I.lIVl'OTHr.SR D'UNE SECONDE ÉDITION
|)()sili()ii iMi est tlrpoiiilli'c ilii tlrniicr \('sli;i;c dcnveloppo iiiythi(|ii(' ». [ihid. 44(1 sii.)
i:^ 89. — ('.(M'tos. on ne saurait nier ce (|uil y a de séduisant dans Mlle hypothèse qui pi'rniettrait de tenir compte de ce (pi'il y a (le vrai dans les deux théories adverses. Il est, d'autre part, iiiie tradition aiiliipie d'après hupiclle, juscpi'à quatrevin^'ls ans, Platon ne cessa, suivant l'expression de Dknvs d'Halicahnassk, « de peigner ses dialogues, de les friser, de les tresser de toute manière ))^^ Mais, si cette tradition est vraie, elle ne l'est pas seulement du Phèdre, elle l'est aussi dt^ tous les autres dialogues et la conséquence immédiate en doit être le scejiticisme le plus complet à l'égard des recherches chronologiques, lui outre, si on accepte l'hypothèse dans le cas particulier du Phèdre et sous la forme que lui donne Gompkrz, on se trouve engagé dans de singulières invraisemhlances. D'une part, on aperçoit des raisons de placer le Phèdre avant le Banquet et le Phédon, sous forme de projet ou d'œuvre puhliée, et, d'antre part, on admet que Platon, rédigeant ce projet primitif ou révisant sa première édition, n'aurait rien fait pour mettre cette rédaction ou cette révision en harmonie avec les dialogues précédents. Quel eût été, dès lors, l'objet de cette révision, par quoi la réalisation des premières conceptions difïérerait-elle de ces conceptions mêmes? Toute la nouveauté en eût consisté dans l'addition ou dans l'emploi de certaines particularités de style qui seraient caractéristiques des derniers ouvrages : point de changement dans le fond, mais un certain nombre de -J. [xr.v, un ';t \j:r,'t, un aA/à... [xv^v, et c'en serait assez pour adapter d'anciennes idées ou un ancien ouvrage à des circonstances nouvelles, sans lesquelles, en effet, l'hypothèse même d'un changement perdrait toute raison d'être ! ^^ — Au reste Go.m-
92. Decompar. verb. 25, p. 208 Rsk : Ecphorion et Panaetids ap. DiOG. III, 37; Qdimil. Inst. VIII, 6, 64; cf. Ritt. Prell. », n» 310 et la note, p. 231 ; Grote Flato I, 193 g, avec une intéressante citation des Proleg. Humer, de F. A. Wolf [p. clii] ; Rodier V Évolution de la dialectique de Platon Année philos. XVI, 1905, p. 51, 1.
93. Cf. Zeller op. cit. 51 4, 3 [515 sq.j et Susemihl N. plat, Foisch, \, 34 sq
PERZ n'a pas suffisamment distingué, ce semble^*, entre les deux formes possibles de son hypothèse : « Une œuvre, ditil, peut avoir été longtemps méditée intérieurement et n'avoir reçu son expression par le langage que postérieurement à une autre d'une conception beaucoup plus récente. Il se peut aussi qu'une œuvre antérieurement composée et publiée ait été — surtout si le succès extérieur en avait été très considérable — remaniée par l'auteur, et ne soit parvenue à la postérité que sous sa dernière forme littéraire. » (444 sq.) Mais les conséquences de ces deux possibilités me paraissent être bien différentes relativement à la vraisemblance de l'hypothèse générale. Se demande-ton par exemple, pourquoi le Banquet ne contient aucune allusion aux entretiens de Socrate et de Phèdre sur l'Amour? 11 n'y a rien là qui puisse surprendre, si le Phèdre était simplement élaboré avant la publication du Banquet-, mais on a tout lieu, au contraire, de s'en étonner si une première édition du Phèdre avait déjà paru. Objecte-t-on les compliments à l'adresse d'Isocrate, incompréhensibles à la suite du changement qui s'était opéré dans leurs relations? Ces compliments, à supposer, bien entendu, qu'ils ne comportent ni restriction, ni ironie (cf. §101), pourraient encore s'expliquer dans le cas d'une première édition antérieure ; car, comme le dit Gomperz (445, 1), « nous nous faisons une trop haute idée du caractère de Platon pour admettre qu'il dût retrancher d'une œuvre déjà connue de tous une affirmation qui en était partie constitutive ». Mais, par contre, on voit mal quel scrupule aurait pu empêcher Platon de retrancher d'un écrit (ou d'un projet d'écrit) encore ignoré du public des compliments à l'adresse d'un homme qui était devenu son adversaire. Enfin, si notre Phèdre est postérieur au Banquet et au Phédon, pourquoi l'exposition de la théorie des Idées y est-elle enveloppée de précautions oratoires, alors qu'il n'en est point ainsi dans le Banquet et que, dans le Phédon, elle est pré-
