‹ La théorie platonicienne de l'amourChapitre 56 sur 69 · L'AMOUR CONDUIT L'AME A LA VERTU · texte numérisé non relu

L'AMOUR CONDUIT L'AME A LA VERTU

r Allie (loil siiflirc .-i (It-lcniiiiicr r.imonr ri ct'l niiKnii' se iiiaiiil'i'slcia |iar le dt'sir de (irodiiii-c dans l'àmc des discoiiis |ii'o|iiTs à rendre les jeunes i^cns nieilleiirs cilO A-h). I"]nliii celui i|iie rAiiiiuii' a eondiiil jiisiiu'à la coiileiiiplalioii du beau alisolu est seul capalde d'engendrer el de nourrir non des iinai^-es de vertu, mais des vertus réelles, car ce n'est pas à une iniai>-e qu'il tout lie, mais au réel lui-même, et il le contemple avec l'œil pour lequel le réel est visible (212 AB; cf. T/iéét. I7() R). L'Amour est donc l'auxiliaire (jjvîpyév 212 B) le plus puissant que possède l'Ame pour s'élever parla vertu jusqu'à ce qui, comme dit la République dans le texte cité plus baut (!$ 139. p. 1(>(>), est connu par cette partie de l'Ame dont la nature est sendjlableà celle de l'objet qu'elle connaît. De même le Phèdre nous peint l'Amour comme étant ce qui excite chaque âme à s'efTorcer de se donner à nouveau la ressemblance du dieu dont elle a jadis suivi le cortège et (^'amener le bien-aimé à imiter le même modèle : ainsi ceux qui ont fait partie de la suite de Zeus cherchent une àme qui soit, comme la leur, une âme de Zeus; ils cherchent si elle est philosophe et capable de commander (çiaô^oçôç ts -/.al T^vsjxov'.y.Gç) et ils travaillent à cultiver en elle ces tendances (252 C-253 C). Or l'autorité dont il est ici question et vers laquelle tend l'eiïort de l'Amour, c'est précisément celle qu& la philosophie nous permet de prendre sur nos passions. Ainsi donc l'Ame liée au corps a bien dans l'Amour un moyen de se dégager du corps, pour réaliser dans la vertu la perfection de son essence et atteindre par là les réalités absolues. § 143. — 11 y a plus, la justice elle-même et la tempérance peuvent être considérées, à un certain égard, non plus comme des effets mais comme le principe même de l'Amour, et nous verrons apparaître ainsi un aspect fort instructif de la théorie platonicienne de l'Amour. Si nous nous en rapportons en effet à ce curieux passage du Gorgim (507 E-508 A), que nous avons déjà cité (p. 133; cf. § 139 ^n), nous voyons qu'elles contribuent à établir un lien d'amitié entre les dieux et les hommes et que le Cosmos, le monde ordonné, est en somme leur œuvre. Que cette remarque doive s'appliquer

