PRÉCEPTES DES MÉDECINS GRECS ET ROMAINS
moniste de l'univers qui devait scandaliser si fort Cicéron(i), fit bientôt place au système d'EmpédocIe. Celui-ci admettait l'air au nombre des quatre éléments, bases de tout son système et lui reconnaissait quatre qualités dépendant de la chaleur, du froid, de la sécheresse et de l'humidité. Or, parmi les ouvrages de la collection hippocratique qui traitent de l'action de l'air sur les causes et la nature des maladies, l'un au moins dérive d'une conception moniste qui se rapproche du système d'Anaximène.
« Le corps de l'homme, dit en effet l'auteur du Traité des vents, se nourrit de trois choses, des aliments, de la boisson et du souffle. 11 mange, il boit, il respire. On nomme esprits le souffle qui est dans le corps ; au dehors on le nomme de l'air. C'est le souffle qui produit les plus grands phénomènes. Son pouvoir mérite toute notre attention. Les vents au dehors de l'organisme sont un assemblage d'air. Quand celui-ci a un cours violent, il arrache les plus grands arbres et il les enlève avec leurs racines. Il couvre la mer d'écume ; les plus grands vaisseaux sont portés à la cime des flots, tant il a de force. Cependant il est invisible; la raison seule l'aperçoit... // est V aliment du feu. Comment le feu subsisterait-il sans l'air ? Il ne pourrait durer longtemps... // n'est pas difficile de reconnaître que l'intérieur de la mer participe aussi au souffle. Les animaux qui y nagent ne jouiraient pas de la vie sans lui. Il leur serait impossible d'avoir le souffle nécessaire à la vie s'ils ne le prenaient point ou de l'eau ou à travers l'eau...
J'ai parlé de la force que l'air imprime aux autres choses, j'ajoute qu'il donne la vie aux hommes. C'est aussi l'air qui fait les maladies. L'influence du souffle sur le corps est telle que l'homme peut se passer de tout le reste, vivre pendant deux ou trois jours ou même davantage sans manger ni boire; tandis qu'il meurt promptement aussitôt que les voies de
(i) « Anaximène (de Milct) prétend que l'air est Dieu, qu'il est produit, qu'il est immense et infini, qu'il est toujours en mouvement. Mais l'air n'ayant point de forme, comment pourrait-il être Dieu, puisque Dieu en doit avoir une, et même une très belle? Outre cela, dire qu'il a été produit, n'est-ce pas dire qu'il est périssable? » Cicéron, De la nature des Dieux, livre I, § x.
,o AÉROTHÉRAPIE PROPREMENT DITE
l'air sont interrompues, tant le souffle a de pouvoir sur l'économie animale. Les hommes se trouvent souvent privés de telles ou telles choses, durant leur vie, car elle est pleine de vicissitudes. Mais on voit constamment les animaux prendre le souffle et le rendre durant tout le temps qu'ils vivent. Il est donc certain qu'il y a en eux un commerce perpétuel avec l'air. Il me fallait faire voir que la principale cause des maladies ne provient d'autre chose, sinon de ce que le souffle est ou trop fort ou trop faible ; de ce qu'il se précipite dans le corps, ou de ce qu'il y entre chargé de miasmes malsains. Il suffira d'avoir établi d'abord ce principe général (i). »
Les fièvres et surtout les fièvres épidémiques sont pour l'auteur le résultat de l'infection de l'air [\jMXQ\i.awi).
«Parlons... des fièvres épidémiques. Elles sont communes à tous les hommes, parce que tous prennent le même souffle infecté, qui se mêle également dans le corps de tous. Il y fait une maladie commune à tous. On demandera peut-être, pourquoi donc alors tous les animaux n'en sont pas attaqués, mais seulement un certain nombre. Je répondrai que cela vient de la différence de la constitution de leur corps, de celle de leur nature et de leur nourriture (2). »
Il est difficile de se défendre d'un certain enthousiasme à la lecture de ces lignes où sont contenues à l'état de germes quelques-unes des plus riches connaissances modernes de l'esprit humain.
