‹ La théorie platonicienne de l'amourChapitre 35 sur 69 · Lut. 346 sq., 348; Gomperz tr. fr · texte numérisé non relu

Lut. 346 sq., 348; Gomperz tr. fr

126. Cf. p. 274-278, avec référence aux suggestions antérieures de Geel Rh. Mus. VI, 1839, p, 11; de Bake Scholica hypomnem. III, p. 37, 46 sq. [1844]; de C. Ritter Unters. 133 sq. ; de Pfleiderer Sokrates, Plato und ihre Schùler p. 287.

ton, après avoir rappelé ce que la rhétorique des écoles doit à chacun de ses maîtres les plus renommés, définit la portée d'un tel enseignement (268 A-269 C)? Dans ce morceau, Platon montre que la rhétorique non philosophique n'est pas plus une science que ne le serait la médecine, si elle se contentait de savoir produire l'échauffement ou le refroidissement, de savoir faire vomir ou faire évacuer; que ne le serait l'art de composer des tragédies, s'il consistait à savoir tirer en longueur un petit sujet, ou en rapetisser un grand etc. ; ou encore l'harmonie, si elle n'était autre chose que de savoir tirer d'une corde le son le plus aigu ou le son le plus grave : une telle rhétorique n'est pas la rhétorique, elle n'en est que les préliminaires et ce n'est pas enseigner la rhétorique que d'apprendre aux élèves une foule de détails et de les ahandonner à eux-mêmes quand il s'agit d'en tirer parti. Sans doute, ceci concerne hien en même temps tous ceux dont il a été question jusqu'à présent. Mais ce qui paraît prouver qu'il s'agit plus précisément d'Isocrate, c'est qu'il est question d'un homme qui apporterait en quelque sorte un programme de l'enseignement de la rhétorique, et, en outre, que cet homme est traité exactement de la même manière que celui sous lequel, dans VEuthydème, on a cru reconnaître le célèbre rhéteur (cf. § 99, p. 100) : il faut être indulgent pour ses ambitions {Euthyd. 306 G), reconnaître que ce qu'il sait est bien quelque chose de nécessaire, ne pas lui adresser d'injures, mais au contraire lui pardonner parce que, s'il n'a pas compris ce qu'est vraiment la rhétorique, et si, par suite, il trompe ceux à qui il promet de l'enseigner, c'est seulement parce qu'il ignore la Dialectique et à cause de cette ignorance même {Phèdre 268 DE, 269 BC); c'est donc une ignorance involontaire, semble-t-il, et dont il faut le plaindre. Les expressions mêmes sont identiques '-''. Ainsi s'expliquerait-on fort bien la façon dont, à la fin du Phèdre, le prestigieux railleur se donne l'air de satisfaire

127. Euthyd. 306 C : (TUYYiyvw(7X£iv [aÈv ouv «ÙtoT; -/pYj tÎ); èin9u[Atai; xai jjiv) •/aAETiaivEtv... Phèdre 269 B : où ypT) yaXeTcaivstv àXXà «yuyytyvwaxEiv...

