‹ La thérapeutique physique d'autrefoisChapitre 64 sur 87 · GYMNASTES, PÉDOTRIBES ET ATHLÈTES · texte numérisé non relu

GYMNASTES, PÉDOTRIBES ET ATHLÈTES

reur portait casque, jambières et boucliers et dont la longueur pouvait être de quatre stades.

« Celui qui veut bien parcourir l'étendue de la longue course de vingt-quatre stades (i) doit avoir les épaules et le cou aussi forts que le pentatblète, les jambes minces et légères comme les coureurs des stades qui, dans la course rapide, font mou-

Fig. 37. — Coureurs armés (fin de la course : les coudes au corps). Amphore de la Cyrénaique (Musée du Louvre).

voir avec leurs jambes les mains qui les font en quelque sorte voler (Voir fig. 33, p. 296) ; mais les athlètes de la longue course font aussi aller leurs mains vers le bout de la carrière, tandis qu'auparavant, ils courent en marchant tenant les mains étendues en avant, aussi ont-ils besoin d'épaules fortes (2)...

L'athlète armé doit être gras, avoir les côtes bien allongées et la rotule aplatie pour qu'il tienne bien le bouclier soutenu par ces parties du corps (Voir fig. 32, p. 293 et fig. 37).

(1) Soit 4 43(| m ,Ô2.

(2) Voici ce qu'expriment ces deux phrases : les coureurs du stade imprimaient à leurs bras un mouvement très vif de va-et-vient pour accélérer leur course. Les coureurs de fond, au contraire, tenaient leurs bras serrés au corps en portant leurs mains en avant. C'est à peu près la position actuelle des bras dans le « pas gymnastique ». Les coureurs armés agitaient aussi leur bras libre pendant la course.

3oo LA GYMNASTIQUE EN GRÈCE

Pour les coureurs du stade, cet exercice étant le plus léger de tous, ceux qui ontla taille d'une grandeur moyenne sont excellents ; mais ceux qui l'ont un peu plus élevée sans excès sont meilleurs, car la Irop grande taille fait faiblir, ainsi qu'on peut le voir pour les arbres de haute grandeur, et ne leur per-

Fig. 38. — Pugilistes Peinture sur un vase de Caéré (Musée britannique).

met pas de se tenir solidement ; pour bien courir, il faut commencer par se tenir ferme. L'harmonie de leurs membres est celle-ci : la jambe en équilibre avec les épaules, le thorax moins grand que la juste proportion (Voir fig. 33, p. 296), le ventre bien fait, rotule légère, jambes droites, mains plus longues qu'à l'ordinaire et les muscles en juste proportion, car les gros muscles s'opposent à la vitesse.

Les athlètes de la double course doivent être plus forts que ceux desimpie stade et plus lestes que les coureurs armés.

Ceux qui se destinent à toutes les trois courses doivent être avantagés de toutes les qualités dont chacun des autres coureurs n'a qu'une seule et on ne doit pas regarder cela comme chose impossible; on a vu de nos jours de tels coureurs.

Celui qui est pour le pugilat (boxe anglaise) doit avoir les mains longues, le bras droit, le sommet des épaules saillant,

GYMNASTES, PÉDOTRIBES ET ATHLÈTES 3oi

le cou élevé (Voir fig. 38); les mains lourdes et épaisses donnent des coups plus pesants, les mains moins grasses et souples frappent avec plus de facilité (i). La solidité de la hanche est un point d'appui pour l'athlète ; car en avançant les mains pour frapper, leur corps paraît suspendu, s'il ne s'appuie pas sur une hanche solide. Quant à ceux qui ont de gros mollets, je ne les crois capables d'aucun exercice et surtout du pugilat; d'une part, ils ne peuvent entrelacer leurs jambes dans celles de leurs adversaires que lâchement; d'autre part, leurs adversaires en s'approchant d'eux peuvent facilement les surprendre, aussi leurs jambes doivent-elles être droites avec symétrie, les cuisses écartées, car étant ainsi, elles donnent plus d'élan aux athlètes. Le ventre qui n'est pas trop en avant (2) est assez avantageux pour les pugilistes qui sont par là bien lestes et leur respiration très bonne ; toutefois le ventre qui avance n'est pas inutile pour le pugilat, car il préserve la figure de l'athlète des coups que l'adversaire peut lui appliquer. Passons aux lutteurs.

Un lutteur, comme il faut, doit avoir la taille plus grande que la taille ordinaire, mais plus approchante de celle-ci; le cou ni trop élevé, ni trop monté sur les épaules ; qu'il soit bien ajusté mais plutôt libre ; et le connaisseur sait combien les statues d'Hercule sont admirables et divinement faites, ayant le cou libre et non comprimé ; il faut donc qu'il soit relevé comme celui d'un beau coursier qui en est fier ; sa base doit descendre de côté et d'autre jusqu'aux clavicules, et la partie entre le cou et l'épaule doit être bien attachée ; les têtes des épaules étant relevées donnent à l'athlète de la grandeur ; elles le font paraître courageux, fort et bien avantagé pour la lutte ; car étant relevées, lorsque pendant la lutte, le cou fléchit ettourne,

(1) Voir - traduction Daremberg, p. 55.

.Nous avons été obligés de modifier dans cette citation, d'après Daremberg, quelques passages de la traduction de Mynas, parfois incompréhensible.

(2) Voir les travaux de Sigaud sur les modifications de forme de l'abdomen (Traité clinique de la digestion, tome I er . Paris, Doin, 1900).

Les athlètes dont le ventre n'est pas trop en avant sont des individus dans la plénitude de leurs forces.

3oa LA GYMNASTIQUE EN GRÈCE

elles sont pour ainsi dire de bonnes sentinelles faisant appuyer la tête par l'humérus ; cet athlète doit avoir le bras bien formé. J'appelle (bras) bien formé celui dont les veines, larges et bien configurées, en partant des deux côtés du cou, et passant par les épaules et les bras, se portent vers les mains ; les veines, superficielles et saillantes outre mesure ne dénotent pas de force, et même elles déplaisent à la vue comme celles des personnes qui ont des varices, mais les veines légèrement ondoyantes font sortir des bras de l'athlète une perspiration bonne et non gênée, elles rajeunissent celui qui est dans un âge avancé, et donnent l'âge viril aux jeunes gens ; elles montrent l'athlète impétueux et très dispos pour la lutte.

