‹ La théorie de la monnaie au XIVe siècleChapitre 61 sur 361 · LES TEXTES MONÉTAIRES D ORES ME · texte numérisé non relu

LES TEXTES MONÉTAIRES D ORES ME

être levée aisément, si ron observe qu'Oresme a revu à plusieurs reprises ses traductions, et qu'à ce que nous pourrions appeler chaque nouvelle édition, il les a remaniées et aug-mentées.Le fait a été mis en lumière pour la première fois par M. L. Delisle, qui en a donné la démonstration la plus frappante dans son étude sur les Mss. de la Politique et de VEconomiqne conservés à la bibliothèque Nationale (i). 11 est aujourd'hui hors de doute, que la traduction des trois œuvres de science sociale d'Aristote a été entreprise simultanément, et ensuite d'un plan parfaitement arrêté dès l'année iSyo au plus tard (2). La traduction des Ethiques, plus avancée, était achevée dès l'année suivante (3) et il paraît bien qu'Oresme ne la retoucha guère, car il n'en est plus question dans les comptes royaux ; mais pour les Politiques et les Economiques, dont une première version était certainement mise au point dès iSyS '4), nous trouvons Oresme y travaillant toujours pendant les années iSyS, 1874, et suivantes (5), et en réalité, il est bien probable

1. L. Delisle, Observât iona sur plusieurs manuscrits de la Politique de N. Oresme, dans BibUoth. Ecole des Chartes, 1869, p. 6i5 =r Cabinet des Manuscrits, I, Zji. Cf. aussi : Petit de Julleville, Histoire de la lanque et de ta liltératnre française, 1S96 sq., 8°, (11,264).

2. Prologue de la traduction des Ethiques (V. infrà. Appendice D).

5. Les extraits de comptes cités plus haut laisseraient a supposer que la traduction était terminée dès 1371 ; mais peut-être ne s'agit-il que des premiers livres seulement.

4. Elle figurait en effet à cette date dans l'Inventaire de G. Mallel (éd. Van Praët, p. 46).

5. Mandements ?i" 889 (21 mai 1572 = 1373 N. S ) p< 1061 (3i août i574), cités s^iprà. Le Mss. d'Avranches porte in p.ne cette mention précieuse, que M. Delisle juge contemporaine delà transcription du volume : « Ce livre fu composé par maistre Nicolas Oresme, avec les livres d'Ethiques, Yconomiques et de

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que jusqu'à sa mort il ne cessa de perfectionner cette œuvre, à laquelle il paraît s'être attaché tout particulièrement. Si le Ms. de la bibliothèque d'Avranches est bien réellement, comme le veut M Delisle, et comme il y a tout lieu de le croire, un exemplaire d'auteur (i), nous avons là un monument curieux et unique, où l'on peut suivre au jour le jour le développement de la pensée d'Oresme, à travers les corrections successives et les additions marg'inales ou interlinéaires dont il est chargé.

Un fait certain, et qui pour nous est capital, c'est que le Traité des monnaies est, et d'assez longtemps, antérieur aux traductions, c'est qu'il fut, par suite, au rebours de ce qu'on pourrait croire, la forme première qu'ont revêtue les idées monétaires d'Oresme ; et que les divergences de doctrine qu'on peut relever dans les traductions, loin d'être un premier essai, doivent être regardées comme des relouches et des corrections à sa pensée primitive. Cela d'ailleurs ne les rend en un sens que plus intéressantes, puisque, après les remaniements successifs du T'/v/Z/e dans ses diverses formes, elles nous permettent de voir plus nettement en quel sens s'était déhnitivement fixées ses conceptions.

La forme particulière que revêtent les idées d'Oresme dans les traductions demande cependant encore un mot d'explication. Le nom de traductions, qui leur est communément donné, est tout à fait impropre pour caractériser ce genre d'ouvrages, mais nous n'avons point dans la langue d'expression qui en rende bien le caractère

Celo, es ans de Nostre Seigneur MCCCLXX jusques à LXXVII, estant doyen de Rouen. Puis fut ecesque de Lisieux ». Ces derniers mots semblent avoir été ajoutés postérieurement.

