PREFACE
Deux erreurs séculaires sont à la base des sciences de Torganisation et de la vie. Oui, la physiologie, Thistologie, la biologie et la médecine, les sciences de l'organisation, de la vie et de la maladie, sont entravées dans leur marche par deux erreurs fondamentales, d'autant plus graves qu'on les tient pour des vérités d'expérience.
La première consiste à croire à l'existence d'une matière vivante par essence; la seconde, à admettre, avec Charles Bonnet, que Vorganisaiion n'est que la modification la plus excellente de la matière.
Ces deux erreurs, aujourd'hui confondues en une seule, dominent si bien dans la science et dans l'enseignement, qu'elles sont devenues le plus grand obstacle au progrès et à la manifestation de la vérité. Elles sont d'autant plus tenaces qu'elles ont été propagées par le physiologiste le plus en renom de ce siècle. Cl. Bernard, et par ses disciples. Elles constituent le plus solide appui de la grande erreur médicale contemporaine. L'histologie même, répudiant la doctrine de Bichat, s'est faite la servante de cette dernière, dont elle aiderait la médecine à se débarrasser comme d'un opprobre, si elle n'était l'esclave des deux erreurs séculaires.
Mais, dans la seconde moitié de ce siècle, une troisième erreur s'est ajoutée à celles-là. Malgré l'autorité de J.-B, Dumas qui, d'accord avec une ancienne manière de
voir, avait incontestablement démontré qu'il existait plusieurs espèces de matières albuminoïdes , les chimistes, à la suite d'études fort incomplètes — pour ne pas dire superficielles, — ont fini par admettre que les espèces distinguées par Dumas n'étaient que des mélanges de certaines matières minérales et autres avec une substance toujours la même, appelée albumine, ou des modifications de celle-ci qui n'en changeraient pas la nature. Bref, selon l'opinion commune des chimistes, il n'existerait donc, sous le nom d'albumine, qu'une seule matière de cet ordre; c'est ce que j'ai appelé le système de l'unité substantielle (1) ou de l'identité. Cette substance unique est même devenue, dans la suite, sous l'appellation de base physique de la vie, la matière vivante par essence. Il est intéressant de rappeler comment cela a pu se faire.
Les matières albuminoïdes jouent un très grand rôle dans le monde des êtres vivants. On les retrouve dans tous ; elles paraissent aussi nécessaires à la nature animale qu'à la nature végétale. L'universalité de leur rencontre dans les êtres vivants, depuis la cellule qui sera l'œuf, la graine ou la spore, a vivement frappé J.-B. Dumas comme d'autres savants ; c'est pourquoi, au lieu de leur conserver la dénomination de matières animales qu'on leur avait donnée parce qu'elles existent en plus grande abondance dans les animaux , l'illustre chimiste les nomma les matières azotées neutres de l'organisation (2).
De l'universalité de leur présence dans les êtres organisés, on a d'abord conclu à la grandeur de leur rôle — ce qui était légitime, — puis non seulement à la prépondérance, mais à la spécialité de ce rôle, — ce qui n'était
(1) Mémoire sur les matières albuminoïdes. Recueil des Mémoires des Savants étrangers, n« 3, t. XXVIII, p. 2 (1884).
(2) Annales de Chimie et de Physique, t. VI, p. 385 (1842).
conforme ni à la raison, ni d'accord avec la méthode expérimentale, car cette spécialité n'était pas prouvée. Voilà comment un biologiste célèbre. M, Huxley, en vint à*assurer que « le blanc d'œuf ou albumine est un des composés les plus communs de la protéine à peu près pure, et que nous pouvons dire que toute matière vivante est plus ou moins semblable à l'albumine. »
La matière vivante étant supposée ce que je viens de dire, il n'est pas surprenant qu'un chimiste, partisan du système de l'identité, en vint à ne voir dans l'albumine et les matières albuminoïdes que des débris d'organes, dont l'histoire devait appartenir à la biologie plutôt qu'à la chimie : aussi ne consentit-il à s'en occuper que pour se conformer à l'usage.
Mais le blanc d'œuf était aussi peu connu des biologistes que des chimistes; si peu connu que Ch. Robin le considérait comme le type des mucus, corps encore plus mal connus, dont Oken , sous le nom i'urschleim (mucus primordial), faisait la matière vivante originelle.
Cette matière vivante, d'autres, après Hugo Mohl, le botaniste, l'ont nommée le Protoplasma, sans la mieux connaître. M. Huxley, il est vrai, a pensé que nous pouvons dire avec vérité qu'elle est semblable à la protéine, c'est-àdire à une certaine matière albuminoïde de réaction de laboratoire aussi mal spécifiée , qu'il rapproche du blanc d'œuf. Qu'esl-ce donc anatomiquement, histologiquement, sinon chimiquement, qu'une telle matière?
Cl. Bernard, ayant admis le protoplasma avec le rôle qu'on lui fait jouer, a cherché^ non pas à savoir quelle est sa composition, mais à se figurer ce qu'il est par rapport à l'organisation et à la vie. Son opinion était d'accord avec l'idée séculaire de la matière vivante par essence. En effet, ayant rappelé que l'opinion commune.
d'accord avec celle d'Aristote, était que tout corps vivant devait être défini par sa forme, il donna en exemple contraire à cette opinion le protoplasma , lequel , disait-il , n*est pas morphologiquement constitué, mais seulement chimiquement ou du moins physico-chimiquement , sans nous apprendre en quoi consiste une telle constitution.
Avant Cl. Bernard, Gh. Robin avait émis la même manière de voir, mais plus explicitement, si c'est possible, dans tous les cas avec plus de clarté. Il nommait Blastème ce que d'autres appelaient protoplasma (1). Selon lui, le blastème était le résultat de Tunion, selon un mode particulier de combinaison, qu'il appelait par dissolution réciproque, d'un plus ou moins grand nombre de principes immédiats divers, au nombre desquels figuraient, au même titre que les autres, des matières albuminoïdes. La substance ainsi produite, il la supposait organisée et vivante, quoique dépourvue déstructure (de structus, bâti, disait-il), c'est-à-dire quoique non figurée ou, en d'autres termes, non morphologiquement constituée.
C'est bien la même idée, et c'est bien là la notion ancienne de la matière vivante. Protoplasma ou blastème, la voilà, selon l'opinion dominante. La cellule, une fibre, un tissu, un élément anatomique quelconque, un organisme, sont réputés vivants uniquement parce qu'ils sont constitués par elle. On semble admettre sans restriction que l'organisation n'est qu'une modification, la plus excellente, de cette matière, de la matière tout court, comme disait Ch. Bonnet. Bref, selon les auteurs contemporains : chimistes, physiologistes, histologistes, pathologistes de l'École pasteurienne, le protoplasma, matière sans structure, suffit à tout : il
(1) Ch. Robin faisait procéder son blastème de l'être vivant; il n'admettait pas, comme Cl. Bernard, du protoplasma, un blastème primordial, précédant les formes vivantes. En cela, il avait évidemment plus de philosophie que son émule, et aussi le génie plus physiologique.
est la source unique de rorganisation , de la forme et de la vie.
De ce que Ch. Robin disait de son blastème qu'il était organisé et vivant quoique non structuré, et Cl. Bernard, du protoplasma qu'il était vivant quoique non morphologiquement constitué, ne faut-il pas conclure que c'est par rimpuissance de définir convenablement et expérimentalement l'organisation et la vie, qu'en désespoir de cause, on a imaginé un nom pour la matière hypothétique que Ton supposait vivante par essence et par destination que les siècles avaient conçue?
