CLAUDE BERNARD
SOMMAIRE. Introduct.on.— Définition de la théorie et de la pratique. Etude de quelques théories relativement nouvelles en auricul ture.— Défrichements.—Kota. tions.— Valeur de diverses races laitières. … Exploitation de l'industrie laitière. — Possibilit® culture de certuines plantes.—Soins à donner au Jumier de ferme—Oult: ies vergers.— Travail à J'aire pour établir la valeur de certaines théories pour nous.— Qu'est-ce que c'est qu'une ligne isotherme. — Remarques sur nos lignes isothermes.— Effet de la différence de climat en ce qui concerne le nord-est de Québec.— Moyens à prendre pour détruire les préjugés de nos cultivalet rs.— Le remède. Exemples démontrant le bien J'ondé de notre théorie telle
qu'exposée.
INTRODUCTION.—Dans une de Pratique agricole, a souffert et souffre ses colonnes intitulées : ‘ Sittings, aujourd'hui d'une insuffisante accu- “l'Agricultural Gazette,” de Lon- mulation de faits et de données et
dres, Ang., du 24 juin 1907, contenait je paragraphe suivant « e nous traduisons : “Bien qu'il son facile d'accumuler des notions exactes, il est encore plus facile de tirer des conclusions agricoles inexactes : et, non Seulement la science, mais encore la
d'une surproduction de théories et de conclusions."
L'épigraphe qui se lit en tête de cette conférence et le paragraphe que nous venons de traduire pour lui servir d'introduction ont été choisis par nous, suggérés qu'ils nous sont par le
fait que, tout récemment, la théorie qui nous est enseignée de temps immémorial, par les éleveurs de bétail et les zootechniciens que la forme extérieure joue un grand rôle ch. ln vache laitière, vient d'être mise fort délibérément de côté, assez récemment, par un éminent professeur d'Industrle laitière de la Puissance, Cette négation d'une théorie si respectnble par son Âge d'abord, mais surtout par les nombreux faits qui viennent à son appui, nous ont donné l'idée Jde faire, de l2 comparaison de quelques théories actuelles en agriculture avec la pratique ordinaire, telle que mise en oeuvre, dans notre province, le sujet de la présente étude,
DEFINITION D. A THEORIR ET DE LA PRATIQUE.—Pour bien nous comprendre en causant de théorie et pratique agricoles, établissons tout d'abord la définition des mots “théorie” et “pratique.” Elle est courte comme on va le voir : La théorie c'est l'ensemble des principes propres à un art, À une science : la pratique, c'est l'application, l'usage des règles et des principes d'un art, d'une science,
Pour rendre plus claire la définition de la théorie, voyons ce qu'en dit La Harpe : “ La meilleure théorie de l'art sera toujours l'analyse des bons modèles,” ce qui nous rend justifiable de dire à notre tour que toute théorie qui ne peut servir à expliquer les faits auxquels on veut l'appliquer n'est pas une bonne théorie, quant à ces faits.
ETUDE DE QUELQu.,… TIHEO- RIES RELATIVEMENT NOUVEL- LES.—Depuis vinst-cinq àtrente ans, dans notre province, il s'est fait un grand réveil parmi nos agronomes qui se sont mis à la recherche de nouvel-
les théories ou à l'étude de théories iüises au jour en Europe, afin de sn servir pour combattre l'empirisme qui, depuis lougte..us, tenait notre agriculture dans le marasme, Un coup d'oeil sur ces théories va nous permettre de discuter si ellks ont toujours été l'origlne de pratiques bien recomnmandables, d'une manière générale, en ce qui conceïne notre province,
Charles Dupin parla”: de la pratique, dit : “Le ce qu'une pratique réussit dans un endroit {il ne faut pas conclure qu'elle réussirait également bien dns tout auffe,” Et, nous ajoutons: Le ce qu'une théorle s'appitque bien À la pratique dans un endroit il ne faut pas conclure, au point de vue agricole, qu'elle est d'uhe application générule possible dans loutes les parties d'un même pays, surtout lorsque ce pays couvre tout l'espace d'une même zone sise entre deux océans,
Nous allon:, tout de suite, avouer à l'auditoire d'élite qui nous fait l'honneur de nous prêter, en ce moment une oreille attentive, que notre but est de discuter, en faisant la présente étude si, non seulement dans la Puissance du Canada, mais même dans notre province de Québec, il est possible d'enseigner les mêmes théories agricoles comme applicables à toutes ès parties du pays.
'asorû, voici quelques-unes des théories que nous voulons étudier brièvement en comparaison avec la pratique qu'elles ont déterminée par lon « en application, Ces théories tou. .ent …1u mode de défrichement des terres, à la rotation à établir pour la culture du sol, au choix de diverses races de bétail, à l'exploitation de l'industrie laitière, à Ja culture de certaines plantes spéciales, à l'utilisation des engrais de ferme, à la culture des vergers, etc., etc.
