DE LAURENT ET DE GEEIIARDT
Messieurs,
La séance annuelle, où les dispensateurs (le vos bienfaits vous exposent leurs travaux, est consacrée aussi à honorer la mémoire des savants qui ne sont plus et dont vous avez adopté les familles. Non contents de soulager l'infortune, vous voulez en faire connaître la noblesse, et, après avoir pourvu aux nécessités de la vie, vous cherchez à consoler. Et quelle consolation plus digne pourrait-on olfrir à ceux que la mort a visités, que de rendre aux absents un témoignage public d'estime et de reconnaissance? Tel est. Mes-
sieurs, le caraclère moral de votre mission. Il embellit l'œuvre, élève et fortifie le cœur des personnes auxquelles elle s'adresse : les bienfaits deviennent une récompense et les souvenirs une religion.
Les noms de Laurent et de Gerhardt attestent la grandeur du but que vous vous proposez. Ils sont inscrits en traits ineffaçables dans L histoire de la science et vous les avez distingués entre tous. Nul n'était plus digne d'une telle faveur que les savants qui ont honoré ces noms. Laurent et Gerhardt étaient de même race et de même valeur. Leur mérite a moins frappé, peut-être, leurs contemporains, qu'il n'éclate aux yeux de la génération présente. La mort les a grandis. Esprits éminents, ils se sont attaqués aux questions les plus difficiles et ont porté leur attention plutôt vers les points de théorie que vers les applications ; novateurs hardis, ils ont secoué la poussière de l'école et ont entraîné la science dans des voies
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nouvelles où elles s'est iiKiinlenue en partie; cœurs ardents, ils étaient nés pour la lutte tous deux, et tous deux ont succombé jeunes, pauvres, la veille de la victoire. Ainsi, nous les voyons semblables par l'élévation de leur intelligence, par le génie de leurs œuvres et par la rigueur de leur destinée. Pendant leur vie ils furent unis par la conformité de leurs goûts et de leur vocation, plus encore par une amitié sincère. Il est donc légitime de confondre aujourd'hui leur mémoire dans un môme tribut d'éloges et de présenter, dans un seul cadre, l'esquisse de leur vie et de leurs œuvres. J'aborde cette lâche avec une appréhension que justifient la grandeur de l'entreprise et ma propre insuffisance. De tels hommes doivent être loués dignement. J'ai à peine connu l'un, j'ai peu fréquenté l'autre, et, pour accepter le périlleux honneur de les faire revivre devant vous, je n'ai d'autre excuse que votre indulgence et l'admiration que m'ont inspirée leurs travaux.
Aiigusle Laurent naquit le ïti novembre 1807, à la Folie, près de Langres. A l'âge de dix-neuf ans il enlra, comme élève externe, à l'École des mines, d'où il sortit, trois ans plus tard, avec le diplôme d'ingénieur. Après un long voyage en Allemagne, il revint à Paris et fut nommé, •en I80I, répétiteur du cours de chimie à l'École centrale des arts et manufactures.
Le professeur était xM. Dumas. Il accueillit le jeune Laurent dans son laboratoire et l'aida de ses conseils. L'analyse organique, bien que Gay-Lussac et Thenard, et surtout ^1. Chevreul, l'eussent pratiquée avec succès, était chose difficile alors et presque nouvelle : Laurent s'y est appliqué sous les auspices de M. Dumas. 11 détermina la composition de la naphtaline et confirma les recherches antérieures de Faraday sur ce sujet. Il réussit aussi à extraire ce carbure d'hydrogène du goudron de houille qui en fournit tant d'autres et qui est devenu depuis la source de découvertes si impor-
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tantes pour lu science et pour l'industrie. Ainsi, par une heureuse circonstance, il rencontra, dès le déJjut, cette combinaison à la l'ois si stable et si idasti([ue, dont l'étude approfondie devait former [)lus tard le sujet préféré de ses travaux et le fondement de sa réputation.
La na[)iilaline possède la propriété de se combiner directement avec le chlore et de former plusieurs chlorures, un solide et un liquide. Laurent donna une analyse et une bonne formule pour le chlorure liquide. La composition du chlorure solide avait été fixée par M. Dumas. Laurent voulut rectifier la formule proposée pvar ce savant et tomba dans l'erreur. 11 le reconnut plus tard et eut plusieurs fois occasion de redresser les fautes qui s'étaient glissées dans ses premiers travaux. Jamais il n'a cherché à dissimuler de pareilles inexactitudes; il en convenait sans détour et les corrigeait lui-même, ce qui est à la fois le parti le plus honnête et le plus habile.
Au point de vue historique, les combinaisons chlorées de la naphtaline offrent une véritable importance, et les idées que Laurent avait émises sur leur constitution, dans ses premiers travaux, méritent d'être rapportées. 11 avait avancé que le chlorure solide renferme moins d'hydrogène que la naphtaline, le chlore ayant emporté une portion de cet élément sous forme d'acide chlorhydrique. En conséquence, il envisagea le composé chloré dont il s'agit comme le chlorure d'un nouveau carbure d'hydrogène, moins hydrogéné que la naphtaline elle-même.
