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La thèse de Laennec

La gloire de Laennec, le génial fondateur de la Médecine moderne, est consacrée; elle est impérissable. Le temps, juge suprême, terrible dans sa froide impartialité, ne cesse d’accroître, chaque jour, la réputation mondiale de celui qui nous donna l’Auscultation. Cet homme extraordinaire appartient à l’histoire de l’Humanité. Tout ce qui le touche, de près ou de loin, offre un intérêt majeur, aux yeux de ses disciples. Or, tout médecin qui, de parle monde, ausculte une partie quelconque d’un être vivant, est, de ce seul fait, un disciple de Laennec. Ainsi s’explique le constant succès de tous les ouvrages consacrés, soit à la vie de Laennec, soit à son œuvre. Les deux volumes publiés par mon collègue et ami le professeur Rouxeau, de Nantes, fournissent un exemple1 de la faveur grande dans laquelle, quatre-vingtdix-huit ans après sa mort, se maintient la réputation du rival de Dupuytren et de Broussais. Dans ces pages, inspirées par une fervente admi-

1. Alfred Rouxeau. — Laennec avant 1806, Laennec après 1806. J. -B. Baillière et fils, Paris.

ration pour le plus grand médecin du monde depuis Hippocrate, l’âme du héros breton est bien mise à jour : éclairé par l’histoire de sa famille, Laennec se révèle dans sa propre correspondance. Son œuvre médicale est, de même, analysée avec uue pieuse déférence. Un seul chapitre demeure, peut-être, dans une légère pénombre : c’est celui qui a trait à la thèse inaugurale du jeune maître, consacré docteur de l’Ecole de Médecine de Paris, le 22 prairial an XII (11 Juin 1804). Le sujet choisi était, en lui-même, quelque peu aride : Propositions sur la doctrine d'Hippocrate relativement à la Médecine pratique. Avec leurs 48 propositions réparties en trois chapitres, les 39 pages de cet opuscule, qui date, aujourd’hui, de cent-vingt ans, donnent la preuve d’une érudition consommée. Laennec possédait à fond l’œuvre entière d’Hippocrate; il travaillait directement sur le texte grec et la langue d’Homère lui était familière au point de pouvoir discuter sur l’orthographe de certains mots et sur l’interprétation de leur meilleur sens. On comprend donc le bien-fondé de la remarque de Rouxeau rapportant que Laennec possédait tous les éléments d’un Essai préliminaire sur la Doctrine d’Hippocrate dont il avait décidé de faire sa thèse inaugurale. Les événements, plus forts que nous, nous détournent trop souvent de nos plus beaux projets. Pressé par les circonstances et, sans doute, aussi par les faibles ressources dont il disposait, Laënnec réduisit son projet magistral à l’exposé des idées doctrinales d’Hippocrate concernant seulement la pratique de la médecine.

Cette œuvre de jeunesse n’est pas la première : elle arrive après le célèbre mémoire sur la péri-

tonite (Août 1802) ; elle suit plusieurs importants travaux: sur l’arachnoïde intra-cérébrale (Décembre 1802) ; la bourse séreuse sous-deltoïdienne (Février 1803) ; les tuniques internes enveloppant certains viscères et fournissant des gaines membraneuses à leurs vaisseaux (Mars 1803) ; enfin et surtout, les Vers vésiculaires (Février 1804). En plus, depuis deux ans, Laennec collaborait au Journal de Médecine auquel il donnait des analyses très soignées intercalées à ses travaux originaux. Sa thèse n’est donc pas le premier essai d’un auteur inexpérimenté; c’est une œuvre de réflexion et de critique historique fortement pensée, écrite dans un style châtié, serré, lumineux cependant, et qui s’appuye sur une documentation d’une richesse inouïe et d’une précision inattaquable.

