‹ La théorie des atomes dans la conception générale du mondeChapitre 2 sur 9 · PARIS G. MASSON. ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS G. MASSON. ÉDITEUR

JJBP.AIP.E DE l'académie DE MÉDECINE

PLACE DE L'kCOI.E DE MÉDECINE

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LA congi:ption générale du monde

Messieurs,

François Bacon a conçu Tidée d'une société d'hommes voués au culte de la science. Dans sa nouvelle Atlantide, où il décrit l'organisation de cette société et son influence sur les destinées d'un peuple sagement gouverné, il nous la montre s'élevant à la hauteur d'une institution d'Etat. Le progrès de la civilisation par la recherche de la vérité, et la vérité reconnue, dans l'ordre de la nature, par l'expérience et l'observation, tels étaient le but proposé et le moven mis en œuvre. Ainsi, dans un siècle où régnait encore le syllogisme

et qui était loin d'être affranchi du joug de la scolastique, le chancelier d'Angleterre assignait à la science à la fois sa vraie méthode et son rôle dans le monde.

Le plan de Bacon embrassait toutes les branches des connaissances humaines. La terre était parcourue par une foule d'observateurs chargés, les uns d'étudier les monuments du passé, la langue, les mœurs, l'histoire des peuples; les autres d'observer la configuration et les productions du sol, de noter la structure superficielle du globe et les traces de ses révolutions, de recueillir toutes les données concernant la nature, l'organisation et la distribution des plantes et des animaux. Les sciences exactes étaient cultivées par d'autres hommes, fixés dans diverses régions. Des tours étaient construites pour l'observation des astres et des météores; de vastes édifices, disposés pour l'étude des lois physiques et mécaniques, recevaient les machines qui suppléent à l'insuffisance de nos forces et les instruments

DANS LA CONCin'TION 1)1 MONDH. o

qui ajoutenl à ia précision de nos sens et rendent sensibles les démonstrations abstraites. Ce labeur immense était continu, coordonné, contrôlé. Il avait pour mobile l'abnégation personnelle , pour rèijjle l'exactitude^ pour sanction le temps. Il était donc fructueux.

Telle était l'idée de François Bacon.

Observer toutes choses, par la comparaison raisonnée de ces observations, dévoiler les liaisons cachées des phénomènes et s'élever par induction à la découverte de leur nature intime et de leurs causes, tout cela en vue « d'étendre l'empire de l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est possible», voilà le but qu'il nous a montré, voilà le rôle de la science.

Cette grande exploration de la terre qu'il voulait instituer, cette recherche patiente et exacte des lois de l'univers, cette Intervention mesurée de la science dans les choses de la vie et du monde, tout cela pouvait-il être l'œuvre de son

temps? 11 le connaissait trop bien pour oser l'espérer lui-même et c'est par cette raison, sans doute, qu'il a relégué le pays fortuné qui jouissait d'une si noble institution dans la solitude du grand Océan.

11 y a deux siècles et demi, la conception de Bacon pouvait passer pour une généreuse utopie : elle est devenue une réalité aujourd'hui. Ce magnifique programme qu'il traçait alors, c'est le nôtre, messieurs, le nôtre, non pas dans le sens restreintdu mot, car j'étends ce programme à tous ceux qui, dans les temps modernes et dans tous les pays, s'adonnent à la recherche du vrai, à tous les artisans de la science, humbles ou grands, obscurs ou illustres, et qui forment en réalité, sur tous les points du globe et sans distinction de nationalité, cette vaste association que rêvait François Bacon. Oui, la science est aujourd'hui un champ neutre, un bien commun, placé dans une région sereine, supérieure à l'arène politique, inaccessible, je voudrais pouvoir

DANS LA CONCi:i'TlO-\ Dl MONDE. 7

le dire, aux lutles des partis et des peuples : eu uu mot, ce bien est le patrimoine de riiumanité. Il est aussi la principale conquête de ce siècle que mon illustre prédécesseur a qualifié, avec tant de raison, de siècle de la science.

Les générations modernes assistent, en effet, à un spectacle magnifique. Depuis cent ans, l'esprit humain a dirigé un effort immense vers la recherche des phénomènes et des lois du monde physique.

De là, un développement surprenant de toutes les sciences fondées sur l'observation et sur l'expérimentation. Des idées jiouvelles, qui ont surgi de nos jours sur la corrélation et la conservation des forces, ont été comme une révélation pour quelques-unes de ces sciences. La mécanique, la physique, la chimie, la physiologie ellemême, y ont trouvé à la fois un point d'appui et un lien. Et ce puissant essor des idées a été soutenu par le progrès des méthodes, je veux dire par l'exactitude plus attentive des observations, la

délicatesse perfectionnée des expériences, la sévérité plus rigoureuse des déductions. Voilà les ressorts de ce mouvement qui entraîne les sciences et dont nous sommes les témoins étonnés et émus.

C'est pour le propager au loin dans notre pays que nous tenons, chaque année, ces assises où sont convoqués tous ceux qui participent ou qui s'intéressent à la lutte contre Tinconnu. La lutte contre l'inconnu, voilà la science; car si dans les lettres il suffit de donner une expression et dans les arts un corps à des conceptions ou à des beautés éternellement déposées, soit dans l'esprit humain, soit dans la nature, il n'en est pas ainsi dans les sciences, où la vérité est profondément cachée. Elle veut être conquise, elle veut être dérobée comme le feu du ciel.

C'est de quelques-unes de ces conquêtes que je désire vous entretenir aujourd'hui, plein d'incertitude et d'appréhension devant une tâche si grande. Pour répondre aux exigences de sa position et pour suivre

de nobles exemples, votre président devrait, au début de cette session et des solennités qui inaugurent notre jeune Association, tracer le tableau des progrès accomplis dans les sciences, marquer en quelques traits saillants les routes diverses qu'elle a récemment parcourues et les pointsculminants qu'elle vient d'atteindre. Je recule devant ce programme : s'il n'excède pas les forces de plusieurs de mes confrères et sans doute de quelques-uns d'entre vous, il dépasse largement les miennes. Moins autorisé et moins bardi que ne fut Condorcet à la fin du siècle dernier, je n'aperçois que les contours et quelques plans lumineux de l'esquisse qu'il s'agirait de tracer, et, pour la voir achevée, j'appellerai à mon aide ceux qui vont me succéder dans le poste honorable et périlleux que j'occupe.

Je me bornerai donc, messieurs, à vous parler de ce que je sais ou de ce que je crois savoir, en appelant votre attention

sur la science à laquelle j'ai voué ma vie.

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J.a chimie a élé non-seulement agrandie, elle a été rajeunie depuis Lavoisier.

