IG
SOUS le nom d'embryocardie (1). ilappelez-vous les trois caractèi'es de ce syndrome : 1° accélération des battements du cœur ou tacliycardio; 2" similitude de timbre et d'intensité des deux bruits ; 3" égalisation en durée dos deux silences. Pour que ce syndrome existe réellement, la réunion simultanée de ces trois phénomènes est indispensable ; lorsque l'un d'eux est absent, il s'agit alors d'une fausse embryocardie. D'un autre côté, ne confondez pas, comme on le fait souvent, les mots : tachycardie et palpitations. Car, celles ci correspondent à un phénomène absolument subjectif, et pour vous faire comprendre la différence clinique qui les sépare, j'ai coutume de dire: on peut avoir de la tachycardie sans palpitations, ou des palpitations sans tachycardie.
Mais, revenons à notre malade. Cet état embryocardique des battements du cœur n'était pas le seul symptôme observé ; il y avait encore du refroidissement des extrémités, de la cyanose, une sorte d'inertie musculaire invincible. Or, n'avez-vous pas là le tableau symptomatique des accidents que Wunderlich d'abord, et Griesinger ensuite, ont désignés sous le nom de collapsus? Vous les voyez subitement survenir dans le cours des maladies infectieuses, et surtout de la fièvre typhoïde, à la suite dos diarrhées colliquatives, des hémorrhagies abondantes, des perforations des séreuses, et même après certaines réfrigérations provoquées dans un but thérapeutique. Mais, jusqu'ici, on n'avait pas su pénétrer le mécanisme intime de ce syndrôme, vraiment solennel par sa tubite apparition et par le caractère de gravité qu'il comporte. « Le coJlapsus — dit Griesinger — tient essentiellement à la faiblesse du cœur, à la vacuité relative des artères, à la réplétion des veines, au ralentissement de la circulation, au défaut d'oxydation du sang...», et il ajoute : « en partie à des causes inconnues».
(l) M. Gillet, mon ancien interne, a consacré son excellente thèse inaugurale (Paris, 1888) à l'étude clinique de l'erabryocardie .
Or, depuis mes recherches sur l'état de la tension artérielle dans les maladies, nous connaissons maintenant cette cause. Elle ne réside pas seulement, comme le croyaient Wunderlich et Griesinger, dans la dégénérescence de la fibre musculaire du cœur, ce qui no se comprendrait pas dans tous les états de collapsus consécutifs aux perforations des séreuses, car alors cette dégénérescence cardiaque ne peut se produire en quelques instants. Le collapsus, dont l'embryocardie est le phénomène prédominant et producteur, n'est pas seulement dû. à l'adynamie cardiaque, mais aussi à l'affaiblissement considérable de la tension artérielle, et si cet accident est plus fréquent dans la fièvre typhoïde que dans d'autres affections, c'est parce que la dothiénentérie est une maladie d'hypotension artérielle, ce qui veut dire qu'elle est caractérisée tout d'abord par un abaissement plus ou moins considérable de la pression vasculaire. Donc, lorsque nous voyons survenir rapidement, ou même lentement, des accidents caractérisés par une dépression énorme des forces, par l'affaiblissement extrême et la précipitation des battements du cœur qui prennent le rythme fœtal, par la cyanose ou la pâleur livide de la face, par des congestions viscérales, par le refroidissement des extrémités coïncidant souvent avec une température centrale très élevée (collapsus algide ou hijperpijrétique) , dites-vous bien que l'indication thérapeutique consiste à augmenter l'énergie défaillante des contractions cardiaques, et surtout à relever la tension artérielle abaissée.
Chez notre malade, atteinte de tuberculose au troisième degré, le cœur était sans doute petit et atrophié, comme cela existe chez tous les phtisiques - il avait été atteint subitement d'impuissance contractile; la tension artérielle était tombée à son minimum, et c'est pour ces raisons que nous avons prescrit six à huit injections de caféine (renfermant 40 centigrammes de caféine par injection), et autant d'injections d'ergotine et d'éther. Cette médication a été continuée pendant plusieurs jours, parce que la malade a présenté encore plusieurs crises em-
bryocardiques, et aujourd'hui^ ni cette femme doit succomber dans un bref délai à son affection pulmonaire, elle a été certainement délivrée d'un péril qui menaçait ses jours d'un moment à l'autre.