On ne peut pas ainsi simplifier les choses et satisfaire le bon sens et la raison I Mais a-t-on essayé la moindre démonstration pour prouver quil existe vraiment une matière vivante, organisée et non morphologiquement définie, c'est-à-dire sans structure? A-t-on jamais vu un être vivant, spécifié par sa forme, sortir d'une telle matière, fût-ce un ciron ou un vibrion? D'ailleurs, n'y a-t-il pas contradiction formelle dans les termes, dans l'affirmation de Ch. Robin et de Cl. Bernard?
La contradiction , certes , n'a échappé ni aux anciens ni aux modernes. On a compris que, pour qu'il y ait organisation et vie, la matière, quelle qu'elle fût, même Talbumine ou celle de composition fort complexe formée selon le mode imaginé par Ch. Robin, ne suffisait point. Buffon avait imaginé une matière organique sous la forme de molécules organiques, et Ch. Bonnet ses germes préexistants, les uns et les autres universellement répandus, pour y échapper. Enfin, après Bichat, on imagina que la cellule était la forme organisée, structurée, vivante ^^^r se, en quoi la vie réside dès l'origine; on en fit l'unité vitale, d'où procède l'organisation, le développement avec la forme, du Tout de l'être le plus composé.
Mais oa ne tarda pas à s'apercevoir que la cellule ne peut pas être cette unité vitale , c'est-à-dire ce qui a la vie et l'organisation en soi, ce qui est vivant ^«r se, car elle n'est qu'un élément anatomique aussi transitoire que les autres que l'on connaissait. Le système cellulaire alla donc rejoindre dans l'oubli les systèmes des molécules organiques et des germes préexistants. Alors, les savants, découragés, ne sachant par quel côté attaquer le problème, en sont revenus à l'erreur séculaire de la matière vivante par essence et par destination, dont la modification la plus excellente serait l'organisation.
Depuis plusieurs années, mais en vain, je ne cesse de signaler ces erreurs en les combattant; ces contradictions, en essayant de les faire disparaître. Les savants y reviennent sniLs lesse, avec persistance, refusant de recevoir la vérité iiuoii leur apporte. II semble que la question restée pendant longtemps ouverte entre cdlularistes — pardon du néologisme — et protoplasmistes, soit désormais une question close, comme celle de la quadrature du cercle, au profit des seconds, comme si elle était irrévocablement tranchée selon tes principes de la méthode expérimentale. En fait, ceiix-l;ï mêmes qui tiennent la cellule pour une forme structurée individuellement vivante, c'est-à-dire dont la vie ne procède pas de celle du Tout de l'organisme dont elle fait partie, ne font dépendre sa vitalité que du protoplasma qu'elle renferme ou dont elle serait une modification.
Il on est si bien ainsi que M. Pasteur est allé jusqu'au bout (lu système, lorsqu'il a admis, sans le moindre doute, que lintérieur du corps vivant, dans l'état de santé, est quekiiie chose de comparable au vin, à la bière ou au moût purs ilont une outre serait remplie. C'est ainsi qu'il a pu imaginer qu'une plaie se guérit, une blessure se cicatrise comme un cristal cassé se répare dans son eau mère.
c'est-à-dire dans la solution de la substance qui le compose ou dont il est formé ; ce qui revient à dire que Tintérieur de rorganisme , par rapport à sa fonction réparatrice de la blessure, est semblable à la solution de la substance qui répare la cassure du cristal.
Certainement M. Pasteur distingue en quelque chose la matière de Tintérieur de l'organisme de celle du vin ou de la bière, ou d'une solution d'un composé cristallisable ; il dit seulement qu'elle est douée de vertm de transformation qm Vébullitiùn détruit, imaginant une nouvelle qualité occulte là où Ton avait l'idée nette de qualités d'un ordre parfaitement déterminé et sans analogues. Ah! qu'il y aurait à dire sur ces vertus de transformation. Tout ce que j'en veux dire en ce moment, c'est que, lorsqu'un savant en est réduit à imaginer quelque cause occulte pour expliquer des phénomènes d'ordre physique ou matériel, c'est qu'il n'a pas pu en découvrir d'ordre expérimental.
Ce qui me frappe le plus, en tout cela^ c'est l'impuissance où l'on a été jusqu'ici pour définir avec précision ce qu'il faut entendre par matière vivante, blastème ou protoplasma. Si, pour M. Huxley, c'est une matière plus ou moins semblable au blanc d'œuf ou à la protéine, corps si dissemblables ; si tel autre admet un protoplasma originel qui serait de nature albuminoïde ou un mucus, Cl. Bernard en admet un qui serait unique, dont il ne recherche en aucune façon à connaître la composition, tandis que Ch. Robin y introduit Talbumine ou telle autre matière albuminoïde, au même titre que tel autre principe immédiat organique ou minéral. Quant à Hugo Mohl, l'inventeur du mot,^ il n'y voyait qu'une « substance demi-fluide, azotée, » que l'iode jaunit.
Mais des matières albuminoïdes elles-mêmes on en savait si peu de chose, que les chimistes, à bout d'eflForts, il faut
le rappeler, en étaient arrivés à leur sujet au système de l'identité. Pour n'avoir pas l'importance exagérée qu'on leur a attribuée, elle est pourtant si grande, qu'en y réfléchissant je suis surpris qu'on ait pu s'occuper de physiologie et par suite de médecine sans être fixé sur cette hypothèse. Eh bien, une étude attentive de ces matières a conduit à la démonstration que le système est absolument erroné. Loin d'aboutir au système triomphant de Vunité stibstantielle, elle a mis hors de doute le fait de leur multiplicité spécifique. Mais c'est Vinfinité qu'il faudrait dire si on les étudiait, disais-je, non pas seulement dans un petit nombre d'êtres, mais dans chacune des innombrables espèces de la création (1). La preuve de cette multiplicité a été faite devant une Commission de l'Académie des sciences (2). Et ces espèces nombreuses sont des espèces chimiques, distinguées par les caractères généraux des principes immédiats les mieux définis et par leur pouvoir rotatoire, c'est-à-dire par leur caractère physique le plus délicat et le plus précis à la fois : la déviation ou la rotation qu'elles impriment au plan de polarisation des rayons lumineux. Et depuis, dans un travail de grande importance, M. J. Béchamp a démontré, par l'analyse des œufs de plusieurs espèces animales ovipares, qu'aucune des albumines qu'ils contiennent, dans le blanc et dans le jaune, n'est identiquement la même que dans l'œuf de poule ou d'une autre espèce quelconque (3). Il a mis de plus en plus en lumière l'erreur de Vunité substantielle. Il ressort de son travail un fait qui frappera le physiologiste, le biologiste
(1) Recueil des Savants étrangers, loc. cit.
(2) Rapport sur le Mémoire relatif aux matières albumincMes, présenté à l'Académie par M. A. Béchamp. Commissaires : MM. Milne Edwards, Peligot, Fremy, Cahours ; Dumas, rapporteur. Comptes rendus, 8 mai 1882.
(3) J. Béchamp, Nouvelles recherches sur les albumines normales et pathologiques. J.-B. Baillière et fils. 1887.
et le médecin autant que le philosophe, c'est que, même chimiquement, un animal est ce qu'il est, dans l'œuf même dont il provient, non seulement quant à ses éléments anatomiques propres et ses microzymas , mais par ses albumines et ses autres matières albuminoïdes.
Et ce n'est pas tout : le même chimiste a redressé une grande erreur au sujet de l'albumine du sérum sanguin. On croyait que l'albumine des transsudats et de l'urine pathologique n'était autre que l'albumine du sang. Or, il s'est trouvé non seulement qu'il n'en est pas ainsi, mais ,que celle qu'on y trouve n'est pas unique et qu'aucune de celles qu'il a isolées ne possède pas même la composition élémentaire de celle du sérum. Enfin l'auteur a découvert ce fait capital, qu'il existe une certaine relation de cause à effet entre le tissu au travers duquel le transsudat se produit et la nature des albumines de l'épanchemeat (1).