Vous connaissez l'œuvre de ce maître immortel. Ses travaux sur la combustion ont donné à notre science une base immuable en fixant à la fois la notion des corps simples et le caractère essentiel des combinaisons chimiques. Dans ces dernières on retrouve en poids tout ce qu'il y a de pondérable dans leurs éléments.

Ceux-ci en s'unissant pour former les corps composés ne perdent rien de leur propre substance : ils ne perdent qu'une chose impondérable, la chaleur dégagée au moment de la combinaison. De là cette conception de Lavoisier, qu'un corps simple tel que l'oxygène est constitué, à proprement parler, par l'union intime de la matière pondérable, oxygène, avec le fluide impondérable qui constitue le principe de la chaleur et qu'il nommait calorique, conception profonde que la science moderne a adoptée, en lui donnant une forme différente. C'est donc à tort que,

DANS LA CONCEPTION DU MONDi:. Il

dans ces derniers temps, on a accusé J.avoisier d'avoir méconnu ce qu'il y a de physique dans le ()liénomùne de la combustion et qu'on a essayé de réhabiliter la doctrine du [)hlogisti(jue qu'il a eu la gloire de renverser. 11 est vrai qu'en brûlant, les corps perdent quelque chose : c'est le principe combustible, disaient les partisans du phlogislique; c'est du calorique, dit La voisier, et il ajoute, chose essentielle, qu'ils gagnent de l'oxygène.

Ainsi Lavoisier a vu tout entier le phénomène dont le grand auteur de la théorie du phlogistique, G.-E. Stahl, n'avait entrevu que les apparences extérieures et 'dont il avait méconnu le trait caractéristique. Voilà, messieurs, le fondement et, je le maintiens, l'origine de la chimie moderne. Est-ce à dire que le monument élevé sur ces bases par Lavoisier et ses contemporains subsiste dans toutes ses parties et qu'il ait été achevé à la fin du siècle dernier? Il ne pouvait l'être faute de matériaux, et même dans ses contours

n LA THÉORIE DES ATOMES

011 a pu remarquer des lignes que le temps a fait disparaître. Il a donc été agrandi et transformé en partie; mais il repose encore sur les mêmes fondements. Tel a été dans toutes les sciences et dans tous les temps le sort des conceptions théoriques : les meilleures comportent des obscurités ou des lacunes qui, en disparaissant, deviennent l'occasion de développements importants ou d'une généralisation nouvelle.

Celle de Lavoisier embrassait surtout les corps les mieux connus de son temps, c'est-à-dire les composés oxygénés dont ses travaux sur la combustion lui avaient révélé la véritable nature. Tous ces corps sont formés de deux éléments; leur constitution est binaire, mais elle est plus ou moins compliquée. Les uns, oxydes ou acides, renferment un corps simple uni à de l'oxygène ; d'autres, plus complexes, sont engendrés par la combinaison des acides et des oxydes entre eux, combinaison qui donne naissance aux sels. Ces

DANS LA CONCEPTION \)V MONDi:. \:\

derniers sont donc l'ormés de deux parties constituantes, qui renferment Tune et 1 autre de l'oxygène uni à un corps si[ni)le. Telle est la l'orniule de Lavoisier sur la constitution des sels : elle est en harmonie avec l'idée fondamentale qu'il a émise sur la combinaison chimique, idée d'après laquelle tous les corps composés sont formés de deux éléments immédiats, qui sont ou des corps simples ou, eux-mêmes, des corps composés.

Cette hypothèse dualistique a été consacrée, de son temps etavec son concours, parla nomenclature française, œuvre de Guyton de Morveau et dont le principe peut se résumer ainsi : deux mots pour désigner chaque composé, l'un marquant le genre, l'autre l'espèce. Ainsi, une des conceptions fondamentales du système de Lavoisier, le dualisme dans les combinaisons, a trouvé une expression saisissante dans la structure binaire des noms : elle s'est comme insinuée dans les esprits par les mots mêmes de la langue chimique, et

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l'on sait quelle est, en pareil cas, la puissance des mots.

Le grand continuateur de Lavoisier, Berzelius, a étendu à la chimie tout entière l'hypothèse dualistique de Lavoisier sur la constitution des sels. Voulant lui donner un appui solide, il l'a doublée de l'hypothèse électro- chimique. Tous les corps sont formés de deux parties constituantes, dont chacune est en possession et comme animée de deux fluides électriques. Et comme le fluide électro-positif attire Télectro-négatif, il est naturel, il est nécessaire que dans tout composé chimique les deux éléments s'attirent réciproquement. Ne sont-ils pas portés l'un vers l'autre par des fluides électriques de noms contraires? On voit que l'hypothèse de Berzelius donnait à la fois une interprétation saisissante du dualisme dans les combinaisons et une théorie simple et profonde de l'affinité chimique. Cette attraction élective que les dernières particules de la matière exercent les unes

DANS 1. A CONCI-PTION DU .MONDi:. \o

sur les autres élail ramenée à une attraetion électrique.

Une autre conception théorique a donné un cor[)s à l'hypotliùse électro-chimique, comme elle a donné depuis une base solide à la chimie tout entière : nous voulons parler de l'hypothèse des atomes, renouvelée des Grecs, mais qui a pris, au commencement de ce siècle, une forme nouvelle et une expression précise. Elle est due à la pénétration d'un penseur anglais, Dalton, qui professait la chimie à Manchester au commencement de ce siècle. Elle était moins une spéculation pure de l'esprit, comme les idées des atomistes anciens et des philosophes de l'école cartésienne, qu'une représentation théorique de faits bien constatés, savoir de la fixité des proportions suivant lesquelles les corps se combinent et de la simplicité des rapports qui expriment les combinaisons multiples entre deux corps.

Dalton avait trouvé, en effet, que, dans les cas où deux substances se combinent

Mi LA THÉORIE DES ATOMES

en plusieurs proportions, la quantité de l'une d'elles restant constante, les quantités de l'autre varient suivant des' rapports très-simples. La découverte de ce fait a été le point de départ de la théorie atomique. Voici la substance de cette théorie. Ce qui remplit l'espace, c'est-à-dire la matière, n'est pas divisible à l'infini, mais se compose d'un monde de particules invisibles, insaisissables, et qui possèdent néanmoins une étendue réelle et un poids déterminé. Ce sont les atomes. * Dansleurs dimensions infiniment réduites, ils offrent des points d'application aux forces physiques et chimiques. Ils ne sont point tous semblables à eux-mêmes, et la diversité de la matière est liée à des différences inhérentes à leur nature. Parfaitement identiques pour un même corps simple, ils diffèrent d'un élément à l'autre par leurs poids relatifs et peut-être par leur forme. L'affinité les met en mouvement, et lorsque deux corps se combinent entre eux, les atomes de l'un sont en-

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traînés vers les atomes de l'autre. Comme (0 rapprochement se fait toujours de la même façon entre un nombre déterminé d'atomes, lesquels se juxtai)osent un à un, ou un à deux, ou un à trois, ou deux à trois, en d'autres termes suivant des rapports très-simples, mais invariables pour une combinaison donnée, il en résulte que les plus petites particules de cette combinaison présentent une composition fixe et rigoureusement semblable à celle de la masse tout entière.