Or, qu'avons-nous fait en pareille circonstance? Nous avons institué — comme tout à riicuro pour les dyspnées cardiaques • — une médication pathogénique • nous avons observé un syndrome, nous en avons découvert le mécanisme; nous en avons étudié la physiologie, le mode de production. Nous avons dit : le danger est au cœur^ il faut donc le conjurer par l'administration de la caféine qui est un excitant musculaire et qui agit directement sur le myocarde -, mais le danger est aussi aux vaisseaux, il faut donc le combattre par l'ergot de seigle qui, avec la caféine, relève la tension artérielle abaissée et augmente la contractilité vasculaii'e amoindrie; le danger est encore dans cet état de dépression profonde de tout l'organisme, et nous l'avons écai'té par l'emploi répété d'injections d'éther.
Par cet exemple, je vous ai démontré encore qu'en fixant la pathogénie du coUapsus dans les diverses maladies, en l'attribuant à sa vraie cause, à l'abaissement considérable de la tension artérielle, on parvient à triompher d'accidents redoutables et promptement mortels.
Voici maintenant d'autres affections dans lesquelles la notion pathogénique étant différente, Fintervention thérapeutique doit être également difï'érente.
Il existe un groupe considérable de maladies qui sont reliées entre elles par l'hypertension vasculaire, je veux parler de l'artério-sclérose généralisée, et en particulier dos cardiopathies artérielles. Comme je l'ai souvent dit et prouvé, notamment dans mon livre sur «les maladies du cœur et des vaisseaux », ces dernières cardiopathies sont remarquables par leur tendance à l'hypertension artérielle, tandis que les cardiopathies valvulaires sont caractérisées par leur tendance contraire, à l'hypotension. De là deux indications thérapeutiques opposées : l'une consistant à diminuer la pression artérielle pour
les premières cardiopathies, l'autre à l'augmenter pour les secondes.
Cette hypertension — cause et non effet do la sclérose artérielle, accident initial et précoce de cette maladie — est le plus souvent produite par l'éiat de s['nsme j)oruianent ou intermittent des vaisseaux. Or, cette notion pathogénique de la vaso-constriction et de l'iiypertension artérielles, substituée à celle de la pléthore et de l'augmentation de la masse sanguine des anciens, pose et résout l'indication capitale de la médication vasodilatatrice et dépressive de la tension vasculaire au début de l'artério-sclérosc, et c'est en m'appuyant sur cette idée que j'ai pu instituer la médication préventive de cette maladie devenue si fréquente.
Mais, pour que cette médication préventive de l'artério-sclérose en général et des cardiopathies artérielles en particulier fût réelle, il fallait, non seulement savoir reconnaître de bonne heure cette hypertension vasculaire, mais encore en préciser les causes. Or, je vous ai appris depuis longtemps les principaux signes de cette hypertension artérielle, et il me suftit, pour aujourd'hui, de vous en rappeler un seul, en raison de son importance : le retentissement diastolique du second bruit aortique. Quand vous constatez nettement ce symptôme — et pour cela, vous n'avez besoin que d'un peu d'habitude de l'auscultation — vous pouvez certainement vous passer du sphygmomanomètre, dont les mesures sont souvent infidèles et peu précises.
Quant aux causes de l'hypertension artérielle et de l'artério-sclérose consécutive, elles se divisent en causes acquises et héréditaires. Parmi les premières^ il faut signaler la syphilis, la goutte qui, le plus souvent héréditaire, peut être parfois acquise, l'alcoolisme, le saturnisme, le tabagisme, et aussi le régime alimentaire (abus de la viande, de l'alcool, etc.). L'artério-sclérose et son premier stade, Tliypertension artérielle, sont directement héréditaires, et c'est ainsi que vous trouvez souvent, chez les ascendants des malades, des affections comme : l'hémorrhagie cérébrale, des anévrysmes aor-
tiques, des cardiopathies artérielles, des néphrites interstitielles, etc. En un mot, ce qui est héréditaire, ce n'est pas la maladie d'un organe, c'est la maladie étendue au système artériel tout entier. J'ai donne a cette notion étiologique. dont je vous ai démontré souvent la réalité et à laquelle j'attache une grande importance pratique, le nom à'aortisme héréditaire,.
Lorsque vous constatez ces antécédents chez les malades avec les signes d'hypertension artérielle, vous pouvez donc instituer de bonne heure une médication capable d'empêcher ou de retarder le développement de l'artério-sclérose et de toutes les maladies qui en dépendent. Je vous exposerai les principes de cette meWion lorsque je ferai prochainement 1 histoire des cardiopathies artérielles.
