RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
Il n’est pas question de reprendre ici complètement l’étude physiologique de la thyroïdectomiè.' 5
— Reverdin et Kocher avaient, les premiers, attiré l’attention sur les troubles de la thyroprivation, en publiant de véritables désastres opératoires, où la tétanie et les accidents proprement strumiprives étaient confondus pour brosser des tableaux cliniques particulièrement graves.
— Les études physiologiques ultérieures, où l’on retrouve les noms de Schiff, Gley, Moussu, Horsley, Jeandelize, Garnier, Morel retranchèrent déjà de ce syndrome les troubles parathyroïdiens.
— Restait la cachexie strumprive, les troubles myxædémateux dont l’aspect n’était guère plus séduisant.
Il est indispensable d’insister sur le fait que presque tous ces auteurs expérimentaient sur des sujets jeunes, ayant remarqué d'emblée l’importance des troubles de croissance et désirant en préciser d’abord les modalités.
Ce syndrome du myxœdème provoqué a considérablement frappé les esprits et c’est lui surtout qui a été retenu d’une façon courante. Si l’on compulse les différents travaux, on s’aperçoit qu'ils signalent tous la gravité infiniment moindre de la thyroïdectomie totale chez le sujet qui a atteint sa taille définitive. Souvent, disent-ils, elle est dans ce cas supportée sans grands inconvénients. Les troubles atteignent surtout la tro-
phicité de la peau et des phanères, la trophicité générale, le métabolisme général, qui perd son activité.
Après que l’on eut depuis longtemps employé l'extrait thyroïdien (Kocher, 1893), Kendall, en 1914 découvrait l’hormone spécifique de la thyroïde dont Harrington devait faire la synthèse l’année suivante, et faisait avancer la question d’un pas considérable.
Les expérimentations montrèrent qu'il s'agissait là d’une des hormones les plus actives, véritable «triomphe de l’opothérapie » comme M. Garnier et R. Huguenin le disent dans le Traité de physiologie de H. Roger et rPinet
L'action de ces hormones, comme l’ont vérifié les Américains à propos de leurs opérés, est encore plus efficace dans le myxœdème post-opératoire que dans le myxæœdème spontané.
C’est pourquoi, comme eux, nous emploierons désormais le mot d’« hypothyroïdisme », le terme de myxædème évoquant dans les esprits un tableau par trop sombre.
En conclusion, deux notions qui se rencontrent nous semblent devoir être mises en lumière :
— le myxœdème opératoire de l’adulte est bien différent du myxæœdème de la croissance et du myxœdème spontané ;
— l’opothérapie est une arme précieuse vis-à-vis demcentrouble.
Les expériences des classiques, les observations américaines le prouvent bien. Une expérimentation prolongée sur des animaux adultes trouverait encore place en physiologie, pour préciser les troubles apparus dans des conditions semblables, mais elle doit être poursuivie pendant de nombreuses années et demande un travail que nous n’avons pas pu fournir ici.
Nous avons simplement voulu vérifier un certain nombre de faits particuliers à deux points de vue surtout
a. biochimique,
b. histologique.
Recherche d'animal d'expérience
Nous avons pratiqué des thyroïdéctomies totales chez le chien. Cet animal présente en effet une glande thyroïdienne bien groupée. Les thyroïdes aberrantes sont rares et l’exploration de leur siège habituel est facile.
La thyroïdectomie totale est donc assez sûre chez lui, à ce point de vue tout au moins. Un inconvénient se présente cependant : deux des parathyroïdes sont presque constamment incluses dans le parenchyme thyroïdien, ainsi que nous avons pu le vérifier. Il s’agit.des parathyroïdes inférieures, siégeant «un peu au-dessus du milieu « de la hauteur du lobe thyroïdien » (Morel). Elles sont forcément enlevées. Les parathyroïdes supérieures sont externes, superficielles, à la hauteur du 1/3 supérieur du lobe thyroïdien, en général plus près du bord antérieur que du bord postérieur (Gley), relativement fixe (dans 2/3 des cas d’après Alquier, rapporté par Morel). Mais cette parathyroïde, si elle reçoit une vascularisation homologue à celle des parathyroïdes humaines, est toujours « sous-capsulaire », adhérente au parenchyme, dont on peut certes la séparer mais toujours avec quelque difficulté.
Par ailleurs, il existe bien parfois des parathyroïdes aberrantes, mais inconstantes et de fonctionnement douteux, même en cas de suppléance. Nous n’en avons suspecté la possibilité que chez un seul de nos chiens, où
il existait plus de parathyroïdes à leur place normale, malgré la survie sans troubles de la calcémie.
