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La toile d'araignée

Quand je vois des jeunes gens plastronner en se croyant à l'abri de toute chose, par une grâce qui leur serait spé.ciale, cela me fait bien rire. Nous sommes de pauvres mouches, et les toiles d'araignée qui nous guettent n'ont pas besoin d'être mises sur des trous d'ombre exceptionnels ; la présomption nous pousse et l'amour nous attire. Une goutte de rosée que nous prenons pour un soleil, un sourire où nous voyons le don d'une âme, une petite main qui se pose sur notre bras en un soir de griserie, cela suffît. Nous nous débattons, nous nous engluons, et l'araignée du destin nous enroule dans son fil.

Est-ce que j'exagère ? Les hommes mûrs ne le trouveront pas : ils savent. Prenez toute une génération que vous avez vue partir bravement à la conquête de la mystérieuse et décevante toison d'or du bonheur ; laissez-la plonger au gouffre du temps, et, un quart de siècle plus tard, cherchez les vies, fouillez les âmes ; l'araignée a fait son œuvre : elle a pris celui-ci à la guerre, celui-là au foyer, cet autre dans la rue, tous par surprise, au moment où ils s'y attendaient le moins, dans le geste du bien, dans le geste du mal, dans le geste de l'indifférence...

J'avais été d'abord parmi les privilégiés. L'existence m'était infiniment douce : une grande aisance de fortune, une bonne santé, une aimable figure, juste assez d'esprit pour jouir de ces choses sans en abuser, pas assez pour me créer une inquiétude d'ambition ou de gloire. C'est presque l'idéal ! Ajoutez-y que mon cœur avait pour toutes les femmes une tendresse qui admettait les ravissements de l'amour sans imposer ni subir le joug des passions exclusives, je vous aurai dépeint un heureux égoïste, mais de ceux qui ne font guère de mal aux autres, par la raison qu'ils

évitent de s'en faire à eux-mêmes. Quand j'eus atteint l'âge où la plupart des hommes se décident à fonder une famille, je commençai à regarder mademoiselle de Brisé- Natteau avec des yeux que je ne me connaissais pas encore, et je me décidai à accepter l'hospitalité des Châtel- Versac, parents de la petite, et qui sont aussi mes cousins par alKance.

Ghâtel est le type du bourru. Il a épousé assez tard mademoiselle de Versac, Gasconne brune, qui avait certainement du sang espagnol dans les veines, car un peu de la cruauté des corridas se mêlait à son amour ; elle plantait volontiers des banderilles idéales dans le cou de son mari, irritant une jalousie qui ne demandait qu'à se montrer. Je la craignais, tout en la trouvant parfaitement admirable, et je jouais avec elle à la façon dont les chats jouent avec les marrons brûlants, en retirant la patte aussitôt qu'ils l'ont avancée. Elle s'en contentait, heureuse de voir un souci dans les yeux de Ghâtel, goûtant les reproches, les injures, voire les violences comme d'autres goûtent les caresses.

Trouva-t-elle une tiédeur chez son mari, dans le moment où je venais m'installer chez

elle, je l'ignore ; mais je reçus un billet où elle me priait de la rejoindre au soir dans un petit kiosque, près de la rivière qui passe au fond de la propriété. Elle avait la manie des «poulets»; son mari n'en recevait pas moins que les autres : je suppose que cela mettait dans son existence assez casanière l'intérêt du voyage et de l'aventure.

A l'ordinaire, Châtel riait de ces épistoles, d'autant plus que, par défiance naturelle, je les lui transmettais avant d'y obéir. Pourquoi ai- je manqué à cette précaution? J'avais l'âme pleine de mademoiselle de Brisé; la jeune femme m'aidait à gagner le cœur de sa nièce. Je m'imaginai qu'on avait quelque chose de sérieux à me dire, qu'on choisissait le moyen le plus mystérieux parce qu'on aimait le mystère. J'allai donc le plus ouvertement du monde à ce rendez-vous, et je passai une demi-heure assez agréable avec une personne dont la vue n'inspirait, je vous assure, aucune répulsion. Elle me parla, en effet, de mademoiselle de Brisé ; mais ce ne fut pas ce que j'attendais. Nous n'avions plus rien à nous dire, depuis longtemps, et la belle Gasconne paraissait inquiète, comme d'une plai-

santerie qui dure trop, quand enfin la porte s'ouvrit et que Châtel parut. Je ne peux pas vous peindre sa colère : elle fut terrible ; car il avait trouvé le brouillon de mon « poulet » dans son buvard où notre romanesque Carmen l'avait fourré.