L'ÉLOGE DISOCRATE DANS LE PIlftDHK EST lUONIQUE 105

l'iniioccnlf \;iiiil('' d'Isocralc par des cniiiitliiiiciils i|iii ne soiil, (lu'im pi'isillaur ciiii^lanl. Il a li'tmvr iiii iiioycii détourné de faire coiiiiirciidrt' à ses Icclciirs (lue c'étiiit iiicu di^ ce paiivi-c ('s|iril (|ii'il ('lait (|iiestion plus haut, et, ce (pi'il n'avait pas su faire dans V lùflht/dtbnr, de se UKxpit'i' de lui en le désignant par son non», loul en lui enlevant la possil)ilil(; de s'en laelitM'. Il faut reniai'cpier. en outre, que si l'hypothèse est juste, d'après la([uelle la conception de l'Amour exposée dans le Phèdre serait une réfutation déguisée des théories d'Anlisthène (cf. n. 118), dans les deux dialogues la polémique contre Isocrate serait liée à une polémique contre Antisthène. En résumé, ce ne serait donc pas seulement l'éloquence de Lysias qui serait visée dans le Phèdre, mais, tout autant, celle d'isocrate, en même temps que son enseignement. Après tout la qualification de logographe, dont on fait injure à Lysias [Phèdre 257 C) convient tout aussi bien à Isocrate qui. dans V Euthydème (30.") HC, cf. 289 D), en a été lui-même gratifié '-\ N'est-il pas singulier môme, comme Usener n'avait pas eu tort de l'observer (cf. § 85, p. 67), que Lysias soit traité de logographe dans un ouvrage où c'est précisément un de ses discours épidictiques qui est critiqué ? On a d'ailleurs remarqué ^-^ que, à plusieurs reprises 272 G, 277 D, 278 C, Platon pense, en même temps qu'à Lysias, à un autre qu'il ne nomme pas : peut-être est-ce Isocrate, dont il se réservait d'introduire le nom (278 E) avec une brusquerie très propre à relever l'attention. Quoi qu'il en soit de cette dernière supposition, sur laquelle je crois ne pas devoir insister, il n'en est pas moins très hautement probable que le morceau en question est entièrement ironique : Platon ne fonde aucun espoir sur l'éloquence, sur l'enseignement ni sur l'intelligence d'isocrate, et c'est pour faire rire à ses dépens qu'il feint de se faire à ce sujet des illusions pour

128. Il est bon de rappeler du re>te que, même après l'ouverture de son école, ses élèves étant au début fort peu nombreux, Isocrate composait encore des plaidoyers : le Trapéùtique est de 392/391, VEginétique de 390/389. Cf. BLASsir,209sq.,214sq., 17 sqq. ; Scsemihl ZV. P/. F. 7, 40 sq.

129. SiEBECK Unters. z. Philos, d. Gr.', 136, ap. Raeder 274.

l'avenir. Cette interprétation nous délivre d'une foule de difficultés sans issue et elle libère en môme temps l'hypothèse de la postériorité du Phèdre d'une objection redoutable, qui atténuerait singulièrement la force des preuves sur lesquelles elle s'appuie.

§ 102. — Il est cependant une autre objection à laquelle se heurte cette hj^pothèse. Dans le Phédon qui, s'il n'est pas postérieur au Banquet, lui est du moins do peu antérieur, il est parlé de la théorie des Idées comme d'une théorie familière à tous les amis de Socrate, qu'il leur a développée à satiété et dont il a fourni des démonstrations sur lesquelles il n'y a même plus à discuter (76 D-77 E, 100 B)'2'\ Dans le Phèdre au contraire cette même théorie apparaît comme une nouveauté hardie, à laquelle il est nécessaire de préparer l'auditeur; la solennité avec laquelle débute le passage relatif au monde des réalités absolues est très frappante : « Car il faut bien, s'écrie Socrate, oser dire la vérité, et surtout quand on parle sur la vérité. » (247 C) Il y a là, dit Gomperz (tr. fr. 444, 446 sq.), une raison de fait qu'il n'hésite pas à qualifier d'impérieuse, et c'est elle sans doute qui le décide à ne céder qu'à moitié aux arrêts de la stylométrie*^^

130, Cf. surtout 76 D : el [J-Èv ëativ à 6puXoO|xsv àeî et 100 B : £7t' sxsïva xi TvoX'jOpûXï^ra.