Il ne faudrait pas croire que la thérapeutique pathogénique n'est applicable qu'aux maladies du çœur e de. ?Lslux. Je ne vous ai cité que -Ues- a jusqu a^^o s mrceque nous en avons un grand nombre d exemples Seîyeux.Mais, pour toutes les autres maladies, la même tactique médicamenteuse doit , Voici deux exemples que j'emprunte a la pathologie ) l'estomac et des poumons :
de
Vous
3US vous rappelez cette jeune fil e de vingt ans rno5 salle Louis), atteinte d'ulcère stomacal et, a ce Ure ' de douleurs itolérables qui rendaient l'alimentat on presque impossible. Naturellement, pour calmer la tolC:\.. a'viez, pendant
obligé de faire, —^J^^^tZH.
siaues, à la cocaïne, a 1 aniipyrine, Cl,
aux in ections morphinées. Médication ^ncomplc^^^^^^
vous arriviez bien à endormir la 'l'-l^^J^^P^^Xuner heures, mais vous ne parveniez pas a la supprimei,
parco que vous no faisiez qiio la thôr.apeutique d'un symptôme, en laissant de côté celle de son mode patliogénique. Or, en m'appuyant sur ce fait bien démontré, que dans cette maladie, la douleur, — comme la lésion elle-méiuo, — est souvent préparée ou produite par un état d'hyperacidité extrême du suc gastrique, j'ai prescrit à la malade 20 grammes de bicarbonate de soude avec 5 grammes de craie préparée par jour, (par paquets de 2 grammes pour l'un et de 50 centigrammes pour l'autre) en outre, une à deux cuillerées à Ciifé de magnésie tous les jours pour vaincre la constipation. J'ai prescrit ces hantes' doses d'alcalins, sans souci de V alcalinophobiH , — cette maladie des médecins, car médecine et médecins ont leurs maladies — et en quelques jours, cette femme a été délivrée complètement de ses douleurs, au point qu'elle a pu quitter bientôt l'hôpital très améliorée, sinon guérie.
A ce sujet, laissez-moi vous rappeler un cas bien intéressant de pseudo-gastralgie hijperchlorhijdrique dont j'ai donné la relation l'année dernière à la Société de thérapeutique. Pour la troisième fois, depuis plusieurs années, le malade éprouvait des douleurs gastriques extrêmement vives et ainsi caractérisées : elles étaient surtout paroxystiques, survenant régulièrement aux mêmes heures : dans la matinée, à onze heures, trois heures après le premier repas ; dans l'après-midi, trois heures et demie après le second repas ; à onze heures du soir, trois à quatre heures encore après le dîner, et dans une grande partie de la nuit. Pendant tout le temps de leur durée, elles étaient si violentes qu'elles arrachaient des cris au malade. Celui-ci avait été vu par plusieurs médecins de l'étranger. Les uns, trompés par la fausse j)ériodicité des cx'ises, avaient prescrit — naturellement sans succès — des doses croissantes de sulfate de quinine, les autres, ne voyant que la douhnir, avaient ordonné — toujours inutilement — toutes les substances anesthésiques ou narcotiques : Tantipyrine, la morphine, la cocaïne, le chloral en lavements, etc.
Or, sans avoir besoin d'examiner le suc gastrique
do co ma lado, j'ai conclu à l'existence d'une affection bien étudiée en Allemagne par Rcicliniann d'abord en 1882, et ensuite par Riegel (de Giessen) en 1887, sous le nom de « sécrétion continue du suc gastrique et d'hyporchlorhydric ». Vous savez qu'à l'état normal, la sécrétion du suc gastrique est intermittente et no se produit qu'au moment de l'ingestion alimentaire; mais sous l'influence de cet état pathologique, cette sécrétion est continue , de plus elle est caractérisée par une grande hyperaeidité. Tant que l'estomac renferme des aliments, c'est-à-dire, pendant la période digestivc, lo malade ne souffre pas ou souffre peu, parce que l'acide chlorhydrique est pour ainsi dire perdu dans la masse alimentaire. Mais, plus tard, environ trois heures après les repas, quand l'estomac ost à l'état de vacuité, sa muqueuse est alors livrée bans défense à l'action nocive de cet acide, et c'est pour cette raison que les douleurs sont périodiques et qu'elles deviennent si souvent nocturnes. La notion patho-génique étant connue, la médication était trouvée, en vertu de ce principe thérapeutique que vous m'avez entendu souvent formuler : cognitâ morbi causa, jam cognosciturmedicatio. Pour combattre l'hyperacidité du suc gastrique, j'ai eu recours à l'emploi des alcalins à haute dose (20 à 30 gr. par jour) prescrits à la dose de deux grammes environ toutes les heures pendant quatre heures après chaque repas; j'y ai joint encore une cà deux cuillerées à café de magnésie par jour dans le but de vaiiicre la congtipation, et une boisson alcaline telle que Teau de Vais (vivaraiso, n° 7). De cette ûiçon, je me suis adressé à la cause même de la douleur, et après cinq jours de cette médication énergique et rationnelle, le malade fut délivré complètement de ses douleurs si violentes La formule que j'emploie d'ordinaire est celle-ci :
Bicarbonalc de soude... 50 gr.