Que nous voilà loin du protoplasma selon M. Huxley et du protoplasma unique de Cl. Bernard!
En résumé donc, qu'il s'agisse du protoplasma de Mohl, de celui de Cl. Bernard, du blastème de Ch. Robin, lequel de par sa définition n'est que la plus excellente modification de la matière qui le compose, le fait que M. Huxley a pu dire que le protoplasma est semblable à la protéine ou à l'albumine, prouve incontestablement que les naturalistes, les physiologistes et les chimistes le croyaient de même nature qu'un principe immédiat quelconque ou d'un mélange de tels principes. D'où il faut conclure que, même après Lavoisier et après Bichat, les savants ne doutaient pas qu'un composé purement chimique ou un mélange de tels composés, bref, la matière tout court, pouvait être réputé vivant. Voilà l'erreur que je m'efforce de mettre à nu pour la réduire à néant.
(1) J. Béchamp, loc. cit.
Mais si Ton croyait fermemeot à l'existence d'une semblable matière, et si l'on admettait qu'elle pouvait d'ellemême devenir végétal ou animal, il faut pourtant faire observer que, malgré tout, cette croyance répugnait profondément et choquait le bon sens même de ses sectateurs. Certes, ils croyaient qu'il ne s'agissait que de pure matière dans ce protoplasma, de matière au sens physique et chimique ; mais, pour qu'elle produisît les merveilles de l'organisation et de la vie, Gh. Bonnet supposait qu'elle devait, auparavant, subir quelque excellente modification pour être réputée douée d'organisation ; Gh. Robin, que ses composants devaient être unis suivant un certain mode pour qu'elle pût être réputée organisée et capable de vivre ; Cl. Bernard y supposait une constitution préalable qu'il nommait physico-chimique; M. Van Tieghem, un botaniste disciple de M. Pasteur, la disait en voie de continuelle transformation (1) ; M. Pasteur, qu'elle fût douée des vertus de transformation que VébiUlition détruit, etc.
Le merveilleux de l'affaire, c'est que M. Pasteur — dont ici je veux seulement exposer les idées maîtresses touchant la physiologie — s'était longuement occupé de prouver que la matière ne pouvait pas spontanément s'organiser et devenir vivante. Il disait avoir ruiné, et cela de fond en comble, les expériences de Pouchet concernant la génération spontanée des vibrions ; il assurait enfin avoir fait taire la contradiction touchant la doctrine matérialiste de la génération spontanée.
Alors, pour démontrer péremptoirement que l'intérieur du corps est semblable au vin ou à la bière, c'est-à-dire un
(1) L'idée de cette continuelle transformation a sans donte sa source dans cet antre préjugé, d'après lequel les matières albuminoïdes seraient éminemment altérables. J'ai démontré qu'au contraire^ ces matières, même en solution aqueuse, sont d'une inaltérabilité remarquable par elles-mêmes t Peut-être est-ce aussi une réminiscence de la façon dont Littrô se figurait la matière organique animée.
mélange purement chimique de principes immédiats, il alla, pour chercher la pureté à Végard des germes de Vair, prendre dans cet intérieur des masses musculaires , du lait, du sang, de Turine, etc.; un de ses élèves, sous son inspiration, la matière même de l'intérieur de l'œuf de poule, afin dt3 prouver que ces matières, ces liquides purs, non seulement ne produisent rien de vivant, mais ne devaient pas même s'altérer, de même que ne s'altèrent pas et ne produisent rien de vivant les principes immédiats purs ou leurs mélanges.
Ces lettres établissent que M. Pasteur s'est trompé et sur les expériences de Pouchet, et sur les résultats et l'interprétation de ses propres expériences. Mais il ne s'agit pas de cela; il s'agit de chose plus grave I
En effet, admirez la merveille ! La matière de cet œuf, qui ne donne pas même naissance à un vibrion entre les mains de M. Pasteur, c'est-à-dire d'elle-même ou par génération spontanée, puisque par hypothèse elle n'est composée que de principes immédiats purement chimiques, cette matière, dans la couveuse, produira des cellules, un système nerveux, un appareil circulatoire et un appareil digestif, un système osseux,' des glandes, des organes, et, finalement, un oiseau garni de plumes.
Mais en même temps la matière de l'œuf subit de profonds changements, s'altère en un mot, pour devenir d'autres matières dans les différents centres organiques de l'animal I Et pour aboutir à ce résultat, de la chaleur et de l'oxygène sont seuls intervenus. Qu'est cela, si ce n'est de la génération spontanée, de l'altération spontanée au premier chef, si la matière de l'œuf n'est que du protoplasma, un mélange ou un composé de principes immédiats comparable au mélange de principes du même ordre dans le vin et la bière?
M. Pasteur dira-t-il que c'est en vertu des vertus de transformation que Vébullition détruit, que ces merveilleuses transformations chimiques s'accomplissent, que ces cellules, ces organes s'édifient? comme il a soutenu que c'est grâce à elles que les masses musculaires de ses expériences s'altèrent! Sinon, qu'y a-t-il dans Toeuf, dans la viande, dans le lait, dans le sang qui les altère sans le concours des germes de l'air?
En vérité, ces vertus de transformation que sont-elles? si ce n'est cette modification la plus excellente qui procure l'organisation de la matière; cette constitutiofi physico-chimique, cette voie de continuelle transformation, ce mode particulier de combinaison, en vertu desquels le protoplasma se constitue et devient apte à produire tel ou tel animal , tel ou tel végétal, plutôt que tels ou tels autres I Et que sontelles autre chose aussi que ces Forces productrices , végétatives, plastique, organisatrice, ce Nisus formativus, dont Needham et plus tard Pouchet se contentaient et dont les naturalistes se contentent pour expliquer soit la génération spontanée, soit l'organisation? Quoi de plus qu'eux M. Pasteur voit-il dans l'œuf ou dans l'intérieur du corps? Pour lui comme pour eux, il n'y a dans l'œuf et dans l'organisme vivant que de la matière commune, du même ordre que celle du vin, de la bière ou de leurs infusions et macérations. Comme eux, il a mis un mot nouveau à la place d'autres mots, voilà tout; il n'a pas fait avancer d'un pas la question.
C'est évident, M. Pasteur n'a pas expliqué autrement que ses devanciers le mystère de l'organisation, ni celui des transformations de la matière dans l'organisme pendant la vie ou après la mort. A la place des qualités occultes qu'ils supposaient dans la matière qui s'organise et se transforme, il a mis les mêmes qualités sous une autre dénomination.
Voyons s'il a été plus heureux dans une question connexe.
Les anciens se préoccupaient beaucoup du mystérieux phénomène de la fermentation et de sa cause. Plusieurs philosophes, savants et médecins des deux derniers siècles lui ont , à divers titres , consacré leur attention ou leurs méditations. Après la mort d'un organisme, la matière entrait en fermentation, et la cause en était attribuée à une certaine décomposition spontanée due, comme le disait Littré, à ce que la chimie, délivrée du contrôle, rentre dans tous ses droits. On avait cependant vaguement Tidée que pendant la vie s'accomplissaient dans l'organisme des phénomènes du même ordre et que les maladies étaient des fermentations irrégulières. Quant à la cause, elle a été regardée plus tard comme occulte. La fermentation, Newton la concevait comme l'eflfet d'une cause supramatérielle qu'il appelait la cause de la fermentation. Les prétendues forces catalytique et de contact sont de cet ordre.
Cagniard de Latour osa soutenir enfin que « la fermentation est un effet de la végétation du ferment, » c'est-àdire un acte vital, le ferment étant considéré comme organisé et vivant.
