‹ La théorie platonicienne de l'amourChapitre 62 sur 69 · L'AMOUR CONDITION DE LA RÉMINISCENCE · texte numérisé non relu

L'AMOUR CONDITION DE LA RÉMINISCENCE

Mais ct'llc (''luolioM iirisc en elle iikmiic n'a pas imiqucmont sa source, ne rouillions pas, dans le souNciiir de la Mrauli'', mais dans le souNcnir de liicn d'auli-cs parmi les ri''alil(''S absolues, h'aulrrs sont <\i;al('int'nl dignes de noire ainoiu' cl, soraionl (^[jabli's de le provtxiuei'. peut-être même avec plus de forée que la lieaulé; mais seule la Beaiiti' se révèle à nous et nous émeut jusque dans ses images sensiides. On sait comment cette r('V(''Iati(ui a lien : les ('inanalions de la iieauté pénètrent par les yeux justpi'à l'àme et elles rendent à l'Ame d'une kxçon plus ou moins conqilèle, plus ou moins durable, la légèreté qu'elle avait |)erdne. I/Intellect est alors transporté par le souvenir auprès de la Beauté absolue {Phrdre 250 A - 2")! I), 2'i3 A-2:;i H; cf. iï\) Cl), 252 E-25:3 A). L'Amour est donc bien condition d'une réminiscence à l'égard de l'Idée du Beau et, par conséquent, condition d'une connaissance.

Le Banquet, à la vérité, ne parle pas de réminiscence; mais le rôle de l'Amour n'y est pas conçu d'une façon différente. Il nous conduit par une série d'étapes, dans chacune desquelles l'Intelligence a sa place, jusqu'à la contemplation, pleinement intellectuelle, de l'Idée du Beau; chacun des degrés de l'initiation erotique comporte en effet la formation d'un concept dans lequel se retrouve toujours la Beauté sous la diversité de ses manifestations, corps, Ames, occupations, sciences, et c'est ainsi que se révèle brusquement à nous la beauté idéale (209 E-212 A). Comment supposer, si le Banquet était postérieur au Phèdre et qu'il le fût également au Ménon, comme on l'admet d'ordinaire sans raisons bien probantes (cf. GoMPERZ, tr. fr. Il, 301), et aussi au Phédon, que Platon, étant en possession de la théorie de la réminiscence, ne s'y fût pas souvenu des applications qu'il en avait déjà faites au problème de l'Amour? Comment supposer qu'il eût négligé une solution si profonde et si étroitement liée avec les dogmes les plus essentiels de sa philosophie? Chacun des degrés de l'ascension méthodique qui mène au Beau est en effet un moyen de provoquer la réminiscence : le Banquet n'avait pas encore clairement dégagé cette idée; le Phèdre la met en lumière d'une façon décisive.

§ 148. — Toutefois, si nous voulons montrer d'une façon plus complète encore, en quoi l'Amour est fonction cognitive de notre âme, c'est principalement avec la méthode dialectique qu'il conviendra de comparer les processus par lesquels, selon le Banquet, l'Amour nous conduit jusqu'à l'Idée du Beau. Or nous trouvons dans le VIP livre de la République un développement dont le parallélisme avec l'exposition du Banquet di été maintes fois signalé. Il est impossible en effet de méconnaître les analogies générales de l'ascension qui mène le dialecticien de la République jusqu'à l'Idée du Bien avec celle qui conduit l'amoureux du Banquet jusqu'à l'Idée du Beau. — La gymnastique et la musique, tout d'abord, correspondent assez bien à ce que sont l'amour des beaux corps et l'amour des belles âmes; car la musique n'a d'autre objet que de régler l'âme au moyen de l'harmonie (521 D- 522 B). L'étude des sciences qui vient ensuite est comparable au spectacle des sciences dans le Banquet, avec cette différence toutefois que l'aperception de l'unité conceptuelle, qui, dans le Banquet, appartient déjà aux premiers stades (210 B- D) semble être, d'après la République, l'apanage des études scientifiques (524 E-525 A). De part et d'autre, d'ailleurs, la contemplation de ce qui est beau, même par la science, ne peut être qu'une image de ce qui est véritablement beau [Rép. 529 D-530 C et Banquet 211 B, DE). A l'éducation dialectique proprement dite répond ce qui, dans l'ascension erotique, est la possession de la science du beau. Dans la République en effet Platon distingue l'apprentissage et l'exercice de la méthode dialectique, entre la trentième et la cinquantième année (537 D, 539 D-540 A), et la contemplation même de l'Idée du Bien qui est le terme de la Dialectique, comme celleci l'est de toute la préparation antérieure. De même, dans le Banquet, la contemplation de la Beauté absolue succède à la possession de la science du beau : elle en est le terme dernier, Platon le dit explicitement, comme celle-ci est ellemême une fin par rapport au reste de l'initiation (210 DE, 211 BC). L'analogie des deux expositions n'est en défaut que en ce qui concerne ces belles occupations qui apparaissent au

RAI'lMtins 1)K LAMOlHt AVKC LA DIALECTIQUE 183

troisièiiit' vawj; dans l'ascrnsidii (''roliiiiic du Hanquel. Mais, quand liicii iiiriiu' im des luoiiicnls de la mtHliDdc (lui iih'IIC au lioau iiaiiiail pas sou (''(luivalcul dans cidlc (jui uièucî au Hi(Mi, ctda lie siillirait pas à drlruire les autres prouves de leur paiallélisuie-"-'.