Craie préparée 10 gr.
Pour trente paquets. Un paquet toutes les heures après chaque repas pendant cpatrc heures, soit 2i gr. d'alcalins par
jour. Dans cette formule, la craie, en vertu do son insolubilit 6 est destinée à former comme un enduit protecteur à la surface do la muqueuse.
Dernièrement encore, je voyais un malade semblable avec mon distingué confrère, le D"" Pouvreau-Lavigerie. Il s'agissait d'un homme de 55 anS; qui avait depuis longtemps commis des excès de tabac et mangé à des heures très irrégulières. Depuis l'année 1886, il éprouvait des douleurs vives au creux épigastrique, se faisant sentir surtout dans l'intervalle des repas. A plusieurs reprises, quelques médecins consultés avaient prescrit de faibles doses de bicarbonate de soude', de magnésie calcinée et de craie préparée ( environ 1 gr. à 1 gr. 50) et cola sans résultat, parce qu'elles étaient insuffisantes. Depuis trois ans, la maladie avait pris une acuité extrême au point que cet homme se voyait obligé de renoncera ses occupations. Les douleurs survenaient toujours trois heures environ après chaque repas; persistantpendant plusieurs heures, elles étaient caractérisées par une sensation d'acidité et do chaleur très vives et n'étaient calmées que par l'ingestion alimentaire. Je le vis avec mon confrère le 22 février de cette année, et reconnaissant un cas de pseudo-gastralgie lujperchlorhi/drique, sans même avoir besoin de recourir
11 l'examen du suc gastrique, et cela en m'appuyant sur le caractère des douleurs, sur leur survenance dans rintervalle des repas et pendant la nuit, je prescrivis
12 gr. de bicarbonate de soude par jour. Dès le lendemain, les douleurs étaient beaucoup moins vives, et les vomissements» qui tourmentaient le malade depuis plusieurs années cessèrent complètement. Au commencement du mois do mars, quelques crises douloureuses se manifestant de nouveau, on porta la dose du bicarbonate de soude à 20 gr. par jour. Le soulagement fut immédiat, et depuis cette époque la guérison s'est maintenue.
Ainsi donc, en quelques jours, alors que le malade se soignait inutilement depuis plusieurs années, nous avons obtenu la guérison de celte affection tenace. Et pourquoi l'avons-nous obtenue si rapidement? C'est parce que
noiia no nous somn-.cs y as Ldi iiô simplement à faire la uièdica,t]on s i/mjytomatique de l'afFection-, c'est surtout parce que nous avons promptemeiit institué la médication ■pathogénique de la douleur.
Vous voyez ainsi les bons effets de la médication pathogénique. Le? alcalins ont été indirectement anesthésiquos, parce qu'ils ont combattu la cause niôrae de la pseudo-gastralgie, en réduisant Thyperacidité du suc gastrique.
Prenons maintenant un symptôme banal de la tuberculose pulmonaire,, la fièvre. Contre elle, on abuse tous les jours de l'emploi du sulfate de quinine, quoique son impuissance soit bien démontrée dans la plupart des cas. Or, chez les phtisiques, la fièvre reconnaît des causes différentes, et doit être, par conséquent, combattue par des médications différentes.