L'idée qu'une portion du chlore pouvait être substituée à l'hydrogène enlevé ne se présenta point à son esprit, ou du moins n'est pas exprimée dans ce premier mémoire. Le point de vue qui s'y trouve développé s'accorde avec la théorie des radicaux, laquelle, introduite dans la science par Lavoisier, avait été adoptée par Berzelius et mise en harmonie avec l'hypothèse électro-chimique.
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Les combinaisons ori'aniques sont binaires comme les composés minéraux. Le carbone et l'hydrogène qu'elles renferment y sont contenus sous forme de radical, c'est-à-dire y jouent le rôle d'un corps simple, d'un métal par exemple, (les radicaux sont unis à riivdro2^ène et au chlore, dans les corps organiques qui renferment ces éléments et qui sont comparables, en conséquence, aux oxydes et aux chlorures de la chimie minérale; et, de même que dans ceux-ci les atomes d'oxygène et de chlore sont juxtaposés aux atomes d'un métal, de môme dans les corps oxygénés ou chlorés de nature organique, l'oxygène et le chlore occupent une place distincte et ne sauraient se confondre avec les éléments que renferme le radical lui-même.
Telles sont les bases de la théorie des radicaux, ainsi que Berzelius l'entendait : on voit que l'idée de faire entrer le chlore dans le radical lui-même et de le substituer à l'hydrogène était à cette époque
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une clrange nouveauté, et qu'il fallait une certaine hardiesse pour admettre que des éléments si dissemblables par leurs propriétés pussent se remplacer l'un l'autre.
Laurent eut cette hardiesse-là, mais il ne Feut pas le premier, et, s'il est vrai qu'une idée appartient à celui qui l'énonce d'abord en termes clairs et l'appuie de preuves positives, la théorie des substitutions a pour auteur M. Dumas. Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences le 13 janvier d83/i, ce savant s'exprimait ainsi :
« Le chlore possède le pouvoir singulier de s'emparer de l'hydrogène de certains corps et de le remplacer atome par atome. )>
On ne saurait donner à une pensée neuve un tour plus précis. Mais sur quels faits s'appuyait cette pensée? D'abord sur une ancienne observation de Gay-Lussac relative à l'action du chlore sur la cire, puis sur les expériences de M. Dumas luimême, concernant l'action du chlore sur
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l'essence de térùbciilhine, sur I;i liqiieui' (les HolIaiKlais, sur l'alcool, enfin sur la découverle fail(^ par .MM. Dumas et Pelii^ol d'un dérivé de l'essence de cannelle.
Ainsi, formulée clairement, la théorie des substitutions était née; appuyée sur d(^s preuves peu nombreuses, à la vérité, mais positives, elle était viable. Elle prit sa place dans la science lentement et avec effort; car elle choquait les idées reçues, et leur représentant le plus accrédité, Berzelius, l'accueillit avec dédain. Elle n'eut d'abord pour partisans que de jeunes chimistes sans autorité, au nombre desquels Laurent figure en première ligne.
Mais elle finit par triompher de l'indifférence des uns, de l'opposition des autres et, ce qui est plus difficile, de ses propres écarts. Quelques années après, son célèbre auteur pouvait rapporter avec une juste satisfaction un mot d'Ampère auquel il avait communiqué ses idées et ses découvertes : « Mon ami, lui dit ce penseur
éminent, je vous plains, vous avez trouvé du travail pour toute votre vie. »
Mais quelle fut la part de Laurent dans ce c[rand mouvement?
Sa part fut belle, messieurs : une œuvre de cette importance ne s'achève pas en un jour; et, s'il ne l'a pas fondée, Laurent contribua plus que tous les autres chimistes à l'agrandir et à la perfectionner.
En étudiant l'action du chlore et du brome sur la naphtaline, il a découvert une foule de corps dont la composition a prêté un appui solide à la loi des substitutions. Peu de temps après, il a signalé une réaction dans laquelle le chlore enlève de l'hydrogène sans le remplacer. Ce fait, ajouté à quelques autres, semble indiquer que la loi des substitutions avait été énoncée, dans le principe, en termes trop absolus. Il n'importe, si l'idée est vraie d'une manière générale, et Laurent le reconnaît en attribuant formellement cette idée à M. Dumas. Qu'il nous soit permis de citer les expressions mômes
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dont il s'est servi ; car la théorie des substitutions, qui a excité l'indignation et bravé la pesante armure de la vieille orthodoxie chimique, a soulevé aussi, chose moins terrible en apparence, mais plus fâcheuse néanmoins, une discussion de priorité ; et comme le nom de Laurent est mêlé à ces débats, le témoignage de Laurent ne sera point superflu. En indiquant la composition du paranaphtalèse, il dit : (( Cette composition est assez remarquable, parce qu'elle vient confirmer parfaitement la loi des substitutions découverte par M. Dumas et la théorie des radicaux dérivés dont j'ai déjà donné un léger aperçu. »
-Ce passage nous semble vider la question de priorité. Il nous ramène aussi à Laurent, ou plutôt à une de ses plus belles conceptions, développement considérable de la loi des substitutions qui va être appliquée pour la première fois à une théorie générale de la chimie.
