‹ La théorie de la monnaie au XIVe siècleChapitre 42 sur 361 · Traictie, rubrique, éd. Wolowski, p. i · texte numérisé non relu

Traictie, rubrique, éd. Wolowski, p. i

2. « Incipit Tradatus de origine et nalura — jure et mntalionibus monetarum » dit le Ms. 8735^. le plus ancien de ceux que nous possédons. Dans la diversité assez grande de leurs titres, tous les autres Mss. conservent cette forme double assez sinsfulière.

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sont pas une sorte de hors d'œuvres dont l'addition apparaît manifeste aux lecteurs les moins prévenus ?

Que cette forme de composition, d'autre part, ait été familière à Oresme, c'est ce qui est aussi hors de doute. Par tout ce que nous connaissons de sa méthode personnelle de travail^ il nous apparaît en effet comme ayant l'habitude de revoir et de refaire perpétuellement ses livres. Sur le précieux manuscrit d'auteur qui est à la Bibliothèque d'Avranches. manuscrit à plusieurs reprises inlerlig'né et corrig-é, M. Delisle n'a pas relevé moins de trois « éditions » successives de la traduction des Politiques^ dont les autres manuscrits connus reproduisent tantôt l'une, tantôt l'autre, et les éléments d'une quatrième version que la mort sans doute a seule empêché l'auteur d'achever (i). Et la forme de ces remaniements est justement celle que nous pouvons voir au Traité : les passag-es nouveaux, qu'ils apportent une addition ou une correction au premier texte, sont soudés par les deux bouts à l'ancienne rédaction, intercalés au milieu d'une phrase, quelquefois de manière à faire absolument corps avec elle {2). C'est, comme on le sait, exactement le procédé de soudure des chapitres XV-XVII, XXII-XXIII du Traité des Monnaies.

Dans l'espèce d'ailleurs, l'hypothèse d'un remanie-

1. L. Delisle : Observations sur plusieurs manuscrits des Politiques et de l'Economique, dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1869, p. 601 sq.

2. Il paraît regrettable à cet égard que le Ms. de Lisieux ait disparu. Cet exemplaire, vraisemblablement légué par l'évêque à son chapitre, était peut-être, comme celui d'Avranches, un Ms. d'auteur, sur lequel on eût pu trouver les divers remaniements que l'auteur a fait successivement subir à son œuvre. Cette supposition, pour qui connaît les habitudes de rédaction d'Oresrae, n'a rien d'invraisemblable. Dans ce cas, le Ms . de Lisieux aurait emporté avec lui le secret de la composition du Traité.

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ment et d'une seconde (v édition » du texte par Oresme lui-même apparaît d'autant plus plausible, qu'on aperçoit en même temps les raisons qui très probablement ont dû le conduire à retoucher ainsi son œuvre. Il suffit pour cela de lire avec quelque attention les deux principaux passag-es ajoutés.

Le premier passage (cli. XV-XVl) n'offrirait pas en luimême dintérêt spécial, s'il n'était une preuve de l'influence grandissante des idées aristotéliennes sur la théorie monétaire d'Oresme. Tout ce développement sur l'usure, d'une forme scolastique qui tranche avec le reste du Traité, ne modifie point d'ailleurs d'une façon sensible la doctrine générale, et ne pourrait nous renseig-ner directement sur l'histoire du texte (i).

Il en est tout autrement, au contraire, de la seconde addition, celle des chapitres XXII-XXIII. Là, l'auteur aborde une double question, dont il n'avait nullement parlé jusque-là, et à laquelle il donne une solution très différente de ce que laissaient prévoir les premiers chapitres du Traité. La communauté peut-elle, de son propre droit, faire une mutation dé monnaies? Le peut-elle, tout particulièrement, lorsqu'il s'agit de racheter le prince fait prisonnier, pro redeniptione principis de captiuitatc'l La question, disons-nous, est nouvelle, en cette forme ; car si le droit de la communauté sur « sa chose » était bien posé théoriquement déjà, à cette place même.

I. Tout ce passage est, seiuble-t-il. comme un f-agment détaché (l'un commentaire sur le I'^'" livre des Politiques d'Aristote, introduit ici pour renforcer l'argumentation. Il est à noter seulement que, au cliapitre XVI nouveau, Oresme v a introduit un passage de Cassiodore, qu'il a supprimé au chapitre XII ancien, où il eût fait double emploi. Rien d'ailleurs dans ce remaniement ne peut nous renseigner sur la date du nouveau texte.