M. Pasteur s'est occupé, lui aussi, des ferments et des fermentations. En quoi a-t-il fait progresser la question? Le voici :
A rencontre des anciens, il a nié que les altérations spontanées des matières animales après la mort fussent, à aucun titre, des phénomènes de fermentation. Il ne consentit à considérer comme étant de cet ordre que les altérations qui reconnaissent pour cause les ferments produits par les germes de l'air. Quant à la manière de voir de Cagniard de Latour, il se l'est appropriée en l'énon-
çant autrement. Pour lui aussi, le ferment est vivant, et <ic l'acte chimique de la fermentation est essentiellement un phénomène corrélatif d'un acte vital, commençant et s'arrêtant avec ce dernier. » Quant à savoir en quoi consiste l'acte chimique, voici ce qu'il en dit lui-même : « Maintenant en quoi consiste pour moi l'acte chimique de dédoublement (décomposition, altération) du sucre et quelle est sa cause intime? J'awue que je l'ignore complètement (1). »
Sur tous ces sujets, aussi graves que grands, M. Pasteur a donc laissé la science au point précis où ses devanciers, les anciens comme les modernes, l'avaient laissée , et au point précis où Cagniard de Latour était parvenu. Non seulement il ne leur a pas fait faire un pas en avant, mais sur le point si important de la question de savoir si après la mort la matière du cadavre est ou non spontanément altérable, il a été, après avoir expérimenté, moins bien inspiré qu'eux, et, interprétant mal ses propres observations, il semble avoir conclu en sens contraire. Je l'ai fait remarquer ailleurs : M. Pasteur, qui croit avoir fondé la théorie physiologique de la fermentation, n'a pas même aperçu les liens étroits qui rattachent la fermentation alcoolique par la levure de bière à la nutrition dans les êtres supérieurs, et nous verrons que ses idées physiologiques ne le lui auraient pas permis.
Mais pourquoi insisté-je plus particulièrement sur ces erreurs, et pourquoi le nom de M. Pasteur revient-il si fréquemment sous ma plume?
C'est d'abord parce que ces erreurs sont un obstacle permanent au progrès de la science physiologique et, ensuite, parce que ce savant plus qu'aucun autre a contribué à les propager en propageant le système médical préconçu
(1) Annales de Chimie et de Physique, 3« série, t. LVIII, pp. 359-360.
qui en est la conséquence presque fatale. Ce système n'est pas de son invention ; il ne croyait pas au parasitisme ; mais, depuis qu'il y croit, il a réussi à l'imposer à un grand nombre dans la foule des incompétents et même à des médecins. C'est encore parce qu'il use de tous les moyens en son pouvoir pour faire obstacle à ceux qui combattent ses erreurs, usant de stratagèmes pour empêcher leurs recherches et leurs expériences d'apparaître avec leur véritable signification.
Et quand je parle aussi hardiment et avec conviction de ces erreurs que M. Pasteur s'est appropriées en leur donnant une apparence de vérité d'expérience, c'est que j'ai raison, et que je le prouve, non pas seulement par le raisonnement, mais par l'application la plus rigoureuse des principes de la méthode expérimentale, que M. Pasteur méconnaît absolument dans ses travaux de physiologie et de médecine.
Oui, à rencontre de M. Pasteur, il est prouvé qu'il n'existe pas de matière vivante par essence et par destination, qui serait plus ou moins semblable au vin, à la bière, ou à un mélange quelconque de principes immédiats organiques et minéraux. Il n'y a, au contraire, vie que là où il y a organisation ; non pas organisation dans un sens vague, mais dans le sens d'édification, de construction, de structure (de structusy bâti, comme s'exprimait excellemment Ch. Robin). Non pas que l'organisation ainsi entendue emporte l'idée de vie; en d'autres termes, que la vie soit un résultat de l'organisation, ou que la vie soit le corrélatif de la structure, mais en ce sens que l'organisation est la condition de la manifestation et de la conservation de la vie, à peu près comme la force coercitive dans l'acier est la condition de la conservation et de la manifestation du magnétisme dans un barreau aimanté, ou encore comme
ranimalité est la coodition de la raison et de Tintelligence dans rhomme (1).
Mais est-il vrai que, sans invoquer de qualité occulte de quelque ordre que ce soit dans la matière, on puisse fournir cette preuve? Ces lettres sont consacrées à cela, en développant toutes les conséquences d'un précédent ouvrage (2). C'est pourquoi j'en dirai peu de chose ici, voulant consacrer cette préface à d'autres considérations.
Après avoir redressé l'erreur du système de l'unité substantielle des matières albuminoïdes (3), j'ai successivement démontré, souvent en collaboration avec le professeur Estor — un médecin et un chirurgien profondément instruit des doctrines de l'École hippocratique de Montpellier, — que toutes les cellules, tous les tissus, toutes les humeurs de l'organisme vivant recèlent un élément anatomique autonomiquement vivant, je veux dire vivant per se, dans lequel l'organisation et la vie sont indissolublement unies et qui n'est pas la cellule des cellularistes, mais grâce auquel la cellule, le tissu, l'humeur de cet organisme et cet organisme lui-même sont constitués vivants. L'existence de cet élément anatomique n'est pas transitoire comme celle de la cellule. Cet élément est tel qu'il survit au trépas et à la mort, voire à la destruction physiologique de cet organisme ; bref, il est physiologiquement impérissable : c'est le microzyma ; c'est grâce au microzyma que la substance d'une espèce vivante
(1) On peut dire gue la force coercitive retient le mouvement qui constitue le magnétisme; de même on peut dire que l'organisation retient le mouvement qui est la vie; par exemple, quand, par le broiement, on a détruit Torganisation de la levure de bière, toute la matière étant là, cette matière, pourtant, n'est plus la levure, car elle ne fait plus subir la fermentation alcoolique au sucre. Voir sur cette expérience, Annales de Chimie et de Physique, 4® série, t. XXm, p. 446 (1871).
(2) Les Microzymas dans leurs rapports avec l'hétérogénie, l*histogénie, la physiologie et la pathologie, etc, J.-B. Baillière et flls (1883).
(3) Mémoire sur les matières albuminoïdes. Recueil des Savants étrangers, t. XXVm, no 3,
est réellement, substantiellement différente de celle d'une autre et que Ton ne peut pas dire que cette substance est pure matière, comme on le croyait, et comme l'enseigne encore M. Pasteur, malgré les vertus de transformation dont il la suppose douée.
Oui, le microzyma est ce qui constitue la substance d'un être vivant différente de celle d'un autre. Charles Robin, qui avait compétence pour nier ou admettre l'existence des microzymas comme vivants, les a admis, mais il s'est laissé arrêter par une difficulté. Le microzyma est-il animal ou végétal? J'ai répondu qu'il est animal dans l'animal, végétal dans le végétal, et cette réponse résout un grave problème.
Les vibrioniens, que l'on avait d'abord classés dans le règne animal, que M. Pasteur tient pour animaux, ont plus tard été classés dans le règne végétal sous les noms de schizomycètes et de schizophycètes et regardés comme végétaux. Or, les microzymas des animaux et ceux des végétaux, cela est démontré, peuvent par évolution devenir vibrions ou bactéries. Il y a donc des vibrioniens d'origine animale et d'origine végétale par les microzymas. Or le microzyma animal n'est pas le microzyma végétal, car l'ovule animal ne peut jamais devenir l'ovule végétal, et réciproquement : la distinction de l'un emporte la distinction de l'autre. Donc la bactérie du microzyma animal est animale et celle du microzyma végétal est végétale. Cette conséquence est inévitable, et nous voilà ramenés, par un détour et par ce qu'il y a d'autonomiquement vivant dans tout être organisé, à l'éternelle question de la distinction des deux règnes ou du passage de l'un à l'autre. On ne saurait les confondre ; mais le microzyma, quant à la forme et à la fonction, est le lien des deux : ils sont ce qu'ils sont, parce que leurs microzymas le sont.