94. Au moins dans les Griech. Denker, car je n'ai pas eu entre les mains les Platon. Aufsàtze.
POSTKKIolUTK IH IMlftDRR — RAISONS STYLISTIQUES 75
■^l'iihM" (•(iiiiiiic mil' lln'oiii' hii-n ('•l.ililir".* ('.clic r.iisoii csl , aux yeux (le (i(»\ii'i:i!/. (i'i'i cl ii. I) une des plus l'orlcs <|uou |tuiss«' fairi' valnir vu faNcur do riiyijullicsc dun P/ièdre, aiilcricui-, sous (ju('l(|uc l'oiuio t|UO ce soil, aux deux autres (liaJDi^uos. (Icpcndanl, si l'on peu! sup|)()scr, dans le cas d'uni" première ('dilion. cpie IMalon eut jui^é i)ii(''ril de rien eliani;(M' à la l'orme primilivo de son exjiosilion, par contre on ne voil pas iiicii, si le dialogue n'a\ail pas été publié, cpielle raison il aurait pu avoir d'introduire ou de conserver dans sa rédaction des formules (|ui désormais n'avaient plus d«> sens. — Bref lliypothèse de (îo.mi'KUZ ne paraît pas résoudre les diflicullés de la question : celles-ci restent donc tout entières, et il nous faudra chercher s'il n'est pas d'autre solution plus satisfaisante. En outre, cette hypothèse ne se justifie que par elle-même, et de plus on ne pourrait, semblet-ii. répondre aux objections qu'elle suscite, qu'à la condition de foryer d'autres hypothèses ég-alement gratuites.
§ 90. — La supposition du second Phèdre étant écartée, nous sommes désormais obligés de choisir entre les deux théories opposées : le Phèdre est-il antérieur ou postérieur au Banquet ? La seconde hypothèse me paraît devoir être adoptée. En général, pour le prouver, on s'est appuyé principalement sur des raisons tirées de la considération du style. Elles ont été le principe déterminant de la solution bâtarde adoptée par (Io.mperz (p. 444). Si donc ces raisons étaient les seules et que les raisons contraires subsistassent néanmoins, il nous faudrait nécessairement en revenir à cette solution, quelles qu'en fussent les difficultés. Aussi ne m'attarderai-je pas longuement à exposer les arguments fondés sur la stylométrie, me réservant de développer davantage tout ce qui peut, par ailleurs, contribuer à ébranler l'hypothèse adverse et à prouver, indépendamment des motifs d'ordre linguistique, la postériorité du Phèdre.
Si l'on examine le Phèdre au point de vue de la langue, on voit, dit-on, qu'il abonde en particularités stylistiques appartenant à la dernière manière de Platon : prédominance des termes poétiques ; observation des règles formulées par
les maîtres de rhétorique relativement à l'hiatus et au rythme; emploi de certaines particules etc. Bien plus, par rapport à son étendue, il est même plus riche, non pas seulement que le Banquet ou le Phédon, mais même que la Rrpiiblique, le Sophiste, le Parménide et le Phrlèbe, en mots appartenant aux trois derniers dialogues. Donc, si ce caractère du style du Phèdre n'était pas contrebalancé, on serait en droit de le placer entre ces dialogues, d'une part, et, d'autre part, le Timée, le Critias et les Lois. Une chose du moins apparaît certaine à Lutoslawski (voir sur tout ceci op. cit. 356-358); c'est que, d'après les résultats de la méthode stylométrique, le Phèdre est postérieur au Banquet et au Phédon, postérieur aussi à la République, exception faite peut-être des livres VI et VII, dont l'affinité stylistique avec les derniers dialogues ne dépasse d'ailleurs celle du Phèdre que d'une quantité insignifiante ^^
§ 91 . — Il ne peut être question de discuter ici la valeur de la méthode stylométrique. Entre la confiance enthousiaste des uns et le dénigrement un peu hargneux des autres, il y a peut-être place pour une attitude à la fois plus juste et plus circonspecte. La concordance, tout à fait remarquable dans son ensemble, de recherches indépendantes, portant sur des locutions différentes, est un fait auquel il serait absurde de refuser toute signification. Mais, à mon sens, la statistique verbale ne fournit pas le moyen de déterminer avec précision, comme on l'a cru, l'âge relatif des dialogues. Elle permet seulement de constituer, d'une façon d'ailleurs approchée, des groupes de dialogues d'après les indices de parenté que paraît donner l'étude de la langue.
En ce qui concerne particulièrement le Phèdre, elle ne me
95. L'affinité relative du Banquet par rapport aux LoU est de 0.14; celle du Vkèdre, de 0,31. Le nomt)re des unités d'affinité est de 98 pour le premier dialogue, de 220 pour le second, et tous les deux ont à peu près la même étendue. Cf. Lutoslawski op. cit. p. 169 (n" il) et p.l76(n'' 18). — On trouvera un très clair exposé de la méthode stylométrique et un bon résumé des tableaux de L. dans Coutcrat Sur révolution historique du syst, de Platon Ribl. du Gongr. intern. de Philos, de 1900, IV, 130-133.