La poitrine est dans le meilleur état si elle est proéminente et ouverte, car alors des viscères nobles, robustes, exempts de maladies, et ardents sans dépasser la mesure, sont renfermés dans une maisonnette solide et de bonne apparence ; une poitrine musculaire, modérément ouverte, ferme dans ses contours, et par conséquent sillonnée de dépressions et de saillies (par suite du relief des côtes) est encore une bonne poitrine ; car elle est forte et résistante ; de telles poitrines sont, il est vrai, moins bonnes pour la lutte, mais elles conviennent mieux que les autres pour la palestre. Je ne juge pa& même nécessaire de déshabiller ni d'exercer ceux qui ont une poitrine petite et rentrante, car ces gens sont pris de maladies de l'orifice de l'estomac ; ils n'ont pas les viscères en bon état, et leur respiration est gênée (i).

Le ventre doit être rétréci vers la partie inférieure, car le ventre lourd n'est point commode pour la lutte ; les aines qui le soutiennent ne doivent pas être bien creuses, mais d'un embonpoint convenable; car étant ainsi, elles peuvent envelopper par les jambes les parties du corps qu'en luttant l'adversaire présente, et, si elles sont enveloppées, elles feront plus de mal qu'elles n'en éprouveront.

Le dos droit a certainement de la grâce ; mais pour la lutte,

(i) Toute celte description de la poitrine du lutteur est extraite de la traduction de Darembere,

GYMNASTES, P ÉDOTII 1 B ES ET ATHLETES 3o3".

le dos un peu courbé convient davantage, parce qu'il s'attache mieux aux omoplates qui sont aussi courbées et penchées en avant. La colonne vertébrale qui les divise ne doit pas être enfoncée.

La hanche placée comme un axe entre les parties supérieures et inférieures du corps doit être souple et mobile et tourner facilement; mais pour cela, il faut qu'elle soit longue et d'embonpoint plus qu'à l'ordinaire. Les parties au-dessous de la hanche ne doivent être ni maigres ni trop charnues ; la maigreur désigne de la faiblesse, et le trop de chair, inaptitude pour la lutte ; qu'elles soient donc fortes, saillantes et convenables à l'exercice.

Les côtes bien courbées et donnant de la saillie au sternum sont avantageuses pour les lutteurs vainqueurs ou vaincus ; car s'ils tombent au-dessous de l'adversaire, ils ne lui donnent pas de prise; s'ils sont au-dessus, il ne peut pas facilement les secouer. Les fesses étroites sont faibles, les larges inertes, les bien formées sont bonnes pour tout.

La cuisse solide, et inclinée en dehors avec grâce est excellente et constitue un bon soutien du corps, surtout si la jambe se porte, sans pencher d'aucun côté. Que la cuisse soit bien adaptée aux os de la jambe.

Les jambes qui ne vont pas tout droit aux chevilles et qui sont obliques et inclinées en dedans font pencher le corps, comme les bases non droites soutiennent mal les colonnes solides.

Notre lutteur ainsi formé peut aussi bien jouer le pancrace (i) tant par les pieds que parles mains. Les pancratiastes les plus accomplis sont ceux qui sont constitués plutôt pour la lutte que pour le pugilat et mieux pour le pugilat que pour la lutte.

Ce sont encore de courageux athlètes ceux qui, en petit corps sont grands; nous regardons comme tels, ceux dont la taille est inférieure à celle des athlètes carrés et d'une juste mesure, mais qui ont le corps articulé grandiosement et

(i) Mélange de lutte et de pugilat.

3o4 LA GYMNASTIQUE EN GRÈCE

excellemment, et surtout n'étant pas trop maigres, ils ont un peu d'embonpoint. Ce sont eux qu'on proclame dans la lutte: flexibles, tournant en tout sens, impétueux, légers, rapides, d'une force toujours égale ; en luttant, ces athlètes échappent à de nombreuses difficultés, en s'appuyant sur leur tête comme sur une base solide ; mais par rapport au pancrace el au pugilat ils ne sont pas de bons athlètes, ils ne peuvent' pas éviter les coups, el en sautant d'une manière ridicule, ils cherchent à frapper. Nous avons pour modèle de ces petits grands (i) les statues du lutteur Maron, natif de Gilicie.

Il faut encore rejeter ceux qui ont le thorax long, il est vrai qu'ils peuvent se tirer bien de la lutte, mais ils ne sont pas en état de vaincre parce que leur corps assied trop sur les jambes.

Voyez encore une autre espèce d'athlètes, ceux qu'on appelle à forme de lion, à forme d'aigle et à forme élancée. Les premiers ont la poitrine bien faite ainsi que les bras, mais le reste du corps ne l'est pas. Ceux qui ont la forme d'aigle ressemblent aux premiers, mais ils sont vides du côté des aines, comme on le voit chez les aigles qui se redressent; toutefois ces deux formes dénotent des athlètes hardis, impétueux et courageux, mais la moindre faute les rend timides et on ne doit pas s'en étonner, en se rappelant les mœurs de ces deux espèces d'animaux.

A forme élancée et à forme de lanière : tous les deux sont de haute taille, ayant les mains et les jambes longues ; ils diffèrent plus ou moins entre eux, en ce que les premiers sont durs, leur corps bien aligné et la fente entre les jambes bien longue, ■d'où, je pense, on les a nommés fendus; les seconds sont mollasses, relâchés et souples, ayant le dos flexible comme les courroies; et que lés premiers, étant aux prises, sont hardis, tandis que les seconds sont plus retenus et dissimulés.

Un genre d'athlètes qui endurent la fatigue sont les colé-

(i) Dans la terminologie de Sigaud, ces individus sont classés sous le nom do

fnrlfc: avnrlns n

« forts avortes »

GYMNASTES, PÉDOTBIBES ET ATIILtTllES 3o5

riques, les musculeux au ventre creux et aux yeux saillants ; mais parmi ceux-ci, les plus intrépides sont ceux qui ont la poitrine solide et parmi ceux-ci mêmes, les phlegmatiques ; caries colériques sontemportés au point de devenir maniaques, à cause de leur disposition naturelle.

Ceux qui ont la forme d'ours sont arrondis, souples, charnus ; ils ont des articulations petites, et le corps plus contourné que droit; difficiles à vaincre dans la lutte, ils s'échappent facilement, ils sont très forts en venant aux prises; leur respiration est bruyante comme celle des ours, quand ils courent, (i)

Les nommés ambidextres ont la force égale des deux mains, hommes vigoureux, indomptables.

C'est la force égale des deux côtés du corps qui les rend si courageux (2). »

Les athlètes étaient recrutés le plus souvent parmi les hommes faits ayant 20 ans accomplis. Les ~£oï.z, garçons âgés de 12 à 16 ans, s'exerçaient aussi quelquefois sous la conduite d'un pédotribe. Il en était de même des adolescents âgés de iG à 20 ans (âyi-ieloi) mais, au dire d'Aristote, ces athlètes remportaient peu souvent la victoire.