L'auteur du Traité de la nature de l'homme, qui est peutêtre Hippocrate lui-même, part d'un point de vue bien différent et trouve vaines les discussions des philosophes sur la nature de l'homme, sur l'être unique, qui est un et tout. 11 admet, il est vrai, que les maladies épidémiques ont pour cause un air malsain, mais les affections sporadiques ou indi-
(1) Hippocratis de flatibus liber. Encyclopédie des sciences médicales, collection des auteurs classiques : Hippocrate. Paris, i83G, in-8°, tome I er , p. 64i et 64a.
(2) Même ouvrage, p. 64a et 643.
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viduelles dépendent du régime, variable avec chaque personne.
Pour Galien, le meilleur air est « celui qui est parfaitement pur; il sera tel s'il n'est pas rendu trouble par les évapo rations d'étangs ou de marais, ou de quelques gouffres qui exhalent des gaz (aupa) pernicieux, comme il y en a aux environs de Sardes etd'Hiéropolis. L'air troublé par l'existence de quelque canal, de ceux, par exemple, qui servent à recevoir les immondices d'une grande ville ou d'une armée nombreuse, est également mauvais; il en est de même de celui qui est souillé par des matières en putréfaction, animaux, graines, légumes ou ordures. L'air chargé de brouillard, par suite du voisinage d'une rivière ou d'un étang, et celui qui, enfermé dans un bas-fond environné de tous côtés de montagnes élevées n'est jamais agité parles vents, sont certainement malsains; car, dans ce dernier cas, l'air est étouffant et putride à la façon de celui qui est emprisonné dans certains appartements où il se forme de la moisissure par suite de putréfaction et d'absence de ventilation. L'air dans ces conditions est pernicieux à tout âge, de même que l'air parfaitement pur est profitable à tout âge (i). »
Aetius nous a légué aussi quelques notions intéressantes concernant l'influence de l'air froid, de l'air chaud, de l'air sec et de l'air humide sur l'organisme humain. Il fait constater la continuité d'action de l'atmosphère sur l'homme et les animaux. « Les autres causes qui agissent sur nos corps, ditil, n'y agissent pas toutes à la fois ni perpétuellement. Mais l'air qui presse sur nous nous environne perpétuellement et nous l'attirons sans cesse au dedans de nous par l'inspiration. De là le tempérament des animaux est nécessairement affecté d'une manière ou d'une autre, selon les différentes altérations qui arrivent à ce fluide (Tetra-bibl. II. Serm. i, c. xciv) (2). » Alexandre de Tralles paraît être l'inventeur des atmosphères
(1) Oribase. Coll. méd., IX, i, trad. de Daremberg et liussemaker, l. II, p. 281. Paris, i854, in-80.
(2) Dictionnaire de James déjà cité. Article : Aer.
n AÉROTUÊRAPIE PROPREMENT DITE
artificielles que Laënnec préconisa clans les temps modernes lorsqu'il fit couvrir le sol des chambres des tuberculeux, de plantes marines « aux acres senteurs ».
En effet, Alexandre dit à propos de la fièvre hectique : « Ce n'est pas assez de procurer au malade tous les rafraîchissants que nous avons dans nos mains ; nous devons encore nous appliquer à changer par quelque moyen la constitution de l'air qui l'environne, et à lui donner une qualité qui conspire à notre but. Ainsi, si l'on est en été, on fera coucher le malade dans quelque lieu souterrain, et l'on aura soin défaire arroser le plancher d'eau fraîche. De l'eau qui tomberait alternativement d'un vaisseau dans un autre, non seulement raffraîchirait l'air par les particules qui s'en exhaleraient, mais inviterait encore au sommeil par son murmure égal et continuel. En changeant la constitution de l'air, il serait beaucoup plus avantageux de le rendre tel qu'il fortifiât le corps, en le rafraîchissant, ce que l'on effectuerait en grande partie en jonchant le plancher de roses, de joubarbe, de ronces, de branches de lentisques, de surgeons d'aventin et de toutes les plantes dont la propriété sera de fortifier en rafraîchissant. Un air ainsi tempéré doit certainement être bon pour tous les malades attaqués de la fièvre hectique, et particulièrement pour ceux qui se sentent le cœur et les poumons affectés d'une chaleur brûlante comme le feu : car ces malades se trouvent moins soulagés par un régime rafraîchissant, que par l'inspiration d'un air frais; au contraire ceux qui ont le foie, l'estomac, ou quelqueautre partie du ventre sensiblement dérangée, se trouvent mieux du choix des aliments que du changement de l'air. En un mot, en été nous devons travailler à rafraîchir l'air, et le laisser en hiver tel qu'il est : car quoiqu'il soit très froid dans cette saison, il ne nuit point aux malades dont nous avons parlé d'abord. On pourvoira donc à ce qu'ils soient modérément couverts, à ce qu'ils ne soient point surchargés de couvertures : ce qui pourrait les conduire à la défaillance. (L.XII, c. iv) (i).»