Oui, encore une fois, ce n'est pas la matière qui constitue la substance de l'être vivant : c'est ce qui est organisé, structuré et constitué comme individu. Et ceci me remet en mémoire un chapitre du Voyage autour de ma chambre^ que voici :
« Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne), dit l'auteur, que Platon appelait la matière Vautre. C'est fort bien; mais j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la béte qui est jointe à notre âme. C'est réellement cette substance qui est Vautre, et qui nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que l'homme est double ; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une âme et d'un corps, et l'on accuse le corps de je ne sais combien de choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet être sensible, parfaitement distinct de l'âme, véritable individu, qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui n'est au-dessus des autres animaux que parce qu'il est mieux élevé et pourvu d'organes plus parfaits.... Messieurs et Mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira ; mais défiez-vous beaucoup de Vautre, surtout quand vous êtes ensemble (1). »
a Ce chapitre, a dit X. de Maistre^ n'est absolument que pour les métaphysiciens. »
J'estime que, pour être d'apparence purement philosophique, ce chapitre célèbre contient renonciation d'une vérité expérimentale de premier ordre. Ce que le philosophe a clairement aperçu, c'est que Vautre dans l'homme n'est pas simplement un corps, c'est-à-dire matière, mais un individu jouissant d'une force propre qui n'est pas directement dépendante de la matière. En poussant la
(1) X. de Maistre, Voyage autour de ma chambre, ch. VI.
comparaison, on trouverait Vautre de la bête, d'un végétal, d'un globule de levure, voire d'un microzyma, l'être vivant le plus infime, dont Vautre pourrait bien être la pure matière dans l'organisation réduite à sa plus simple expression. Quoi qu'il en soit, l'idée que l'intelligence et la raison ont besoin de la bête, je veux dire de l'animalité la plus élevée, pour se manifester et s'exercer, 0st la même que je viens d'émettre, savoir : que la vie a besoin de l'organisation pour apparaître. La philosophie et la science proclament donc ensemble l'insuffisance de la matière pour constituer Vautre de l'homme; et on aurait bien étonné X. de Maistre si on lui avait assuré que, pour faire cet autre, il suffisait d'ajouter des vertus de transformation au corps, c'est-à-dire à la matière f En réalité, l'organisation est faite par transcendance à l'aide de certaine matière — non de la matière tout court — dans le microzyma, l'organisme vivant |>er se, d'abord; ensuite par transcendance, les microzymas servent , chacun selon son espèce , à former la cellule, les tissus, et de proche en proche , les êtres de plus en plus élevés jusqu'à la bête, pourvue d'organes plus parfaits, qu'on nomme le corps de l'homme.
C'est contre cette théorie expérimentale, adéquate aux faits, que M. Pasteur a dressé ses plus puissantes batteries et qu'il excite ses disciples. Certes, ils ne démontrent pas expérimentalement que les faits ne sont pas exacts, ni les expériences qui les établissent , mais ils les détournent de leur unique et véritable signification.
Mais la théorie du microzyma, qui ne contredit aucun principe ni aucune des acquisitions positives de la physiologie et les explique, est aussi conforme à la doctrine de Bichat, qu'elle complète et éclaire, ainsi qu'aux grandes doctrines médicales, depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, auxquelles elle fournit une base solide et scientificpe.
t Les maladies naissent de nous et en nous, » disait Pidoux, Tami de Trousseau, d'accord avec la médecine traditionnelle.
Cela aurait-il cessé d'être la vérité médicale?
Assurément, si Ton en croit l'École dont M. Pasteur s'est constitué le chef incontesté; Avec le P. Kirchier, Raspail et Davaine, il nie que les maladies naissent spontanément en nous, et cela en vertu des mêmes erreurs qui lui font nier l'altération spontanée de la viande, du lait ou dur sang issus de l'animal vivant et celle de la matière du cadavre. Il assure, au contraire, que les maladies sont produites par des parasites dont les germes, créés morbides par destination, pénètrent de l'atmosphère commune en nous ; bref, les maladies sont la conséquence d'une infection parasitaire, de même que les altérations du vin, de la bière, la fermentation du moût, sont la conséquence de l'activité des ferments spéciaux dont les germes ont furtivement pénétré du dehors dans leur masse. Et les germes de ces ferments, comme ceux des parasites des maladies, seraient disséminés dans l'air que nous respirons depuis l'origine de la création des êtres vivants.
L'ensemble des dogmes de la nouvelle École se nomme les doctrines microbiennes.
La théorie du microzyma combat ces dogmes et les réduit à néant. Voilà pourquoi M. Pasteur, pour sauver ses dogmes, s'acharne à nier les microzymas. Cette théorie, certes, n'était point pour être populaire ; car, outre les erreurs qu'elle met à nu, elle heurte de front trop de préjugés et de systèmes acceptés et, il faut bien le reconnaître, aussi trop d'intérêts ou d'amour-propre d'auteurs : on ne veut pas admettre les faits nouveaux parce qu'ils renversent les doctrines établies et les opinions reçues. M. Pasteur, vraiment, avait beau jeu; il n'en fallait pas tant pour
rendre encore plus impopulaire et méconnaissable une théorie abhorrée. Voilà comment il s'est fait qu'un médecin instruit, après une de mes communications à l'Académie de médecine, pouvait écrire sur l'indifférence du public pour mes communications aux Académies et aux Sociétés savantes, et ajouter ceci, qui vaut son prix :
« Ce que Von conçoit bien s'énonce clairement. Si cette proposition est juste, M. Béchamp, malgré ses longues méditations, ne se fait pas encore une idée bien claire des microzymas, et n'a, par conséquent, pu les transmettre à ses auditeurs.... Disons pourtant, nous qui ne sommes pas un enthousiaste de M. Pasteur, que l'argumentation générale de M. Béchamp, telle que nous la connaissons, nous parait bien futile à côté de celle du principal quoique tardif défenseur de la doctrine parasitaire. »
Hélas ! les hommes qui ont le malheur de ne pas suivre les sentiers battus et d'avoir le courage de penser autrement que les autres, sont exposés à bien des mécomptes. S'ils s'avisent d'annoncer quelque idée nouvelle , quelque vérité ou quelque fait non encore aperçus, les autres s'écrient aussitôt que ce n'est pas vrai; ensuite, quand ils ont prouvé que le fait et l'idée sont vrais, les autres se hâtent de crier qu'ils ne sont pas nouveaux. Enfin, il peut arriver que, parmi ces autres, il s'en trouve pour les traiter de futilités, et d'autres encore, assez audacieux pour s'approprier l'idée et la découverte des faits qu'ils ont niés, s'en servant comme d'un bien légitimement possédé pour écarter la théorie dont ils se moquaient !
Edouard Fournie n'était pas de ceux-là. Lui, qui s'était donné la peine de lire, d'étudier et de réfléchir, avec son esprit si ouvert, avait parfaitement aperçu la portée de la découverte des faits et de l'idée. Il avait parfaitement com-
pris que les microzymas, dont M. Pasteur a fait des microbes, étant des éléments anatomiques vivant de leur vie propre, ne pouvaient pas être réputés des parasites dans la cellule et dans l'organisme, pas plus que telle cellule, telle fibre ou tel organe. Lui, au moins, ne jugeait pas que mon argumentation, les faits et l'idée sur lesquels elle reposait, fussent dépourvus de clarté.