C'est ainsi que le fait le plus considérable de la chimie, l'immutabilité des proportions suivant lesquelles les corps s'unissent entre eux, apparaît comme une conséquence de cette hypothèse fondamentale que les combinaisons chimiques résultent du rapprochement d'atomes possédant des poids invariables. Berzelius comparaît ces atomes à de petits aimants. Il leur attribuait deux pôles où les deux fluides électriques étaient distribués séparément, mais inégalement, de telle sorte

que l'un d'eux fût en excès à l'un des pôles. Il existe, disait-il, des atomes avec excès de fluide positif et d'autres avec excès de fluide négatif : les premiers attirent les seconds, et cette attraction, source de l'affinité chimique, maintient les atomes dans toutes les combinaisons. Au moment où ces dernières se forment, ils sont mis en mouvement; dans le composé tout formé, ils sont au repos et comme partagés en deux camps, à la fois rapprochés et maintenus en opposition par les deux fluides électriques de nom contraire.

On le voit, la théorie électro-chimique, ingénieusement adaptée à l'hypothèse des atomes, avait élevé le dualisme de Lavoisier à la hauteur d'un système qui paraissait solidement établi pendant la première partie de ce siècle. Les faits connus alors y rentraient sans peine, et les riches matériaux que la patience ou le génie des expérimentateurs amassait sans cesse étaient aussitôt coordonnés.

DANS LA CONCKPTIOiN DU MONDE. 19

Sans vouloir riiumùrcr les travaux plus anciens relatifs à la décomposition des alcalis, à la nature du chlore reconnu comme cor[)s simple, à divers éléments nouvellement découverts, tels que le sélénium, le tellure, l'iode, nous mentionnerons d'une manière spéciale, parmi tant de découvertes, celle du cyanogène que l'on doit à notre Gay-Lussac. C'était un grand pas dans la marche progressive de la science que la démonstration des fonctions chimiques de ce gaz composé qui présente les allures d'un corps simple, qui est capable de former les combinaisons les plus variées avec de vrais éléments, qui enfin, lorsqu'il est engagé dans de telles combinaisons, se prête aux doubles décompositions comme fait le chlore dans les chlorures. De là cette définition : le cyanogène est un radical composé et l'appai'ition triomphante de la doctrine des radicaux. Elle avait été vaguement indiquée pai' Lavoisier; elle date réellement de la découverte du cyanogène et

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elle va prendre un essor rapide. Jusquelà les grands efforts avaient été dirigés du côté de la chimie minérale, et -les grandes idées avaient surgi dans ce domaine. L'application d,e ces idées à la chimie organique, sur laquelle l'attention commença à se porter alors, présentait quelques difficultés.

On sait que les corps innombrables que la nature a répandus dans les organes des plantes et des animaux renferment un petit nombre d'éléments : le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et souvent l'azote. Ce n'est donc pas par leur composition générale qu'ils diffèrent, c'est par le nombre et l'arrangement des atomes qu'ils renferment. En s'accumulant plus ou moins et en se groupant de diverses manières ces atomes engendrent une multitude immense de composés distincts, qui sont de véritables espèces chimiques. Mais quel est l'arrangement de ces atomes? quelle est la structure de ces molécules organiques, si semblables par la

DANS LA CONGI'PTION DU MONDI-. ^1

nature de leurs éléments, si étonnantes par ia diversité infinie de Jeurs propriétés? Berzelius avait tranché cette question sans hésiter. Assiniihmt les composés organiques aux corps de la chimie minérale, il faisait avec les atomes des uns comme des autres deux lots, groupant d'un côté le carbone et l'hydrogène, électro-positifs, et de l'autre l'oxygène, électro-négatif. Et lorsque plus tard on eut introduit artificiellement le chlore dans les composés organiques, lés atomes de ce puissant élément étaient rangés du côté de l'oxygène, tous deux étant invariablement engagés dans des combinaisons binaires dont ils formaient l'élément électro-négatif, les atomes de carbone et d'hydrogène constituant le radical électropositif.

Ainsi le grand promoteur de la chimie minérale avait essayé de façonner les molécules organiques à l'image de ces composés de la nature morte qu'il avait tant étudiés. Les routes que Lavoisier avait

tracées dans ce domaine, il voulut les étendre vers le monde des produits formés sous l'influence de la vie : elles ont abouti à une impasse. A mesure que les richesses de la science augmentaient il a fallu, pour soutenir le système, entasser des hypothèses, inventer des radicaux, construire, avec des données insuffisantes ou imai^inaires, des formules de plus en plus compliquées, travail ingrat où le sentiment des réalités expérimentales et l'appréciation sobre des faits faisait place trop souvent aux raisonnements à outrance et aux vagues subtilités. Ces efforts stériles d'un grand esprit ont inauguré le déclin, sinon marqué le terme, des idées dualistiques, qui étaient à la base de ce qu'on a appelé, improprement peut-être, l'ancienne chimie. La nouvelle va commencer désormais. De grandes découvertes, interprétées avec talent et hardiesse, vont lui donner une impulsion qui dure encore.

Il y avait alors, je parle d'il y a quarante ans, de jeunes hommes, à leur tête

M. Dumas, et Liebig dans le camp opposé, qui s'adonnaient, avec ardeur, à l'étude des composés organiques.

Convaincus que la constitution de ces composés ne peut être déduite que de Tétude attentive de leurs propriétés et de leurs métamorphoses, ils ont pris à tâche d'interroger les corps eux-mêmes, de les transformer, de les tourmenter en quelque sorte par l'action des réactifs les plus divers, dans l'espoir de découvrir leur structure intime. Et c'est là, messieurs, la vraie méthode en chimie : déterminer par l'analyse la composition des corps, et par l'étude attentive de leurs propriétés fixer, autant que possible, le groupement de leurs dernières particules. C'est aussi le couronnement de notre science et l'unique mais précieuse conlrihution qu'elle puisse fournir pour la solution de ce problème éternel : la constitution de la matière.

Des recherches qui ont été faites à cette époque et dans cet esprit, un fait capital s'est décfaoé : il est relatif à l'action du

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chlore sur les composés organiques. Ce corps simple leur enlève de l'hydrogène et peut se substituer à cet élément, atome par atome, sans que l'équilibre moléculaire soit troublé et sans que, ajoutait M. Dumas, les propriétés fondamentales soient modifiées. Cette proposition rencontra d'abord la plus violente contradiction. Comment le chlore pourrait-il prendre la place de l'hydrogène et jouer son rôle dans les combinaisons? Ces deux éléments, disait Berzelius, sont doués de propriétés contraires, et si l'un fait défaut, l'autre ne saurait y suppléer, car enfin ce sont deux frères ennemis, peu disposés et nullement propres à se soutenir dans la maison.