Le régime de ces hommes robustes était particulièrement abondant (àva-pc^a-fu, àir^x^'.x, $izix fpsarç) ; ces athlètes étaient gros mangeurs, grands buveurs. Galien résumait ainsi leur régime : « Manger, boire, dormir, se décharger le ventre, se vautrer dans la poussière et dans la boue (3). » Leur alimentation était presque exclusivement carnée. Avant l'époque de Philostrate, ils se nourrissaient de pain sans levain, de viandes de bœufs, de boucs, de taureaux et de biches ; jamais ils ne mangeaient de viande bouillie (4). D'après Epictète, l'usage des boissons froides leur était interdit, aussi bien que celui des gâteaux frits (5). Nous savons aussi par Philon le Juif, qu'on

(1) Emphysémateux (?).

(2) Philostrati:. Traduction Mynas, p. 87, 88 et suivantes.

(3) Gymn., 37.

(4) Sciiul., ad tlor. Ars pœt., 445.

(5) Enchir., 2g.

Mac-Auliffe.

3o6 LA GYMNASTIQUE EN GRÈCE

prescrivait aux athlètes de broyer lentement les aliments. Il leur était défendu de discuter, pendant le dîner, des sujets trop subtiles (ç'.XoXoysTv), parce que cela trouble la digestion et fait mal à la tète (i).

Le vin à dose modérée leur était recommandé, mais jamais au sortir des exercices.

D'une façon générale, les athlètes étaient très continents. Ils observaient une continence absolue pendant les exercices ; quelques-uns l'observèrent toute leur vie. « Pour se la rendre plus facile, ils se faisaient faire des affusions froides et s'appliquaient sur les reins des plaques de plomb pendant leur sommeil, ou recouraient à l'infibulation. »

Malgré l'excellente habitude des pré-exercices qui avaient pour but de les entraîner peu à peu au concours, malgré la science péelle des gymnastes, les athlètes étaient parfois malades. Aristote dit que leurs maladies étaient peu fréquentes, mais toujours graves. Hippocrate a remarqué que les accidents qui les emportaient étaient brusques et survenaient à la suite d'un embonpoint poussé à l'extrême, ce qui veut dire sans doute à la suite d'une dégénérescence graisseuse (2). Cette observation est d'ailleurs confirmée par les données modernes.

Mais, suivant Philostrate qui semble bien avoir raison, tout alla de mal en pis du jour où les athlètes jugeant insuffisante la science des gymnastes en appelèrent aux médecins. Pour la moindre incommodité on les drogua, on les purgea, on les soumit aux régimes les plus intempestifs.

« Depuis que tout est changé, la guerre pour le repos, l'activité pour la paresse, la mollesse pour la fatigue, et que la bonne chère sicilienne a gagné du terrain, les stades ont

(1) Plut. De sanit. luenda, 8g.

Toute cette bibliographie est extraite de l'article fie Bussemaker sur les athlètes, dans le Dictionnaire cité de Daremberg et Saglio.

(2) Aphorismes d'HippocRATE. Livre I, 3 :

« L'embonpoint athlétique poussé au plus haut degré est glissant. Il ne peut se soutenir dans cet état. Devant nécessairement varier, il ne croîtra point. Il faut donc i|u'il diminue. Il est conséquemment utile de descendre soi-même d'un bon état, pour obliger le corps à recommencer de monter et le mettre ainsi à l'abri de grandes chutes, sans pousser jamais les choses à l'extrême. »

GYMNASTES, PÉD0TR1BES ET ATHLÈTES 3o 7

perdu leur force, el plus encore, depuis que la gâterie s'est insinuée dans la gymnastique.

Et d'abord, c'est la médecine qui a gâté la gymnastique en se montrant comme conseiller expérimenté d'un art efféminé plutôt que propre aux athlètes. Elle leur enseigne la paresse et avant l'exercice à s'asseoir chargés de fardeaux comme des portefaix lybiens et égyptiens ; elle leur donne des apprêteurs de mets et de bons cuisiniers qui les rendent gourmands et ventrus ; elle leur ordonne de se nourrir de pains légers et bien cuits, et de se remplir le ventre en se servant, contre le bon sens, des poissons qui peuplent la mer, en désignant leur qualité et présentant comme lourds ceux de limon, tendres ceux des rochers, charnus ceux de la pleine mer, délicats ceux qui se nourrissent d'herbages, et sans goût, ceux qui mangent de l'algue ; elle ordonne ensuite, d'une manière étrange, au sujet de la chair de porcs de regarder comme mauvais ceux qui paissent sur les rivages, à cause de l'ail marin dont les bords de la mer abondent ; de s'abstenir de ceux qui paissent près des rivières à cause des crabes qu'ils mangent ; de n'admettre que ceux qui se nourrissent de cornouilles et de glands. Cependant ce régime voluptueux excite au plaisir de l'amour et détériore la bonne santé du corps. Voilà l'œuvre de la médecine. »

Le mal venait aussi de quelques gymnastes qui laissaient les jeunes gens s'exercer à nu comme des hommes faits, et leur ordonnaient de se promener en faisant saillir leur abdomen et en lâchant des vents (i).

Quoi qu'il en soit, la gymnastique purifiait les humeurs, chassait le superflu, amollissait les parties dures, donnait du corps à quelques autres, redressait ou fortifiait.

Toutes les maladies classées sous le nom de catarrhes, hydropisies, phtisies et les différentes épilepsies que les médecins guérissaient par des bains, des potions ou des emplâtres, pouvaient être soignées avec succès, d'après Philos-

(i) Philostrate. Sur la gjmnaslique. Traduction ^f)'^as, p. loi.

3o8 LA GYMNASTIQUE EN GRÈCE

trate, par la gymnastique aidée du régime alimentaire et des frictions (i).

c. — Du gymnase grec.

Le type architectural et définitif du gymnase ne s'est pas improvisé de toutes pièces. Longtemps les Grecs se servirent de lieux d'exercices ressemblant à des Champs de Mars (Dromos et Platanistas à Sparte). A une époque plus récente, on éleva dans cette ville, sur l'ancien emplacement du Dromos, des constructions auxquelles Pausanias donne le nom de gymnases.

« A Athènes, l'Académie (2) n'était primitivement qu'un bois sacré, voisin du Céphise, avec des pelouses, des platanes et des oliviers sacrés. Hipparque le fit entourer d'un mur ou péribolc ; Cimon le dota d'un aqueduc dérivé du Céphise et y fit tracer des avenues et des Spa^os ombragés. Au temps d'Hypéride, il possédait une palestre ; Tite-Live, Pausanias et Diogène Laërte le désignent formellement comme un gymnase.