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dans le texte en 28 chapitres(r), Oresme alors le repoussait pratiquement, comme étant une atteinte aux prérogatives du prince, mandataire désigné de la communauté, et comme étant inutilement dangereux pour la communauté elle-même (2). La solution qui est donnée dans le nouveau chapitre XXll indique un changement capital dans cette doctrine. Au lieu de s'en tenir d'une façon absolue au principe de Timmutabilité des espèces, Oresme, maintenant admet et conseille franchement la mutation par la communauté, pour racheter le prince de captivité; et il règle et détermine dans le détail comment cette mutation doit pratiquement être opérée (3). Evidemment, il y a, de l'un à l'autre texte, une évolution considérable dans les idées : l'auteur du texte en 26 chapitres prend juste la contre-partie de ce qu'avait soutenu le premier rédacteur. Mais s'il y a dans les idées un pareil changement, c'est que dans l'intervalle aussi il s'est accompli des événements politiques considérables, qui ont amené nécessairement Oresme à remanier son

1. Tract., éd. Vœgelin, c. XX, p. 21. « Cum raoneta sit comraunitatis, videlur quod ipsa communitas possit de ea ad libitum ordinare. Ergo etiam potest quoiuodolibet variare et super eam capere lucrum quantumplaceat ». Cf. éd.Wolowski, c. XXIII. p jg.

2. Tract.., éd. Vœgelin, c. XX, p. 21. « Sed hoc est contra honorera regni attentare, principem exhereditare, etc. » Cf. Wolowski, c. XXIII, p. 79.

3. Il n'est pas sans intérêt peut-être de remarquer que les deux additions parallèles des chapitres XV-XVIII et XXII-XXIIl sont étroitement liées. Sous une forme plus théorique, le nouveau chapitre XVII vise à poser, comme le chapitre XXII, le droit de la communauté en face du droit du prince, et au chapitre XXII inversement, l'auteur rappelle expressément que la mutation qu'il admet pour la communauté ne sera pas « contra naturam aut sicut usura », pVincipes qu'il a justement établis dans les nouveaux chapitres XVI et X\'I1. Il y a donc lien et correspondance intime entre les deux additions capitales de la nouvelle rédaction.

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texte pour une hypothèse précise : nous nous trouvons ainsi indirectement amenés à trancher la question de la date du Traité des monnaies.

Cette question de date a été jusqu'ici très4)eu franchement abordée, et, pour cette raison sans doute, elle est loin d'avoir été résolue de façon satisfaisante. Les historiens ou les rares bibliographes qui se sont autrefois préoccupés de dater l'ouvrao-e ont été très visiblement influencés par cette idée, juste en soi, que le Traité des monnaies a dû être composé pour inspirer la réforme financière de Charles V, et pour détourner ce roi des altérations monétaires où s'étaient ég'arés ses prédécesseurs. Mais, par une singulière contradiction, ces mêmes auteurs rapportent d'ordinaire à une époque extrêmement basse la composition du Traité. Les rédacteurs du nouveau Gallia Christiana disent ainsi qu'il ne fut écrit que sous le pontificat de Clément VII à Avignon (i), {tempnre démentis VU Avenione sedentis), c'est-à-dire après 1878, et lorsque Oresme était déjà évêque de Lisieux. M. Lecointre-Dupont, dans ses Lettres sur l'histoire monétaire de la Normandie et du Perche (2), propose ég-alement la période de 1877 à i382, c'est-à-dire l'époque de l'épiscopat d'Oresme, et cette date a été g-énéralement reproduite par les biographes modernes.

Il faudrait pourtant s'entendre. Charles V est monté sur le trône le 8 avril i364, et la période de stabilité monétaire dans le royaume s'étend d'un peu avant cette date, en réalité de l'ordonnance du 5 décembre >36o, à

1. Gallia Chiistiann, art. des Evêque.^ de Lisieux. éd. ijSg, t.XL col. 789. Clément VII, pape avignonnais, fut élu le 21 septembre iS^S, et mourut le 24 septembre i3g4. On ne voit pas d'ailleurs à quel propos les éditeurs du Gallia ont introduit ici son nom.