Ces critiques et bien d'autres n'ont pas prévalu contre l'autorité des faits. La théorie des substitutions est sortie triomphante de cette grande discussion, qui marque une date dans l'histoire de notre science. Son développement naturel y a introduit peu à peu des idées nouvelles

sur lîi consliliition des composés chimiques et sur I*' mode de combinaison des éléments qu'ils rt'iilt'i'iinjnl.

Ces idées se sont fait joui* [)ai' diverses comparaisons ingénieuses. Laurent envisageait les composés organiques comme formés de noyaux avec des appendices, les uns et les autres admettant dans leur structure des atomes trroupés avec une certaine symétrie. M. Dumas les comparaît cà des édifices dont ces atomes constituent, en quelque sorte, les matériaux.

De là l'expression pittoresqiK*. mais pleine de justesse, d'édifices moléculaires pouvant se modifier, dans certains cas, par la substitution d'une partie à une autre, et que, dans d'autres cas, le choc de puissants réactifs peut faire écrouler. Dans l'une et l'autre conception, les molécules chimiques étaient envisatrées comme formant un ensemble, un tout. Un peu plus tard. M. Dumas les a comparées à des systèmes planétaires; et ici il a véritablement devancé son époque en lais.sant en-

trevoir les groupes d'atomes maintenus en équilibre par l'affinité, mais entraînés par des mouvements, comme les planètes d'un système solaire sont sollicitées par la gravitation, et emportées dans l'espace. C'est dans ces mouvements des atomes et des molécules qu'il faudra chercher plus tard la source des forces physiques et chimiques : mais je ne veux pas anticiper sur les temps.

J'ai essayé de montrer comment les idées sur la combinaison chimique se sont modifiées peu à peu sous la double influence de l'hypothèse des atomes et des faits mis au jour par l'école française concernant leur remplacement réciproque dans les composés. Formant un tout plus ou moins complexe, les molécules des substances organiques peuvent se modifier par substitution et donner naissance à une multitude de dérivés qui se rattachent naturellement à la substance mère, à laquelle ils sont semblables. Celle-ci leur sert de modèle ou de type. L'idée

DANS LA cu.Nui^PTIOX DL MONDE. zZ

typique ainsi introduite dans la science y a pris bientôt une três-Iar^e place.

Elle lui a apporté d abord de précieux éléments de classification. Tous les composés dérivés par substitution d'un même corps étaient rangés dans la même famille^ dont ce dernier était en quelque sorte le chef. De là des groupes de corps parfaitement distincts les uns des autres, et dont les découvertes de chaque jour multipliaient sans cesse le nombre. Il a falla non -seulement mettre de Fortire dans toutes ces tribus, mais les rattacher les unes aux autres par un lien commun.

L'honneur d'avoir découvert ce principe supérieur de classification appartient à Laurent et à Gerhardt, vaillants champions de la science, aiixqii-îs une mort prématurée a ravi, sii i victoire, du

moins les satisfactions tie la victoire. Laurent a dit le premier qu^un certain nombre de composés minéraux et organiques possédaient la constitution de Teau, et cette idée, brillamment dévelop-

pée par M. Williamson, a été généralisée par Gerliardt. D'après ce dernier, tous les composés minéraux et organiques peuvent être rapportés à un petit nombre de types, dont l'acide chlorliydrique, l'eau, l'ammoniaque, sont les principaux. Dans ces composés relativement simples, un élément peut être remplacé par un autre élément ou par un groupe d'atomes faisant fonction de radical, de telle sorte que ce remplacement engendre une multitude de composés divers, reliés entre eux par l'analogie de leur structure, sinon par la .concordance de leurs propriétés.

Ce dernier point était nouveau et important. Les corps appartenant à un même tvpe et semblables par leur structure moléculaire peuvent différer beaucoup par leurs propriétés : celles-ci dépendent non-seulement de l'arrangement des atomes, mais aussi de leur nature. Ainsi les corps minéraux et organiques rangés dans le type eau sont, suivant la nature

de leurs éléments ou de leurs radicaux, des bases puissantes, des acides énergiques OU des substances indifférentes, idée juste et forte, qui a établi un lien entre les corps les i)lus divers, et qui a renversé définitivement les barrières que l'usage avait établies et que la faiblesse de la théorie avait maintenues entre la chimie minérale et la chimie organique.

Et pourtant ce ne fut là qu'une étape dans la marche des idées. De quel droit et par quel privilège, a-t-on dit, les composés relativement simples que nous venons de nommer pourraient-ils servir de type à tous les autres, et pourquoi la nature serait-elle astreinte à façonner tous les corps sur le mode de l'acide chlorhydrique, de l'eau, de l'ammoniaque. Cette difficulté était sérieuse : elle a été levée; elle est devenue l'occasion d'une discussion approfondie et le germe d'un progrès réel.

Ces composés typiques représentent au fond diverses formes de combinaison dont

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il est nécessaire de faire remonter la diversité à la nature des éléments euxmêmes. Ces derniers impriment à chacun de ces composés-types un caractère particulier et une forme spéciale. Les atomes de chlore sont ainsi faits, qu'il ne faut à l'un d'eux qu'un seul atome d'hydrogène pour former de l'acide chlorhydrique, alors qu'un atome d'oxygène prend deux atomes d'hydrogène pour former de l'eau, qu'un atome d'azote en demande trois pour constituer de l'amoioniaque, et qu'un atome de carbone en exige quatre pour devenir gaz des marais. Quelle différence dans le pouvoir de combinaison de ces éléments et, en quelque sorte, dans leurs appétits pour l'hydrogène! Et cette différence ne serait-elle pas liée à quelque particularité dans leur manière d'être, à quelque propriété inhérente à la matière elle-même et qui imprimerait à chacun de ces composés hydrogénés une forme spéciale? Il en est ainsi.

On admet aujourd'hui que les atomes

DAxNS LA CONGK PTIOX [){] MOM)i:. :;i

ne sont pas inimol)iles, même dans les corps en apparence les plus fixes et dans les combinaisons toutes faites. Au moment où celles-ci se forment, les atomes se précipitent les uns sur les autres. Dans ce conflit, on remarque ordinairement un dégagement de chaleur résnllant de la dépense de force vive que les atomes ont perdue dans la mêlée, et l'intensité de ce phénomène calorifique donne la mesure de l'énergie des affinités qui ont présidé à la combinaison. Mais il y a autre chose dans les ])hénomèQes chimiques que l'intensité des forces qui sont en jeu et qui s'épuisent plus ou moins par un dégagement de chaleur : il y a leur mode; il va cette attraction élective dont parlait Bergman il y a un siècle et qui gouverne la forme des combinaisons. Les atomes des divers corps simples ne sont pas doués des mêmes aptitudes de combinaison, les uns à l'égard des autres : ils ne sont pas équivalents entre eux. C'est ce qu'on nomme l'atomicité, et cette propriété fondamen-

taie des atomes est liée sans doute aux divers modes de mouvement dont ils sont animés. Lorsque ces atomes se combinent entre eux, leurs mouvements ont besoin de se coordonner réciproquement, et cette coordination détermine la forme des nouveaux systèmes d'équilibre qui vont être engendrés, c'est-à-dire des nouvelles combinaisons.