L'emplacement du Lycée (3), ancien téménos d'Apollon Lykios, situé à l'Est d'Athènes, hors de la porte Diocharès et près du confluent de l'Eridanos et de l'Ilissus, avait été aménagé une première fois par Pisistrate, suivant Théopompe, par Périclès suivant Philochore. Pausanias et le pseudo-Plutarque attribuent ensuite à l'orateur Lycurgue la construction, au même endroit, d'un gymnase et d'une palestre.

Le kynosarges (4) (chair à chiens), situé un peu plus loin que le Lycée, possédait un bois sacré attenant à un sanctuaire d'Hercule ; dès le V e siècle, il servait aux exercices des v48si, mais on ignore exactement à quelle époque furent élevés les bâtiments de la palestre et les autres constructions incendiées par Philippe V en même temps que celles du Lycée (5). »

(0 Id., ibid., P . 73.

(2) Platon professait à l'Académie.

(3) Aristote enseignait au Lycée.

(4) Ce gymnase était fréquenté surtout par les artisans, les esclaves et les illégitimes.

(5) G. Fougères. Article: Gymnasium, dans: Dictionnaire cité de Daremberg et

Sdfrlio.

DU GYMNASE GREC 3og

Les nécessités de la guerre firent bientôt des exercices gymniques un élément obligatoire de l'éducation populaire. Les progrès de la démocratie obligeaient d'autre parties États à pourvoir à l'instruction et au bien-être des citoyens. Partout des gymnases s'élevèrent où l'on enseigna non seulement la gymnastique, mais encore l'écriture, la lecture et le dessin (i).

Vers l'époque de Clisthène, quand les règles de la gymnastique furent élaborées, il devint nécessaire de mettre à la disposition des intéressés des locaux plus commodes et mieux appropriés à leur destination complexe.

On construisit, à l'origine, un local pour la lutte à main plate (irâXr,). Autour d'une cour appelée palestre vinrent s'adjoindre nécessairement un vestiaire, une fontaine ou un bassin, un magasin à huile, une arène sablée (xoviVcpa), un dépôt pour le matériel des autres jeux, ballons, disques, javelots, cibles, haltères, cordes, torches, etc. (2).

Les exercices légers tels que les différentes courses et le pentathle exigeaient de vastes pistes, longues d'au moins un stade olympique (192'", 27). Ces pistes furent d'abord tracées au milieu des parcs, puis sous Lycurgue, à l'époque des grandes constructions de pierre on prit l'habitude de bâtir des pistes couvertes, où les coureurs pouvaient s'exercer par tous les temps.

Dans la période gréco-romaine les gymnases s'adjoignirent des installations balnéaires et devinrent les thermes.

Vitruve nous a laissé la description d'un gymnase grec de type assez récent, mais qui peut servir d'exemple dans un ouvrage qui n'a pas de prétentions archéologiques.

L'ordonnance en était la suivante :

1" On trace d'abord un péristyle carré (fig. 39, i3) ou rect-

(1) « Les gymnases étaient si bien regardés comme des institutions de nécessité publique qu'un personnage donne à Gythion une somme de 8000 deniers dont les intérêts doivent servir à l'acquisition de l'huile pour le gymnase. „ P. 320, t. II de: S. Reinach. Manuel de phil. class. Paris, Hachette, 1 884 •

(2) Quelques villes possédaient des palestres isolées pour une clientèle spéciale de jeunes gens, d'amateurs ou de professionnels.

Certains athlètes possédaient des palestres spéciales.

3io LA GYMNASTIQUE EN GRÈCE

angulaire sur un pourtour de deux stades olympiques, soit 384 mètres de périmètre ou 98 mètres de côté.

2 Des quatre portiques qui bordent les côtés, trois sont à colonnade simple ; le quatrième qui fait face au Midi et occupe par conséquent le côté nord, est à colonnade double, de façon que les averses ne puissent pénétrer à l'intérieur.

3° Sous les trois portiques simples se répartissent des exèdres spacieuses fig. 3g, l\), garnies de sièges, pour permettre aux philosophes, aux rhéteurs et à leurs auditeurs de converser commodément.

4° Sous le portique double on dispose les pièces suivantes :

Au milieu, Yephebeum (fig. 39, 8j, vaste exèdre munie de bancs d'un tiers plus longue que large. C'était la salle de lutte des éphèbes ;

Venait ensuite le coryceum (fig. 3g, 7) qui était peut-être un jeu de paume couvert, mais qui pourrait bien être aussi une salle où le public apportait ses provisions de bouche, en attendant le moment du repas ;

Le conisterium (fig. 3g, 6) où les lutteurs se frottaient de sable fin ;

Le bain froid ou Xsikpov (fig. 3g, 5) se trouvait à l'angle du portique.

Avant l'ephebeum et sur le même côté de la palestre se trouvaient:

UelcBOthésium (èXawOsaiov) (fig. 3g, 9) ou dépôt d'huile ;

Le frigidarium (fig. 3g, 10) ou étuve à température basse et sans piscine;

Le propnigeum (fig. 3g, 11 et 12) ou calorifère, à côté duquel devait exister l'éluve chaude séparée sans doute du frigidarium par un couloir.

Telle était la palestre. Le reste de la description de Vitruve s'applique au gymnase proprement dit :

« En dehors de la palestre, on construira trois portiques, l'un contigu au péristyle, les deux autres s'allongeant à droite et à gauche sur une longueur d'un stade. Le premier, qui regarde le Nord, sera double et très large ; le second simple et disposé comme suit: de chaque côté, le long du mur et de la colonnade, on établira des trottoirs ou plates-bandes laté-

Exedres ( 4)

Conistêrmm

Coriceufn (71 I

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Elœofhe&tjm (9)

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Fig. 3g. — Plan général d'un gymnase grec. Inspiré de Brugsma, de Groningue.

raies (margines) larges d'au moins 10 pieds ; au milieu, on ménagera une chaussée creuse (i), large d'au moins 12 pieds, et dont le niveau sera de deux marches de 1 pied 1/2 en contre-bas des trottoirs. De la sorte, les gens habillés qui circuleront de chaque côté sur les trottoirs ne seront pas gênés par les mouvements des athlètes frottés d'huile. Les Grecs appellent ?u<rc?ç (fig. 39, 2) ce genre de portique parce que c'est dans ces stades couverts que les athlètes s'exercent pendant la mauvaise saison. Le long du xyste et du portique double, on tracera des allées découvertes que les Grecs appellent uapa- Spo^'Bsç... (fig. 3g, 3)

Aux beaux jours d'hiver les athlètes pourront sortir du xyste pour s'y exercer. »

Entre ces allées découvertes étaient placés des bosquets et des groupes de platane avec des bancs.