2. Lecoinij'e-Dupont, Lettres sur l histoire monétaire de la Normandie, etc., p. 49-

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la fin du règ-ne, c'est-à-dire jusqu'après i38o. Si l'on veut rapporter au temps de l'épiscopat d'Oresme, c'est-à-dire après 1877, la rédaction du Traité des monnaies, il faut avouer que ses conseils venaient un peu bien tard pour guider le roi, et que les sages mesures des premières années du règne ne doivent en somme rien à son inspiration (i).

Cette contradiction n'a pas échappé, semble-til, à M. Wolowski, qui a tenté de la rendre moins apparente, en avançant un peu la date de l'apparition de l'ouvrage d'Oresme. Seulement, l'éminent économiste n'est pas allé jusqu'au bout dans cette correction, et il s'est arrêté, date extrême, à l'année 1378, qui lui était fournie parla mention d'un manuscrit du Traité dans l'inventaire de la bibliothèque du Louvre dressé à cette époque par G. Mallet (2). Cette date de 1873 est pourtant elle-même trop basse. Cela ressort, non seulement de l'ensemble des preuves que nous donnerons plus loin, mais aussi de ce fait déterminant que, dans sa traduction des Politi-

1. C'est à cette conclusion, en tout cas très franche, que s'est arrêté M. Vuitry, lequel admet pourtant pour la composition du Traité une date drjà beaucoup plus haute : « Les termes dans lesquels sont appréciées les mutations de monnaies, ne permettent pas de supposer qu'il a été écrit au moment même où elles étaient ordonnées par la couronne ; et sa conclusion est évidemment adressée à Charles V, roi. Ce Traité a donc dû être composé de de i564 à 1570 ; il a suivi la restauration de l'ordre dans les monnaies ; il ne l'a pas précédée » {Essai sur le régime financier de la France, nouvelle série, t. H, p. 028, n. i).

2. Traictie, éd. Wolowski, Introd., p. xxiv. La mention portée au Catalogue de Gilles INIallet est ainsi rédigée : « Un livret des monnoies, bien escript » . Il est possible, comme l'admet M. Van Praët lui-même, qu'il s'agisse ici de l'ouvrage d'Oresme : la mention cependant n'est pas absolument probante (Van Praet, Inventaire ou Catalogue de la Librairie du Louvre, par Gilles Mallet, p. 46).

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ques, Oresrne lui-même rappelle à plusieurs reprises son ouvrage original (i); or, la traduction des Politiques, est, comme nous verrons bientôt, de l'année iZ-ji au plus tard, pour les premiers livres. Ce rapprochement, qui a déjà été fait, entre autres par M. Meunier, n'a pas empêché pourtant l'opinion de M. Wolowski de prévaloir g-énéralement chez les économistes, et la date de 13/3 est encore celle que l'on donne couramment pour la composition du Traité des monnaies (2).

Il n'est pas douteux que cette question de date ne doive être entièrement reprise. Elle est des plus importantes, car elle domine, comme nous disions tout à l'heure, toutes les considérations que l'on peut fonder aussi bien sur la valeur historique de l'œuvre que sur l'influence réelle de la doctrine. Oresme fut-il ou non l'inspirateur

1. « Et tout ce appert plus a plain eu un traiclie que je lis des mutations de monnoie » [Poliliq, I, c. 10, f° XVIII. v". « Si comme il appert au traictie des mutacions de monnoie » (Ibiil., I, c. 12, fûXXII, V").

2. Ni W. Roscher, ni M. Meunier n'ont essayé de donner une date pour le texte latin. La date avancée par M. Wolowski a été acceptée sans discussion par l'auteur du compte rendu de VEdinbim/k Heviem (t. CXXIX, p. 85), par Joseph Garnier [Journal des Economistes, 1864, III, 258) et depuis par MM. O. Target (Dictionnaire d'Economie politique de L. Sai/, v" Oresme), Hertrych, Les théories monétaires au XI V^ siècle, Nicole Oresme, p. .ïj, Benoist, La politique financière de (Charles V, p. p2, et dans les manuels d'histoire des doctrines, M. Jourdain avait pourtant déjà relevé [Mémoire sur les origines de l' Economie politique, dans «Mém. Acad., Inscr. et B. -Lettres », XXVII1,2^ part.,p. 5i) qu'à lire le fier et douloureux avertissement qui termine le Traité, il est difcile de ne pas rapporter la composition de l'ouvrage aux années les plus calamiteuses et les plus oppressives du règne cUi roi Jean ». Et cotte date (milieu ou fin du règne de Jean II) est égalemenl celle à laquelle croit devoir s'arrêter avec raison l'auteur de l'article Oresme dans le récent Diclionarij of political economy de Palgarve(t. IIL p. ^'12).