C'est avec des atomes ainsi pourvus que les chimistes construisent aujourd'hui les édifices moléculaires. S'appuyant à la fois sur les données de l'analyse et sur l'étude des réactions, ils expriment la composition des corps par des formules qui marquent la nature, le nombre et l'arrangement des atomes que renferme chaque molécule de ces corps. Mais quoi! s'agitil ici d'un exercice ingénieux de l'esprit et cette construction de formules à l'aide de matériaux symboliques que l'on trie, que l'on ordonne pour donner à l'édifice moléculaire une forme déterminée, est' ce affaire de pure curiosité? En au-

c'iiiic façon. Ces ionmiles, à l'aide desquelles on exprime la composilion des corps et la conslitulion de leurs molécules, otFrent aussi un secours précieux pour l'interprétation de leurs propriétés, pour l'étude de leurs métamorphoses, pour la découverte de leurs relations réciproques, toutes choses qui sont intimement liées, pour chaque corps, à la nature et à l'arrangement des atomes. Aussi l'investigation et la comparaison de ces formules fournissent-elles à l'esprit de recherche les éléments d'une puissante synthèse. Que de trésors acquis à la science par ce procédé qui consiste à déduire les transformations des corps de leur structure moléculaire et à créer, par une sorte d'intuition, de nouvelles molécules à l'aide de celles que l'on connaît déjà! La formation artificielle d'une multitude de combinaisons, la synthèse de tant de composés organiques que la nature seule semblait avoir le privilège de former, en un mot la plupart des découvertes chimiques qui ont

enrichi la science et le monde depuis vingt ans sont fondées sur cette méthode indue tive la plus efficace et la seule rationnelle dans les sciences. Je n'en veux citer qu'un exemple entre beaucoup d'autres.

Un hasard heureux amène la découverte de cette brillante matière d'un pourpre éclatant, qui est connue sous le nom de fuchsine ou de rosaniline. L'analyse en détermine la composition, de savantes recherches en fixent la structure moléculaire. Aussitôt on apprend à la modifier, à multiplier le nombre de ses dérivés, à varier les sources de leur production, et de l'étude attentive de toutes ces réactions sort une pléiade de matières analogues, dont les couleurs diverses rivalisent en éclat avec les teintes les plus riches de l'arc-en-ciel. C'est une industrie nouvelle et puissante déjà qui est sortie de tous ces travaux et dont la théorie a suivi pas à pas et dirigé la féconde évolution. Dans cet ordre de travaux, la science a remporté récemment un de ses plus éclatants

triomplies. Elle a réussi à former de toutes pièces la matière colorante de la garance, l'alizarine. Par une ingénieuse combinaison de réactions et par des raisonnements théoriques plus ingénieux encore, iMM. Graebe et Liebermann ont réussi à obtenir ce corps par voie de synthèse, à l'aide de l'anthracène, un des nombreux corps que l'on retire aujourd'hui du goudron de houille, la source impure de tant de richesses. Voilà une découverte qui est sortie des entrailles de la science et de la science la plus abstraite, confirmant des idées préconçues sur les relations de composition et de structure atomique entre l'anthracène, l'alizarine et les termes intermédiaires. Et ce ne sera pas le dernier fruit de ce beau dévelop|)ement de la chimie. Les conceptions futures sur la structure intime des composés organiques complexes seront autant de jalons pour de nouvelles synthèses, et les hypothèses rigoureusement déduites des principes acquis seront

fécondées par les applications les plus heureuses.

Les matières sucrées, les alcaloïdes, d'autres corps complexes, dont on étudie activement les propriétés et les transformations diverses, dans le but d'en déduire la constitution moléculaire, toutes ces matières pourront être reproduites artificiellement, dès que ce travail préparatoire si difficile, et qui semble souvent ingrat, sera suffisamment avancé. Un si beau programme justifie les grands efforts qui sont faits, de nos jours, dans celte direction. Découvrir, analyser, étudier, classer, reproduire artificiellement tant de corps divers, en étudier la structure intime, en indiquer les applications utiles; surprendre, en un mot, les secrets de la nature et l'imiter, sinon dans ses procédés, du moins dans quelques-unes de ses productions, tel est le noble but de la science contemporaine. Elle ne pourra l'atteindre que par les voies sûres, ' mais lentes, que nous venons d'indiquer :

DAx\S LA CONCEPTION DU MONDE. 37

rexpérienre guidée par la théorie. Eu chimie, du moins, l'empirisme a fait son temps : les problèmes, posés nettement, veulent être abordés de front, et désormais les conquêtes raisonnées et Texpérience ne laisseront qu'une place de plus en plus amoindrie aux trouvailles fortuites et aux surprises du creuset.

Arrière donc les détracteurs de la théoiie qui vont en quête de découvertes qu'ils ne savent ni prévoir ni préparer : ils moissonnent où ils n'ont pas semé. Mais vous, travailleurs courageux, qui tracez méthodiquement vos sillons, je vous félicite. Vous pourrez rencontrer des déceptfons, mais votre ouvrage sera fructueux et les biens que vous amassez seront le vrai trésor de la science !

Cette science ne sera-t-elle pas un jour embarrassée et comme encombrée de tant de richesses, et la mémoire la plus heureuse en pourra-t-elle supporter tout le poids? Si ce péril existe, il ne faut point

le redouter. Il suffira que tous ces maté-

riaux soient classés pour nôtre plus un embarras. Dans un édifice bien ordonné, chaque pierre a besoin d'être préparée avant de prendre sa place; mais, la construction achevée, toutes ne ressortent pas également, bien que chacune ait son utilité : seules, les fortes assises, les pierres angulaires et les parties saillantes se font remarquer. Il en sera ainsi dans le monument de la science. Les détails qui ont pour but de combler des lacunes disparaîtront dans l'ensemble, dont il ne faudra considérer que la base, les lignes principales et le couronnement.