s^ 149. — (-e parallélisuK^ se uiaiiifeste d'une façon plus e()in[)lèle (juand on i'a|)pro('he en outre de l'exposition de raseension de la Dialecticpie Itî morceau (jui le prépare dans la Répubiiqiie, l'allégorie de la caverne. En elîet, entre cet enscMuble et les développements du Banquet, il y a un certain nond)re d'analogies verbales assez remarquables. — C'est brusquement (içaîçvrjç) que le prisonnier, délivré de ses fers, est obligé de regîirder du côté de la lumière, ou (pie, au contraire, il passe de la lumière à l'obscurité de la caverne (51.") C, 51G E; cf. 510 A). De même, dans le Banquet, c'est £^a{?vYjç

205. On pourrait penser que c'est à la même préoccupation par rapport aux £iriTriô£y[x.aTa que Platon a obéi dans la République, quand il parle, après la gymnastique et la musique, de ces arts mécaniques, dans lesquels nous ne trouvons pas encore le moyen de sortir du Devenir et de nous élever jusqu'à l'Être (522 B). Ce sont bien là en efiet des occupations. Cependant ces occupations sont de celles qui, ne supposant pas la prédominance de la Raison, ne peuvent que nous avilir (VI, 495 DE ; IX, 590 C; X, 599 D ; cf. IV, 444 A-E [n. 2/]).|Par elles, l'organe de l'Ame à l'aide duquel on aperçoit la Vérité est souillé et aveuglé (527 DE : àuoUûfxevov xai TuçXoûjisvov yub xtov aXXuv lvnirfit\)^â-zu>'^). S'il est possible de les réhabiliter, ce sera seulement dans la mesure où elles seront subordonnées aux sciences (522 C-E, 526 CD), et, sous ce rapport tout au moins, nous retrouvons quelque chose de la hiérarchie du Banquet : quelle que soit en eflfet l'infériorité des sciences par rapport à la Dialectique (531 DE), elle sont cependant supérieures à tous les arts, qui sont toujours relatifs aux opinions et aux désirs des hommes (533 B). D'autre part, les précautions que recommande Platon en ce qui concerne l'étude de la Dialectique n'ont pas d'autre objet que de nous préserver de ce désordre de l'esprit qui nous fera préférer à de sages maximes de conduite d'autres façons d'agir (ÈTUTYioEÛixaxa) plus séduisantes (533 CD). Enfin l'usage même de la Dialectique, c'est de nous mettre eu état, grâce à la connaissance du Bien, d'avoir un modèle sur lequel nous réglerons notre conduite individuelle et l'administration de la Cité (517 C, 540 A). Il y a donc, semblet-il, réciproquement des occupations et des façons d'agir qui sont plus propres que d'autres à nous conduire vers l'Être et vers le Bien.

qu'il nous est donné d'apercevoir le Beau absolu (210 E). Toutefois cette révélation subite est précédée, nous le savons, d'une série de contemplations qui se font, au contraire, suivant une consécution régulière ^^^. Semblablement, dans la République, l'homme de la caverne ne parvient à regarder le soleil, le dialecticien à contempler le Bien qu'après avoir successivement habitué leur regard à considérer des images de moins en moins dégradées de la réalité suprême ^"^ De part et d'autre, il est question d'une ascension qui requiert des points d'appui, qui comporte des degrés, au sens propre du mot, par lesquels on accède au terme, mais qui sont d'une autre nature ^"^ Pour parvenir jusqu'à l'Intelligible pur, rintellect se sert d'abord de simples images de l'Intelligible (les objets mathématiques) ; mais elles sont purement provisoires et il aspire à dépasser ces hypothèses, qui sont alors des principes; il veut, au contraire, se servir d'hypothèses en les considérant réellement comme telles, et ne s'en servir que comme de degrés et de points d'appui pour atteindre l'Inconditionné, !'(( anhypothétique w-*^-. Ce qui caractérise chacune des étapes de cette ascension, c'est l'aperception d'une essence, commune à une multiplicité de choses. Nous voyons en même temps une même chose une et multiple jusqu'à l'Infini, et, dans l'un et l'autre dialogue, l'idée d'une mer sur laquelle on se dirige, ou au-dessus de laquelle on s'élève afin

206. Voir 210 E : ÔetotAevoç ÈçôÇr)!; xa.\ ôpOw;. Cf. A : èâv -et; ôp8(oç [astÎ^/) et 211 G : ôpôwç iiù -rà ÈpwTtxà levai.

207. Voir 516 A-C : pas de vision possible ll,a.i-^^-i)c, de ce qui est «vw, mais une série successive d'étapes : npiôTov — [letà xoOto — {laTîpov — Itù

Taùxa... (j.Ex' èxeïva ÈXOeïv. Cf. 532 A- G.

208. Banquet 211 BC : ÈTtaviwv — ôpOwç èm Ta spwTixà levât — ènavtévai, (jjffTîsp ÈTtavaêaOfxoïç -/pwfjievov = Rép. 514 B : êTïâvM ôSôv — 521 C, 532 B : ETidcvoSoç — 517 B : 'iT|V 6s àv(o àvâêaatv xa't Oéav twv avw t-^iv £t; tov vo-/)tov TOTtov xriç '^'J'/jiZ avoôov — 519 D : àvaêrjvai èxeîvrjv f/iv àvaêaitv — 532 C : £7tav7.YWYr,v xoO [BeXtictou ev '^u/v) iipbçTriv toO àptdTOU èv toïç O'jfft Ôlav. Cf. pOUr

des expressions analogues 525 D, 533 B, C, 532 C, E.

209. Rêp. VI, 511 AB : otov ÈTtiêâTîiç te xai fjpjj.â?... |j.éxP' toO àvuTioOsTou etti TT^v ToO TtavTo; àp-/yiv : cf. Banq. 211 C; wanep £7tava6a6(j.oTi; 7p(<j|AEvov. Voir aussi liép. VII, 533 C.

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