PREMIERS MAITRES
Trois sortes d’influences ont, semble-t-il, présidé aux destinées de la thérapeutique lors de sa venue au monde. La femme, le prêtre, le berger ont tour à tour doté le nouveau-né des attributs qui ont fixé sa valeur parmi les hommes.
' La femme a donné la fantaisie, le prêtre le mystère, le berger l’observation.
Dans nos campagnes une maladie existe : la maladie des soies. Un enfont a la diarrhée, on lui barbouille le dos de farine délayée dans l’eau; le duvet s’imprègne de ce mélange qui, desséché, se concrète en grumeaux raides. Le poil follet se dresse; on jurerait d’un piquant de hérisson. C’est la maladie des soies. Les soies irritent l’intestin, elles causent la diarrhée de l’enfant : il faut les chasser au dehors : la pâte à la farine les attire à la peau. Les soies sortent, l’enfant est guéri.
A quel siècle remonte l’invention de cette puérilité nosologique et dans quel cerveau a germé la conception qui l’édifiait ? Ce ne peut être qu’une mère de famille qui a établi un rapport de cause à effet entre ces deux coïncidences ramassées sur son enfant : une diarrhée et l’imprégnation fortuite du duvet par une préparation farineuse qui servait à la cuisine.
Et la maladie des soies s’est répandue dans les villages, en sorte qu’au début de notre pratique, nous avons été mal jugé de ne pas la connaître.
C’est que les campagnes mieux que les villes enveloppent d’une atmosphère propice les récits étranges. L’invraisemblable naît dans la solitude. La culture moindre du paysan l’expose davantage à l’envahissement par la légende.
Un si grand silence baigne la nuit des champs, l’esprit des campagnards, en dehors des occupations prévues est si peu sollicité par une distraction que, le soir venu, c’est autour du foyer la bride lâchée à l’imagination amplifiée de tout un excédent de force nerveuse que le travail physique, moindre par les jours d’hiver, n’a pas suffisamment dissipé.
Chez la femme surtout : elle peine parfois autant que l’homme, mais possède en réserve des provisions de tendresse que son entourage fermé n’absorbe pas. C’est alors un trop plein de sève qui, ne trouvant pas issue dans les sentiments affectifs, s’échappe en un bouillonnement de mots où la vérité se noie. Plus un fait est extraordinaire, plus il a chance d’être accueilli. Qu’il s’agisse d une cure heureuse et qui passait pour désespérée, chacun d’en développer le côté fantaisiste avec cette ardeur qui prend sa source dans des énergies physiques ou de sentiment incomplètement utilisées.
Ce qu’est la femme de nos campagnes aujourd’hui, il est probable qu’elle l’a été de tout temps. Ses fonctions de reproduction n’en ont jamais fait qu’un être éminemment sensitif qui porte de la vie pour deux : pour elle et les enfants qui se développent dans son sein. Pendant les mois de grossesse, cette dose double d’influx nerveux est partagée entre la mère et 'le foetus. En temps ordinaire, la femme la réserve à son entretien seul. C’est trop. Il en résulte une surexcitabilité du système nerveux, un besoin de prodiguer son excès de charge émotive en paroles, conseils, activités menues.
LA THÉRAPEUTIQUE PRIMITIVE ] i
La femme de l’âge de pierre ne connaissait pas ça ; la pléthore de l’influx nerveux ne l’incommodait pas ; elle secondait le mâle dans sa lutte âpre, le suivait à la chasse, se battait avec lui contre l’ours des cavernes. A pareil travail on bavarde peu.
Les mœurs patriarcales ramenaient plus tard la sécurité du foyer, les après-midi passés à filer la laine; aussitôt les conversations de s’échanger, les recommandations d’assaillir qui ne les demandait pas, les recettes de jaillir des imaginations excitées. Quelles recettes? Celles qu’une coïncidence heureuse avait fait paraître efficaces, celles encore que l’obsession du flux de langue tirait tout simplement d’un cerveau fertile en chimères.
Le prêtre, lui, furetait dans les récits, retenait, comparait, condensait le résultat de ses enquêtes dans des formules de pratiques mystérieuses qu’il exaltait d’un parfum religieux. Le malade qui absorbait les remèdes proposés passait par divers sentiments : le respect pour le caractère du prêtre, la crainte de l’inconnu où ce prêtre pénétrait, l’étonnement devant l’étrangeté du rite thérapeutique, autant de facteurs émotifs qui tenaient l’attention en éveil. Or l’attention mène à la confiance : le patient espère davantage en une médication dont la complexité ou la bizarrerie arrêtent son intérêt. Un remède dépouillé des artifices qui en rehaussaient la valeur, n’eut pas produit cet effet.
Les choses simples échappent aux hommes : comme les animaux, ils n’attachent aucune importance au contenu de leur horizon coutumier. Cueillir sans pompe une herbe dans la prairie est dépourvu de prestige ; si active soit la drogue, elle sera avalée avec défiance et mince résultat.
Entre les mains des prêtres, la médecine enfermait ce double avantage : elle rehaussait la dignité sacerdotale, assurait les chances de guérison. Les dieux étaient remerciés, le malade sauvé.
Dans le temple d’Esculape à Rome, des marbres
portaient les inscriptions suivantes : « Lucius, attaqué d’une pleurésie et abandonné des hommes, consulta l’oracle qui lui ordonna de prendre des cendres sur l’autel, d’en faire une pâte avec du vin et de l’appliquer sur le côté malade, ce qu’il fit, et il fut guéri. Il en rendit publiquement grâces au Dieu de ce temple. »
« Julien, attaqué d’un crachement de sang et abandonné des hommes, consulta l’oracle qui lui ordonna de prendre sur l’autel des pigeons et d’en manger pehdant trois jours avec du miel ; il le fit et fut guéri ; il ' en rendit grâces au Dieu du temple devant tout le peuple. »
Suggestion, diront nos contemporains. Soit ; quand même est-ce là de la bonne thérapeutique puisqu’elle remue le système nerveux au point de ramener la vie dans les organes menacés. Telle une source d’eau vive que l’ébranlement de l’arbre fait sourdre entre les racines desséchées.
La suggestion pendant des siècles a constitué le grand remède, et ce n’est que peu à peu que l’observation l’a allégée de sa charge de guérisseur unique.
Le rôle des bergers commençait, exercé parallèlement il est vrai, 4 celui des prêtres. Méditatifs et immobiles, ils gardaient les troupeaux, avaient appris les plantes que préféraient leurs bêtes indisposées, celles qui purgeaient et rendaient le poil luisant. Rentrés chez eux, ils essayaient sur les hommes les simples qui avaient réussi aux bêtes. Mélampe, le médecin grec le plus ancien, était berger ; les chèvres lui avaient enseigné l’usage de l’ellébore ; les filles du roi avaient des vapeurs ; il les guérit en les purgeant avec cette racine.
Avant Hippocrate, les pratiques thérapeutiques essentielles étaient vulgarisées : on saignait, on purgeait, on recommandait la diète. Le Maître de la médecine n’ajouta