‹ La thèse de LaennecChapitre 2 sur 2 · K3 VD ^5 -C · texte numérisé non relu

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Fac simile d’une page de la Thèse de Laennec.

il est précédé d’une « indication », dessin à la plume, tout petit dessin, représentant « une main sortant d’un poignet » et montrant, au moyen d’un doigt (disproportionné, trop long), le premier mot du renvoi : « jeune fille qui... ». Cette main indicatrice est une main droite, faite des deux derniers doigts repliés et d’un index terriblement dressé. En un mot, la main est difforme: elle manque d’un troisième repli et l’index susdit y fait figure d’un médius. Ce détail a son intérêt, comme on va voir. A la page précédente (page 23), les annotations manuscrites de Laennec ont couvert toute la marge de droite et rempli, en entier, le blanc du bas de la page ; mais, comme cette note de bas de page (note a), qui compte huit longues lignes, n’était point terminée, l’auteur prend soin de se le signaler à lui-même par un : « t. s. v. p. » suivi d’une « indication digitale » montrant qu’il faut chercher, au verso (à la page 24), la fin de la note a. Fait remarquable, cette main indicatrice de la page 23 est, tout comme celle de la page 24, une main difforme, et la « malformation » est la même : index suivi de deux doigts repliés.

On pourrait croire que Laennec, par inadvertance et dans le feu de la mise au point de ses annotations, en vue de l’argumentation de la soutenance, avait mal tracé ses « mains de renvois ». L’histoire rapporte qu’il dessinait mal; il faut lire, dans Rouxeau, les détails concernant les planches du mémoire sur les vers, vésiculaires et les gravures un peu enfantines illustrant le Traité de V Auscultation médiate. Quant à moi, je vois autrement l’affaire; je regarde avec attention le second renvoi manuscrit porté en marge, un peu

Tombe de Laennec, à Ploaré. Photographie du professeur Marfan, prise le 13 Août 1903.

au-dessus de la moitié de la page 24. Là encore, existe une « main indicatrice ». 11 y a même une paire de mains : l’une, est tracée sur le bord même de la page; elle est mal faite, « brouillée »; l’autre, dessinée en dedans de la mauvaise, est bonne, cette fois : on n’y voit pas seulement un long index (un peu gros), mais aussi les trois derniers doigts fléchis, au-dessous de l’index ; et même, à sa gauche, est un modeste pouce, vertical. Bref, les cinq doigts y sont. La raison de ce dessin « complet », la voici : dix mots sont écrits à côté de la double main, dix mots d’une importance primordiale, pour le candidat : Voyez les notes manuscrites, , à la fin.

A la fin du volume, en effet, quatre feuillets, d’un papier épais et du format de la thèse, sont reliés avec l’opuscule, à la suite de la page 39 du texte imprimé. De ces huit pages, cinq sont recouvertes de lignes manuscrites et de remarques écrites de la même main. Voilà donc cent cinquante nouvelles lignes , longues, serrées, toutes de la même belle tenue et qui sont rédigées pour l’argumentation, sous forme de « notes ». Courtes, de deux à cinq ou huit lignes, ces notes se succèdent, bien séparées les unes des autres par une double série de petits traits transversaux (afin que le candidat puisse, sans doute, s’y retrouver sur-lechamp).

Au haut de la troisième page du manuscrit, en marge, les indications des deux mains « dessinées » reparaissent. Pour qu’il n’y ait pas d’hésitation, quand il faudra feuilleter la thèse et repérer les feuillets manuscrits annexés, l’auteur a pris soin de reproduire les mêmes deux mains, l’une, parfaite, avec ses cinq doigts, et la seconde, à

gauche de la première et munie d’un long index suivi de trois doigts. Ces mains sont, en tout, semblables à celles de la page 24, elles leur correspondent exactement.

Petits détails, dira-t-on. Certes, mais pour quiconque a eu à argumenter une thèse, en public, quel exemple d’ordre et de méthode !

Cette riche documentation, toutes ces notes, chargées de détails et de citations empruntées à Hippocrate surtout, mais aussi à Galien, à Celse, à Boërhaave, à Spiegel, à Barker, à Jean Mathias Gesner, à Stoll, sont comme uue impressionnante démonstration de la Science et de la conscience du jeune étudiant Breton. Depuis trois ans, il était élève de l’Ecole de Paris, par la volonté et la prescience de son oncle Guillaume Laennec qui lui avait insufflé, en même temps que l’amour de la pratique médicale, l’adoration d’Hippocrate.

L’exemplaire unique, précieux entre tous, relié, je crois pouvoir l’affirmer, par les soins de Laennec, avant la soutenance de sa thèse et en vue de cette

épreuve redoutable, contenait encore, dans son vieux carton bruni, cinq feuilles volantes écrites , également, de la main de Laennec et ayant, elles aussi, trait à Hippocrate, à sa Méthode et aux « Fièvres ». En me les confiant, M. René Laennec me fit remarquer que ces documents inclus dans le livre devaient s’y trouver, sans doute, depuis que Laennec les y avait placés lui-même: ils pouvaient lui être utiles, au cours de son argumentation ; ils lui avaient peut-être même servi. En

tout cas, personne, de ses héritiers, n’aurait eu l’idée de choisir spécialement ces cinq feuillets, dans l’immense quantité de notes recueillies par le Maître au cours de son existence mouvementée. D’autre part, une fois l’épreuve de la thèse terminée, quel intérêt aurait eu le jeune docteur à les insérer là-dedans ?

En résumé, nous assistons à un moment précis de la vie de Laennec, à l’époque dramatique où l’élève va pouvoir devenir un maître à son tour, pour peu que les circonstances lui soient favorables, et s’il a quelque talent. Par bonheur, Laennec avait, lui, du génie...

Mis en possession de ces documents incomparables, dont la divulgation ne pouvait que servir la gloire de l’homme immortel dont nous célébrerons, à Paris, dans deux ans, jour pour jour, le centenaire (13 Août 1926), j’ai été pris, dois-je l’avouer ? d’une grande hésitation. Les déposer pieusement dans l’une des trois bibliothèques auxquelles ils ont droit : Faculté de Médecine de Paris, Académie de Médecine, Ecole de Médecine de Nantes, c’était risquer de les vouer à une silencieuse retraite. Ils méritaient mieux. Puisqu’un hasard providentiel les avait mis à ma portée, pourquoi rester seul à bénéficier de cette bonne fortune? J’ai trouvé le moyen de faire connaître au public médical ce trésor historique, qui l’intéressera. Grâce au talent de MM. Marty et Jacomet qui se sont fait une réputation universelle, dans l’art des reproductions, en fac simile, de toutes les œuvres d’imprimerie, gravures, estampes, etc.,

j’ai produit un certain nombre d’exemplaires de la thèse de Laennec. avec toutes ses lignes manuscrites qui constituent le document entier; l’exactitude en est parfaite et même troublante.

Il me sera doux d’avoir pu, dans la faible mesure de mes moyens, évoquer la mémoire de notre génial Maître, en le faisant revivre, quelques moments, devant nos yeux, grâce à son écriture, alors qu’il n’avait encore que 23 ans. Il n’était pas à même de soupçonner la route magnifique dans laquelle il engageait le premier pas: voie bientôt triomphale, mais dont le terme, prochain, hélas! était fixé par le Destin, pour la mi-août, dans vingt-deux ans, au cimetière de Ploaré.

Paris. — L. Maretheux, imprimeur, 1. rue Cassette. — 14236.

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