‹ La théorie platonicienne des sciencesChapitre 64 sur 276 · Gorgias, 476 b · texte numérisé non relu

Gorgias, 476 b

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bonne, sinon en ce sens qu’elle se traduit pour lui par une amélioration de son âme? Donc la justice. améliore et a une valeur éducative. 4

Or comment concilier cette démonstration avec M la démonstration toute contraire, aux termes de laquelle la répression qui consiste dans l'imposition M d’une souffrance, n’a pas une valeur éducative? « C'est, nécessairement, que le mot de justice ne pré- τὺ sente pas, dans l’un et l’autre cas, la même signi-. * fication. Dans le premier cas, elle est la simple 1mposition d’une peine, et la souffrance en tant que M souffrance est un mal, dénué de toute valeur morale. 4 Dans le second cas, elle est définie comme une har- 4 monie de fonctions, susceptible de devenir une 4 science, soit comme un ordre de parties intérieur à M l’âme de l’individu, soit comme l'expression extérieure de cet ordre dans l’état. Alors, la justice Ε étant ainsi prise, la peine n’est qu'un moyen de la M rétablir dans l’état, une expression violente de l’ordre ; elle est donc bonne comme telle, dès qu’elle sert à symboliser la vertu.

Mais à qui appartient-1il d'interpréter ainsi la peine, à et de la justifier en quelque sorte? Au magistrat … qui condamne, d’abord, assurément. Le magistrat ἃ Ἧ le choix entre deux méthodes pour appliquer les lois ; il peut faire comme le médecin empirique, le M médecin des esclaves, qui va de maison en maison, ᾿ donnant ses ordonnances sans les expliquer ni les À

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justifier, ou bien il peut imiter le médecin philosophe, le médecin des hommes libres, qui explique sa manière de procéder et raisonne avec ses malades. 11 peut édicter les lois et les appliquer, despotiquement et sans commentaire, mais il peut aussi faire précéder le texte de chaque loi d'un préambule explicatif, destiné à faire comprendre au condamné la portée morale qu'il doit attribuer à la loi. L'attitude peut surprendre : on reproche au médecin philosophe de discuter avec ses malades, on l'accuse de vouloir « non guérir, mais instruire le patient, en faire non un homme bien portant, mais un médecin »: de même, et par analogie, on raillera le législateur qui, de législateur, se fait éducateur. Mais c'est un reproche qui ne porte pas, car l'éducation est effectivement le vrai but vers lequel le législateur doit tendre *.

Néanmoins ce n’est pas, en fin de compte, au législateur, à celui qui impose la peine, qu'il appartient de la moraliser. Que la douleur puisse, symboliquement, recevoir une valeur morale, le législateur peut bien l'expliquer, essayer de le démontrer;

1. Lois, 1V,722 d, sqq. — IX, 857 ὃ, sqq. — Dans les Lois, Ja préoceupation est constante de donner à la législation un caractère pédagogique. Le meilleur législateur est celui non qui réprime le mal, mais qui produit le bien et l'union (Lois, 1, 627 d, sqq.) — Cf. Lois, IX, 862 d : ὅτι τις ἂν ἀδιχήση μέγα ἢ σμιχρὸν, ὁ νόμος αὐτὸν διδάξει καὶ ἀναγχάσει,

χτλ. -- Cf. aussi Lois, ΥἹ, 159 ο: τὴν παιδαγωγηθεῖσαν οὕτω πόλιν,--- 166 a: ὧν ἕνεχα οὐ δεύτερον ουδὲ πάρεργον δεῖ τὴν παίδων τροφὴν τὸν νομοθέτην

ἐᾶν γίγνεσθαι, — el passim.