1. L. Delisle, art. cité dans Bibl. Ec. des Chartes, 1869, p. 6i3.

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tout spécial. Ce n'est en réalitt' ni une simple traduction, ni un commentaire libre : c'est l'un et l'autre à la fois, ou plutôt quelque chosed'un peu indécis entre les deux, une forme d'ailleurs assez courante du temps d'Oresme: une version assez libre, peu assujettie au mot à mot du texte, et enrichie de gloses qui le traversent continuellement. Malgré le défaut de cette forme certainement incommode Oiesmeest resté, il faut le reconnaître, beaucoup plus près du texte que ses devanciers, que saint Thomas par exemple ou Buridan. Au lieu de découper comme eux le texte, de le répartir arbitrairement en leçons, en questions, qui n'ont souvent avec la marche des idées d'Aristote qu'un rapport bien lointain, il lui a g-ardé son homogénéité, se contentant d'y intercaler de temps en temps des gloses, ou courtes, ou plus développées, qui en tout cas n'empiètent jamais sur le texte. Cela donne à l'ouvrage à la fois l'allure d'une traduction proprement dite, et d'un commentaire perpétuel, qui ne se mêlentpoint, et qu'il convient évidemment d'apprécier séparément, car l'un et l'autre ont pour nous un intérêt bien différent.

La traduction proprement dite, le Textus comme disent les Mss,, n'a naturellement pour nous qu'un intérêt indirect : elle nous donne l'idée d'Aristote, et non la pensée propre d'Oresme. Elle n'est pas à négliger pourtant, à un point de vue spécial, pour la recherche des origines de la doctrine. Nous y voyons en effet, beaucoup mieux que dans un rapprochement direct avec le texte même d'Aristote, ce qu'Oresme peut devoir au philosophe ; car nous y saisissons immédiatement comment il en avait compris la pensée ; et en observant comment il rend et traduit le texte du Maître, nous nous rendons mieux compte de la filiation quelquefois inattendue de ses idées. Telle expression verbale qui dépasse le sens,

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telle erreur de traduction même, peut nous mettre sur la voie d'une déformation doctrinale, d un développement théorique divergent, dont on chercherait quelquefois vainement Torig^ine, si elle ne nous était en quelque sorte rendue sensible là, dans une lig"ne incorrecte de la traduction.

Les Gloses pourtant — et la chose est naturelle — ont une tout autre importance. Elles nous donnent cette fois la pensée même d'Oresme : c'est là qu'il nous explique comment il apprécie les idées d'Aristote, qu'il introduit des développements nouveaux, qu'au besoin il propose ses corrections à la doctrine du Maître. Elles ne sont point pourtant toutes originales : Oresme en a tiré — nous le verrons mieux quand nous étudierons les sources de sa doctrine monétaire — un assez grand nombre tantôt de commentaires anciens sur Aristote, tantôt, et sans trop de scrupules, des œuvres de ses devanciers et de ses contemporains, au besoin de ses propres ouvrag-es. 11 a fait suivre de même chaque livre, ou pour la traduction des Politiques^ chaque volume, d'une table analytique des mots encore peu usités, des « forts mots » comme il dit, qui sont pour la première fois employés en français, et qu'il s'attache à définir exactement. Toute cette partie de l'œuvre, les Gloses où les appréciations originales et les développements de longue étendue ne sont point rares, les définitions où l'on sent tout un effort personnel considérable pour arriver à préciser des notions jusque-là ignorées ou mal comprises, fait en réalité des traductions, malgré le titre l'équivalent d'un ouvrage original (i). Et par là, pour les historiens du

1. G. Naudé disait déjà excellemment {/iihliofpapliia potitica, |t. 5-) : (( In gallicum sermoneni non modo translulit, sed brevioribus scholiis illustravit, quae multa nihilominus continent et

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moyen âge, qui n'}' recherchent point l'exacte reproduction de la pensée d'Aristote, mais qui veulent savoir comment comprenaient, comment interprétaient, comment corrig-eaient Aristote les hommes du xiv*' siècle, ce genre de traductions, si défectueuses qu'elles puissent être au point de vue de l'exactitude, est infiniment plus attachant et plus précieux que ne le serait une version qui eût été plus fidèle.