131. Voir aussi Zeller 550, 4 ; Sdsemihl op. cit. 37. Il est impossible de rapporter, avec Schultess Deutsche Lit. Z. 1888, p. 348 (ap. Susemihl loc» cit.), les expressions précitées du Phédon à des parties antérieures du dialogue; car, la première fois qu'il est question de la théorie des Idées dans le Phédon 65 D, elle est présentée comme une théorie connue et qu'on n'hésite pas à affirmer. — Les assertions de Lutoslwvski à propos de cette question témoignent de quelque précipitation dans le jugement : « la conception des idées ou notions, dit-il (p. 353), comme substance des choses est dans le Phédon une probabilité (76 D : eî [aèv ëaxtv « ôpyXoOiAev àei... 100 B ; -jTtoôÉjjievo; etvat t: xaXôv auTo xa9' -x'j-zô), dans le Phèdre, c'est le patrimoine commun [Ihe common inheritance] de tous les philosophes (247 G :

ri... où(Tta ovTWi; [om. '{'uyîii;] ouca xu6epvY)r?i (aovw Ha.Tr\ vu). » Il faut avouer

que la traduction libre du passage qui vient d'être cité ne manque pas de largeur; elle se rapporterait mieux à 249 C : ôtb Sri ô'xaîwç xtX... Quant aux expressions conditionnelles signalées dans le Phédon, elles n'ont pas le sens que leur attribue Lutoslawski : elles signifient seulement que, à

LA TU KOHI R DES IDÉES DANS LE PIII^DRK 'lO?

§ 103. — S'il »'s( vrai (■('[triidanl (|ii(', coiimiic le r<'iii;(r(|ii(' (l'aillems (Io.mi'KU/ lui-iiièmc (p. 'l'iC»), la lliôorii' des IdtM^s entre on l'ontai'l dans le Phèdre avec- la théorie de l'Ame et la théorie île la connaissance, il est diffieile de croire que cela ail pn se faire alors (jue la première était encore « complètemenl ou prescpie coniplèlenienl nouvelle » (p. 444). En réalili', le dt'veloppement que prend, dans le Phèdre, la doctrine des Idées en relation avec les diverses parties de la philosophie platonicienne, non seulement avec la théorie de l'Ame et la théorie de la connaissance, mais avec la théorie de l'art, et même avec la physique, dans la preuve de l'immortalité de l'àme (pii y est présentée (cf. § 94, p. 85 sq.), — tout cela prouve suffis;imment, à mon sens, que la théorie des Idées est déjà une théorie ancienne, fermement étahlie et qui est prête à porter tons ses fruits. Raeder, qui insiste sur le caractère polémique du Phèdre (cf. op. cit. p. 255 et p. 2()3), a raison quand il voit dans ce dialogue l'œuvre d'un homme tout pénétré du sentiment que, dans sa philosophie et particulièrement dans sa théorie des Idées, est un trésor dont ses adversaires n'apprécient pas la valeur, et faute duquel pourtant aucun d'eux n'est capable de diriger la jeunesse (p. 279). Quant à l'enthousiasme lyrique qui se manifeste au début du morceau en question, il n'y faut pas chercher, avec Zeller, la joie de la découverte. C'est seulement une des conséquences de ce parti-pris littéraire qui commande, comme nous

l'égard de la doctrine de l'Ame, la tliéorie des Idées est un postulat dont Socrate a besoin ; or ses interlocuteurs le lui accordent sans la moindre difficulté, ce qu'ils ne feraient pas s'il s'agissait d'une simple probabilité. Ldtoslawski commet, remarquons le en passant, une méprise analogue en ce qui concerne l'exposition de la réminiscence dans le Phédon et dans le Phèdre : « La théorie de la réminiscence, écrit-il, qui est mentionnée dans le Phédon avec la réserve " et àXYjÔTÎç èerTtv " (72 E) est dans le Phèdre considérée comme certaine (250 A). » {ibid). Outre que, en ce qui concerne le Phèdre, la référence serait plus exacte à 249 C, il faut noter que la réserve en question, dans le Phédon, s'explique suffisamment par le fait que c'est dans la bouche de Cébès, et non dans celle de Socrate, que Platon a placé cette allusion à la réminiscence ; Cébès n'ajoute-t-il pas d'ailleurs, aussitôt, que Socrate a coutume d'en parler souvent?