encore faut-il qu'il soit écouté, et c’est au condamné qu'il appartient de rendre la peine ou stérile ou féconde. S'il se révolte, et prend le châtiment

comme un soldat vaincu prend une défaite, la peine

le gûte et le corrompt ; s’il la comprend et l’accepte, elle l’améliore : il lui aura donné un sens. Il ira, s’il est sage, loin de mettre tout son art, après l’in-

justice commise, à se soustraire au châtiment, se livrer au juge pour être puni. Les enfants et les esclaves ont peur du médecin, parce que ses remèdes font souffrir ; l’homme libre et raisonnable le fait

venir, et réclame une douleur qui est un achemine- -

ment vers la santé. « Si donc quelqu'un a fait acte d'injustice..., 1l devra se rendre volontairement là où, le plus promptement possible, 11 recevra sa peine; il devra trouver le juge, comme on trouve un médecin, et travailler à ce que le mal d’injustice, devenu chronique, ne fasse pas son âme malsaine et corrompue... Il se contraindra... à ne pas être un lâche, mais à s'offrir, en fermant bravement les yeux au danger, comme on s’abandonne au médecin qui coupe et brûle les chairs, poursuivant le bien et le beau, sans faire entrer dans ses calculs la considération de la douleur à subir, et se laissant frapper, si l'injustice commise mérite lescoups, lier, si elle mérite les liens, mettre à l’amende, s’il faut payer, exiler, si l’exil est nécessaire, et condamner à mort, si le crime est digne de mort, se

fera le premier accusateur de soi-même..., et se ser-

Lwira de l’éloquence seulement à cette fin que, par la

ἢ révélation de ses injustices, il soit affranchi du plus grand des maux, de l'injustice '. » Que la peine réprime le crime et rélablisse l'ordre social, cela est au pouvoir du magistrat, mais cela est peu de chose. Que la peine détruise l'injustice dans l'âme du coupable et devienne une expiation, une purification, cela est essentiel : car l’ordre social n'a de valeur que comme l'expression, à traits agrandis, de la justice intérieure à l'âme de l'individu ; mais cela n'est pas au pouvoir du juge qui ne peut qu'exhorter, au coupable seul il appartient d’expier son crime.

Cette théorie scandalise. « Tu affirmes, dit Polos à Socrate, en parlant ainsi, ce que nul homme n'oserait affirmer ; demande plutôt à un de ceux qui sont ici?.» Mais Socrate n’est pas un orateur judiciaire ou politique qui cite des témoins, invoque l'opinion publique : le nombre des témoignages n'ajoute pas plus qu'il n'enlève à la vérité d'une thèse, l'opinion des hommes n'est pas marque de vérité. — « Es-tu sérieux? demande de mème Calliclès, ou veux-tu rire? Car, si tu étais sérieux, et si, par hasard, ce que tu dis se trouvait vrai, notre vie humaine ne serait-elle pas renversée, et ne se trouve-

L 1. Gorgias, 480 a, sqq. 1 2. Gorgias, 473 6.

rait-il pas que nous faisons tout le contraire de ce qu'il faut'»? Mais ce que les hommes font n’est pas la mesure de ce qu’ils doivent faire. C'est un

paradoxe que le Socrate du Gorgias aventure, et le changement de point de vue qu'il propose doit choquer le sens commun; mais si Calliclès est l'amant du peuple et de Pyrilampe, Socrate est l'amant d’Alcibiade et de la vérité. Entre la justice conçue comme une répression sociale, et la justice conçue comme le prix d’une expiation et d’une purification, il y a une différence radicale. Pour la première conception, le sage n’a que de lindifiérence ; mais, si la répression devient jamais un instrument d'amélioration et de purification, c’est que du point de vue de la contrainte sociale nous passons au point de vue de l'éducation de l'individu. C’est donc un problème qui se pose, et qui ne peut recevoir, comme, tout à l'heure, le problème des rapports de l'âme et du corps, qu’une solution équi- M voque, de savoir si l’état est dialectiquement fondé

ou détruit. « Je ne suis pas, dit Socrate à Gorgias, à Polos et à Calliclès, un de vos hommes politiques ; (οὐχ εἶμι τῶν πολιτικῶν) ? » : Socrate ne s'occupe que du salut philosophique des âmes. Mais, d'autre part, l'état n’est rien que par l'éducation antérieurement

reçue et pour l'éducation future des citoyens qui le

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