(i) Voir: Dictionnaire de James déjà cité. Article : Aer.
D'A MB ROIS E PARÉ A DEL A M ARE iS-
Citons enfin Paul d'Egine qui a pressenti « la cure d'altitude » :
« Sur les hautes montagnes et dans les contrées montagneuses, lorsque l'air n'est point agité par les vents, il est plus sain. Ceux qui sont attaqués de la consomption etde l'asthme s'en trouvent bien. Il est bon pour toutes les maladies de la poitrine et de la tète. L'air des vallées sera bon pour les vieillards et pour ceux qui sont sujets aux défaillances, s'il est pur. Les hydropiques et tous ceux dont les maladies sont aqueuses doivent prendre l'air de la mer
L'air qu'on respire entre les rochers est malsain ; il est trop froid en hiver, et en été il est d'une chaleur étouffante. L'air imprégné d'exhalaisons métalliques est funeste. L'airdes lieux bourbeux et marécageux relâche l'estomac ; celui des lieux dont la terre est jaune et légère est plus desséchant que les autres. Le meilleur est celui que l'on respire dans les lieux dont la terre est grasse et noire (Liv. II, c. xxxv). »
§ 2. — D'Ambroise Paré a Delamare.
Les Arabes et les médecins du moyen âge reproduisirent ces préceptes dans leurs écrits. Ils ne connurent point d'autres causes d'altération de l'air que celles qu'avaient indiquées les anciens. Cependant il étaitde notoriété publique que les individus habituellement exposés à la contagion, possédaient souvent une véritable immunité pendant le cours des épidémies. Cette observation mal interprétée suggéra en temps de peste, l'idée de chasser le miasme par de mauvaises odeurs, sicut clavus clavo pellitur. C'est ainsi qu'Ambroisé Paré conseillait d'entretenir des boucs dans les maisons (i).
D'autres recommandaient de brûler de la corne, de respirer
(i) Paré. Œuvres, 1. XXII, ch. vu. A Paris, chez Gabriel Buon, 1 585, gr. in-4°. « On dict aussi qu'il est bon en temps de peste de nourrir un bouc en la maison où on habite, et le tient-on pour un singulier remède contre la contagion du mauvais air : pour-ce que la vapeur du bouc ayant emply le lieu où il habite, empesche que l'air pestiféré n'y trou\e place. »
il, AÉROTHÉRAPIE PROPREMENT DITE
plusieurs fois par jour les émanations des latrines ou des étables de brebis (i), d'autres encore de tuer des chiens et de laisser pourrir leurs cadavres sur la voie publique (2).
Fort heureusement, ces conseils étaient peu suivis. Au xviii siècle, par exemple, on n'appliquait guère, en temps de peste, ces pratiques insensées. Les épidémies meurtrières avaient éclairé les autorités et l'on peut lire dans le Traité de la police de Delamare (3), les règlements hygiéniques qui étaient mis en vigueur en pareil cas. Le principe général des médecins de l'époque était de corriger l'air devenu malsain.
Le lecteur nous excusera d'arrêter quelque temps son attention sur des règlements de police ; mais ils lui montreront que l'empirisme et l'observation avaient fait adopter au xvm e siècle des mesures que ne réprouverait pas l'hygiène moderne.
Cette assertion pourrait étonner puisqu'il s'agit d'un livre paru en 1706, quinze ans avant la peste de Marseille qui a fait tant de victimes. Il suffit pourtant de lire ces règlements pour se convaincre de leur importance. Ils n'ont pu sans doute enrayer une épidémie terrible ; mais aucun médecin ne contestera leur efficacité relative :
« Ch. VII. — Des moyens généraux que l'on doit employer