En ce qui nous préoccupe directement pourtant, c'està-dire dans les deux chapitres où est abordée la question de la monnaie, les traductions d'Oresme n'offrent point tout l'intérêt qu'elles présentent par ailleurs, sur d'autres points de la science politique. Sur un point seulement, pour la détermination de l'origine de la doctrine, la traduction française du texte nous a été certainement précieuse ; elle a permis de saisir, pour ainsi-dire sur le fait, comment une erreur manifeste d interprétation du texte, due pour partie aux anciens traducteurs latins, est devenue chez Oresme le point de départ de sa construction très originale sur la valeur et la nature de la monnaie.

Mais les Gloses, où Oresme s'étend si complaisamment ailleurs, sont ici en général fort courtes et assez pauvres d'idées. Une seule glose des Politiques, sur les mutations de monnaies (i), présente un développement assez large, et encore n'apporte-t-elle rien de bien nouveau après le

reconclitît' et liberioris doctrinï' » Le P. Martin, Atheiur ISormanvorum (Ms. lîibl. Caen, n" 55, f** 622; s'associe en termes à peu près semblables à cet éloge ; et chez les modernes, les rares écrivains qui aient eu occasion de consulter les gloses d'Oresme ont rendu pleine justice à leur haute valeur philosophique (V. Barthélémy Saint-ITilaire, La Politique d'Aristote, Introduction,

p. XIX).

1. La Politique d'Aristote, 1. I, c. 10, Glose, Car les qens(éd. Vérard, f" XVIII r»).

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Traité. Evidemment, Oresme considérait que dans cet ouvrage il avait dit tout ce qu'il pouvait dire, et qu'il avait à peu près épuisé, pour son temps, le problème monétaire ; et n'ayant, le plus souvent, rien de nouveau à ajouter il se borne, ce qui est en somme très naturel, à renvoyer pour les développements, à son Traité des monnaies f i).

De cela, il ne faudrait point d'ailleurs trop vite conclure que les traductions seront pour nous dénuées d'intérêt. Sans doute ni pour l'abondance des développements, ni pour la construction des idées et la forme systématique donnée à la pensée, les courts passages des Ethiques et des Politiques ne sauraient soutenir la comparaison avec le Traité : la forme particulièrement étroite de la traduction d'ailleurs, la nécessité de suivre dans ses explications la marche de la pensée d'autrui, de plier à chaque instant au texte les digressions de son propre génie, tout conspirait pour enlever aux développements moins libres des traductions la saveur si franchement originale du Traité. Pourtant, elles conservent à côté de lui leur intérêt doctrinal à un double point de vue au moins.

Tout d'abord, nous en avons déjà touché un mot tout à l'heure, elles sont intéressantes par leur date, postérieure d'assez longtemps, comme nous avons établi, au Traité des monnaies. Elles ont été, comme cet ouvrage même, souvent remaniées et revisées par l'auteur. Or justement, nous le savons, les idées d'Oresme, ont, au Traité, sensiblement varié dans ses formes successives ;

I. Les Ethiques (F A ristoie, I. V, c. 5, G\.,Cest assavoir, f° XLIX Y°. et Glose, Cent assez plus, f» LV v° ; La Politique (TAristote, 1. I, c. lo, Gl., Car les gens, f» XVIU v" ; et 1. I, c. x->, Gl., Item change, fo XXII v".

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sur certains points, après avoir longtemps hésité, il a corrig-é du tout au tout sa première opinion. II n'est pas sans intérêt dans ces circonstances, de pouvoir trouver, dans les traductions, sa pensée définitive ; de savoir à quelles solutions, après avoir plusieurs fois varié, s'est arrêtée définitivement sa conception monétaire (i).

D'autre part, la pensée d'Oresme dans le Traité n'est pas toujours absolument claire ; soit concision de l'expression, soit tour embarrassé de la phrase, ou emploi malhabile encore de quelques termes techniques, sur certains points l'idée est demeurée obscure. Les traductions nous otTrent un point de comparaison utile dans ce cas, pour éclaircir par le rapprochement des textes les difficultés qui subsistaient. Tantôt par la forme nécessairement plus précise et plus serrée de la traduction, tantôt au contraire, par les détails plus poussés de certains développements, les obscurités disparaissent, qui nous voilaient une partie de sa pensée économique. A tous ces points de vue, certainement, même en laissant de côté au besoin l'intérêt qu'elles offrent pour létude des origines de la doctrine, les traductions et le Traité se complètent et se corrigent heureusement l'un l'autre.