Edouard Fournie et moi, nous étions personnellement inconnus l'un à l'autre ; j'ignorais même qu'il connût mes recherches et les eût appréciées dans l'un de ses ouvrages d'abord et ensuite dans la Revue médicale, dans cette partie qu'il y avait consacrée à « l'Application des sciences à la médecine, » où il jugeait, avec un sens philosophique si profond, les idées, les doctrines et les œuvres des savants à mesure qu'elles se produisaient. M. Ferdinand de Launay, dont l'esprit est si pénétrant, l'érudition si vaste et dont l'amitié m'est si chère, a été l'instrument délicat de notre première rencontre; nous ne nous connaissions pas; je savais seulement que, dans le Temps, il avait parlé des microzymas comme il sait parler des choses sérieuses. Après une séance de l'Académie de médecine, où je venais de faire une communication sur les microzymas, il eut la bonté de m'aborder, me prit par la main et me conduisit chez E. Fournie, qui, grâce à lui, devint pour moi un ami fidèle.
A une époque de ma vie scientifique — après ma sortie de l'Université pour aller servir une cause impopulaire, — où je me sentais abandonné de tous, même de ceux dont le devoir était de me soutenir en me tenant parole , Edouard Fournie a eu le courage de m' ouvrir la Revue médicale pour y défendre la théorie du microzyma. 11 m'obligea de réclamer, au nom de la science et du droit, contre des procédés que sa loyauté blâmait et que sa pliime, dans une
— xxvn *—
circonstance particulière, jugea sévèrement avec Tindignation de l'honnête homme (1).
Et puisque j'en suis à payer ce tribut de reconnaissance, comment oublier une autre amitié bien haute, qui ne s'est pas démentie pendant trente ans et que la mort seule a brisée: J.-B. Dumas, le chimiste illustre dont le génie était aussi grand que son cœur était bon, quoique ayant blâmé la détermination que j'avais prise à l'époque dont je parlais, ne m'abandonna pas. C'est grâce à lui que les Comptes rendus hebdomadaires des séances de V Académie des sciences contiennent à peu près tous les faits qui ont permis de fonder la théorie du microzyma et mes réponses aux attaques de M. Pasteur. J'étais autorisé à lui écrire lorsque je tenais à mettre plus particulièrement en relief certains faits et certaines idées; au besoin, il provoquait mes lettres. Il faisait insérer zm^l Annales de chimie et de physique mes mémoires et ceux de mon fils, même lorsqu'ils combattaient les expériences et les idées de M. Pasteur. Enfin, c'est lui qui a obtenu de l'Académie que le Mémx>ire sur les matières albuminoïdes, malgré son étendue (516 pages in-i"*), parût dans le Recueil des savants étrangers.
Les lettres à Edouard Fournie devaient primitivement être peu nombreuses. Mais, peu à peu, nous nous sommes aperçus qu'il ne fallait faire grâce à aucune des erreurs, des préjugés, qui, en somme, forment l'ensemble des dogmes des doctrines microbiennes. Le nombre des lettres s'est donc considérablement accru ; la quarante et unième a paru au moment où , hélas I la mort m'a ravi mon ami , et je n'avais pas terminé. Si Dieu le permet, elles auront une suite et une fin. Les six premières lettres de cette suite ont paru dans la Gazette médicale de Paris : elles sont adressées à M. de Ranse. J'espère que les dernières sui-
(1) neoue médicale, française et étrangère, du 10 janvier 1885; 1. 1, p. 41.
vront bientôt, lorsque les circonstances qui les ont interrompues auront cessé.
Si pourtant, comme le disait ce savant confrère, mes Communications académiques et, par suite» anssî les Lettres à Fournie ont laissé le gros public indifférent, c'est peut-être parce qu'étant ce qu'il est , on lui a jeté quelque appât dont il s'est avidement saisi; d'ailleurs, s'il lit volontiers, il n'étudie guère et ordinairement sans rien approfondir. Ce public, pourtant si intelligent, n'est frappé que de ce a li demande peu d'effort pour être compris. On lui dit» que l'intérieur de notre corps est quelque chose de plus ou moins semblable au contenu d'un vase rempli de vin ; que cet intérieur ne se gâte, que nous ne devenons malades que parce que des germes, primitivement créés morbides, y pénètrent de l'air et y deviennent microbes ; il ne sait pas si c'est vrai, il ne sait pas même ce que c'est qu'un microbe, ni la valeur de ce mot ; mais il l'admet sur la parole du maître ; il le croit parce que cela est simple et facile à entendre ; il le croit et il répète que le microbe rend malade sans s'enquérir davantage, car il n'a ni le loisir, ni peut-être, souvent, l'aptitude à approfondir ce que l'on propose à sa foi. Je m'assure que, s'il trouve les doctrines microbiennes admirables, c'est qu'il n'en connaît pas les dogmes ou n'a pas même cherché à les discuter.
Mais certainement M. Pasteur n'est pas comme le gros public ; lui n'est pas resté indifférent ; il me l'a assez fait voir depuis vingt ans que dure notre dispute ; il a clairement vu, lui, où tendait la théorie du microzyma, et mon argumentation ne lui a pas paru futile. On jugera de sa manière de discuter par cette courte histoire :
C'était l'année dernière, M. Cornil venait d'attaquer à fond de train, non sans s'armer d'arguments mythologiques, une Communication que je venais de faire à
TAcadémie de médecine, et je lai avais répondu, lorsque, à ma grande surprise, au lieu de M. Cornil, ce fut M. Pasteur qui se leva pour me donner la réplique (1) ! Qu'avais-je donc dit qui exigeât le remplacement de M. Cornil par le maître ? Peut-être n'est-ce pas difficile à expliquer ; dans tous les cas, il ne paraît pas que M. Pasteur soit resté indifférent. De quoi s'agissait-il? Le voici :
Dans la discussion sur les ptomaïnes, les leucomaïnes et leur rôle prétendu pathogénique, qui durait déjà depuis quelque temps, j'étais intervenu pour redres^sff certaines assertions hasardées, réclamer contre certairi3s propositions qui me touchaient de près et rétablir dans leur vérité certains points de l'histoire scientifique contemporaine, singulièrement travestis. D'ailleurs M. Peter, dans un de ses discours, lumineux comme il sait les faire, avec sa haute compétence, argumentant en médecin contre les doctrines microbiennes, avait invoqué une de mes expériences démontrant que des bactéries peuvent naître à même les tissus vivants, c'est-à-dire sans aucun apport de germes extérieurs. M. Cornil s'était levé pour interpréter autrement cette expérience et m'avait vivement attaqué, soutenant que j'étais seul de mon opinion.
Pour être clair, j'avais parlé des matières albuminoïdes et de leurs transformations ; de la cause de la fermentation et de l'origine des vibrioniens; et, enfin, de la fermentation considérée comme phénomène de nutrition. Naturellement il avait été question des erreurs séculaires dont j'ai dit quelque chose plus haut ; naturellement aussi la théorie du microzyma a été opposée aux doctrines microbiennes dans mes remarques à la réponse de M. Cornil à M. Peter. J'avais mis en aussi vive lumière que je l'avais pu l'objet précis de mon désaccord avec M. Pasteur, et très explicitement
(1) Bulletin de V Académie de médecine. Séance du 4 mai i886.
énoncé Tensemble des dogmes de la doctrine de mon savant contradicteur pour en montrer les impossibilités. Enfin, dans ma réponse à M. Cornil, j'avais mis les points sur les t. C'est alors que M. Pasteur a donné (1). Il est apparu, superbe comme Jupiter olympien, et que m'a-t-il répondu ? Je ne veux pas dire mon impression , je laisserai parler les faits.
M. Pasteur, en stratégiste rusé et tacticien habile, ne sachant que répondre, a d'abord fait une diversion et dirigé d'un autre côté l'attention des auditeurs ; puis, se rejetant sur des équivoques, il a tenté de troubler l'adversaire.