Le stade (fig. 3g, 1) qui servait aux représentations athlétiques, était entouré de gradins. Sa position dans le gymnase vitruvien reste incertaine. G. Fougères le place à l'extrémité des xystes, Brugsma, 3e Groningue, l'accole au mur du portique simple du xyste qui regarde le midi.

Nous sommes peu renseignés aussi sur le régime intérieur des gymnases, toujours dirigés par un personnage opulent et nommé pour un temps variable suivant les différents pays grecs. Ce personnage s'appelait le gymnasiarque et possédait un nombre considérable de sous-ordres.

§ 4- — La gymnastique a Rome.

Quelques jeux gymniques étaient à Rome des exercices nationaux très anciens. A l'exception du jet du disque, la gymnastique primitive ne différait pas de la gymnastique grecque. La course surtout était l'épreuve d'une bonne constitution physique ; la lutte, le saut étaient très goûtés.

(1) Voir sur le plan : cette chaussée creuse est l'allée comprise entre les xystes et les paratlromiiles.

LA GYMNASTIQUE A HOME 3i3

Le tir au javelot n'était pas dédaigné des empereurs euxmêmes, et Commode s'était rendu célèbre pour le maniement de cette arme. L'équitation, la natation, l'escrime, le bâton étaient les disciplines courantes de l'éducation corporelle ; il en était de même du pugilat, pratiqué en Italie sans instruments spéciaux (i).

Néanmoins, les Romains pensaient que la gymnastique avait causé la décadence des Grecs.

D'après Tile-Live, les premiers athlètes ne parurent à Rome qu'en l'an 186 avant Jésus-Christ, à l'occasion de jeux publics donnés par M. Fulvius pour s'acquitter d'un vœu fait dans la guerre d'Etolie. Mais des concours réguliers de gymnastique n'y eurent lieu que depuis l'institution des jeux destinés à perpétuer le souvenir de la victoire d'Actium.

Du temps des empereurs, les athlètes furent parfois récompensés largement, mais ils furent bien loin d'obtenir la même estime qu'en Grèce (2).

Les Romains « se plurent donc aux athlètes, comme aux acteurs et aux mimes, ils se divertirent à les regarder faire; mais d'envoyer leurs enfants à la palestre, il n'en pouvait être question pour ceux qui avaient gardé le moindre souci du mos majorum. La nudité du gymnaste choquait la pudeur romaine ; sa vertu courait des risques ; enfin, jeunes gens et spectateurs confondus se promenaient oisifs sur l'arène, et il ne semblait pas que les habitudes de paresse qu'ils y contractaient, trouvassent une compensation suffisante dans une éducation corporelle qui n'était ni générale, ni dirigée vers un but pratique (3). » Suivant l'expression de Plutarque, les Grecs avaient désappris l'art de la guerre, sans s'en douter, parce qu'ils tenaient plus à être beaux, élégants et agiles qu'à être bons fantassins ou bons cavaliers.

(1) Voir: J. Marquardt. La vie privée des Romains. Paris, Thorin, 1892, tome I«r, p. i\ï.

(2) Voir : Article : Ars gymnastica, par Bussemaker et G. Fougères, dans : Dictionnaire cité de Daremberg et Saglio.

(3) J. Marquardt. Ouvrage cité, tome I er , p. i38

3,', GYMNASTIQLE

La vérité est que les Romains n'avaient pu connaître les beaux temps de la gymnastique grecque.

Les vieilles méthodes avaient formé les hoplites et les cavaliers d'Athènes, auv° et au iv° siècles, ainsi que les mercenaires de l'expédition des Dix-Mille et les soldats d'Alexandre. L'ancienne gymnastique avait fait ses preuves sur les champs de bataille; mais il fallait aux Romains des plaisirs féroces. La mentalité romaine n'était pas aussi élevée que la grecque: elle n'était pas orientée comme elle vers un idéal toujours plus grand de Beauté et de Bonté.

Déjà les Étrusques avaient plus de cruauté que les Grecs d'Homère, qui égorgeaient parfois des prisonniers et des esclaves auprès de la dépouille d'un personnage regretté : les Étrusques les obligeaient à verser mutuellement leur sans et des combats de gladiateurs décorent leurs urnes funé-

[•aires.

En 26/i avant J. -G., de pareils jeux sanglants furent célébrés à Rome pour la première fois. Le peuple, mis en goût, se porta à ces spectacles avec une ardeur effrénée et, pour la honte de l'humanité, ils passèrent bientôt dans les diverses provinces de l'empire.

Comme le dit Bussemaker, le spectacle de la beauté, de la force, de l'adresse, de l'agilité et des qualités corporelles cultivées pour elles-mêmes, n'inspirait aux Romains ni enthousiasme, ni émotions fortes. Il fallait, pour les émouvoir, l'étalage tragique des grandes douleurs, où leur orgueil trouvait son compte: défdé de captifs dans les cortèges triomphaux, égorgement de gladiateurs dans l'amphithéâtre. L'engouement passager de certains empereurs pour les concours gymniques soulevait la réprobation de tous les conservateurs, restés fidèles aux traditions du vieil esprit romain. Désormais la palestre n'est plus qu'une annexe des bains !

«. J'habite au-dessus des Thermes, écrit Sénèque. Imaginez tous les sons qui peuvent nous faire maudire nos oreilles; ces lutteurs qui s'exercent avec des cestes de plomb, leurs gémissements quand ils se portent des coups, le sifflement de leur poitrine quand ils se reposent; ce masseur qui frappe

LA GYMNASTIQUE A ROME 3i5-

de sa main tantôt creuse, tantôt à plat, l'épaule des baigneurs; l'ivrogne, le chanteur, l'épilateur, le marchand de boudin, le confiseur, chacun avec son cri! » Que nous sommes loin, dit Daily, de V Académie d'Athènes !

La somascétique était envisagée comme un sport sans intérêt, digne tout au plus des illettrés.