Le texte des traductions est, ainsi que nous l'avons fait observer, à peu près inconnu des économistes. Elles n'étaient cependant pas introuvables, puisqu'une double édition a été faite de chacune d'elles, à la fin du XV* siècle.

« Les Etliiques en françoys. — (Inc.) : En la confidence de laide de nostre seigneur jhesu christ, du

1. La Politique d'Aristote, 1. l, c. lo ; Gl., Car osté le cours, f XIX ro.

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comandementde 1res noble et très excellent prince Charles le Ouinl. — (Expl.) : Imprime a paris le VHP jour de septembre mil CCCG quatre vings et huyt sur le pont nostre dame a lymage sainct Jehan leuangeliste ou au palays au premier pillier empres la chappelle la ou on chante la messe de messeigneurs les presidens » (i).

« Le livre de Politiques d'Aristote. — (Inc.) : A très souverain et très excellent prince Charles... — (Fin) Ce présent livre de politiques fut achevé le VHP jour daoust mil quatre cens quatre vings et neuf. ParAnthoine Verard demeurant a Paris sur le pont nostre dame a lymage sainct Jehan leuangeliste ou au palais en la grant salle auprès de la chappelle ou on chante la messe de messeigneurs les presidens » (2).

Les exemplaires de ces seules éditions gothiques (3) sont devenus si rares, qu'il n'est guère surprenant qu'on n'ait pas songé jusqu'ici à les consulter.

Nous avons cru utile, dans ces conditions, de reproduire, en appendices, les passages des deux traductions qui nous intéressent directement, le chapitre XI du livre V des Ethiques presque en entier, le chapitre X du livre I" des Politiques, et quelques lignes du cha-

1. Hain, 1759 ; Brunet, Manuel, V, col. 466; Graesse, Trésor, 1,219*; Exemplaire consulté, Bihliotkèque Ste-Geneviève, fol. OE^V^

2. Hain, 1772 ; Bvunet, Manuel, V, col. 469; Graesse, Trésor, I, 219*; Exemplaire consulté, Bibliothèque Ste-Geneviève, 4*'0EXVj

5. V. ce que nous disons d'autres prétendues éditions chez le même Vérard, de 1488 pour les Ethiques, et de 1489 pour les Politiques, infrà, p.

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pilre XII (i). Le choix du texte que nous allions reproduire n'était pas tout à fait indifïérent. L'édition gothique de Vérard est loin d'être sans défauts. Le texte des traductions, comme celui du Traité, a été, nous l'avons dit, à plusieurs reprises, revu par Oresme ; il a été dans des « éditions » véritables successivement remanié, augmenté, corrigé ; des gloses nouvelles, avec des développements quelquefois considérables, ont été introduites. Pour les Politiques seulement, M. Delisle, qui a spécialement étudié la formation du texte, a distingué trois familles de manuscrits, « représentant chacune un degré plus ou moins avancé de la revision à laquelle Oresme soumet sa traduction » ;pour VEconomujiie.W n'y a pas moins non plus de deux leçons (2) ; les manuscrits des EthiqueSy que M. Delisle n'a pas spécialement étudiés à ce point de vue, portent aussi la trace de plusieurs relouches.

C'est de ces remaniements justement que les éditions de Vérard négligent de nous donner connaissance : elles n'ont point été faites d'ailleurs sur les meilleurs textes. Celle des Politiques est. d'après l'examen de M. Delisle, « généralement la reproduction d'un assez mauvais manuscrit de la seconde famille, avec quelques additions de la troisième. » Celle des Ethiques n'est point non plus établie sur les meilleurs manuscrits.

Il pouvait donc être utile, à ce qu'il nous a semblé, de donner, des passages qui nous occupent, une leçon plus sûre que celle de Vérard. Les deux extraits que nous

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