Messieurs, la chimie ainsi constituée et la physique ont entre elles des rapports nécessaires. L'une et l'autre étudient les propriétés des corps, et il est évident qu'en ce qui concerne les corps pondérables, ces propriétés doivent être liées intimement à la constitution de la matière. Dès lors, l'hypothèse atomique qui satisHiit à l'interprétation des phénomènes chimiques doit s'adapter aussi aux

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théories pliysiques. 11 en est ainsi. C'est dans les mouvements des atomes et des molécules que l'on cherche aujourd'hui, non-seulement la source des forces chimiques, mais la cause des modifications physiques de la matière, des changements d'état qu'elle peut éprouver, des phénomènes de lumière, de chaleur, d'électricité dont elle est le support.

Deux savants français, Dulong et Petit, ont découvert depuis longtemps une loi très-simple qui lie les poids des atomes aux chaleurs spécifiques. On sait que les quantités de chaleur nécessaires pour faire varier d'un degré la température de Tu ni té de poids des corps sont très-inégales. C'est ce qu'on nomme les chaleurs spécifiques ; mais les quantités de chaleur qui font éprouver aux corps simples, pris dans des conditions où ils sont ric^oureusèment comparables, les mêmes variations de températures sont égales, si on les applique, non pas à l'unité de poids, mais aux poids des atomes; en d'autres

termes, les alomes de ces corps simples possèdent les mêmes chaleurs spécifiques, bien que leurs poids relatifs soient très-inégaux.

Mais cette chaleur qui leur est ainsi communiquée, et qui élève également leur température, quelle est, en réalité, son mode d'action? Elle augmente l'intensité de leurs mouvements vibratoires. Les physiciens admettent, en effet, que la chaleur est un mode de mouvement, et qu'elle devient sensible à nos organes par le fait des vibrations de la matière atomique ou de l'éther; de l'éther, ce fluide matériel parfaitement élastique, mais incoercible, impondérable, qui remplit toute l'immensité de l'espace et les profondeurs de tous les corps. C'est au sein de ce fluide que les astres parcourent leurs orbites ; c'est au sein de ce même fluide que les atomes exécutent leurs mouvements et décrivent leurs trajectoires. Ainsi l'éther, messager ravonnanl de la chaleur et de la lumière, porte et distribue leurs radia-

tiens dans tout l'univers, et ce qu'il perd lui-même en énergie vibratoire, lorsqu'il pénètre dans un corps froid qu'il échauIYe, il le communique aux atomes de celui-ci en augmentant l'intensité de leurs mouvements; et, ce qu'il gagne en énergie au contact d'un corps chaud qui se refroidit, il Tenlève aux atomes de ce dernier, diminuant l'intensité de leurs mouvements vibratoires. Et de cette façon la chaleur et la lumière, qui viennent des corps matériels, sont transmis fidèlement à travers l'espace et retournent aux corps matériels. Vous souvient-il, à cet égard, de cette parole que Gœthe met dans la bouche du prince des ténèbres, maudissant la lumière : « Elle est engendrée par les corps ; elle est émise et portée par les corps, elle périra avec eux. )>

.Mais cet échange de forces qui circulent de l'éther aux atomes, et des atomes cà léther, doit-il se manifester toujours par des j)hénomènes calorifiques ou lumineux'^ Celte force vibratoire qui est trans-

mise par l'éLher ne peut-elle pas être conservée et comme emmagasinée par la matière, ou apparaître sous d'autres formes ?

Elle peut être conservée comme affinité, dépensée comme électricité, transformée en mouvements dynamiques. C'est elle qui est mise en provision dans ces innombrables composés que le règne végétal élabore; c'est elle qui provoque la décomposition de Facide carbonique et de la vapeur d'eau par les organes les plus délicats des plantes qui s'épanouissent au soleil. Dérobée à cet astre, la radiation lumineuse devient affinité dans les principes organiques immédiats qui se forment et s'accumulent dans les cellules végétales. Le mode de mouvement de l'étlier qui était lumière devient un autre mode de mouvement qui est affinité et qui agite maintenant les atomes d'un composé organique. A son tour cette force ainsi emmagasinée est dépensée de nouveau, lorsque les composés organiques sont dé-

DANS LA CONCFPTIOX DU MONDT. 43

triiils dans les phénomènes de combuslion. L'affinité satisfaite, et comme perdue parla combinaison des éléments combustibles avec l'oxygène, redevient chaleur ou électricité. Ce bois qui brûle, ce charbon qui s'oxyde, font jaillir la flamme ou l'étincelle; ce métal qui épuise ses affinités en décomposant un acide, échauffe la liqueur ou, dans d'autres conditions, produit un courant électrique en l'échauffant moins, lorsque ce courant est extérieur. Et, dans un autre ordre de phénomènes, la chaleur, qui se distribue ou se propage inégalement entre deux surfaces frottant l'une contre l'autre, ou dans un cristal que l'on chauffe, ou dans deux métaux unis par une soudure, disparaît partiellement comme telle et se manifeste comme électricité statique ou comme courant électrique. Ainsi toutes ces forces sont équivalentes entre elles et apparaissent sous des formes diverses, soit qu'elles passent des atomes à l'éther ou de l'élher aux atomes, mais jamais nous ne les

voyons disparaître ou faiblir : elles ne font que se transformer; elles se rajeunissent toujours.

Et ce n'est pas tout, ces mouvements vibratoires, qui agitent les atomes et qui tourbillonnent dans l'éther peuvent engendrer des mouvements de masse, des déplacements de corps ou de molécules. Chauffez un barreau de fer, il se dilatera avec une force presque irrésistible: une portion de la chaleur sera employée à produire entre les molécules un certain écartement.

Chauffez un gaz, il se dilatera de même, et une partie de la chaleur, disparaissant comme telle, aura pour effet de produire un écartement, considérable cette fois, entre les molécules gazeuses. Et la preuve de la consommation de chaleur, dans ce travail de dilatation, est facile à donner, car si vous chauffez ce môme gaz au même degré, mais en l'empêchant de se dilater, il faudra lui fournir moins de chaleur que dans le cas précédent. La différence entre les deux quantités de chaleur correspond

précisément au travail mécanique qu'ont accompli les molécules du premier en se dilatant. C'est là une des considérations les plus simples sur lesquelles on ait fondé le principe de l'équivalent mécanique de la chaleur, si souvent invo(|ué aujourd'hui, en mécanique, en physique et en physiologie.

En physique il a expliqué le mystère de la chaleur latente de fusion et de volatilisation. Pourquoi donc la chaleur que l'on fournit sans cesse à un liquide qui bout, pour entretenir l'ébullition, ne parvientelle jamais à élever la température de ce liquide au-dessus d'un point qui demeure fixe, sous une pression constante? La raison en est que cette chaleur est absorbée sans cesse et disparait comme telle pour produire le travail mécanique de l'écartement des molécules. Et de même dans le phénomène de la fusion, la constance de la température marque l'absorption de la chaleur qui est consommée dans le travail moléculaire. Ces conceptions ont modifié

46 LA TIIÉOrxIE DES ATOMES

et singulièrement éclairci les définitions que les physiciens appliquent aux différents états de la matière, et Ton voit qu'elles sont en harmonie avec les théories chimiques sur la constitution des corps. Ces derniers sont formés de molécules qui représentent des systèmes d'atomes animés de mouvements harmoniques et dont l'équilibre est précisément maintenu et fortifié par ces mouvements.

