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hommes sages et distingués et je leur ai confié le gouvernement. C'était là une institution aristocratique. Mais ce régime était démocratique en ce que ces Anciens étaient choisis dans l’ensemble du peuple ; car il est dit dans l'Exode (XVIII, 21) : choisis parmi tout le peuple des hommes sages... : et même en ce que le peuple luimême les élisait ; d'où ce texte de Deutéronome (I, 43) : déléguez d'entre vous des homines sages.
I ressort de tout cela que € est bien la meilleure constitution qui fut instituée par la loi (ancienne). »
Une question : quelle est la meilleure organisation politique ? (optima politia). Une réponse : c'est une combinaison de trois régimes — voilà ce qui ressort à première lecture de ce texte. C’en est assez pour nous indiquer quelle sera en gros notre tâche :
4° Voir comment en partant de cette question ‘on est conduit à la conception du régime mixte — cest-à-dire en quelque sorte retrouver la genèse logique de la notion de régime mixte ;
2° Approfondir le contenu de cette notron.
Telles seront donc les deux grandes parties de notre travail — la seconde se trouvant d’ailleurs implicitement contenue dans la première, d'où il ny aura qu'à la dégager — car les principes qui nous auront conduit à l'idée de régime mixte nous rendront compte évidemment de Ja constitution de ce régime.
Cette méthode nous amènera obligatoirement à nous écarter pendant un assez long temps .de notre texte, au risque de paraître nous éloigner de notre sujet lui-même. Il n'en sera rien. Nous accumulerons les matériaux qu'il suffira ensuite de réunir et de combiner pour comprendre la théorie du Régime mixte.
A vrai dire, une autre méthode serait possible, qui consisterait à nous tenir très près de notre texte : à en faire une sorte d’erégèse, en examinant l’une après l’autre les notions auxquelles il fait.appel. Mais une pareille facon de procéder aurait le grand tort de ne présenter aucune logique, aucune unité, et nous exposerait à de fréquentes redites. :
Notre plan sera donc celui-ci : puisque nous avons à rechercher quel est le meilleur régime politique, fouiller tout d'abord cette notion même de régime, puis, parmi les nombreuses formes .d'organisation politique que nous présente l'observation, tenter une classification de ces formes. Examiner la valeur respective de chacune
d'elles, rechercher les préférences de saint Thomas, et montrer pourquoi, au lieu de s'arrêter purement et simplement à l'un de ces régimes, il préfère les combiner entre eux. ;
Etudier enfin cette combinaison elle-même, c'est-à-dire rechercher dans quelle mesure chacun des régimes envisagés y entrera, et quelle sera, en définitive, la physionomie de ce régime mixte.
Mais tout d'abord, il est nécessaire de préciser ka question posée
par saint Thomas : rechercher, avons nous dit, quelle est la meilleure organisation politique. Le problème, ainsi posé, paraît clair. À la vérité, il est bien trop vague pour être susceptible d'une solution, car encore faudrait-il savoir ce que l’on entend par ces mois È le meilleur régime ; s’il s’agit, par exemple, du meilleur spéculativement où pratiquement, en général ou dans tel cas particulier. Faute de commencer par. de telles distinctions, et de savoir auquel de ces points de vue saint Thomas s’est placé dans le cas qui nous occupe, nous ne pourrions pas rendre compte de certaines contradictions apparentes de la Politique de saint Thomas, et nous risquerions de nous méprendre gravement sur sa pensée.
Par ailleurs, il sera bon d'avoir précisé le sens de certains termes tels que spéculatif, pratique, idéal, etc, beaucoup moins clairs qu'ils ne paraissent à première vue, et dont l'emploi est souvent la source de confusions.
1° Il faut tout d’abord faire une distinction (2) entre l'attitude spéculative et l'attitude pratique. C'est-à-dire entre ce que nous pourrions appeler le point de vue du Philosophe Politique et le point de vue du Législateur. Leur différence vient essentiellement de la fin poursuivie, le premier n’envisageant le problème politique que d’une manière désintéressée, non pour l’action, le second au contraire se préoccupant essentiellement d'agir.
Le rôle du Philosophe est donc de dégager de la complexité des cas particuliers les règles plus ou moins générales, auxquelles pourra se référer le Législateur ; et celui-ci, par rapport aux règles ainsi objectivées, devra émettre, pour telle cité considérée, un jugement prudentiel qui aboutira par exemple à la doter de telle ou telle constitution.
