anonyme de VEdimburf/h Bevien-, 1866. t. CXXIII. p. 85 ; H. Contzen, Geschichle der Volkunrlhschofll . Lîteratnr wi Mittelalter, p. 82 ; Vuitry, Le Réfjime financier de la France, 1''^ série, I, 444 j Benoist, La polit) g lie de Charles V, p. (p sq.).
2. Ch. Jourdain, Mémoire sur les commencements de l'économie politique dans les écoles du moyen âpe, dans « Mém Ac. Inscr. », 1. XXVIII, a^part., 1874. p. i-5i.
5. Endemann, National ŒI,on. Griindsatze, dans a lahrbiicher fiir Nat. Œkonoraie und Statistik », léna, 1860, p. 124 sq. : Schulte, Geschichte der Quellen und Literatur des Canonischen Redits, 1880, p. 4^5 ; Stintzing, Geschichte der popnlàren Literatur, 1867, p. 542.
INTRODUCTION i
vales, faisaient, après la littérature des canonistes, apprécier celle des légistes, celle des commentateurs d'Aristote. Devant cette résurrection, les lieux communs d'autrefois sur la barbarie économique du moyen âge disparaissaient, et par là même bien des jugements témérairement portés se trouvaient sujets à revision.
Oresme en pâtit le premier, comme le plus en vue. Le « diamant couvert de poussière » (i) qu'avait retrouvé W. Roscher apparut, à la réflexion, beaucoup moins précieux qu'on n'avait cru. Il n'était plus l'unique, le seul économiste du moyen âge, puisque chaque jour les recherches nouvelles révélaient quelle remarquable attention les médiévaux avaient spécialement apportée au problème monétaire. Il ne pouvait plus être considéré comme le « prodige isolé « qu'avait célébré l'Europe savante. Il fallait le rattacher à un mouvement doctrinal déjà important, dans lequel son originalité tant vantée semblait appelée à disparaître.
La valeur propre de la doctrine pourtant pouvait demeurer considérable. Mais certains historiens allèrent plus loin. Il nous déplairait de dire qu'après les excès de la louange inconsidérée, Oresme a connu à son tour le dénigrement systématique, et pourtant il y eut bien quelque chose de tel. Sans doute, parmi ceux qui ont repris la question, quelques-uns, comme MM. Jourdain et Brantz, ont tenté de faire équitablement la part de l'emprunt doctrinal et de l'originalité incontestable dans son œuvre (2). Mais d'autres n'ont pas eu de ces ména-