Par exemple, au lieu de défendre ses doctrines microbiennes — dont j'avais dit qu'elles reposent sur des hypothèses érigées en dogmes dont aucune n'avait été vérifiée; que, par conséquent, c'était gratuitement et sans preuve qu'il croyait à une panspermie morbifique primitive, c'està-dire contemporaine de la création des êtres vivants, — il a simplement exprimé son sentiment sur la nature des microzymas et sur l'histoire de mes idées :
« Le microzyma , a-t-il dit , est pour moi un être purement imaginaire ; c'est la molécule organique de Buffon. »
« Je connais bien, a-t-il ajouté, l'histoire des idées par lesquelles a passé M. Béchamp. »
Bien que je sentisse dans quelle intention M. Pasteur lançait le second propos, par respect pour l'Académie je ne l'ai pas relevé, car j'aurais eu à dire de trop dures vérités à son auteur. Mais ce que je n'ai pas fait alors il faut le faire aujourd'hui.
M. Pasteur a un intérêt très grand à faire croire qu'il a la priorité dans les études contemporaines touchant les ferments et l'application de ses recherches à la physiologie et
(1) Voir snr cette discussion : Microzymas et microbes, etc, J.-B. Baillière et fils. 1886.
à la médecine ; déjà, au Congrès médical international de Londres, il avait osé assurer que mes études procédaient des siennes et que je m'étais inspiré de ses idées et de ses travaux. A Londres, où le motif qui m'arrêtait à Paris ne m'empêchait pas de répondre, je l'ai provoqué à une explication publique, le mettant au défi de prouver son assertion ; mais il se déroba et disparut de la salle. Le Times a conservé la trace de l'incident. Je ne veux pas porter une accusation aussi grave que celle que mériterait la conduite de M. Pasteur, mais je soutiens que ce savant a au moins vérifié mes découvertes et qu'il applique, souvent à contre-sens, la théorie du microzyma. Le lecteur bienveillant qui voudrait de plus amples éclaircissements sur cette affaire les trouvera dans V Avant-propos de l'ouvrage où j'ai exposé l'histoire des microzymas (1), dans la suite de la présente collection, et plus particulièrement dans la troisième et la dix-septième lettres.
Faisant allusion à la panspermie microbiotique morbifique, j'avais demandé à M. Cornil que, sans remonter à l'origine des choses, l'on me montrât, dans l'air commun, le germe d'un microbe morbifique quelconque, celui du charbon, du vaccin, de la variole, de la fièvre typhoïde, du choléra, de la tuberculose, de la syphilis, de la rage, etc. , etc. M. Pasteur m'avait écouté; au lieu de répondre, qu'a-t-il fait? Il a usé de la même tactique et s'est borné à énoncer le lieu commun que voici :
« ... Dans les sciences d'observation, il importe que les théories s'appuient sur des faits démontrables et bien observés. »
Cela était simplement pour faire croire que la théorie du microzyma ne satisfait point à cette condition ; tandis que la présence des germes morbifiques dans l'air commun était
(1) Les Microzymas, etc, J.-B. Baillière et ûls.
non seulement un fait bien observé, mais démontrable : ce qui est une assertion dont l'audace dépasse toute mesure.
Il en a été ainsi de tout le reste.
Sur le point précis de notre désaccord et qui intéresse si vivement ses doctrines, savoir : la naissance des vibrioniens à même les tissus vivants et Taltération spontanée des matières organisées, que j'affirme et qu'il nie, je disais que ni lui, ni ses disciples n'avaient pu contredire par ime expérience nette et décisive ces deux faits, mais qu'au contraire ils les avaient vérifiés. J'avais rappelé que, comme membre de la Commission de l'Académie des sciences nommée pour examiner le Mémoire de M. Alphonse Guérin concernant les pansements ouatés, M. Pasteur n'avait pas vu des microzymas ni des bactéries ou des vibrions dans le pus sous le bandage, tandis que Gosselin avait parfaitement vu et les microzymas, sous la dénomination de corps mouvants, et les bactéries, vérifiant ainsi le fait, que la théorie du microzyma avait fait découvrir, que les microzymas se trouvent toujours et le plus souvent des bactéries dans le pus, malgré les pansements ouatés ou antiseptiques à l'acide phénique.
J'avais aussi revendiqué la découverte de la théorie de V antisepticité, dont le principe est appliqué dans la méthode de pansement de M. Lister et si largement dans la pratique médicale. Cette théorie, M. Pasteur se l'attribue ou se la laisse volontiers attribuer!
Qu'a répondu mon adversaire ? Par une équivoque :
« Je ne connais pas une seule expérience, dit-il, qui puisse faire admettre que les granulations moléculaires que nous connaissons tous et que M. Béchamp décrit sous le nom de microzymas se soient transformées en microcoques, en torula, en bactéries, en vibrions, en cellule de levure de bière. »
XXXIH —
Il y a là — et M. Pasteur le sait bien — non seulement une équivoque, mais une contre-vérité. L'équivoque est celle-ci : certains savants et plus tard M. Pasteur ont appelé micrococcus, microcoques, les granulations moléculaires que j'avais depuis longtemps nommées microzymas et caractérisées comme tels dans Tair d'abord, dans la craie ensuite et enfin dans certaines fermentations, puis dans les cellules, les tissus et les humeurs des êtres vivants. J'ajoute que certains partisans de M. Pasteur, après avoir dit que les microzymas étaient des micrococcus, voire des spores de bactéries, ont parfaitement reconnu qu'ils pouvaient devenir bactéries ou vibrions; ce que M. Pasteur appelle torula n'est souvent qu'une phase de l'évolution bactérienne de ces microzymas (1) ; quant à la transformation des microzymas en cellules de levure, M. Pasteur sait bien que j'ai prouvé le contraire et qu'il a énoncé là une contre-vérité.
Mais M. Cornil lui-même — il est vrai que c'est en niant implicitement le dogme pasteurien de la fermeture du corps, — voit maintenant les microzymas, sous le nom de microcoques, dans les cellules mêmes où auparavant il n'en voyait pas, les tenant alors pour des granulations moléculaires de protoplasma, en leur attribuant une origine aérienne et les nommant microbes.
Mais il y a aussi quelque inconséquence dans la tactique de mon savant adversaire. Par exemple, pour lui, les microzymas sont à la fois imaginaires comme les molécules organiques de Buffon, et réels comme les granulations moléculaires qu'il disait connaître, mais qu'il avait méconnues auparavant. Pour le succès de sa tactique, l'inconséquence était sans doute nécessaire. Cependant lui, qui ne se doutait pas de la signification des granulations moléculaires, se doutait-il de celle des molécules organiques, et de la
(i) Voir sur tout cela : Microzymas et Mm^obes, etc. J.-B. Baillièreet fils.
nécessité philosophique qui les avait fait imaginer par le génie de Boffon, si ennemi des qualités occultes dans la matière? Abstraction faite de cette nécessité, les molécules organiques sont certainement imaginaires, dans le sens que nous attachons aujourd'hui au mot organique ; mais, philosophiquement, Buffon les croyait aussi nécessaires que Ch. Bonnet croyait nécessaires les germes préexistants et universellement disséminés. J'ose l'assurer, fondé sur l'expérience, les germes morbifiques préexistants, dont M. Pasteur a emprunté l'idée au P. Kircher, jésuite, sont bien autrement imaginaires sans avoir pour excuse une nécessité philosophique! M. Pasteur ne sait peut-être pas, autrement il ne se serait pas exprimé comme il l'a fait, que les molécules organiques, pour Buffon, n'étaient pas du tout ce qu'il croit. Selon l'illustre naturaliste, le mot organiqm avait le sens de construire, édifier; il admettait, en effet, d'accord avec l'idée qu'on avait de son temps de la matière, des molécules organiques pour faire les parties des animaux ou des végétaux autant que pour faire un cristal de sel marin, d'alun, etc. Dans ce sens pour lui, et en un certain sens pour nous, elles n'avaient rien d'imaginaire.