Au début, il s'agit bien d'une fièvre primitivement tuberculeuse, d'une sorte de fièvre d'infection produite par la germination bacillaire. Or, l'agent curateur do cette fièvre initiale est l'antipyrine à petites doses (50 centigrammes à 1 gramme), et je dois vous rappeler que lorsque j'introduisis ce médicament dans la thérapeutique française, dès 1884, j'avais tait la remarque — confirmée depuis par la plupart des auteurs — que «l'anlipyrine constitue le moyen le plus puissiint, et jusqu'ici le seul moyen d'abaisser efficacement la ' température des tuberculeux Mais il est évident que l'on peut joindre encore à cette médication antipyrinique, avec quelques chances de succès, l'emploi du 'sulfate de quinine.
Aune période plus avancée, les tubercules déteisminent autour d'eux des poussées congestives ou inflammatoires qui provoquent ainsi une fièvre d'inflammation. Je vous demande alors ce que peut faire la quinine dans ces cas ? Bien peu de chose. L'état fébrile étant produit par l'infiannnation pérituberculeuse, c'est donc cette dernière qu'il faut d'abord combattre par une médication appropriée, et c'est pourquoi l'emploi des révulsifs, du tartre
stibic à la dose de deux ;i trois centigrammes par jour, suivant la méthode de Fonssagrives qui l'employait à trop haute dose (0,20 centigr. parjour), ou plutôt do l'ipéca qui est un anticongcstif pulmonaire, comme l'a prouvé Fécholier, peut parvenir à modérer cette fièvre.
Puis, plus tard encore, à la troisième période, à celle des cavernes, il s'agit d'une fièvre de résorption des produits tuberculeux, et j'estime qu-s l'emploi des antiseptiques, de l'acide salicylique (à la dose d'un à deux grammes parjour), d'inhalations médicamenteuses, peut contribuer à modérer cet état fébrile, mieux encore que le sulfate de quinine. Dans ce cas, l'indication thérapeutique consisterait surtout à faire l'antisepsie des excavations tuberculeuses. Malheureusement,la chose est difficile encore. Cependant — en dehors de certaines inhalations médicamenteuses par les vapeurs de créosote et d'eucalyptol — on peut encore tenter à cette période l'antisepsie interne de ces cavernes. C'est pour cela que vors me voyez avoir recours, avec quelque succès, à l'aristol (à la dose de 3 <à 4 pilules de dix centigr. par jour), médicament qui, jusqu'ici, n'avait trouvé son empl'ji que pour l'usage externe.
Vous le voyez donc encore une fuis , la notion pathogénique d'un symptôme peut et doit vous inspirer une thérapeutique absolument rationnelle qui, le plus souvent, sera couronnée de succès.
Tous les exemples cliniques que je viens de faire passer sous vos yeux, ont eu pour but de vous démontrer que l'on ne peut pas faire de bonne thérapeutique si l'on ne fait de bonne pathogcnie ou séméiologie.
Pour que la démonstration soit complète, il me fîiut prouver maintenant qu'avec une mauvaise pathogénie on ne peut faire que de la mauvaise thérapeutique. Pour cela, on pourrait remonter jusqu'aux premiers figes
do la médecine ; car, cotte thérapoatiquo patliogénique est un mot nouveau, mais une vieille chose, et les anciens en faisaient tous les jours — comme M. Jourdain, de la prose, — sans le savoir.
Souvenez- vous, à ce sujet, comme je vous le disais dans mes leçons de 1886 sur les « indications thérapeutiques», do Thémison avec sa théorie du strictum et du laxum ; de la doctrine de l'incitahilité de Brown avec cette notion de voir toujours des maladies asthéniques et de les combattre par les excitants et l'alcool; de celle de Broussais, ce Brown retourné, qui avec Virritation et raftin'tiaizon, voyait partout la gastrite ou l'inflammation, et se livrait,au nom d'un principe, à des orgies sanguinaires ; de la pratique de notre glorieux Bouillaud qui ordonnait des saignées coup sur coup dans une affection essentiellement anémiante, le rhumatisme ; de Beau qui, rappelant l'erreur d'un médecin de la Renaissance, de Benedetti (morborum fere omnium causa est stomacJii injtrmitas), faisait dépendre de sa dyspepsie un grand nombre de maladies, depuis les affections cutanées, le rhumatisme noueux jusqu'au tubercule, à la scrofule et même au cancer. Kappclez-vous encore le système de Valsalva qui, partant d'une idée pathogénique vraie en apparence, saignait les aortiques et prescrivait une alimentation restreinte et insuffisante, jusqu'à produire- chez les malheureux patients une impossibilité complète du mouvement !
