‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 30 sur 46 · LA NOTION DE MIXTION · texte numérisé non relu

LA NOTION DE MIXTION

Cette seconde partie de notre étude doit, avons-nous dit, faire leur place à côté des régimes simples aux régimes mixtes. Mais, pour cela, il est nécessaire de fouiller tout d'abord cette notion même de mixtion.

Elle a, chez saint AIRES sens très précis. En physique, la mixtion est définie : « Miscibilium alteratorum unio » (304), union d'éléments qui sont Dire [par le fait de cette union].

Une mixtion, nous dit Jean de Saint-Thomas, « suppose que plusieurs choses sont réunies, non seulement parce que jutaxposées en un même lieu, et comprimées (par jutaxpositionern, in uno loco et conslipationern), mais par une union véritable, c'est-à-dire dont résulte quelque chose de formellement nouveau. Et, cela suppose que les choses ainsi mélangées sont transformées (mutatio extremorum) ». Or,, nous retrouvons, dans les Commentaires, des textes qui applquent. d’une facon très précise cette notion de, mixtion au cas des régimes politiques : « Un mixte, nous dit saint Thomas, doit, en un certain sens, contenir les éléments et, en certain sens, ne pas. les - contenir » (105). « Dans une République où sont bien combinées Démocratie et Oligarchie, il importe que l’on voie chacun de ces deux extrêmes et que l’on n'en voie aucun des deux. Il faut que l'on voie chacun des deux, çar, dans un mixte, subsistent, d’une certaine manière, les éléments : c’est pourquoi, dans une République, bien combinée, on doit reconnaître, d’une certaine manière, l'Oligarchie et la Démocratie. Mais, il faut que l’on n’en voie aucune des deux en acte, car, dans un mixte, les éléments ne subsistent pas selon la manière d'être qui leur est propre. Et c’est pourquoi, dans la Répu-

(304) Jean de St-Thomas, Phil. thom., II ; Phil. Nat., II°, vI (305) Pol. IV, x1, $ 14: « Mixtum debet aliqualiter habere miscibilia, et aliqualiter non. »

Pop CE

blique, on ne doit voir ni une Démocratie pure et simple, ni une Oligarchie pure et simple » (306). Un régime mixte, par conséquent, doit contenir des règles d'organisation empruntées à des types politiques divers. Mais il doit être, par rapport à ces types, un régime nouveau, ayant sa physionomie propre et ne pouvant se réduire purement et simplement à l’un des régimes simples.

Pour cela, il ne peut suffire d’accoler arbitrairement des règles empruntées ici et là. Il faut vraiment combiner, agencer ces règles entre elles pour aboutir à un régime qui soit viable. « De même que, dans les choses naturelles, un mixte est d'autant plus durable qu'il est mieux combiné, et d'autant moins durable qu'il l’est moins bien et qu'il se rapproche davantage de l’un des éléments — de même, en tait de régimes politiques, ceux aui sont bien combinés sont plus durables, ceux qui sont mal combinés le sont moins » (307).

C'est ainsi que saint Thomas conteste au régime élaboré par Platon le caractère, de vrai régime mixte, parce que, dit-il, « il ne contient que des. règles oligarchiques et démocratiques, mais, en fait, il se rapproche davantage de l'Oligarchie » (308). De même la Monarchie laconique, ont nous.avons parlé précédemment, ne saurait être appelée un régime mixte, bien qu'elle s’écarte du type pur de la Royauté et emprunte certains caractères à l’Aristocratie. Par contre, la constitution de Sparte nous est donnée comme un exemple de. régime mixte, parce que « on y voit clairement apparaître la Démocratie et l’Oligarchie ». Et saint Thomas énumère, pour le prouver, les éléments oligarchiques et démocratiques que l'on y trouve.

En somme, tout est dans une question de dosage, de proportions. Un bon régime mixte doit être une combinaison harmonieuse de régimes différents, ce qui ne consiste pas à prendre une égale quantité d'institutions dans chacun d’entre eux, mais à y prendre des institutions qui leur soient vraiment essentielles, et non des détails sans importance : « (Aristote) nous dit au’il faut considérer les combinaisôns de parties qui appartiennent spécifiquement aux divers régimes » (309) — c’est-à-dire, en somme, d'institutions se rattachant an principe propre de chaque régime. Ce au’il faut, c’est que le mixte soit essentiellement une combinaison de principes plus encore que d'institutions.

(306) Pol. IV, vur, $ 7 : « In Republica bene mixta ex populari et paucorüm statu, oportet quod utrumaue extremorum esse videatur et neutrum. Oportet auidem quod utrumque videatur quia in mixto manent aliquo modo miscibilia. Quaré si bene fuerit mixta Respublica ex illis, oportet quod in Republiéa aliquo modo appareat paucorum status et popalaris. [tem oportet quos neutrum videatur, scilicet: secundum actüum, nam in mixto, non salvantur miscibilia secundum actus proprios. Et ideo in Republica non debet apparere status paucorum simpliciter et secundum actum suum simpliciter, nec popularis... » à

(307) Pol. V, vi, 8 7.

(308) Pol. II, vix, $ 6

(809) Pol. VI, 1, $ 3: « Tpse dicit quod considerandæ sunt combinationes partium pertinentium ad speciem diversarum rerumpublicarum. »

Page 1