Par conséquent on peut envisager la thyroïdectomie totale comme une intervention délicate chez le chien, bien plus délicate que chez l’homme. On peut s’attendre à une mort sur trois chiens opérés, du fait de la tétanie.
—- À ce sujet, dans la série animale, les chances opératoires sont très inégalement réparties : le lapin, par exemple, présente des parathyroïdes inférieures toujours à quelque distance du corps thyroïde, un demi centimètre au-dessous du pôle inférieur du lobe. Chez lui, la thyroïdectomie est très facile et sans grand danger. Nous n'avons cependant pas choisi cet animal, à cause de son instabilité physiologique bien connue.
Technique
Elle est extrêmement simple :
anesthésie au chloralose injecté par la saphène.
On pratique une longue incision médiane des téguments. La division longitudinale également médiane des muscles sous-hyoïdiens conduit sur la trachée, et là s’ouvre un plan de clivage très étendu que l’on explore avec la plus grande facilité depuis le larynx jusqu’à la base du cou.
Les deux lobes thyroïdiens sont séparés l’un de l’autre chez le chien. Ils siègent de part et d’autre de la trachée, à la hauteur des pièces inférieures du larynx.
On peut facilement les extérioriser. Il faut alors avec la plus grand minutie, employer une technique calquée sur celle décrite plus loin chez l’homme : il faut lier les vaisseaux au ras de leur pénétration dans le parenchyme.
La difficulté, répétons-le, est bien plus grande que chez l’homme et l’expérimentation constitue à cet égard
un excellent entraînement.
La parathyroïde est toujours vue. On doit la libérer en incisant la capsule, puis la dégager minutieusement en prenant soin de ne pas laisser de parenchyme thyroïdien à son contact.
Ici, un petit point de technique nous a été très utile : lorsque la parathyroïde fut en vue, nous avons lié le pédicule le plus proche de cette glandule avec un fil non résorbable (fil de lin). Celui-ci fut fixé à la partie médiane du cartilage cricoïde.
Au cours de la dissection du chien, Après sa mort, ce fil fut un guide extrêmement précieux pour retrouver la parathyroïde dans le tissu cicatriciel qui l’entourait.
Remercions ici le Docteur A. Baher, qui nous a prêté une précieuse collaboration au cours de cette expérimentation.
Après l'opération
Nos chiens furent soumis simplement à une bonne hygiène, mais sans soins spéciaux ni médication quelconque.
Nous devons à l’accueil particulièrement aimable du Professeur agrégé Moulonguet, chef des Laboratoires de Physiologie de l’amphithéâtre des Hôpitaux, la particulière attention dont furent entourés nos chiens pendant cette période.
Nous devons remercier encore M. Massicart, directeur administratif de cette organisation.
Les chiens furent sacrifiés de 4 mois 1/2 à 5 mois 1 /2 après la thyroïdectomie, par saignée après anesthésie au chloralose.
Il fut pratiqué un certain nombre de recherches en cours d’expérimentation
De plus, après la mort :
— les organes principaux furent pesés, ce qui, disons-
a Es
le immédiatement, ne nous montra pas de variations dont nous puissions tenir compte ;
— on prélèvera du sang;
— le glutathion fut immédiatement dosé dans le sang artériel, le cœur (paroi du ventricule gauche), les muscles (sterno-cléido-mastoïdien), le foie, la rate, le pancréas, la surrénale, le testicule ;
— l’adrénaline fut dosée dans la capsule surrénale ;
— on préleva en vue d'examen histologique, un fragment de peau du thorax, de muscle (sterno-cléïdomastoïdien), de cartilage (larynx), de pancréas, les surrénales, le cœur (paroi du ventricule gauche), et le texticule, de même que les parathyroïdes et l’hypophyse.
Protocoles-expérimentaux
Chien n° 1 : animal de 2 ans environ pesant 9 kgr. cholestérol sanguin : 1 gr. 89 par litre.
Opéré le 10-mai 1935.
Après l'opération : ce chien présenta une-très légère apathie. Son intelligence ne semblait en rien diminuée. Chien très docile, se livrant au commandement aux mêmes exercices qu'avant l'opération.
Le 20 octobre : aspect normal; poils normaux. La repousse de ceux-ci sur la cica-
trice est complète et normale. Dents inchangées. Poids 10 K6r7t:
pouls régulier à 80; cholestérol sanguin : 2 gr. 47 par litre ; calcium sanguin : 0 gr. 116 par litre.
température artériele moyenne (mesurée au manomètre à mercure branché sur la fémorale) :
72 mm. de Hg.