l'avons déjà montré (cf. § 87, p. 71), tout le second discours de Socrate. Sans doute, la phrase qu'on allègue comme particulièrement significative : ToX[j,Y)Téûv yàp oh xtX. (voir la traduction § 102, p. 106) est bien une formule très solennelle, mais l'audace qu'elle affirme ne fait que développer l'idée contenue dans la phrase précédente : xov §à ÛTrspcupàvtov tôtcov

C'J't V.Ç •JlViTf'ji TCO) TWV -CYiSs TrO'.T^X'/]^ OUTE TTOO'' U[XV(^!T£'. '/.OLT à^iaV, Ct

elle prélude heureusement à une progression marquée du lyrisme dans toute cette partie du discours. Au reste, quand bien même la phrase en question annoncerait réellement des nouveautés, n'y en a-t-il pas assez d'autres dans cette partie du Phèdre en dehors de la théorie des Idées? Trouve-t-on ailleurs l'aflirmation de l'existence réelle et objective, en dehors de l'espace visible, d'un monde des Idées? Le rapport de l'âme avec les Idées est-il expliqué ailleurs comme il l'est ici et avec la même précision? Sans doute la notion d'une vie préempirique de l'âme n'est pas que dans le Phèdre : elle est, moins précisément il ^t vrai, dans le Ménon, dans le Phe'don; mais le Phèdre n'est-il pas le seul à chercher dans la vie suprasensible elle-même la raison pour laquelle toutes les âmes ne sont pas également bien partagées sous le rapport de la réminiscence, le seul à montrer que toutes les réminiscences n'ont pas une pareille efficacité? Enfin il y a dans le Phèdre une doctrine de la chute que nous ne trouvons, je crois, dans aucun autre dialogue ^^^, D'autre part, selon la remarque de Raeder (254 sq.) s'il y a beaucoup de raisons pour que Socrate mourant parle à ses disciples et à ses amis de la théorie des Idées comme d'une doctrine qu'ils connaissent bien, il n'y en a pas, bien au contraire, pour qu'il fasse de même à l'égard de Phèdre, qui non seulement n'est pas de ses élèves, mais qui est même un fidèle de ceux qu'il combat.

§ 104. — En résumé, les deux raisons les plus fortes qui puissent être apportées à l'appui de l'opinion de l'antériorité

132. Sur toutes ces questions, voir le ch. III, principalement § 129 s. med., § 124, § 127 s. med.

HAPPORTS DU IMIKDON ET DU PHKDIŒ 109

(lu P/irdrr sur |i' Ihi/k/u// iiOnl pas |iarii proicmh's. l'ar consô(|ii«'nl, la llu'sc opposi-c reste entières II siiflit à l'objet que je me propose de l'aN'oir l'iahlie d'une l';içon ^•('Mi(''ral(\ et je ne pousserai pas plus avant celle l'Iude chronologitiue. Le Phèdre est il de 'Ms, coniine le xciilenl TiiO.Mi'SON (XXWIII, ap. Uakdkii 27S) et Lutoslawsiu (p. 'SM)'? Doit-on se borner à dire qu'il est postérieur à 380 (Uaedeu loc. cit., cf. 200)? l'eu importe '^^\ L'essentiel, ce serait en effet, pour nous, d'avoir prouvé que les résultats de notre analyse (ch. l, § 73- 74) n'étaient pas illusoires et que la théorie de l'Amour exposée dans le Phèdre est bien postérieure en ell'et, dans le temps, à celle du Banquet. S'il est vrai (|uo le Phèdre soit postérieur à la République et voisin des dialogues de la dernière période, du Timée, du Sophiste, du Politique, du Philèbe, sans parler des Lois, il faut voir là une indication précieuse sur le sens qui pourra être attribué à cette forme plus récente de l'Erotique platonicienne. La théorie de l'Amour y serait élaborée principalement au point de vue de ses rapports tant avec la théorie de l'Ame et avec la théorie de la Nature, que avec la conception de la méthode philosophique et morale, en somme dans ses rapports avec l'organisation de l'Univers et avec la constitution ou la destinée de l'homme, avec l'action comme avec la pensée.

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