Appliquée à des molécules ainsi constituées, la chaleur peut produire trois effets différents : premièrement une élévation de température par l'accroissement de l'énergie vibratoire; en second lieu, une augmentation de volume par Técartement des atomes et des molécules, et, cette augmentation devenant très-considérable, un changement d'état, le solide se faisant liquide, le liquide se faisant gaz ; dans ce dernier, l'écartement des molécules est devenu immense par rapport aux dimensions de ces dernières. Enfin, agissant sur les atomes eux-mêmes qui composent la

molécule et dont elle amplifie les trajectoires, la chaleur peut rompie l'équilibre qui existait dans le système, en provoquant le conflit de ces atomes avec ceux d'une autre molécule, de telle sorte que cette rupture ou ce conflit engendre de nouveaux systèmes d'équilibre, c'est-à-dire de nouvelles molécules. Là commencent les phénomènes de décomposition, de dissociation ou, inversement, de combinaison qui sont du ressort de la chimie, et ils ne sont, comme on voit, que la continuation ou la suite des phénomènes physiques que nous venons d'analyser, la même hypothèse, celle des atomes, s'appliquant aux nns et aux autres avec une égale simplicité. Je le demande, serait-il facile de concevoir que les forces physiques et chimiques qui agissent sur les corps pondérables fussent appliquées à de la matière continue et diffuse, en quelque sorte, et n'est-il pas plus naturel de supposer que ce sont des particules limitées et définies qui représentent les points d'application

de toutes ces forces? Et cette vue doit s'appliquer aux deux sortes de matière qui forment l'univers, l'ëther et la matière atomique, l'une infiniment raréfiée, mais homogène, remplissant toute l'étendue, et par conséquent énorme dans sa masse, bien qu'insaisissable et impondérable; l'autre discontinue , hétérogène et ne remplissant dans l'immensité qu'un espace très-restreint, bien qu'elle forme l'universalité des mondes.

Oui, elle forme tous les mondes, et les éléments du nôtre ont été retrouvés dans le soleil et dans les étoiles. Oui, les radiations émises par la matière atomique incandescente qui constitue ces astres sont aussi, pour la plupart, celles que font naître les corps simples de notre planète : merveilleuse conquête de la physique, qui nous révèle tout ensemble l'abondance des forces que nous envoie le soleil et la simplicité delà constitution de l'univers.

Un rayon solaire tombe sur un prisme :

il est dévié de sa marche et décomposé eu une infinité de radiations diverses.

Celles-ci prennent chacune une direction particulière, et toutes vont se ranger par bandes juxtaposées et s'étaler en spectre, si l'on reçoit sur un écran la lumière ainsi décomposée et dispersée. La partie visible de ce spectre brille de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; mais au delà et des deux côtés des bandes colorées, les radiations ne sont pas absentes. Les rayons de chaleur se font sentir au delà du rouge; les rayons chimiques, plus puissants que les autres pour faire et défaire des combinaisons, se manifestent au delà du violet. Toutes ces forces qui vont se mettre à l'œuvre à la surface de notre globe, comme chaleur, lumière, énergie chimique, nous sont envoyées dans un rayon de lumière blanche.

Mais ce spectre brillant n'est pas continu. Fraunhofer y a découvert une infinité de lignes noires coupant les bandes brillantes : ce sont les raies du spectre,

oO LA TIIÉOIUE DES ATOMES

et Kircliliolï a trouvé qu'un certain nombre d'entre elles occupent exactemont les mômes positions que Jes raies brillantes qui constituent les spectres des substances métalliques portées à une vive incandescence. Ce dernier physicien, généralisant une observation due à Foucault, a vu, en outre, que, dans des circonstances données, ces raies brillantes pouvaient s'obscurcir et comme se renverser, devenant semblables alors aux raies obscures du spectre solaire. On a pu en conclure que celles-ci avaient une orii:^ijie identique et étaient dues à des radiations émises par des substances métalliques répandues en vapeurs dans le globe solaire, radiations qui sont obscurcies par ces mômes vapeurs, dans l'atmosphère du soleil.

Ainsi, l'astre qui nous inonde de chaleur, de lumière et de vie, est constitué par des éléments semblables à ceux qui forment notre monde. Ces éléments sont l'hydrogène et des métaux réduits en

DANS LA CONCKPTION DL' .MO.NDi:. .il

vapeur, lis ne sont point ('i^^aleinent dis- Irihués dans la massi^ du soleil et dans ses enveloppes ran'lh'es. riiydrogènc d les métaux les plus volatils s'élevanl à la suiTaee du globe à une [dus grande hauteur que les autres métaux. Ils n'y sont [joint en repos, eet océan de gaz incandescents étant agité par des tempêtes effroyables. Des trombes s'élancent en colonnes immenses, jusqu'à cinquante mille lieues au-dessus de la sphère gazeuse -^ce sont les protubérances; et elles sont éclah'ées |)ar une Iumi«"'re rose qui leur est propre; et elles sont Ibrmées, d'après Janssen et Lockyer. par de Ihydrogène très-ra relié et aussi par une substance inconnue, l'hélium. Le i»lobe lumineux lui-même, la photosphère, donne les spectres de nos métaux usuels, moins ceux de l'or, du platine, de l'argent, du mercure; les métaux précieux, ceux (jui ont peu d'affinité pour l'oxygène, manquent dans le soleil. Par contre, on trouve dans le spectre solaire des raies étraii-

gères à celles que donnent nos métaux terrestres, mais qui leur sont semblables. Les raies des métalloïdes sont absentes, ainsi que les bandes qui caractérisent les corps composés. La masse gazeuse est portée à une telle incandescence que nulle combinaison chimique ne peut y résistei*.

Les raies de Fraunhofer sont obscures : seules, les lignes que fournissent les protubérances et, une seconde avant l'apparition du disque, les parties voisines du bord apparaissent sous forme de raies brillantes, comme celles qui caractérisent les spectres fournis parles substances métalliques incandescentes, curieuses relations qui ont fourni des indications précises sur la constitution physique du soleil.

C'est la chimie du soleil que je viens de vous exposer; mais le spectroscope a exploré toutes les profondeurs du ciel.