également à la conduite humaine, c'est ce qui résulte de l'ensemble du développement et aussi de l'observation qui suit. En effet, ajoute Platon, « l'égalité géométrique est toutepuissante parmi les dieux comme parmi les hommes ». N'estelle pas, d'une part, le moyen d'unir des choses inégales, ce qui est l'objet même de l'Amour en tant qu'intermédiaire entre ses opposés? D'autre part, n'est-ce pas aussi la fonction de la justice d'établir une harmonie entre des choses opposées, telles que sont les parties de l'Ame, et, quand la justice existe, l'homme n'est-il pas ami de lui-même et des autres {Rép. IV, 443 C-E; I, 351 D-352 B)? La liaison de ces deux idées est bien mise en lumière dans les Lois. Nous y voyons en effet que l'égalité est le principe de l'amitié, mais que la seule égalité vraiment capable de produire cet effet, ce n'est pas l'égalité fondée sur le hasard du sort, c'est l'égalité qu'on établit, par le moyen delà mesure ou de la proportion, entre des choses inégales, et conformément à leur nature : là est là véritable justice. Cette sorte d'égalité est divine; elle est rare parmi les hommes ; néanmoins tout ce qui se fait de bien parmi eux en dérive (VI, 756 E-758 A; cf. Plut. Quaest. conviv. VllI, 2, 4-6, p. 719). Mais, si la justice ainsi fondée sur la proportion et l'accord produit l'amour et combat le désordre, inversement on peut croire que la vraie justice doit elle-même dépendre de l'Amour; car l'Amour établit de son côté un accord et une proportion entre des choses diverses et ces choses, tout en conservant leur nature, se joignent selon un certain ordre dont le principe est dans la meilleure d'entre elles. Seule en effet elle est capable, en tant que faculté rationnelle, de soumettre entièrement l'Infini au Fini et de fonder une synthèse qui soit vraiment une, parce qu'elle est faite d'après une proportion bien réglée, et qui soit belle, pour la môme raison : « Il n'est pas de lien plus beau, dit le Timée (31 C), que celui duquel lui-même et les choses qu'il unit reçoivent la plus forte unité. Or la proportion est de telle nature qu'elle réalise cette fin de la façon la plus belle. » Dans l'amour pliilosopliique, c'est-à-dire dans l'amour véritable, il faut donc qu'il y ait de la mathématique, comme il doit y en avoir

L'AMOt'U l'HINCIPK DK CONNAISSANCE 173

dans r Amr pour (iii'cllc allcii^iic sa lin [iroprc, (pii csl la N'criii.

vi; 144. — (It'llc concliisioii iiVsl |»as l'aile pour nous siirprtMidic. Toiil nous a pi'(''pai'('' en cITcl jiisipi'à pi-(''si'iil à coiisidc-rcr rAïuoiir platonicien connue un acte propi-enient inlellechitd. D'ailleni-s, si lAnionr mène à la Vertu, c'esl précisément en lanl (pie, dans sa nalnro vraie, il conduit h la çpcvr,î'.; {Banq. i()\) A) et (|u'il est essentiellement amour de la \'érité (Rép. \\, 490 AH). Or il est bien connu cjuc la véritable vertu, pour Platon, c'est la vertu déterminée par la çpôvYjî'.^'^'. La Science figure, dans le Phèdre, parmi les pures essences, à coté de la Tempérance et de la .lustice (2i7 B) et à côté de la Beauté (25 i li), et elle i)arait bien être ce qui serait, an pins liant degré, capable de susciter T Amour (250 D). Est-il besoin de rappeler que l'Amour conduit à une contemplation qui est un acte de l'intellect (Banq. 2i2 AB)^'^, ou qu'il doit, par la réminiscence, nous ramener à un état auquel l'intellect seul est intéressé (Phèdre 247 C, cf. § 128, p. 144 sq.)? Il importe donc de rechercber comment, par le moyen de la réminiscence, l'Amour peut être le principe de la connaissance du Vrai. Nous aurons ainsi prouvé que l'Amour est une fonction essentielle de l'Ame qui, du monde de la sensation, aspire à s'élever jusqu'à la connaissance des intelligibles.

§ 145. — D'après le passage de la République Vi, 490 AB, auquel nous avons déjà plusieurs fois renvoyé (§ 141 5. fin., 142 s. fin., 144 in.), l'amour du Vrai, quand il a atteint, par l'union avec son objet, les satisfactions auxquelles il tend délivre notre àme des douleurs de l'enfantement. Pour Platon comme pour Socrate'^'', l'Amour se lie intimement à la Maïeutique comme moyen de parvenir à la connaissance de l'es-

194. Mémn 88 C- 89 A; Banq. 209 A ; Phédon 69 AB ; Rép. VI, 504 E- 505 B sqq. ; VII, 519 AB ; cf. Brochard Morale de Platon Année philos, XVI, 1905, p. 12-15.

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