Ce chien fut sacrifié le 21 octobre 1935.
Dosage de l’adrénaline dans la surrénale : 1 mgr. 587 par gr. |
Dosage du glutathion réduit (en milligrammes pour 100 gr. d’organe frais) :
— dans le sang : 32 mgr. 86
— dans le muscle cardiaque : 104 mgr. 69
Ce dosage, effectué dans tous les organes cités plus haut, nous a donné des chiffres dont l’énumération serait fastidieuse, d'autant qu’ils ont montré des modifications insignifiantes du taux du glutathion.
Il fut impossible de retrouver des parathyroïdes dans leur siège normal, comme en une situation aberrante toujours possible. Par contre, on identifie deux fragments minuscules de thyroïde sclérosée, représentant un volume de 4 ou 5 mm au maximum.
Chien n° 2 : berger de 12 à 14 ans, pesant 23 kgr. cholestérol sanguin : 1 gr. 62 par litre.
Opéré ie 16 mai 1935.
Après l'opération, le chien devient particulièrement hargneux et perd quelques poils dans la région dorsale. En même temps sa tête blanchit un peu.
Le 17 octobre 1935, aspect normal. Toujours hargneux, légèrement blanchi dans la région céphalique ; poils un peu secs, la repousse dans la région opérée est absolument normale.
dents inchangées, poids 25 kgr., pouls régulier à 120, cholestérol sanguin : 1 gr. 80 calcium sanguin : Ogr. 120 tension moyenne 70 mm. de Hg.
pie
Sacrifié le 18 octobre 1935.
adrénaline dans la surrénale : 2 mgr. 841 par gr. ; dosage du glutathion réduit :
— dans le sang : 13 mgr. 41 = - dans le cœur: 65 mgr. 26
Les parathyroïdes, d'aspect normal, furent trouvées des deux côtés.
Elles sont toutes deux volumineuses, mais il s’agit d’un gros chien. Elles sont d’aspect compact, chromophyles dans l’ensemble à noyaux ovoïdes ; les cellules sont souvent cylindriques ; rares tendances aux cavités, pas de colloïde. En un point on trouve de grandes vésicules à épithélium cylindrique comme on l’observe souvent chez le chien (Edmuns), et comme en particulier chez le chien témoin. Ceci pour Nicolas représentait des vestiges embryonnaires.
Il faut souligner qu’il y a peu de cellules éosinophiles bien qu’il s'agisse d’un chien âgé.
Chien n° 3 : animal de 4 ans environ, pesant 14 kgr. cholestérol sanguin : 1 gr. 34.
Opéré le 8 juin 1935. |
Après l'opération : chien sensiblement normal, un peu apathique cependant ; cholestérinémie le 17 juin : 1 gr. 87.
Le 21 octobre 1935 : aspect normal. Poil inchangé, en particulier repousse normale dans la région cervicale ;
dents inchangées,
poids 16 kgr.,
pouls régulier à 100, cholestérinémie : 2 gr. 58 calcémie : 0 gr. 127 tension moyenne : 77 mm. de Hg.
Barraya 9
Le chien fut sacrifié le 22 octobre 1935.
adrénaline dans la surrénale : 1 mgr. 892 par gr. de surrénale fraîche ; dosage de glutation réduit :
— dans le sang : 19 mgr. 99 — dans le cœur : 83 mgr. 73.
Les deux parathyroïdes étaient en place, d'apparence normale.
Elles ne sont pas sensiblement augmentées de volume, d’aspect compact et lobulé à cellules très chromophobes à la périphérie, petites cellules éosinophiles dans la région centrale.
Chien n° 4 : animal de 7 à 8 ans, pesant 22 kgr. 300, cholestérinémie : 1 gr. 55 Opéré le 16 juin 1935.
Après l’opéralion : aspect normal, à peine apathique. cholestérinémie, le 24 juin : 1 gr. 94.
Le 22 octobre 1935, aspect normal. Poil inchangé repousse normale au voisinage de la plaie opératoire ; dents inchangées ; poids 22 kgr ; pouls présentant une forte arythmie respiratoire, mais de cycle régulier. Fréquence : 60.
cholestérinémie : 1 gr. 21 calcémie 10 gr:120 tension moyenne : 75 mm. de Hg.