Gomme tous les admirateurs passionnés de Laennec, à qui je dois, pour ma part, une reconnaissance infinie pour m’avoir dévoilé et fait aimer la Science anatomo-pathologique, j’avais lu et relu sa thèse. Connaissant ses publications de 1802 et de 1803, sachant, d’autre part, qu’audacieux rival de Dupuytren, il n’avait pas craint de donner, à l’Ecole pratique, un premier cours libre d’anatomie pathologique qui avait duré quatre mois (de Novembre 1803, à Mars 1804), je m’étais demandé comment, avec une santé si délicate, ce rude lutteur avait pu mener à bien un effort aussi soutenu... Les hasards de la vie me mirent, un jour, en relation avec un arrière-neveu du Maitre, M. René Laennec, homme charmant;

il m’apprit qu’il possédait, dans sa part d’héritage, plusieurs « reliques » de son illustre aïeul et voulut bien me les communiquer. Parmi ces documents se trouvait un « trésor » inestimable, soigneusement enfermé dans sa vieille reliure de cuir : c’était V exemplaire de la thèse qui avait servi à l 'auteur , pour sa soutenance.

Tenir en mains et pouvoir examiner, à loisir, ce précieux fascicule jauni par le temps, qui avait été manié, feuilleté et refeuilleté par l’impétrant, au cours de la séance publique pendant laquelle il défendait ses idées, quel privilège et quelle joie ! Mon émotion devint extrême lorsque, arrivé à la page 14, je découvris, tout à coup, en marge, au bas de la page, dix-huit lignes manuscrites , à l’encre noire, adjointes à un long renvoi (qui commençait page 12). C’était bien, là, l’écriture du Maître immortel ; je la reconnaissais, l’ayant étudiée dans ses quelques variations. J’avais travaillé, à de longues reprises, les documents manuscrits de Laënnec conservés, en petit nombre, à la Bibliothèque de la Faculté de Médecine.

Il m’avait été donné, de plus, de compulser, à Nantes, les dossiers manuscrits, si suggestifs, si riches en documents de toutes sortes, qui font partie du « musée Laennec » et qui sont conservés et classés avec le plus grand soin, dans la grande salle du Conseil de l’Ecole de Médecine. Dans la thèse, tous les mots de cette note manuscrite sont lisiblement tracés ; chaque lettre, pleine et régulièrement formée, se relie par un-trait, fin, égal et complet, à la précédente, eomme à celle qui suit ; la dernière lettre du mot est aussi ferme, aussi posée que toutes ses congénères. Partout où passe un T, on le voit barré d’une ligne, petite,

effilée régulièrement égale; les accents sont en place, fichés avec une vigueur remarquable ; aucun i ne manque de son point, solidement accusé. Les mots « soulignés » le sont au moyen d’une barre mince, régulière, uniforme, quelle qu’en soit la longueur. Quant aux mots grecs, qui parsèment les phrases de Laennec, tous, sans exception, sont tracés par une main qui, on le sent, éprouve une joie réelle à les transcrire avec une scrupuleuse exactitude. Une seule remarque : quand son disciple (qui deviendra bientôt son émule) écrit le nom d’Hippocrate, il a soin de le souligner, mais il néglige de lui accorder la lettre H majuscule.

Et voici qu’en poursuivant la lecture du vieil exemplaire, au papier rugueux et jaune (autrement mieux imprimé que nos thèses du xxe siècle), les pages se succèdent, recouvertes de nombreuses notes à la main et de renvois; les marges et les bas de page sont, ainsi, merveilleusement noircis, à droite, à gauche, en bas, de lignes partout, et toujours aussi bien ordonnées, régulièrement réglées, exemptes de « ratures » ou d’ « oublis », comme les premières ; elles montrent, de la façon la plus claire, l’esprit précis et méthodique de leur auteur et la richesse de son érudition. 180 à 200 lignes manuscrites, d’inégales dimensions, amplifient, de la sorte, le texte imprimé ; elles donnent au libelle une valeur inestimable.

Il y a plus, encore, si l’on peut oser dire. La page 24 contient trois renvois manuscrits ; les deux premiers sont en marge, à gauche; le troisième, au bas de la page, compte quatre lignes;

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