MIXTE
La théorie du régime mixte, considérée par la plupart des commentateurs modernes de saint Thomas comme le point d’aboutissement de ses théories politiques, consiste essentiellement dans un corps d'article de la Somme Théologique, soit une cinquantaine de lignes. En dehors de ce texte, quelques allusions très rares, éparses dans son œuvre entière, et c'est tout ce que nous possédons sur ce sujet. C'est dire que si l'accord se fait sur l'importance de ce texte, la plus grande diversité d'opinion se rencontre quant à son sens exact et à sa portée véritable. C’est dire aussi qu'avant d'apporter des précisions, la plus grande circonspection s'impose, et. que pour arriver à y voir clair, il ne faudra rien moins qu'éclairer ce petit. texte par une investigation aussi Consciencieuse que possibie dans l’ensemble de l'œuvre politique de saint Thomas. Ce n’est qu'une fois situé dans ce vaste cadre, rattaché à la fois aux principes philosophiques et théologiques, et aux nombreuses observations. pratiques qui constituent la politique thomiste, que ce texte prendra toute sa lumière.
L'exposé de la théorie du régime mixte se trouve au traité des Lois (Somme Théologique Ia Ilae, q. 105, art. 1”), à propos de l'étude de la loi divine ancienne (Ancien Testament), et dans ‘un article où saint Thomas se demande « si l'organisation gouvernementale donnée aux Hébreux par la loi divine était la meilleure ? ».
Pour y répondre, saint Thomas trace d'abord le plan de ce qu'il considère comme la meilleure constitution, et se demande ensuite
LR EE
si elle fut en fait celle des Hébreux : (1) « la bonne organisation gouvernementale d'une cité ou d'une nation requiert deux conditions : la première, c’est que tous aient une certaine part dans le pouvoir, car par là est garantie la paix du peuple, et tout le monde aime et défend une pareille organisation. La seconde concerne la forme du gouvernement ou l'organisation des pouvoirs, formes qui sont multiples, mais dont les principales sont la royauté où un seul gouverne à raison de sa valeur, et l'aristocratie, ou gouvernement des meilleurs, où une minorité commande à raison de sa valeur. Aussi, la meilleure organisation politique d’une cité est-elle réalisée là où un seul homme est préposé au gouvernement, à raison de sa valeur, et commande à tous ; et au-dessous de lui sont quelques hommes qui commandent à raison de leur valeur ; et cependant un tel pouvoir resarde tout le monde, parce que tous sont soit éligibles, soit même électeurs. Tel est précisément tout régime où sont harmonieusement combinées la Royauté -- en tant qu’un seul commande, — 1 Aristocratie — en tant que plusieurs sont au pouvoir à raison de leur valeur, — et la Démocratie, ou pouvoir du peuple, en tant que les gouvernants peuvent être choisis dans le peuple, et par lui.
Or, c’est bien ce régime qu'institua la loi divine ; car Moïse et ses successeurs gouvernaient le peuple comme des chefs uniques eommandant à tous — ce qui est une forme de royauté. — Mais on choisissait soixante-douze Anciens à raison de leur valeur, selon qu'il est dit au Deutéronome (I, 5) : j'ai pris dans vos tribus des
(1) Circa bonam ordinationem principum in aliqua civitate vel gente duo sunt attendenda : quorum unum est ut omnes aliquamn partem habeant in principatu ; per hoc enim conservatur pax populi et omnes talera odinauonem amant et custodiunt, ut dicitur. Aliud est quod. attenditur secundum speciem regiminis vel ordinationis principatuum ; cujus cum sint diversæ species, ut Philosophus tradit, præcipuæ tamen sunt regnum, Hi. quo unus principatur secundum virtutem ; et aristocratia, id est potestas optimatum, in qua aliqui pauci principantur secundem virtutem. Ünde optima ordinatio principum est in aliqua civitate vel regno, in quo unus praeficitur secundun virtuten qui omnibus praesit; et sub ipso sunt aliqui principantes secundum virtutem ; et tamen talis principatus ad omnes pertinet tum quia ex omnibus eligi possunt, tum quia etiam ab omnibus:eliguntur, Talis vero est omnis politia bene commixta ex regno, inquantum unus præest, ex aristocratia inquantum multi principantur secuñdum virtutem, et ex democratia, id est potestate populi, inguantum ex. popularibus possunt eligi principes, et ad populum pertinet electio principum. Et hoc fuit intitutum secundum legem divinam; nam Moyses et ejus Successores gubernabant populum, quasi singulariter omnibus principantes, quod est qædam species regni. Eligebantur autem septuaginta duo seniores secundum virtutem ; dicitur enim Deut, I, vers. 15 : T'uli de vestris. tribubus, viras sapientes et nobles, et constitui eos principes : et hoc erat aristocraticum. Sed democraticum erat quod isti de omni populo eligebantur ; dicitur enim Exod. XVIII, 21 : Provide de omni plebe viros sapientes, etc.., et etiarn quod populus eos eligebat ; unde dicitur Deuter. 1. 3: Date ex vobis viros'sapientes, etc... Unde patet quod optima fuit ordinatio principum quam lex instituit, »