Le Politique se place à un point de vue spéculatif et général ; le Législateur, à un point de vue pratique et particulier. | .. L'intérêt de cette distinction pour nous est d’ailleurs uniquement d’écarter d'ores et déjà pour toute notre étude, le point de vue du Législateur. C’est en philosophe que saint Thomas se pose le problème du meilleur régime, non en homme d'action ;
… 2? Mais il ne faut pas confondre cette distinction avec celle de la science spéculative et de la science pratique, qui toutes deux rentrent dans le rôle du Philosophe. ; |
(2) « Aliqua scientia potest dici speculativa tripliciter. Primo ex parte rerum scitarum, quæ non sunt operabiles a sciente... Secundo quantum ad modum sciendi : ut puta, si ædificator consideret domum definiendo et dividehdo, et considerando universalia prædicata ipsius ; hoc siquidem est operabilia.modo speculativo considerare, et non secundum quod operabilia sunt.. Tertio quantum ad finem. Nam intellectus practicus differt fine a speculativo, sicut dicitur. Intellectus enim practicus ordinatur ad finem operationis ; Finis autem intellectus speculativi est consideratio veritatis. Unde, si quis ædificator consideret qualiter posset fieri aliqua
- domus, non ordinans ad finem operationis, sed ad cognoscendum tantum erit, quantum ad finem, speculativa consideratio, tamen de re operabili ÿ (13, q. xiv, art. 16.) es
La science spéculative est celle qui étudie des objets qui n’ont pas à être réalisés par l’homme.
La science pratique, au contraire, étudie des œuvres à faire (operabilia).
La première procède par analyse, elle dissèque pour les connaître les objets qu'elle étudie.
La seconde procède par composition, elle tient compte de l’étroite liaison où sont, dans la réalité, des éléments que seul l'esprit peut distinguer. Mais toute science n'est pas forcément exclusivement spéculative ou exclusivement pratique. Notamment, une science peut être pratique quant à son objet, c'est-à-dire porter sur des choses réalisables par l'homme, mais ne pas les considérer en tant que réalisables, et par conséquent être alors spéculative quañt à son mode.
C'est le cas de la Politique — science pratique puisqu ‘elle étudie la vie de la cité, œuvre humaine par excellence — mais qui peut, suivant les cas, procéder modo speculativo, c'est-à-dire par analyse, par découpage de la réalité sociale, ou modo practico, c’est-à-dire en considérant cette réali‘é en bloc, comme applicable.
Aïnsi, on peut légitimement distinguer dans la Philosophie politique, une partie spéculative et une partie pratique (3). Et, au point de vue qui nous occupe, on pourra, suivant les cas, parler du régime politique le meilleur « spéculativement » ou « pratiquement », G s'est- à-dire en soi, ou pour l’application.
Une réelle difficulté, et une source constante de confusions réside dans le double sens de ces mots : spéculatif et pratique.
Au sens de notre première distinction, ils signifient : sans désir application concrète, ou au contraire : pour l’action. Mais nous ‘ avons dit que nous écartions d'ores et déjà de notre étude le point de vue du Législateur. Elle sera donc entièrement spéculative en ce premier sens.
Au sens de notre deuxième distinetion — qui sera donc celui où nous les emploierons désormais — « spéculatif » signifie : sans référence à une application possible ; et « pratique » : par FAPPet à cette application ;
3° Mais le Philosophe politique peut adopter une attitude encore plus purement spéculative, non plus seulement spéculative quant à
13)) Remarques : 1° Ne pas croire que cette partie purement spéculative de la Politique soit quelque chose d'inutile, Elle à, au contraire, une très grande utilité, au moins indirecte, en fournissant à la partie pratique ses notions essentielles :
20 Mais ne pas croire non plus que la partie pratique soit comme une déduction de la partie spéculative, Ce serait contraire à la méthode thomiste qui est au contraire essentiellement à posteriori ét inductive. Si nous semblons suivre une méthode contraire, c’est que nous nous préoccupons seulement d'exposer, de retrouver la genèse logique, non psychologique, de la notion de Régime Mixte.
up.
ka fin ou quant au mode, mais quant à l'objet lui-même, en vidant complètement certaines notions politiques, celle de gouvernement par exemple, de tout contenu humain, pour les étudier en elles-mêmes, à nu. I] fait alors œuvre de pur métaphysicien. Il pourra de ce chef déterminer quel est le meilleur gouvernement absolument parlant, ce que saint Thomas appelle le meilleur simpliciter. Il nous dit en effet lui-même ce qu'il faut entendre par le meilleur gouvernement simpliciter : le « meilleur, abstraction faite de toute considération extérieure à la notion même de gouvernement (4) », donc le plus rationnel, celui qui comporte le plus de perfection intrinsèque. Par tontre, il désigne par les mots ex suppositione, le fait de tenir compté de conditions de fait, de rattacher le concept de gouvernement à la réalité humaine (5).
. 4° Une -quatrième distinction nous est indiquée par saint Thomas (6). Le philosophe peut supposer réalisées les conditions les meilleures que l’on puisse espérer en pratique, ou au contraire tenir eompte des conditions les plus fréquemment réalisées. Au premier cas, il déterminera le neilleur régime souhaitable, au deuxième cas, le moins mauvais, le plus communément réalisable.