La doctrine des radicaux fondamentaux et des radicaux dérivés embrasse tous les
composés organiques. Elle fut exposée pour la première fois en 1836, élargie en 1837, et a pour base les propositions suivantes :
Toutes les combinaisons organiques dérivent d'un hydrogène carboné qui en forme le radical fondamental. Celui-ci peut se modifier par substitution, en admettant à la place de l'hydrogène du chlore, du brome, de l'oxygène, de l'azote, des métaux ou môme des groupes faisant fonction de corps simples. Ainsi modifié, le radical fondamental devient radical dérivé, et peut exister sous cette forme dans une foule de combinaisons. Ces radicaux constituent, en quelque sorte, les noyaux de tous les composés organiques; les autres éléments, tels que l'oxygène, le soufre, s'ajoutent au noyau comme les pointemenls d'un cristal se superposent à la forme primitive. 11 peut arriver que, par l'action des réactifs, les éléments étrangers au noyau soient seuls enlevés et que celuici résiste. Dans d'autres cas, il est attaqué
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et se transforme en un autre noyau, toutes les fois qu'il perd du earbone ou un autre élément constituant. Dans les noyaux, le nombre des atomes de carbone est toujours pair et se trouve dans un rapport simple avec le nombre des autres atomes constituants. Lorsque deux, quatre ou six atomes d'oxyi»ùne s'ajoutent à un noyau, il se forme dans le premier cas un oxyde neutre ou un corps faiblement acide, dans le second un acide monobasique, dans le troisième un acide bibasique.
Tels sont les traits généraux de cette tliéorie que Laurent désigna plus tard et qui est connue dans la science sous le nom de théorie des noyaux. Aussi générale et aussi conséquente dans son développement que la théorie des radicaux de Berzelius, elle offrait sur celle-ci l'avantage de grouper les corps suivant un ordre plus naturel et de représenter leur constitution i)ar des formules plus simples. On peut y voir le germe de l'idée des types qui a surgi [dus tard. A tous ces
points de vue, elle a exercé sur la science une influence considérable. Gmelin en fit la base de son glorieux traité, Gerhard t y puisa quelques-unes de ses idées les plus élevées, et, chose plus importante peutêtre, Laurent la prit pour guide dans ses propres travaux. Ainsi, elle fui doublement féconde en permettant à la fois de mieux grouper les faits connus et d'en découvrir de nouveaux.
Laurent était alors attaché à la manufacture de Sèvres, où Brongniart l'avait appelé en 1833 pour diriger les essais du laboratoire. Ce n'était point l'occupation la mieux appropriée à son talent; mais elle lui permettait de perfectionner les connaissances qu'il avait acquises en analyse et en minéralogie. 11 découvrit et publia à cette époque le procédé qui consiste à attaquer les silicates par l'acide fluorhydrique et qui est encore usité aujourd'hui. Plusieurs mémoires où il traite de l'analyse de différents minéraux attestent l'ardeur qu'il a mise à suivre cette nou-
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velle direction, si (liHéreiilc de Taulre, et témoii^nent de lu souplesse de son esprit et de la variété de ses connaissances.
En 1838, ayant obtenu la chaire de chimie de la Faculté des sciences de Bordeaux, il trouva une position digne de son talent et les ressources nécessaires pour continuer ses travaux. C'est de cette époque que datent sinon ses idées les plus remarquables, du moins ses travaux les plus achevés. 11 reprend pour la troisième fois l'étude de la naphtaline, et, soumettant ce corps à l'action des réactifs les plus variés, il le transforme, le dédouble, enfin le tourmente de mille manières et fait sortir de cette étude une telle variété de corps nouveaux que le groupe naphtalique est devenu entre ses mains un des plus riches de la chimie. L'activité qu'il déploie pendant les premières années de son séjour à Bordeaux est vraiment surprenante. Chaque découverte en fait surgir une autre, et les mémoires succèdent aux mémoires.
Un des plus importants traite du pliényle et de ses dérivés. Lourent nomme ainsi le radical de ce corps remarquable que Runge avait retiré du goudron de houille et nommé acide carholique. Il établit la composition de cette substance et fait voir qu'on ne doit point la ranger au nombre des acides ; la comparant à l'alcool, il la nomme hydrate de phényle.
L'étude des produits variés auxquels elle donne naissance lui fait découvrir, parmi une nombreuse postérité, un corps connu depuis longtemps sous le nom de jaune amer de Welter ou d'acide picriqueet qui olTre avec l'hydrate de phényle les liens de parenté les plus étroits. C'est toujours une bonne fortune pour un chimiste que de faire de tels rapprochements et d'arracher, pour ainsi dire, un corps à son isolement, pour le mettre en relation avec ses pareils. Trouver des corps nouveaux n'est pas le seul but et la nécessité la plus urgente de la chimie, et c'est une découverte des plus utiles et des plus mal-