Des centaines d'étoiles lui ont envoyé leur lumière, des nébuleuses à peine visibles lui ont révélé leurs radiations. La lumière, si faible quelquefois, dont brillent un

grand nombre de ces étoiles, donne un spectre à raies noires , semblable au spectre solaire, preuve que la constitution de ces astres est analogue à celle de notre soleil. Aldebaran nous envoie les radiations de rhydrogène, du magnésium, du calcium, qui abondent dans la lumière . solaire, mais aussi celles de métaux qui y sont rares ou absents, comme le tellure, l'antimoine, le mercure. Des nébuleuses vingt mille fois moins brillantes qu'une bougie à 400 mètres ont pourtant donné un spectre; car cette lumière si faible est très-simple dans sa constitution, et le spectre qu'elle donne se réduit à deux ou trois raies brillantes, une de l'bydrogène et une autre de l'azote. Ces nébuleuses, qui donnent un spectre à raies brillantes, sont celles que les plus puissants télescopes ne parviennent pas à réduire : il y a un abîme entre elles et les nébuleuses résolubles, lesquelles, semblables aux étoiles ordinaires, donnent un spectre à raies noires.

o4 LA TlltOTxlE DES ATOMES

Quel eiïort de l'esprit humain! Découvrir la constitution d'étoiles dont les dislances mêmes nous sont inconnues, de nébuleuses qui ne sont pas encore des mondes; établir une classification de tous ces astres, et, mieux encore, supputer leurs âges, ah! dites-le-moi, n'est-ce pas là un triomphe pour la science! Oui, on les a classés d'après leur ancienneté, en étoiles colorées, étoiles jaunes, étoiles blanches. Les blanches sont les plus chaudes et les plus jeunes. Leur spectre se compose de quelques raies seulement, et ces raies sont noires. L'hydrogène y domine. On y rencontre aussi des traces de magnésium, de fer et peut-être de sodium, et s'il est vrai que Si ri us ait été rouge du temps des anciens, il devait peut-être cette teinte à l'abondance plus grande de l'hydrogène à cette époque. Notre soleil, Aldebaran, Arcturus, font partie du groupe des étoiles jaunes. Dans leurs spectres, les raies de l'hydrogène sont moins développées, mais les raies métalliques appa-

naissent fines et nombreuses. Les étoiles colorées sont les moins chaudes et les plus vieilles. En raison de leur âge, elles émettent la lumière la moins vive. Là peu ou point d'hydrogène. Les raies métalliques dominent dans le spectre, mais on y rencontre aussi des cannelures ombrées , semblables aux bandes des combinaisons. La température étant plus basse, ces dernières peuvent exister, soit qu'elles constituent des atomes conjugués de la même espèce, soit qu'elles renferment des groupes d'atomes hétérogènes.

, En rappelant récemment cette classification du Père Secchi et la distribution des corps simples dans les diverses étoiles, M. Lockyer a lait observer que les éléments dont les atomes sont les plus légers sont répandus dans les étoiles les plus chaudes, et que les métaux à poids atomiques élevés abondent au contraire dans les astres les plus froids.

Et il ajoute ceci : Les premiers élé-

nients ne seraient -ils pas le résultat d'une décomposition que des températures extrêmes 'feraient subir aux autres, et tous ensemble ne seraient-ils pas le produit d'une condensation d'atomes très -légers d'une matière primordiale inconnue, qui est peut-être l'éther? Ainsi s'est posée de nouveau, par des considérations empruntées à la constitution de l'univers, cette question de l'unité de la matière, que la chimie avait soulevée autrefois par la comparaison des poids relatifs des atomes. Elle n'est pointrésolue et il n'est pas probable qu'elle le soit jamais dans le sens qui vient d'être indiqué. Tout fait croire, au contraire, à la diversité de la matière et à la nature indestructible, irréductible des atomes.

Ne faut-il pas, comme l'a fait remarquer M. Berthelot, la même quantité de chaleur pour les mettre en mouvement, qu'ils soient lourds, qu'ils soient légers, et cette loi de Dulong et Petit ne doit-elle pas prévaloir, dans sa simplicité, contre

DANS LA C()XCi:i'TI()\ DT MONDE, ol

riiypolhùse oi)posùe, si ingénieuse qu'elle soit?

J'ai essayé, messieurs, de vous retraeer la marche des derniers progrès accomplis en chimie, en physique, en astronomie })hysique, sciences si diverses dans leur ohjet. mais qui ont un fond commun, la matière, et un but suprême, la connaissance de sa constitution, de ses pro- ])riétés et de sa distribution dans l'univers. Elles nous apprennent que les mondes qui peuplent les espaces infinis sont faits comme notre propre système et entraînés comme lui, et que dans ce grand monde tout est mouvement, mouvelneiit coordonné. 3Iais chose nouvelle et merveilleuse , cette harmonie des sphères célestes dont parlait Pythagore et qu'un poète moderne a célébrée en vers immortels, se reti^ouve aussi dans le inonde des infiniment petits. Là aussi tout est mouvement, mouvement coordonné, et ces atomes dont l'accumulation constitue la matière ne sont jamais au repos. Un

grain de poussière esl rempli de multitudes innom])rables d'unités matérielles dont chacune est agitée par des mouvements ! Tout vibre dans ce petit monde et ce frémissement universel de la matière, cette musique atomique, pour continuer la métaphore du philosophe ancien, est quelque chose de semblable à l'harmonie des mondes. Et n'est -il pas vrai que l'imagination demeure également subjuguée et l'esprit également troublé devant le spectacle de l'immensité sans bornes de l'univers et devant la considération des millions d'atomes qui peuplent une goutte d'eau? Écoutez les paroles de Pascal : « Je veux, dit-il, lui peindre non-seulement l'univers visible, mais l'immensité, qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers dont chacun a son firmament, sa terre ^ en la même proportion que le monde visible. »

Quant à la matière, elle est partout la même, et l'hydrogène de l'eau, nous le

I)A\S LA CONCKPTION Dl MOXDK. o9

retrouvons dans noire soleil, dans Sirius et dans les nébuleuses. Partout elle se nieuL pai-tout elle vil)r(\ et ces mouvements qui nous apparaissent comme inséparables des atomes sont aussi l'oriti;ine de toute force pbysique et cbimi(pie.

Tel est l'ordre de la nature, et à mesure que la science y pénètre davantage, elle met à jour, en même temps que la simplicité des moyens mis en œuvre, la diversité infinie des résultats. Ainsi, à travers ce coin du voile qu'elle nous permet de soulever, elle nous laisse entrevoir tout ensemble l'barmonie et la profondeur du plan de l'univers. Quant aux causes premières, elles demeurent inaccessibles. Là commence un autre domaine que l'esprit bumain sera toujours empressé d'aborder et de parcourir. Il est ainsi fait et vous ne le cbangerez pas. C'est en vain que la science lui aura révélé la structure du monde et Tordre de tous les phénomènes : il veut remonter plus haut, et, dans la conviction instinctive que les choses n'ont

pas eu elles-mêmes leur ralsou d'être, leur support et leur origine, il est conduit à les subordonner à une cause première, unique, universelle : Dieu.

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