‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 29 sur 46 · LES RÉGIMES MIXTES · texte numérisé non relu

LES RÉGIMES MIXTES

Cette seconde partie de notre étude doit être caractérisée par une méthode tout opposée à la précédente. Il ne s'agit plus d'analyse, mais de synthèse. Il s'agit de reprendre toutes les notions précédemment isolées, pour envisager à la fois toutes les données du problème. Ainsi seulement parviendrons-nous à donner une solution applicable au problème du meilleur régime.

Nous devons donc :

1° Considérer non la notion de gouvernement, mais celle de régime, dans l’acception très large que nous lui avons précédemment donnée :

2° Etudier, outre les régimes simples, leurs combinaisons en régimes mixtes ; &

3° Juger de leur valeur par rapport au bien commun dans toutes ses exigences ;

4° Tenir compte des dangers possibles de chaque régime envisagé.

Or, la notion de régime, nous l'avons définie dès le début de ce travail ; l'étude des régimes mixtes va être l'objet essentiel de cette seconde partie ; les exigences du bien commun nous sont déjà connues. Nous voudrions insister ici sur les dangers possibles des différents régimes, ou plutôt — car il y en a évidemment une foule, dans les détails desquels nous ne pouvons entrer — sur les deux dangers essentiels qui menacent les régimes politiques : séditions et tyrannie.

Séditions et tyrannie.

Toute la vie politique de la cité a pour raison d'être la poursuite du bien commun, c’est-à-dire l'union de tous dans une vie vertueuse. Aussi les plus grands maux qui menacent une-cité sont-ils ceux qui

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vont à détruire ce bien commun, soit que l'on s'en détourne complètement : c’est le cas de la Tyrannie, soit que l’union fasse place à la dissension, aux séditions.

Aussi la crainte de ces deux dangers plane-t-elle constamment sur la Politique de saint Thomas et est-elle un des grands facteurs dont on doit tenir compte pour la recherche d’un régime modèle.

Dangers qui s'opposent en un certain sens, puisque l’un consiste en une exagération de l'autorité, l’autre en sa disparition — l’un dans l'anarchie, l'autre dans l'oppression -— mais qui, en somme, reviennent formellement à un même mal : oubli de l'intérêt commun au profit des intérêts particuliers, et qui, dans la pratique; sont très étroitement liés, soit que la tyrannie engendre les séditions, soit que les séditions s’achèvent en tyrannie. L'un et:l'autre de ces maux sont anarchie au sens le plus formel du mot. Des deux, il semble qu'aux yeux de saint Thomas la tyrannie soit pire quand elle est poussée à ses extrême limites, car alors toute la vie politique est utilisée pour le bien particulier d’un seul homme, et c’est là la suprême injustice. Mais, dit-il, si la tyrannie n’est pas excessive, elle est moins redoutable que la dissension : « La dissension s'oppose au bienfait de la paix qui est le principal dans une société politique, tandis que la tyrannie ne la détruit pas, mais ne lèse que des intérêts particuliers, à moins que cette tyrannie ne soit excessive, auquel cas, elle sévit contre la cité tout entière » (291).

De la sédition, nous avons déjà parlé à propos de la liberté et de la Démocratie. Les Commentaires sur la Politique étudient longuement, et en détail, ses causes -— causes générales ou particulières à chaque type politique. Toutes se ramènent essentiellement à wne certaine inégalité (292), ou, ce qui aboutit pratiquement au même résultat, à l'apparence de l'inégalité. Dans une Royauté, les sujets méconnaissent la supériorité de leur souverain, estiment leur sujétion injuste et se soulèvent. Dans une Aristocratie, beaucoup s'imaginent avoir autant de valeur que les gouvernants, ou sont assez malins pour faire croire qu'ils ont autant de valeur, et provoquent une sédition. Le peuple se soulève contre les riches dans une Oligarchie ; les riches contre le peuple dans la Démocratie. Bref, à tort ou à raison, ceux qui sont ou se croient traités plus mal qu'ils ne le méritent, sont toujours et partout fauteurs de séditions. Le remède sera donc dans un certain égalitarisme, dont le sens et la mesure seront à déterminer ; (nous avons vu ailleurs l'erreur et les dangers de l'égalitarisme absolu). Disons ici que cette mesure sera bien plus aisée à découvrir pour saint Thomas chrétien que pour Aristote païen ; pour celui-ci,

(291) De Regq., T, 5: « Dissensio, quæ plurimum sequitur ex regimine plurium, contrariatur hono pacis, quod est præcipuum in multitudine sociali : quod quidem bonum per tyannidem non tollitur, sed aliqua particularium hominum bona impediuntur, nisi fuerit excessus tyrannidis, quod in totam communitatem desæviat. »

(292) Pol. V, 1, 8 2.

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les inégalités naturelles semblent créer une barrière difficile à franchir entre les hommes supérieurs et les inférieurs. Pour le chrétien, même aristotélicien, cette inégalité naturelle trouvera un grand contrepoids dans la croyance en l'égalité foncière des hommes et dans Îles vertus chrétiennes.

Quant à la tyrannie, ce n’est pas forcément --— à proprement parler — le gouvernement d'un seul vicié par l'égoisme et Ja violence : c'est formellement : tout gouvernement utilisé pour des intérêts particuliers et non pour le bien commun, — et, puisque seule la poursuite du bien commun rend le pouvoir légitime, la tyrannie, c'est tout pouvoir illégitime (293). Mais ce « détournement de pouvoir » étant bien plus injuste et contraire au bien commun quand il esi opéré par un seul que par plusieurs ou par un grand nombre, la tyrannie d’un seul est la pire de toutes, et mérite par excellence le nom de tyrannie :

« De même qu'il est meilleur qu’une force qui agit pour le bien soit une, pour réaliser plus efficacement ce bien ; de même il est plus nuisible qu’une force qui agit pour le mal soit une que si elle est divisée » (294).