« Je trouve, mon cherLucile, dit le même Sénèque, que c'est une sotte occupation et fort indécente à un homme de lettres d'exercer ses bras, de se grossir le cou et de s'affermir les reins; vous avez beau vous engraisser et fortifier vos membres, vous ne serez jamais si gros qu'un bœuf; outre que l'embonpoint étouffe l'esprit et le rend pesant. C'est pourquoi resserrez tant que vous pourrez votre corps, et donnez le large à votre esprit. Ceux qui s'adonnent à ces exercices violents s'engagent à beaucoup d'incommodités, car, en premier lieu, le grand travail, en épuisant les esprits, rend l'homme incapable d'une forte application et d'une étude sérieuse; et puis le poids des viandes lui rend la conception plus tardive. Vous voyez encore des esclaves qui montrent les exercices, gens de mauvaise vie, qui ne font rien que boire et s'oindre d'huile, et qui croient avoir bien employé la journée (juand ils ont bien sué, et puis avalé quantité de vin au lieu de la sueur qu'ils ont rendue. C'est une vie de malade que de boire et de suer continuellement. Il y a des exercices courts et aisés qui délient le corps, et n'emportent guère de temps, ce qu'il faut considérer avant toutes choses. Par exemple la course, le mouvement des mains chargées de quelque poids, le saut en l'air ou en bas, ou celui qui se fait à la mode des Saliens, ou, pour parler plus librement, le saut du foulon; choisissez celui qu'il vous plaira de ces exercices, l'usage vous le rendra facile.

Mais quoique vous fassiez, revenez bientôt du corps à l'esprit, et l'exercez le jour et la nuit (i). »

L'avènement du christianisme accentua encore la décadence des exercices physiques et l'abolition des jeux olympiques,.

(i) SÉNiiQUE. Épître \\ , à Lucilius.

3i6 GYMNASTIQUE

décrétée-, en 3g/i, par Théodose, sous l'influence des nouvelles idées, porta un coup très grave à la gymnastique.

Nous ne mentionnons que pour mémoire la mauvaise querelle que cherche Galien aux athlètes; cette querelle n'est pas digne du médecin de Pergame. M. Minoïde Mynas l'a d'ailleurs contée dans la préface dédicatoire qui précède sa traduction de Philostrate; nous y renvoyons le lecteur.

§ 5. — Moyen âge et Renaissance

Sous l'influence de l'ascétisme mystique, les exercices physiques ne furent pratiqués au moyen âge que dans les tournois de chevalerie et nous ne possédons aucun renseignement sur l'histoire de la gymnastique à cette époque.

Au début du xvi e siècle, un compilateur remarquable, Gazzius de Padoue, publia une encyclopédie hygiénique sous le titre de Florida corona (i), « couronne, dit l'auteur, des plus belles fleurs cueillies dans les champs d'Hippocrate, de Galien, etc. » Champier, médecin de Charles VIII et de Louis XII, fit paraître presque en même temps sa Rom gallica (2), livre consacré, comme l'ouvrage de Gazzius, aux vertus des exercices et du mouvement. En i565, Léonard Fuchs défendait des idées analogues clans ses Imtitutiones medicœ (3).

Les temps n'étaient pas encore venus des sciences d'observation, et peu d'hommes s'essayaient déjà à frayer de nouveaux chemins. Les livres que nous venons de citer sont de pâles reflets de la science antique : nous passerons sans insister.

Comme toujours lorsqu'il s'agit de renseignements sur la vie au xvi c siècle, le curé de Meudon nous donne au contraire de précieuses indications.

(i) Florida Corona qua; ad sanitatis hominum conservationcm ac longaevam Mtam producendam sunt necessaria, continens, ab Anthonio Gazio, patavlno medico doctissimo composita. Lyon, i5l4> in-4°, goth. (Bibl. Nat. : Te 11 .)

(2) Champier. Rosa gallica. Nanci, i5i2, in-12 .

(3) Léonard Fuchs. Institation.es medics. Bâle, 1 565, réimprimées dans ses Operum didaclicorum pars prima et secunda, Francfort, i6o5, in-folio.

MOYEN-AGE ET RENAISSANCE 3i 7

Après avoir été frictionné sur toute l'étendue du corps dès son réveil, Gargantua entendait quelque lecture de la divine Ecriture, puis « alloit es lieux secrets, faire excrétion des digestions naturelles ». Ensuite habillé, peigné, testonné, acoustré et parfumé, il se rendait avec Ponocrates dans un jeu de paume ou dans un pré où il jouait à la balle, « à la paulme, à la pile trigone (i), galantement s'exerceans les corps comme ilz avoient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté; car ils laissoient la partie quand leur plaisoit; et cessoient ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou.estoient autrement las.

Adonc estoient très bien essués et frottés, changeoient de chemise, et, doucement se pourmenans, alloient voir si le disner estoit prest...

Cependant monsieur l'appétit venoit, et, par bonne opportunité, s'asseoient à table. »

Après le déjeuner les exercices intellectuels reprenaient, et sur le soir les exercices gymniques.

« Ce fait, issoient hors leur hostel : avec eux un jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie. Changeant donc de vestemens, montoit sur un coursier, sur un roussin (2), sus un genêt, sus un cheval barbe, cheval legier; et luy donnoit cent quarrieres; le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, saulter le palis (3), cour tourner en un cercle, tant à dextre comme a senestre. Là rompoit, non la lance (car c'est la plus grande resverie du monde dire: J'ai rompu dix lances en tournoy, ou en bataille; un charpentier le feroit bien), mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. De sa lance donc asserée, verde, et roide, rompoit un huis, enfonçoit un harnois, aeculoit (4) un arbre, enclavoit (5) un anneau,

(1) Jeu de balle à trois, où les joueurs >c plaçaient triangulairement.

(2) Le coursier était un grand cheval de bataille ; le roussin, un cheval entier, épais et entre deux tailles ; le genêt, un cheval d'Espagne ; le barbe, un cheval arabe (Dict. Acad.).

(3) La palissade.

(4) Déracinait.

(5) Enfdait.

.3i8 GYMNASTIQUE

enlevoit une selle d'armes, un aubert, un gantelet. Le tout faisoit, armé de pied en cap.

Au regard de fanfarer, et faire les petits popismes (i) sur un cheval, nul ne le fit mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n'estoit qu'un cinge en comparaison. Singulièrement estoit appris à saulter hastivement d'un cheval sur l'autre sans prendre terre (et nommoit on ces chevaux desultoires)(2), et de chascun costé, la lance au poing, monter sans estrivières ; et, sans bride, guider le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire.

Un autre jour, s'exerçoit à la hache : laquelle tant bien croulloit, tant verdement de tous pics reserroit, tant souplement avalloit en taille ronde (3), qu'il fust passé chevalier d'armes en campagne, et en tous essays.

Puis branlait la picque, sacquait (4) de l'espée à deux mains, de l'espée bastarde (5), de l'espagnole, de la dague et du poignard; armé, non armé, au boucler (6), à la cappe (7), à la rondelle.

Couroit le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisant, l'otarde. Jouoit à la grosse balle, et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing.