Je le répète, les germes morbifiques pasteuriens sont aussi imaginaires que les molécules organiques de Buffon et que les germes de Bonnet, sans la môme nécessité philosophique, tout en aboutissant aux mêmes conséquences. En effet, selon l'un, les molécules organiques devenaient tel ou tel être en pénétrant dans tel ou tel moule intérieur; selon l'autre, les germes produisaient l'être en entrant dans une matrice appropriée. Où est la différence pour les germes morbifiques? La voici : le germe morbifique, en s'introduisant dans tel ou tel organisme, devient tel microbe et procure la maladie et la mort au lieu de procurer la vie f
La craie a été pour M. Pasteur la source d'une autre équivoque. Ayant étudié la craie et d'autres calcaires au point de vue de leurs rôles dans les fermentations lactique et butyrique, j'y découvris les mêmes granulations que dans l'air et dans diverses autres expériences. C'est en publiant le résultat de cette étude que le mot microzyma a été écrit pour la première fois dans les Comptes rmdm (1). Or, qu'a dit M. Pasteur à l'Académie de médecine, toujours pour détourner l'attention ? Le voici :
« La théorie du microzyma a débuté par un fait extraordinaire. On aurait trouvé l'existence, dans la craie des carrières de Meudon, d'un organisme vivant, le microzyma cretcBy lequel pourrait se transformer en bactéries, en des microbes et des ferments. »
C'est clair, mais c'est inexact. D'abord, pour extraordinaire que soit un fait, cela ne prouve pas qu'il soit faux. En second lieu, si M. Pasteur n'avait pas été sous l'empire de sa préoccupation, il aurait vu que l'addition de l'adjectif cretœ était pour distinguer ce microzyma de ceux que j'avais antérieurement reconnus. En troisième lieu, c'est non pas sur la craie de Meudon que j'ai d'abord expérimenté, mais sur un bloc qui avait été extrait pour moi dans les carrières de Sens ; il peut fort bien se faire que les microzymas de la craie de Meudon soient autres que ceux de la craie de Sens ; et si cette opinion paraissait encore plus extraordinaire à M. Pasteur, je la lui expliquerais. Enfin, s'il est vrai que les microzymas de la craie de Sens peuvent devenir bactéries, il est absolument faux que j'aie jamais dit qu'ils pourraient se transformer en microbes, je ne sais lesquels, et en des ferments, je ne sais pas davantage lesquels. Ah! je comprends que les microzymas de la craie embarrassent M. Pasteur : c'est que, dans plusieurs de ses
(i) Comptes rendus, t. LXm, p. 451 (1866).
expériences, il a employé la craie au lieu de carbonate de chaux pur, et que par là elles sont entachées de légèreté.
A l'Académie, je n'ai pas voulu donner ces éclaircissements pour ne pas permettre à M. Pasteur d'égarer la discussion, et je l'ai ramené à la question en lui parlant de ses propres expériences, dont j'avais contesté l'iaterprétation et la signification qu'il leur avait donnée.
Depuis longtemps, même en présence de son auteur, à Londres, j'avais contesté la signification qu'il avait donnée à son expérience sur le sang ; je soutenais que ce liquide s'altérait dans l'air pur, et que par suite il n'avait pas prouvé que l'intérieur de l'organisme était comparable au vin ou à la bière, ni que dans l'état de santé le corps était fermé à l'introduction des germes de l'air. A cela qu'a répondu M. Pasteur? Il a reconnu, enfin, que le sang de son expérience s'était altéré, sans doute, « mais que ses transformations se font sous l'influence de l'oxygène de l'air. » Ce qui est aussi parfaitement inexact : les transformations se font sous l'influence des microzymas du sang, que M. Pasteur n'avait pas vus, même sous la forme de granulations moléculaires.
En m'appuyant exclusivement sur des faits démontrés et démontrables, j'avais eu le droit de dire, en présence de M. Pasteur, dans ma réponse^ à M. Cornil ou dans ma communication : 1^ que le système microbien ne reposait que sur de vieilles erreurs et sur des expériences mal interprétées, ou des faits ressortissant à la théorie du microzyma ; 2*^ que les expériences de M. Pasteur et celles de ses partisans, dans ce qu'elles ont d'exact, vérifiaient ma démonstration de l'altérabilité spontanée de la matière organisée, et celle de la naissance des vibrioniens à même les tissus, et que, par suite, ce qu'il y avait d'expérimental dans le système procédait de mes travaux ; 3^ que selon le
système, s'il était vrai, toutes les expériences d'inoculation tentées par M. Pasteur étaient encore plus téméraires qu'elles ne sont empiriques ; 4^ que, pour la dignité de la science et de la raison, il était temps que les doctrines microbiennes fussent abandonnées.
Au lieu de défendre sa doctrine, il s'est réfugié, une fois de plus, dans l'équivoque. M. Pasteur voulait de moi une expérience ; je lui ai répondu : « Quant à vous fournir une expérience, je vous oppose les vôtres : celle sur le sang et celle concernant la viande entourée d'un linge imbibé d'alcool , pour arrêter les germes de l'air, et au centre de laquelle naissent des bactéries que vous n'avez pas vues. »
« Mes expériences ne sont pas en jeu, a dit M. Pasteur, et je ne sais ce que vous voulez dire en parlant d'une expérience de moi sur la viande. »
« Elles sont le fond môme de ce débat, ai-je répliqué. Elles ruinent votre système et confirment ma théorie. »
L'expérience sur la viande, dont le rappel a si fort iniportuné mon savant contradicteur, est contemporaine de celle sur le sang, qu'il avait si mal interprétée, ce que je l'ai obligé de reconnaître, et qu'il explique, après coup, tout aussi mal. On la trouvera dans le t. LVI des Comptes rendus pour l'année 1863. Si M. Pasteur veut qu'on l'oublie, c'est parce qu'elle ne vérifie pas et ruine son système en confirmant la théorie du microzyma, et c'est ainsi, dîrai-je, en me servant des vers du poète :
C'est ainsi que Pasteur, à la raison rebelle, Établit aisément sa doctrine nouvelle.
Ma situation vis-à-vis de M. Pasteur est singulière; mais ce n'est pas moi qui l'ai créée. Je suis désolé que la défense de mes travaux ak l'apparence d'une polémique contre
lai. Mais si je tiens beaucoup à honorer M. Pasteur, j'aime encore mieux ne pas trahir la science et la vérité; or, pour rendre hommage à celle-ci, il faut bien reconnaître qu'il n'a pas fait triompher les expériences à l'aide desquelles il avait cru donner une apparence scientifique à ce que lui-même a appelé les doctrines microbiennes. Il n'a rien dit de la préexistence des germes morbifiques que j'avais niée. Mes arguments, mes objections et mes démonstrations restent entiers; M. Pasteur a beau railler; la raillerie et une pirouette ne sont pas des raisons. J'ai donc de plus en plus le droit de soutenir que M. Pasteur reste un sectateur des erreurs séculaires qui sont à la base de ses doctrines ; que, loin de les combattre, il les soutient de son nom et de sa position. En conséquence, je tiens pour scientifiquement démontré que les doctrines microbiennes n'ont d'autre fondement que de gratuites hypothèses, et que ses tentatives actuelles sont marquées au coin de l'empirisme le plus absolu.
Masevaux (Alsace), le 22 septembre 1887.
A. Béchamp.