[La même distinction intéresse d’ailleurs le législateur, qui peut, pour une cité donnée, déterminer le régime qui serait le meilleur pour elle, et. celui auquel il vaudra mieux s'arrêter en définitive, à raison de tel obstacle (ex suppositione alicujus quod non est simpliciter bonum)]
5° Indiquons enfin que nous entendons par le régime idéal, celui qui serait le meilleur dans des conditions pratiquement irréalisables, pure utopie par conséquent. Inutile de dire que le réalisme de saint Thomas est foncièrement opposé à une conception de ce genre. Cependant, nous pouvons nous figurer ce que pourrait être un pareil régime en étudiant la constitution dominicaine, ou d'autres constitutions monastiques, faites précisément pour des hommes, sinon parfaits, du moins orientés dans l'ensemble vers la perfection. On a parlé de l'influence possible de la constitution dominicaine sur les conceptions politiques de saint Thomas. A notre avis, c'est métonnaître le caractère essentiellement réaliste de sa Politique. Saint Thomas est trop convaincu: de cette idée qu’à des situations différentes correspondent des solutions différentes, et il est trop pessimise dans ses vues sur l'humanité, pour avoir songé un seul instant
(APOLEIV ETES 20e Haec est quæ maxime desideratur, et est secundum voluntatem, si non sit impedimentum per aliquod extrinsecum. »
: (5) Id. ibid., $ 3: « Iterum ad ipsum pertinet considerare, quæ est politia optima ex suppositione. Si enim in civitate aliqua sint plures virtuosi excedentes alios in virtute, et populus inclinetur ad virtutem, his Suppositis optima politia reguntur ipsi, »
(6) Id. ‘ibid. : « Iterum ad politicum pertinet: considerare politiam,
quæ ex suppositione, non ex suppositione simpliciter, sed ex suppositione alicujus quod non est bonum simpliciter. » ‘ w
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que la constitution d’un ordre religieux püût être donnée pour. modèle aux sociétés politiques.
Nous pouvons résumer ces quelques distinctions dans le ANEUR suivant :
l° Purement | spécula- Meilleur gouvernement sémplivét latif et abstrait. ) £ RORR PRES.
RS LP and an 0e Résine tidettatt le
du Philosophe. mode. $ meilleur.
(Spéculatif quant à la a) Mill 2 ù fin et général). | ohne Regime) Point de vue prati- 3° Pratique quand au modèle) ; que quand au mode, mode. PAPA et concret. (Meilleur
b) Le moins mauvais. régime ex suppost.
E ; s / ; tion, Il. Point de vue du a) Meilleur régime souhaitable pour
législateur. telle cite consideree.
(Purement pratique et parti- | b) Le meilleur régime possible pour culier). cette cité,
Auquel de ces points de vue s'est placé saint Thomas en dressant le plan de son Régime Mixte ?
1° 11 aborde la question à propos d'un cas particulier : celui des Hébreux. Mais il s'en écarte aussitôt et, pour trouver la solution dans ce cas particulier, il s'élève à une théorie générale. Cela ressort de la structure même de l’article : le titre pose la question à propos des Hébreux, mais le corps de l’article expose la théorie du Régime Mixte sans y faire entrer la moindre considération à eux particulière, et il n’en fait qu'ensuite l'application à leur constitution. C'est donc bien en philosophe, non en législateur, qu'il traite le problème, et le Régime Mixte n’est pas seulement le meilleur régime souhaitable pour les Hébreux, mais le meilleur régime en général ;
2° Mais non d’une supériorité d'ordre purement spéculatif. Car il ne se contente pas d étudier en elle-même et en pur métaphysicien la notion de régime politique. Il l’étudie concrètement en tenant compte des conditions générales des cités humaines, comme cela ressort de la première lecture de notre texte, et notamment. de phrases comme celles-ci : « Per hoc enim consevalur max populi, el omnes lalem ordinationem amant et custodiunt. » C'est donc Le meilleur régime en fait, pratiquement ;
3° L'objection n° 2 et le sed contra nous montrent clairement que l'intention de saint Thomas est d'établir que la constitution donnée aux Hébreux était la plus digne d'être donné par Dieu luimême.
En effet, « c’est l'affaire du meilleur (c’est-à-dire Dieu), d'instituer les meilleures choses », dit-il dans l’objection n° 2 (7).
(7) « Optimi est optima adducere. »
Et dans le sed contra : « Le peuple d'Israël se recommande par la beauté de son organisation, d'après ce qu'il est dit aux Nombres (XXIV, 5): quam pulchra sunt tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua Israël. Mais la beauté de l'organisation d'un peuple dépend d’une bonne institution de ses gouvernants. Donc, par la loi ancienne, ‘le peuple reçut une bonne institution quant à ses gouvernants » (8). Il ne peut donc s'agir ici du moins mauvais régime, du plus commun, mais, évidemment, du meilleur que l'on puisse souhaiter en fait. HR |
Nous pouvons donc dire dès maintenant-que le Régime Mixte . doit avoir un caractère à la fois pratique et général. Ne tenant pas compte de considérations particulières, il ne peut donc poser que des principes assez larges, mais des principes parfaitement applicables, non qu'il faille les appliquer indistinctement ici ou là, mais il faudra chercher à les appliquer partout où il se pourra, et ailleurs s’en rapprocher le plus possible. | Résumons tout cela en disant que le Régime Mixte est aux yeux
de saint Thomas le régime modèle.