Chaque époque médicale et chaque chef d'école se sont ainsi cru être les dépositaires de la vérité ; mais celle-ci a été trop souvent l'erreur do demain, tant il est vrai — comme le disait un grand penseur du siècle dernier — que « la vérité est dans les choses, et non toujours dans l'esprit qui les juge. »
Une mauvaise pathogénie peut engendrer, à travers les âges, des médications inutiles ou nuisibles parce qu'elles sont irrationnelles. Prenons pour exemple l'angine de poitrine. Comme je l'ai dit depuis près de dix ans, sa thérapeutique, en visant toujours la douleur et rien que la douleur, a fait fausse route-, elle n'a pas été
mieux inspirée lorsqu'elle s'est adressée uniquement ù la notion diathcsique. C'est ainsi — disais-je encore, dans mon récent livre sur les affections du cœur et des vaisseaux — qu'on la voit s'épuiser en vains effoi'ts et préconiser les moyens les plus disparates : « la chaleur, les liqueurs spiritueuses, le vin, les cordiaux et l'opium avec Heberden ; les saignées, les purgatifs et les cautères avec Parry et Percival; la gomme gayac et la gentiane avec Bergius et Butter \ le gayac encore, l'antimoine, l'arnica, les martiaux, le musc, le castoreum, la ciguë, les vésicatoires à demeure avec Elsner^ la médication contre l'obésité avec Fothergill -, les préparations arsenicales avec Alexander et Cahen; le sulfate de zinc associé à l'opium avec Perkins- le nitrate d'argent avec Cappe, Harder et Bastide ; l'association delà laitue vireusc et de la digitale avec Schlesinger -, le sulfate de quinine, les drastiques et l'abstinence des boissons avec Piorry- l'association de l'opium au tartre émétique, le camphre avec Schœffer; la teinture antimoniale de Theden avec Johnstono-, le musc avecRécamier; le soufre avec Munck; l'opium et la j^^squiame avecReeder ; l'aimantation etl'éleetricitéaveGLaennec ; la limonade phosphorique avec Baumes • la poudre do valériane, l'extrait de douce-anière, les inhalations d'oxygène avec Jurine et Reid; les médicaments anti-névralgiques avec Desportes; la belladone avec Batten; le cyanure de potassium et l'acide prussique avecElliotson -, l'aconit, le colchique, le gayac et les eaux sulfureuses dans les angines goutteuses avec Lartigue; la lithine avec Hayden-, le bicarbonate de soiade, les bromures et la belladone avec Bretonneau et Trousseau; la révulsion locale et les moyens ancsthésiques ; les bromures, toujours les bromures, et les divers toniques dû cœur avec les auteurs contemporains (1). »
Ainsi, depuis un siècle, près do quarante médications diverses ont été proposées contre l'angine de poitrine,
(1) Voiries Leçons de thérapmUqua et de clinique médicales {Maladies du cœur et des rameaMa;), jpar II. riuchard, Paris, 18S9, pago GGO.
co qui n'est pas étonnant, puisque la notion patliop;cnique de sa douleur a reçu autant d'explications différentes.
Quelle est donc l'indication à remplir contre cette maladie si dramatique et si grave ?
Consiste-t-elle à combattre uniquement la douleur dont « l'intensité et la durée constituent le principal danger », d'après Balfour; la douleur, ce « fait dominateur de l'angor pectoris », suivant l'opinion erronée de Peter, quand nous savons, au contraire, que les crises les plus longues et les plus aiguës ne sont pas les plus graves, et que les anginoux vrais succombent souvent à une syncope brutale sans aucune manifestation douloureuse? Et, du reste^ les affections artérielles no sontelles pas essentiellement douloureuses, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer un état névralgique ou névritique absolument hypothétique ? Voyez donc cette cardiaque n° 1 de la salle Louis. Elle vient d'être atteinte d'une embolie de l'artère poplitée gauche, elle est menacée d'une gangrène du membre inférieur, et ses doiUeurs atteignent une acuité supérieure à celle des névralgies les plus violentes. Donc, vous n'êtes pas fondés à nier l'origine artérielle de l'angine de poitrine en vous basant uniquement sur l'extrême vivacité de ses douleurs.