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des premières ordonnances de Charles V? Dirigea-t-il, ou ne fit-il que constater ce remarquable essai de retour à une saine tradition monétaire ? Ne fit-il en un mot que réduire en théorie ce que le prince plus avisé avait de long-temps déjà pratiqué par un sûr instinct ? On conçoit que, suivant l'une ou l'autre hypothèse, la valeur de l'œuvre, la valeur de l'homme lui-même doivent être bien ditféremment appréciées. Et comme tout cela dépend nécessairement de la date que l'on aura assignée à la rédaction du Traité des monnaies, on voit que nous avions quelque raison de dire que la question mérite d'être étudiée d'un peu près.

C'est dans le texte même du Traité que nous chercherons sa date probable (i). A cet égard, la distinction des deux leçons nous fournit un renseignement d'importance capitale. L'hypothèse extrêmement spéciale en effet qui est posée dans le texte en 26 chapitres, la « rédemption du prince prisonnier », apporte une date on ne peut plus nette, qui sépare complètement les deux rédactions ; le texte qui la contient est évidemment postérieur à la bataille de Poitiers, et à la prise du roi Jean (19 septembre i356), la première leçon, où cette question n'est point encore posée, est nécessairement de son côté un peu antérieure à cette même date.

Antérieure d'assez peu d'ailleurs, car il s'y rencontre de multiples allusions à des faits contemporains ou tout à fait voisins. Nous en voulons relever deux seulement qui suffisent à situer le texte : d'abord au chapitre X, la condamnation en termes très vifs de la gabelle du sel,

I . Les Mss. du Traité latin ne donnent point de date k l'ouvrage. Seul le Ms. Bourgogne 9899 porte in fine celte singulière mention que nous renonçons à expliquer : « Quidam historiographus a° D' MCCCXXXIIII scripsit inter cetera de mutationemonete hec que sequuntur » (f° 2i5 v^).

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que railleur estime être un « monopole » à la fois inique et désastreux (i) ; et au chapitre XIII, le droit revendiqué pour la comnuinauté de contrôler elle-même, et de garder par devers soi les « prises et exemplaires » (2), nous dirions les étalons des monnaies et mesures.

Ces deux mentions, disons-nous, portent leur date. La gabelle du sel, établie dès i34i par Philippe de Valois de sa propre autorité (3), et subie plutôt qu'acceptée au milieu des plaintes les plus vives (4), ne fut en effet — et encore malgré la résistance d'un groupe très animé d'opposants, — étendue à tout le royaume que par les Etats généraux qui se réunirent à Paris à la tin de l'année i355 (5). Il est difficile de croire qu'Oresme en eût parié avec la liberté qu'on remarque au Traité, après le vole formel des Etats, lui qui s'incline avant tout devant la volonté de la communauté, manifestée dans ses assemblées régulières ; d'autant que le moment eût été certainement mal clioisi dans les premiers mois de i356 pour risquer une téméraire opposition. Le roi Jean ne badinait point alors au sujet de sa gabelle, et le terrible exemple du comte dHarcourt était pour rendre circonspect un simple clerc.

Quant au droit réclamé pour la communauté de vérifier et de contrôler par ses délégués les étalons des monnaies, il est impossible de ne pas rapprocher cette pro-

1. Trac/. , éd. Vœgelin, c. X, p. 10 = éd. Wolowski, c. X, p. 106.

2. Tnict., éd. Vœgelin, c. XIII, p. i4 = éd. Wolowski, c. XIII, p. 1 i3.

3. Ordonnance du 3o mars 1 541, n. st. (Oîv/., H, 179) et Ordonnance du 20 mars i343, n. st. [Ord.. II, 180).

4. « l'^n cest mesme an, mist le roi une exaction au sel, laquelle est appelée gabelle..., dont le roi acquit lindignation et la maie grâce tant de gi'ans que de petis, et de tout le peuple » {Gr. Cltronig. de France, éd. P. Paris, V. 424)-

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