Luètoit, couroit, saultoit, non à trois pas un sault, non à cloche pied, non au sault d'Alemand (car, disait Gymnaste, telz saults sont inutiles, et de nul bien en guerre), mais d'un sault perçoit un fossé, volloit sur une haye, montoit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une fenestre de la hauteur d'une lance.

Nageoit en profonde eau, à l'endroit, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine sans

(i) Exercices de voltige.

(2) Du latin desultorius. C'étaient des clie\aux dont on changeait, en sautant de J'un sur l'autre.

(3) Termes consacrés pour le combat à la hache.

(4) Frappait brusquement.

(ô) Epée plus grande que les épées française, allemande et espagnole.

(Ci) Au bouclier.

(7) Au manteau, comme les toréadors.

MOYEPf-AGE ET RENAISSANCE 3iy

icelny mouiller, et tirant par les dents son manteau, comme faisoit Jules César; puis d'une main entroit par grande force en un basteau, d'iceluy se jettoit derechef en l'eau la teste première : sondoit le parfond, creusoit les rochiers, plongeoit es abysmes et goufres. Puis iceluy basteau tournoit, gouvernent, menoit hastivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit; de l'autre s'escrimoil avec un grand aviron, tendoit le vele(i), montoit au matz par les traicts(2), couroit sur les branquars (3), adjustoit la boussole, contreventoit les boulines (4), bandoit le gouvernail.

Issant de l'eau roidement, montoit encontre la montagne, et devalloit aussi franchement; gravoit es arbres comme un chat, saultoit de l'une en l'autre comme un escurieux (5), abatoit les gros rameaux comme un autre Milo (6) : avec deux poignards asserés et deux poinsons esprouvés montoit en haut d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut en bas, en telle composition des membres que de la cheute n'estoit aucunement grevé. Jettoit le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'espieu, la halebarde ; enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes arbalestes de passe (7), visoit de l'arquebouse à l'œil, affeustoit le canon, tiroit à la butte, au papeguay, du bas en mont, d'amont en val, devant, de costé, en arrière, comme les Parthes.

On luy attachoit un cable en quelque haute tour, pendant m terre : par iceluy avec de-ux mains montoit, puis devaloit si roidement et si asseurement que plus ne pourriez parmy un pré bien égallé. On luy mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres ; à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit

(1) La voile.

(2) Par les cordages.

(3) Les vergues.

(4) Tendait les voiles, à la moindre apparition du vent.

(5) Ecureuil.

(6) Milon deCrotone.

(7) Grosses arbalètes qu'on ne pouvait ordinairement bander qu'à l'aide d'un engin jiommc passe. ,

et venoit sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on ne l'eust peu aconcevoir(i).

Et pour s'exercer le thorax et poulinons, crioit comme tous les diables : je l'ouy une fois appelant Eudemon, depuis la porte Saint-Victor jusques à Montmartre. Stentor n'eut onques telle voix à la bataille de Troye.

Et, pour galentir(2) les nerfs, on luy avoit fait deux grosses saulmones (3) de plomb, chascune du pois de huit mille sept cens quintaulx, lesquelles il nommoit altères. Icelles prenoit de terre en chascune main, et les eslevoit en l'air au dessus de la teste ; les tenoit ainsi sans soy remuer trois quarts d'heure et davantage, que estoit une force inimitable.

Jouoit aux barres avec les plus forts. Et quand le point advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roidement qu'il s'abandonnoit es plus adventureux, en cas qu'ilz le fissent mouvoir de sa place, comme jadis faisoit Milo. A l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main, et la donnoit à qui luy pourroit oster.

Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé, et rafraichy d'habillemens, tout doucement s'en retournoit. »

Rentré au logis, Gargantua dînait :

« Notez icy que son disner estoit sobre et frugal ; car tant seulement mangeoit pour refréner les aboys de l'estomac : mais le souper estoit copieux et large. Car tant en prenoit que luy estoit de besoing à soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye diette, prescrite par l'art de bonne et seure médecine ; quoy qu'un tas de badaux médecins, herselés (4) en l'officine des Arabes, conseillent le contraire (5). »

Montaigne, de son côté, préconise l'équitation, l'escrime, la chasse, la natation. Reprenant une idée chère à Platon, il déclare que ce n'est pas seulement ou une âme ou un corps qu'il importe de former, mais un homme.

(i) Atteindre.

(2) Rendre galants, forts et dispos.

(3) Saumons.

(4) Rompus à la dispute.

(5) Œuvres de Rabelais. Paris, Didot, 1870, tome l", livre I, chapitre xxm, p. 175 et suivantes.

MOYEN-AGE ET RENAISSANCE 3ai

Ambroise Paré, qui vient à la mémoire après Montaigne, ne 'fournit pas, contre son habitude, d'opinion personnelle sur l'exercice. Il est tout imprégné de ses lectures classiques et des travaux des compilateurs.

« Les commodités de l'exercice sont grandes, ainsi que dit Galien aux deuxiesme livre de Sanitate tuenda: c'est qu'il augmente aussi la chaleur naturelle, dont s'ensuit la meilleure digestion, et par conséquent bonne nourriture et expulsion des excréments, et les esprits plus prompts à leur office, à cause que leurs conduits sont par ce moyen purgés, et d'abondant ledit exercice laisse l'habitude du corps et la respiration et autres actions plus fortes, dures et robustes, au moyen de l'attribution mutuelle des parties qui se heurtent l'une contre l'autre, dont ne sont si fort et si tost travaillées : ce qui est manifeste aux rustiques, et autres manières de gens qui sont de grand travail. Voilà les commodités de l'exercice, moyennant que l'on le fasse en temps opportun, en quantité légitime, en qualité compétente et par répétition et réitération raisonnable.

Le temps opportun sera avant le past (i), pour exciter la chaleur naturelle à appeter les viandes, et après avoir mis hors les excremens, de tant que nature affamée pourroit attirer par les veines mesaraïques, pour porter au foye, un suc mauvais, et en ce faisant, l'habitude du corps pourroit estre viciée. Aussi n'est convenable faire exercice tost après le repas, et l'estomach estant rempli, de peur qu'il ne se face attraction des viandes non encore cuites.

La mesure et quantité légitime de l'exercice est, quand le corps se tuméfie et enfle, dont apparoit une couleur rouge et vermeille, et qu'il survient une petite sueur: et quand la respiration commence à se changer et à estre grande et fréquente ; et quand aussi -les membres ont leurs mouvements libres sans grande lassitude, et resolution de la substance de nostre corps: à cause qu'avec une grande sueur, le bon suc substantifique et les esprits se résolvent et consument, dont advient que le corps devient maigre et froid.

La qualité compétente est mise en la médiocrité des qua-

(i) Le repas.