DEFRICHBMENTS.—Au sujet du défrichement des terres, le fait que, fépuis l'ouverture à la rolontaation de Bos provinces de l'Ouest, l'on à qu'a y labourer ]a prairie dénuée de toute végétation forestière pour faire le premier défrichement, à amené ve:tain colons, surtout étrangers, à substituer une nouvelle théorie de défrichement de nos terrains forestiers à l'anciennn: qui, mile en pratique, consiste à abattre les arbres, À les brûler, à scecr entre les souches pendant plusieurs années et à essoucher ensuite pour cultiver à Ja charrue, La nouméthode va à dire qu'il faut abattre les arbres, n'en brûler ab :'ument que ce que l'on ne peut "ire valoir commercialement, arracher immédiitement les souch°s À !a machine, es faire b.ûler en gros tas accumulés sur un espace de terrain aussi restreint que possible afin d'éviter de brûler l'humus du sol, et commencer immédiatement !a culture de la ‘èrre à la charrue comme sur la prairie du Nord-Oucst, Nous avons été à même de constater “de visu que cette théorie est loin de donner en pratique les résultats espérés, La chose est à étudier.
velle
ROTATION.--I y a trente à quarante ans, dans les vieilles provinces
de la Confédération canadienne, l'éta-
blissement d'une rotation dans notre système de cuiture était une chose fort peu connue et presque absolu-
ment incomprise, l'etit à petit, cepenlant, la théorie en a été ébuuchée et on l'a mise en pratique en se basant Sur les pratiques européennes, ‘l'out de suite les bienfaits de ce système :e sont fait sentir et l'on est parvenu, après bien des efforts, à faire accepter et mettre en application l'idée d'une rotation de dix à douze ans sur nos terres, D'excellentè résultats et une
grande amélioration dans notre agri culture ont ‘té le couronnement de innov sion, Aujourd'hui ce syatème, que l'on appeïle celui de longue-rotatlon, ne semble plus répondre à la nétässité dans laquelle l'on est par le progrès moderne, de faire piolulre à nos terres de plus furtes récoites pour rencontrer de plis fortes demandes né aitées par l'augmentu'lon de la palaition mondiule, L'on nous arrive ee tune nouvelle théorie appelée ce, de la courte rotation, certalnement propre à fournir, par son application judicteusement faite, une plus grande somme de profits, Mais fl à savoir si, dans les régions froides de notre province, 4 courte saison d'été dont elles sont gratifié’s permettra de procéder aux multiples opérations de labourage, nersage, sarcluge, éclaircissage qui aterviennent mettre en pratique celte courte rotation, Après avoir, nous-même, mis ce système À l'essai pendant vingt ans, nous avons dû revenir au vieux système de dix ans, un peu modifié, En effet, à l'est de Québec, In courte saison ausée par e printemp ‘ardif et l'a ne hâtif fait que les opérations de bour, de bersaige, de sarcl'ge, d'& .dircissags, de fenaison, je mois-on se pressent en empiétant les nes sur les autres, de f que le R'i.5lre changement dans üurs norma, de la saison nous jette presque chaque année dans de sérieux embarras, à cause de Ja grinde quantité de main-d'oeuvre si rare aui :rd'hui et de travail animal que ce ‘ystème de courte rotation exig” dans un temps relativement trop ‘ourt, 11 y a là, un problème fort complexe à étudier.
cette
conduit
rêste
pour
VALEUR DES DIVERSES RACES LAITIERES.—Depuis que l'industrie laitière est deve de la principale in-
dustrie agricole de notre pays, il s'est fait un grand travail pour l’amélioration de nos races laitières par la sélection et pour le remplacement de certaines races inférieures par d'autres meilleures, En théorie, il e:t reconnu que quelques races conviennent beaucoup mieux que d'autres pour l'industrie laitière, Mais est-il bien établi, sur ce sujet, que la théorie est toujours en accord avec la pratique possible à suivre dans les di verses régions de notre province. La race holstein est la plus forte laitiè:connue, et à cause de cette qualité, il y a aujourd'hui une très grande tendance à l'introduire dans nos trou peaux. Mais, est-elle bien, À cause de cela, la plus profitable à garder; la jersey, la meilleure productrice de beurre de toutes les races est-elle convenable pour nos régions froides ; l'ayrshire et la canadienne ne sont- <ues pas, au contraire, les plus rustiques, les plus économiques pour la plupart de nos cultivateurs ? Ce sont autant de questions sur lesquelles on ne semble pas encore avoir de théorie absolument bien arrêtée.