Ce qui crée le danger dans cotte dernière maladie, ce n'est pas, ce n'est presque jamais la douleur : c'est la syncope, c'est l'ischémie cardiaque ; et ce qui prépare et consomme cette dernière, c'est la lésion vasculaire, c'est encore le spasme des vaisseaux coronaires, c'est enfin l'état de vaso-con striction et d'hypertension artérielles. Pour ces raisons,jecondamneabsolument l'emploi de la cocaïne et des inhalations de chloroforme qui peuvent exposer <à la syncope, de l'ergot de seigle et parfois de la digitale et même du strophantus, capables de surélever la tension artérielle en exagérant encore l'état spasmodique des vaissaaux. C'est pour cela, et pour d'autres causes encore, que les bromures dont on abuse, le chloral, le sullbnal, la paraldchyde, l'antipyrine, la belladone, l'électricité, etc., sont des médications irrationnelles.
Or, on m 'appuyant sur la nature artérielle de l'angine de poitrine et sur la pathogcnie exacte de la douleur, je suis arrivé à établir et à fixer la thérapeutique de cette maladie si grave, par l'emploi de la médication iodurée qui agit directement sur les parois artérielles qu'elle modifie et sur l'hypertension vasculaire qu'elle diminue, comme l'ont démontré les recherches expérimentales faites pour la première fois en France par M. Eloy, qui ont ainsi sanctionné l'exactitude de mes observations cliniques et thérapeutiques. Quant à la douleur, elle cède bien mieux à l'emploi des médicaments qui, comme le nitrite d'amyle et la trinitrine, dilatent les vaisseaux et atténuent leur tension, qu'à celui de toutes les substances narcotiques ou analgésiques. /
Ainsi donc, la notion pathogénique exacte de la maladie angineusô et de son angoissante douleur a pu aboutir, entre mes mains, à une médication rationnelle de ce syndrome, et réduire de près des deux tiers la mortalité d'une affection regardée jusqu'alors comme absolument incurable.
Je crois vous avoir démontré que la thérapeutique est bonne ou mauvaise lorsque la pathogénie est exacte ou erronée. Il me reste maintenant à vous dire ce qui advient lorsqu'un thérapeute ne s'inspire d'aucune notion pathogénique. O'e^t une histoire d'hier et bien connue que je vais vous rappeler :
Un homme s'est rencontré — un grand savant, mais qui n'est qu'un clinicien ou un thérapeute de laboratoire — • qui a mis en présence un tubercule et un poison découvert par lui, et dont il a d'emblée admis la vertu curative. Or, en tout cela,Koch n'avait oublié que deux choses, le malade et la maladie : le malade avec ses réactions si variées ; la maladie avec ses tendances congestives et inflammatoires, qui eu font le principal dan-
ger. Et c'est ainsi qu'il a fait, sans le savoir, de l'homœopatliio d'un autre genre, en proposant son poison phlogogènc contre une affection qui ne devient grave ot périlleuse que par les congestions et les inflammations que le tubercule allume autour de lui. C'est en m'appuyant sur ces données cliniques et pathogéniques, qu'au milieu de l'enthousiasme général et un pou irréfléchi, jo n'ai pas craint, — vous vous en souvenez — - non pas un des premiers, mais le premier en France, d'élever la voix contre cette méthode de tliérapeutique absolument irrationnelle. Ainsi, pour Koch, la méconnaissance de la clinique et de la patliogénie s'est terminée par la déroute thérapeutique que vous savez.
Messieurs, j'ai terminé cette longue conféreueo, et je crois être arrivé à mon but en vous démontrant, par des exemples nombreux, l'alliance indissoluble do la clinique et do la thérapeutique. Ne l'oubliez pas. Pour devenir do bons thérapeutes, il faut être de bons cliniciens, et pour être de bons cliniciens, il faut d'abord apprendre et connaître la pathologie. Car, ainsi qiie le disait autrefois (en 1865) mon regretté et vénéré maître Axenfeld dans la leçon d'ouverture de son cours à la Faculté, a la pathologie non vérifiée par la clinique mène au sijsûme, et la clinique non éclairée par la pathologie conduit à la o'oidina. »
Mais, après avoir appris les éléments de la pathologie, venez de bonne heure à l'hôpital. C'est là, c'est là seulement, que vous vous formez à la solution des problèmes ardus de la clinique et surtout de la thérapeutique, qui est le but de la médecine \ là où nos glorieux maîtres ont fait avancer la science, oii Lnennec a pu accomplir ses immortelles découvertes; où Cruveilhior, que l'on ne cite plus et bien à tort, a jeté les bases de l'anatomie pathologique où Trousseau a prononcé ses plus belles et ses plus éloquentes leçons \ où Duchenne (de Boulogne), qui venait tous les jours dans les divers services hospitaliers, a découvert un monde nouveau dans la neuropathologie; où bien d'autres encore — pour
ue parler que des morts — ont élevé la science de notre pays à la hauteur qu'elle a su garder, malgré les cliniciens impénitents de laboratoire ou les cterneh chercheurs de pierres philosophales. On dit, on répète tous les jours, que la science n'a pas de patrie ; cela est vrai. Mais la patrie a une science, et Ja nôtre qui ne doit renier ni abandonner ses glorieuses traditions, a tou.jlpurs été basée sur l'observation des faits.