POSTÉIUOKITK DU l»HI>I)RE — RAISONS STYLISTIQUES 77
si'iiililc |i,is iiiciilcr (l'aillfiii'sla conliaiiri» (li'cisivc (lu'on place iMU'Ilt'.C.tMlt's, il y a (|ii('l(|nt' cxcrs à dire avec Zelleu (Ai'chiv X. 1S'.I7, |). j'Jii) que la iiu'lliodo styloinélriqiio tM'houo />/*mcipalemetit on ce qui couceriie le Phèdre. Ccpendaiit l'étude alliMitivc de toutes les particularités qui, d'après le résumé do LuTOsi.AWSKi. appai'ficuMiMit à c«^ dialogue, conduit à douter que les eonelusious qu'on en tire soient pleinement justifiées. Parmi les particularités signalées, il en est un bon nombre, plus d'une vingtaine, qui sont moins fréquentes proportionnellement dans le Phèdre que dans des dialogues supposés antérieurs et, en particulier, dans le Z^awç'we^ etdans le Phédon. D'autres, une trentaine au moins, ne sont pas pbis fréquentes dans le Phèdre que dans le Banquet, dans le Phédon et dans d'autres dialogues antérieurs. De plus, certaines particularités vraiment essentielles du dernier style, particularités purement linguistiques, entièrement indépendantes de la nature des idées exprimées : flexions, emploi des temps, emploi des prépositions, des adverbes ou des particules, régime des prépositions, construction des phrases, tournures et locutions diverses etc. sont absentes du Phèdre et présentes au contraire, soit dans le Banquet, soit dans le Phédon, soit dans les deux à la fois; on en peut compter plus de dix. Si maintenant nous tenons compte de la valeur relative des particularités, nous verrons que, parmi les sept particularités « très importantes )) du Phèdre, il n'en est pas une seule qui soit nouvelle; que, parmi les particularités « importantes », il en est qui sont proportionnellement plus importantes dans des dialogues antérieurs; que, parmi celles qui, dans le Phèdre, apparaissent simplement comme a répétées », quelques-unes étaient « importantes » dans des dialogues que LuTOSLAWSKi veut placer avant le Phèdre. D'autre part, nous l'avons vu (§ 90, p. 76), si Ton tenait compte exclusivement de certaines particularités (il y en a tout près de soixante dans ce cas), la méthode stylométrique conduirait, ce qui est intéressant à retenir, à mettre le Phèdre au rang de dialogues qu'on prétend lui être postérieurs, ou même à le placer après eux. Enfin, quelle induction peut-on
fonder, quant à la chronologie du Phèdre, sur des particularités dont la fréquence est d'abord croissante jusqu'à un maximum, qui se réalise précisément dans ce dialogue, puis décroissante et, enfin, de nouveau croissante (n"^ 231 de la nomenclature de Lutosl. ; cf. n° 248)? Les variations de fréquence sont même parfois tellement désordonnées qu'elles mettent gravement en défaut, semble-t-il, l'efficacité probante de la méthode (n"" 24, 248, 249, 367, 377, 390, 412). En vain nous dénierait-on le droit de considérer isolément les diverses particularités; en. vain prétendrait-on qu'elles sont significatives, en quelque sorte, par leur masse. Mais, en premier lieu, pour que la méthode fût vraiment convaincante, il faudrait que, pour la plupart des particularités stylistiques, il y eût une progression ou une régression à peu près régulières jusqu'au Phèdre et à partir du Phèdre. Autrement, on pourra toujours penser que l'emploi, ici ou là, de tel mot, de telle forme, de telle construction, de préférence à tels autres, provient de causes tout accidentelles. Si, d'autre part, dans un dialogue, il y a répétition plus ou moins fréquente de quelque particularité, ne peut-on croire que c'est là un effet de la tendance spontanée et entièrement inconsciente, en l'absence de toute cause contraire, à répéter une expression qui, sans intention définie, a été déjà employée une première fois? Ainsi par exemple tî [j/^v est employé onze ou douze fois"^' dans le Phèdre. Or dix de ces xî [j^t^v se trouvent dans le dernier tiers du dialogue. S'il s'agissait de deux dialogues distincts, remarque avec raison Zeller [loc. cit.), on voudrait voir là un indice chronologique : fera-ton de même en ce qui concerne la dernière partie du Phèdre à l'égard des deux premières? Tout au contraire, la prédominance du dialogua dans cette dernière partie et la loi d'habitude suffiraient à expliquer le fait allégué et sans qu'il fût possible de lui attribuer aucune autre signification. Quant au second point, il n'est pas impossible non plus de rap-
96. Onze fois, selon Zeller Ph. d. Gr. 11 1'*, 513, 2; douze fois selon DlTTENBERGER, ap. LUTOSL. op. cit. p. 104, n" 202.