€ EXPLOITATION DE L'INDUS- PRIR LAITIERE.—Dans la théorie qui est enseigné touchant l’industrie laitière, dans ja province de Québec, il y a deux problèmes discutés. L'une touche à certains soins à donner au lait tel que, par exemple, celui de l'aération. Depuis 25 ans nous avons constaté que, sans aération, notre lait est presque toujours de très mauvaise qualité et donne peu de rendement et des produits de mauvaise saveur.
Cette assertion est basée sur des expériences multiples et des opinions données par de hautes autorités en industrie laitière. Or, voilà que d’autres autorités non moins compétentes, il nous
semble, viennent contester cette théorie,
L'autre problème dont nous allons maintenant causer se pose depuis une dizaine d'années et est loin devre résolu. Il est soulevé par l'introduction des petits centrifuges à main pour l'usage des cultivateurs chez eux.
A l'origine de cette introduction, tout le monde a été d'accord, et l'est encore d'ailleurs, à admettre que ces petites machines sont d'un grand £ vantage dans les régions où la population agricole est trop éparse pour pouvoir fournir assez de lait à un point central afin d'y alimenter une fabrique de beurre ou de fromage. I] est, de plus, admis qu'elles rendent de grands services aux patrons de l'indu:trie laitière ayant de forts trou- Paux, avant l'ouverture des fabriques au printemps et après jeur fermeture à l'automne, ainsi qu'aux producteurs de lait qui vendent la crème dans les villes. Enfin, ji] est prouvé qu'elles font, en tous Cas, un excellent écré- Mage bien net, lorsqu'elles sont bien conduites,
Mais on va maintenant plus loin, Nous prétexte que charroyer le lait enter aux fabriques et en rapporter le lait écrémé est onéreux, que le lait écrémé apporté de la fabrique est bien moins bon que celui que les patrons obtiennent chez eux au moyen de leurs petites machines, pour les animaux, on organise des beurreries recevant la crême au lieu du lait, et l'on émet la prétention que ces fabriques produisent d'aussi bon beurre que celles qui reçoivent le Jait entier!
Malheureusement pour ceux qui émettent cette dernière prétention, la théorie, ici, n'est pas d'accord avec la pratique, car les exportations de beurre de divers pays sont à peu près tous unanimes à déclarer que le beurre fait
avec la crême provenant du travail des petits centrifuges n'est jamais aussi bon que celui fait dans les tabriques recevant le lait entier, 4, l'on assiste à ce singulier spectacle de fabricants de ces petites machines qui, comme de raison, trouvent plus profitable de vendre cent petites machines pour alimenter une seuie fabrique que de n’en vendre qu'une ou deux grosses à la même fabrique et d'agents recevant une commission de vingt pour cent pour chaque petite machine vendue, qui viennent gravement vou: dire que, quand bien même le beurre que peut produire ces peutes machines perdait de la valeur Sur le marché à cause de son inféricrité, il est encore Mieux d'en faire de cette qualité pourvu qu'on n'ait plus à charroyer le lait aux fabriques et que l'on ait, non pas de meilleur crême Pour faire de meileur beurre, mais ue meilleur lait écrêmé pour les ani- Maux, A-t-on jamais fait, depuis dix ans que, d'un côté, l'on crie contre les petits centrifuge: et que, de l’autre côté, leurs propagateurs disent qu'il n'y à qu'à faire l'éducation du patron pour arriver à retirer de c?s petites machines tous les avantages qu'elles sont susceptibies d'offrir, a-t- On jamais, dison:-nous, fait le seu! effort qui puisse démontrer qui a art où raison des deux Camps, sAvoir :
une enquête conduite de manière qu'elle ne laisse chance à aucun échappatoire *
POSSIBIATE DE CULTURE Li:
OBRTAINES PLANTES. 'on pos- Sède aujourd'hui de nombreuses brochures venant des stations expérimentales et des départements d'agriculture des EtatsiUnis et du Canada, dé6montrant théoriquement les grands avantages qui résultent, pour les cultivateurs de notre Pays, de la culture de certaines piantes telles que le blé-
d'Inde, le luzerne ou alfafa, les millets, les vesces étrangère:, etc, etc.
Nous avons eu connaissance que de nombreux cultivateurs ont, dépensé pPassSaplement d'argent pour acheter, Sur la foi de telles brochures, des £rain®s de ces plantes et n'ont rencontré que des insuccès, et nous pous classons parmi ceux-là. Ne serait-il Pas important que des essais de culture de ces plantes fu:sent faits dans nos régions et que le résultat en .ut inséré dans des rééditions de ces brochures afin de régler tout de suite la question de savoir à quels endroits ces cultures conviennent. Il me semble que de telles expériences s'imposent,