MAC-.\ULrFFE.

lités excessives d'agitation du corps : tel est l'exercice qui n'est ny trop léger, ny trop tardif et lent, ny trop robuste, ny trop débile, ny trop véhément, ny trop reunis et lasche, ny trop gaillard et brusque, ny aussi trop assoupi, et qui travaille par égale proportion toutes les parties du corps. Tel exercice est propre pour les corps sains et tempérés ; mais s'ils sont intempérés, il faudra choisir exercices qui soient propres de leur qualité à corriger la qualité de leur intempérature : car les corps remplis d'humeurs froids et épais choisiront un exercice plus véhément, robuste et de plus longue durée : tellement toutesfois qu'ils ne s'y addonnent, que la première et seconde coction ne soit en eux parachevée : ce qu'ils cognoistront à leur urine, laquelle lors, et non devant, apparoislra teinte quelque peu de jaune: mais s'ils sont bilieux, ils choisiront exercices légers, et plustost gais que brusques, et contentieux, et sans attendre que la seconde coction soit parachevée en leur foyc et veines ; car la chaleur de leurs parties solides, qui est acre, requiert telle matière non du tout cuitte, de laquelle autrement ne feroit son profit la rôtissant : de sorte qu'il ne resteroit humidité et glutinosité compétente, pour estre agglutinée aux parties.

Quant à la répétition de l'exercice, il faut tant de fois retourner au travail que nous avons envie de faire de repas : car si ainsi est que l'exercice recueille la chaleur naturelle sans laquelle la coction des viandes ne pourroit estre faite, s'ensuit que ne sçaurions faire nostre profit de l'aliment, si l'exercice n'a précédé (i). »

Citation doublement curieuse, qui montre à la fois l'empire de la science antique sur les esprits les plus novateurs du xvi' J siècle et les difficultés qu'éprouvait la médecine $ ses débuts, lorsqu'il s'agissait d'expliquer des faits physiologiques. Il semble que nous soyons déjà au xvii" siècle, à l'époque de la logomachie et des discussions fumeuses sur la digestion. Les idées purement spéculatives ne sont pas familières à Paré. S'il essaie de les exprimer, sa pensée s'obscurcit et sa phrase s'alourdit.

(i) A.MBROISE Paré. Œuvres. Élit. Malgaigne. Paris, i84o, chap. xv

MOYEN-AGE ET RENAISSANCE 3a3

En Allemagne, Luther, avant les auteurs français, avait appuyé de sa haute autorité les exercices physiques; il avait dit : « Il est essentiel que la jeunesse se livre à la musique cl aux nobles jeux de la chevalerie ; la musique chasse les chagrins et la mélancolie ; la gymnastique produit, au contraire, une membrure forte et robuste tout en entretenant le corps en état de santé ; elle peut empêcher la jeunesse de s'abandonner à la paresse, à la débauche, à la boisson et aux jeux (i). »

Vers la fin du xvi° siècle (1569), Jérôme Mercurialis, de Vérone, fournit dans son traité intitulé : De arle gymnastica (2), le recueil le plus précieux des usages des Grecs et des Romains sur les divers exercices et sur leur origine. Mercurialis avait pendant 7 ans recueilli des documents dans les bibliothèques et les manuscrits du F|G , |0 Exercices acrobatiques (Figure Vatican. Son livre, dit Hillairet, extraite du livre de Mercurialis).

reste comme le trait d'union

entre la gymnastique antique et la gymnastique moderne dont

il est, en quelque sorte, le précurseur.

A vrai dire cet ouvrage est plein d'érudition, mais la lecture en est difficile et l'auteur fatigue souvent par ses répétitions. Les nombreuses explications théoriques dont ce livre abonde n'ont aucune valeur ; mais les renseignements fournis sont presque toujours de la plus scrupuleuse exactitude.

(i) Hillairet. Rapport sur l'enseignement de la gymnastique dans les lycées. Imprimerie impériale, mars 1869, p. 5.

(2) Hieronymi Mr.KCURiALis. De arle gymnastica, libri ses. 'Parisiis, apud J. du Puys, 1577. ^' ' 5 '' ^ at - • '" v - ^ '"S) » V iijay Aa. 2.

3a4 GYMNASTIQUE

Les gravures dont Mercurialis orna son ouvrage ont été copiées sur des médailles ou sur des statues antiques. Bien que très primitives et faites sur bois, elles sont piquantes par le naturel et la beauté du dessin. Elles donnent l'idée de quelques moyens négligés de nos jours et dont le sage emploi serait propre à accroître les forces relatives de nos organes (i).

Pierre Faber, de Toulouse, ajouta à l'œuvre de Mercurialis des recherches spéciales sous le titre de Agonisticon, etc. (2). Ainsi se renouvelait la notion d'un art éminemment utile et dont la culture régulière avait fait la grandeur des peuples éteints.

§ 6. XVII e ET XVIII e SIÈCLES.

Au xvn e siècle, l'exercice le plus couramment pratiqué était l'escrime, héritage de la gymnastique sanglante des Romains. Quelques livres apprenaient aux heureux du jour à tuer « galamment » leur prochain par les méthodes les plus ingénieuses et les jeux d'armes les plus perfectionnés. Mentionnons le grand ouvrage in-folio de Girard Thibault, d'Anvers, dédié à Louis XIII, en 1628, sous ce titre :

Académie de l'espée, où se démontrent par reigles mathématiques, sur le fondement d'un cercle mystérieux, la théorie et la pratique des vrais et jusqu'à présent incognus secrets du maniement des armes à pied et à cheval.

Daily a retrouvé dans les collections de la Faculté de Paris toute une série de thèses soutenues dans le courant du xvn e siècle, sur l'utilité de l'exercice et du mouvement (3) ; son

(1) Clias. Gymnastique élémentaire. Paris, 181g, in-8°, p. 7.

(2) Lyon, iôgô.

(3) Ergo parv:e pilœ rjymnaslica omnium saluberrima, par Charles ; Paris, 1626. Errjo senibus exercitatio, par Le Sacq ; Paris, 1627.

Ergo in curru vectalio salubris, par Jean Beraui.t ; Paris, i63o.

Ergo laboranle cibum, par Merlet ; Paris, i635.

Ergo pulchriludo sanitatis cjjeclus, par Leconte ; Paris, i6i 1 .

Non ergo solu gymnaslica salutis tutrix, par Regnauld ; Paris, iG/|3.

.in gravidis exercitatio? par Jowin ; Paris, i64g-

Ergo aulicis mulieribus sanilas firmior ab equestri venalione, par Jonquet; Paris, 1O66.

Ergo pituilosis exercitatio, par Guérin ; Paris, 1667.

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