Sacrifié le 23 octobre 1935.
dosage de l’adrénaline dans la capsule surrénale : 2 mgr.160 par gr.
dosage du glutathion réduit : — dans le sang: 19 mgr. 17 — dans le cœur : 70 mgr. 84
Les deux parathyroïdes étaient en place. La parathyroïde gauche était kystique à son pôle supérieur.
L'une des parathyroïdes était assez volumineuse, mais il s’agit d’un gros chien, l’autre était plus volumineuse mais cependant aussi moins grosse que celle d’un chien de 22 kgr.
Dans la plus petite encore une formation vésiculeuse formant kyste au pôle supérieur. Structure compacte, lobulée, cellules claires à la périphérie, un peu éosinophiles au centre ; quelques formations pseudo-vesiculaires sans colloïde.
Chien n° 5 : animal de 3 à 4 ans, pesant 20 kgr. 400 ; cholestérinémie : 1 gr. 38.
Opéré le 13 juin 1935.
Après l'opération : apect normal, humeur normale ; cholestérinémie, le 24 juin : 2:gr. 30.
Le223"octobre 1955":
aspect normal, poils inchangés, repousse normale ; dents inchangées ; poids : 20 kgr ; pouls régulier à 100; cholestérinémie : 1 gr. 63 calcémie mOsrtilS pression moyenne : 63 mm. de Hg.
Sacrifié le 24 octobre 1935 :
dosage du glutathion réduit :
— dans le sang: 28 mgr. 25 — dans le cœur : 93 mgr. 08.
Les parathyroïdes furent trouvées toutes deux. Celle du côté gauche était surmontée d’un kyste de volume double de celui de la glandule.
Elles sont de structure compacte, lobulée. Cellules claires dans l’ensemble, noyaux très choromophiles et
arrondis. En deux ou trois points sortes d’ébauches de cavités ne ressemblant en rien à une thyroïde.
Les deux parathyroïdes parfois ovoïdes ont le même aspect. En outre deux fragments de corps thyroïde dont l’un assez volumineux (6 à 7 mm) avec parfois colloïde, souvent pas de colloïde; l’aspect est nettement hyperplasique, entouré d’une capsule fibreuse.
Les cellules sont plus chromophiles, la colloïde a moins l’aspect en colerette que dans le Basedow.
Chien n° 6.
Premier témoin, âgé de 6 ans et pesant 9 kgr. Prélèvement des parathyroïdes.
Parathyroïdes compactes, très riches en chromatine, parfois un peu cylindrique le long des cloisons conjonctives. Une cavité vésiculaire à contenu grumeleux.
Chien n° 7.
Deuxième témoin, chien de 6 ans, pesant 9 kgr. Prélèvement des parathyroïdes.
Un fragment montre une parathyroïde assez compacte et constituée presque uniquement par des éléments chromophobes de structure lobulée et trabéculaire. Mais un autre fragment, qui avait été pris pour une parathyroïde interne, a une structure particulière.
Il est constitué par des cellules assez hautes, qui s’ordonnent tantôt en cordon, tantôt en sorte de cavités à revêtement cylindro-cubique dont la lumière est habituellement petite et vide. Mais quelquefois la lumière est plus grande et remplie d’une substance d’aspect coiloïde et l’on a progressivement, à partir de sortes d’îlots pleins, de véritables cavités thyroïdiennes.
Cette zone cellulaire est immédiatement au contact du corps thyroïde normal et séparé de lui simplement par une bande de tissu fibreux. Mais, fait curieux, dans
Jr
certaines régions les cellules prennent un aspect cordonnal et vaguement spongiocytaire qui les fait ressembler à des cellules de parathyroïdes. Il faut souligner d’ailleurs que macroscopiquement cette zone avait été étiquetée comme pouvant être éventuellement une parathyroïde interne, mais sans qu'on soit porté à l’admettre et on était beaucoup plus tenté de penser qu'il s’agissait d’une de ces nodosités de corps thyroïde aberrant comme l’on en trouve souvent à la surface du corps thyroïde.
Il est curieux de remarquer que c’est là la seule formation qui soit comparable aux images que montre l’auteur italien Pugliese, comme zone de transformation de parathyroïde en thyroïde.
Dans la circonstance où nous l’avons trouvée il s’agissait d’une région qui ne semblait pas, macroscopiquement devoir être considérée comme la parathyroïde interne et par ailleurs il s’agissait d’un chien témoin n'ayant pas subi de parathyroïdectomie.
De ces différents résultats, nous pouvons tirer quel-
ques conclusions