Or, cette observation des faits et l'apprentissage du. praticien qui n'est rien moins — comme le disait Axenleld — « que la personnification la plus complète, la plus élevée de l'art médical )), où peut-on les trouver? A l'hôpital, seulement à 1 hôpital. A ce sujet, laissezmoi vous reproduire le passage suivant :
« Du jour qu'un jeune homme veut être médecin — disait un de nos plus grands cliniciens — il doit fréquenter les hôpitaux. Il faut voir, toujours voir des
malades Jeunes encore, et lorsque vous faites vos
premières armes, les hôpitaux et les cliniques les cliniques et les hôpitaux, lorsque vous en saurez davantage ; les hôpitaux et les cliniques, quand vous aurez acquis toutes les notions scientifiques »
Qui s'est ainsi exprimé, d'une façon si formelle et si exclusive, en faveur de l'enseignement médical des hôpitaux? C'est un homme dont vous ne pourrez nier la grande compétence, dont vous avez lu et admiré les remarquables leçons ; c'est un professeur à la Faculté de médecine de Paris, c'est Trousseau lui-même !
Rendez donc à l'hôpital ce qui est à l'hôpital, venez-y toujours, et en rangs pressés. Vos maîtres qui vous aiment, qui veulent préparer votre avenir et assurer vos succès, ne trouveront pas, dans votre assiduité à suivre leurs leçons, de meilleure récompense.
Extrait de la Revice générale de clinique et de ihérapeu--tique {Journal des Praticiens), Paris, n"" 18 et 19, 4 et 6 mai 1891.
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Revue générale de clinique et de thérapeutique (journal des praticiens) paraissant le mercredi matin, sous la direction de M. Henri Hdchard, médecin de l'hôpital Bichat,
Comité de rédaction : [Médecine) MM. Ch. Eloy, ancien interne des hôpitaux, rédacteur en chef; Barié, Brocq, Du Castel, Gingeot, Ch. Mauriac, Renault, médecins des hôpitaux. — [Chirurgie] : MM. Picqué, chirurgien des hôpitaux, RiEFFEL, prosecteur à la Faculté ; Sghwartz, agrégé et chirurgien des hôpitaux. — [Obstétrique): MM. Demelin, ancien interne des hôpitaux; Bar, agrégé et accoucheur des hôpitaux. — (Maladies des enfants): M. Béclère, ancien interne des hôpitaux.
Prix de l'abonnemènt (Paris, 66, rue Ponthieu), pour la France et pour un an, \1 francs; pour l'étranger (union postale), 15 francs.
Mémentos thérapeutiques des praticiens
sous la direction de M. HENRI HUCHARD, médecin de l'hôpital Bichat,
Et avec la collaboration de MM. Bkocq,, d'HEiLLT, Gingeot, Ch. Mauriac, Renault, médecins des hôpitaux, pour la médecine ; Schwartz, agrégé et chirurgien des hôpitaux, et Barette, professeur de clinique chirurgicale à l'Ecole de médecine de Caen^ pour la chirurgie-^ — Bar, agrégé et accoucheur des hôpitaux, et Demelin; ancien interne des hôpitaux, pow>' Vohstétrique .
Par M. CH. ELOY, rédacteur en chef de la Bévue générale de clinique et de thérapeutique, ancien interne des hôpitaux.
Prix du volume do 432 pages (aux bureaux de la Revîie générale de clinique et de thérapeutique, Paris, 6(3, rue de Ponthieu) : 5 francs.
Prix de faveur pour les abonnés anciens et nouveaux à la Revue générale de clinique et de thérapeutique : 2 fr. bO livré dans les bureaux de la liet^e (franco par la poste : 3 fr. 25).
PABIS, — IMP. CHARLES SClll.AEUER, 2Ô7, KUE iAlNT-llONOaf