Mais, formellement, la tyrannie consiste dans un détournement du pouvoir au profit d'intérêts particuliers : « Un régime devient injuste quand le bien commun de la cité est oublié, et le bien privé du gouvernant seul recherché » (295). « Le tyran ne recherche pas le bien commun, mais le sien propre » (296).

Quand on se rappelle les vues pessimistes de saint Thomas, notamment les formules comme celles-ci : « Il y a beaucoup d’hommes chez qui domine la prudence de la chair, c’est-à-dire la sensualité », et : « La sensualité n’incline pas au bien commun, mais plutôt au bien particulier » (297), on comprend aisément la crainte que la tyrannie inspire à saint Thomas.

Or, tout régime peut dégénérer en tyrannie. La Royauté :

« Parfois, en désirant le gouvernement d'un roi, on tombe sur la cruauté des tyrans et bien des gouvernants, sous le couvert de la dignité royale, exercent, en fait, la tyrannie » (298).

« A cause du grand pouvoir donné au roi, la Royauté dégénère

(293) Voir Pol. V, x, 8 8.

(294) De Reg., T, 3: « Sicut utilius est virtutem operantem ad bonum esse magis unam, ut sit virtuosior ad operandum bonum ; ita magis est nocivum, si virtus operans malum sit una, quam divisa. »

(295) Id., ibid. : « Per hoc regimen fit injustum, quod, spreto bono communi multitudinis, quæritur bonum privatum regentis. »

(296). Pol. V, vrx, $ 8.

(297) V. plus haut : 1re Partie, Chap. III, 8 5.

| (298) De Reg., I, 4: « Quidam vero dum regimen regis desiderant, incidunt in sævitiam tyrannorum, rectoresque quamplures tyrannidem exercent sub prætextu regiæ dignitatis. »

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facilement en tyrannie, à moins que celui à qui est donné ce grand pouvoir ne possède une vertu parfaite... Or, la perfection de la vertu se rencontre chez un petit nombre » (299).

Mais aussi le gouvernement de plusieurs (aristocratique, oligarchique ou démocratique)

« Il est plus fréquent de voir de grands maux pour le peuple sortir du gouvernement de plusieurs que du gouvernement d’un seul. En effet, il arrive le plus souvent que, parmi plusieurs gouvernants, l'un s'écarte de la recherche du bien commun que cela n'arrive à un seul. Or, qu'un seul, entre plusieurs, cesse de rechercher le bien commun, le danger d’une dissension dans le peuple est imminent — car la dissension chez les gouvernants entraîne la dissension dans le peuple. Mais, quand il n’y a qu'un seul gouvernant, le plus souvent il recherche le bien commun ou, s’il s'en écarte, il ne s'ensuit pas aussitôt qu’il opprime ses sujets, car cela, c’est la tyrannie poussée à son plus haut point, et rien n'est pire en fait de mauvais gouvernement. En outre, il n'arrive pas moins souvent de voir le gouvernement d'un grand nombre dégénérer en tyrannie que la royauté, — mais, au contraire, peut-être plus souvent : car, une fois la dissension née parmi les gouvernants, il arrive souvent que l’un s'élève au-dessus des autres et accapare le pouvoir sur le peuple. L'histoire du passé permet manifestement de le vérifier : plusieurs gouvernements du grand nombre ont, en effet, abouti à la tyrannie comme cela se voit clairement dans l’histoire de la République romaine... » (300).)

« D'une Démocratie trop fière peut surgir une tyrannie De même d’une Oligarchie » (301).

« Plusieurs tyrans ont été d'anciens meneurs du peuple, en qui le peuple avait grande confiance, parce qu’ils imputaient aux riches de grandes fautes, en les calomniant » (302).

Aussi, de ce point de vue encore, saint Thomas donne la préférence à la Royauté :

« Si donc il semblait qu'il faille éviter la Royauté qui est le meilleur régime, par crainte de la tyrannie, — comme la tyrannie ne résulte pas moins, mais davantage, du gouvernement de plusieurs,

(299) 14 II, q. 105, art. 1, ad. 2" : « Propter magnam potestatem quæ regi conceditur, de facili regnum degenerat in tyrannidem, nisi sit perfecta virtus ejus cui talis potestas conceiditur.. Perfecta autem virtus

in paucis invenitur. »

(300) De Reg., I, 5.

(301) Pol. IV, x, $ Dar x populari statu nimis SURÉrDR insurgit tyrannis, similiter ex paucorum potentia. »

(302) Pol. V, vin, $ 3.

il reste, en dernière analyse, qu'il vaut mieux vivre sous un roi que sous plusieurs gouvernants » (303). à Mais, encore une fois, il ne s’agit plus ici de choisir entre Royauté, Aristocratie et Démocratie, il s’agit de les combiner entre elles. Nous aurons donc à rechercher comment une telle combinaison ecarte autant que possible le danger d’une tyrannie.

1303) De Reg., I, 5: « Si igitur regnum, quod est optimum regimen maxime vitandum videatur propter tyrannidem ; tyrannis autem non minus sed magis contingere solet in regimine plurium quam unius relinquitur simpliter magis esse expediens sub rege uno vivere, quam sub regimine plurium. » é

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