— Fernand, s'écria sa femme, qu'as-tu donc?

Elle était ravie ; elle en avait vu bien d'autres ! Les choses, d'ailleurs, se seraient arrangées, comme cent affaires pareilles, si la belle madame ne s'était avisée d'avoir un enfant, d'une manière si malencontreuse par rapport aux dates que la jalousie de Châtel trouva là un fil autour duquel elle se cristallisa pour toujours. Cette catastrophe se produisit pendant que j'étais à Paris. Châtel se vengea odieusement par des calomnies auprès des Brisé-Natteau ; mes espérances de ce côté s'évanouirent. De plus, madame de Châtel eut un fils que Châtel détesta et qui devint le plus mauvais sujet du monde.

Quand, après des années plutôt dures, la mère mourut, le mari outragé reprocha à l'enfant d'être mon fils et l'abandonna d'abord moralement, puis, après sa majorité, matériellement. Ce jeune homme, malgré son mauvais caractère,

qu'il devait à Châtel, avait l'instinct de la justice ; il n'en voulut pas à son père : il reporta toute sa haine sur moi. Je reçus force épîtres, encore un héritage, où l'enfant me reprochait ma défection à son égard ; j'eus beau essayer de le détromper, il me prit pour un lâche qui reniait son amour et ne me ménagea pas les injures; il y ajouta, d'ailleurs, des demandes d'argent auxquelles j'eus la faiblesse de céder.

Mais le plus cruel fut que l'affaire se répandit, et que beaucoup de gens rne blâmèrent. J'étais bel et bien dans la toile d'araignée. Le petit ne tarda pas à subir une condamnation pour faux et abus de confiance : l'avocat rappela ma mauvaise action. Je dus envoyer du tabac à ce triste produit de l'amour et du hasard. Ma vie se trouva empoisonnée. Je n'étais pas marié ; qu'aurais-je fait d'enfants légitimes avec un pareil bâtard sur les bras! Cependant, Châtel avait convolé en secondes noces et refusait carrément de s'occuper du misérable dont il m'attribuait la paternité ; tout le monde l'approuva.

Les choses allèrent si loin que je pris la résolu-

tion de no plus rien savoir, d'envoyer à tous les diables le bon jeune homme, et de mourir s'il le fallait pour la justice et la vérité. Je laissai toutes lettres sans réponse et me calfeutrai chez moi. Un matin, à neuf heures, je dormais tranquillement, comme j'en avais l'habitude, quand Auguste entra dans ma chambre et me força d'ouvrir les yeux.

— Monsieur me pardonnera, dit-il... C'est pour le petit homme qui est déjà venu hier soir. Monsieur saura qu'il est monté par l'escalier de service. Nous avons ouvert sans défiance ; il a tout de suite reconnu que monsieur était à la maison. Il veut voir monsieur ; il dit qu'il ne partira pas, qu'il fera du scandale.

— Eh ! qu'il fasse du scandale ! m'écriai-je dans une grande indignation ; qu'il fasse du scandale et que le commissaire le coffre ; ce sera toujours assez bon pour lui !

Auguste se grattait le nez. En vieux serviteur de la famille, il a son franc parler, bien qu'il entasse les formules de respect.

— Monsieur a tort... Monsieur ferait mieux de le recevoir... Il n'a pas l'air méchant et il a certainement une idée de derrière la tête

qu'il ne peut pas garder là. Que monsieur croie que je parle dans son intérêt.

— Tu parles dans mon intérêt, mais tu parles trop, Auguste. Comment veux-tu que je m'inquiète de ce petit bonhomme ridicule, privé des éléments du savoir-vivre et qui n'est qu'un mendigot plus intrigant que les autres ?

Auguste tenait avant toute chose au savoirvivre. Il n'osa pas me dire en face que je manquais à la sainte paternité dont il connaissait les heureux repentirs par les drames de l'Ambigu, mais son attitude était parlante : il me désapprouvait !

Il n'eut d'ailleurs pas le temps d'insister : la porte de ma chambre venait de s'ouvrir ; un homme effrayant faisait irruption chez moi, hirsute et justicier, qui, m'accablant des plus abominables malédictions, me tira cinq balles de revolver, dont deux m'atteignirent aux jambes, tandis qu'une troisième me défigurait...

Le drôle passa en cour d'assises, mais le jury pleura sur son malheur, de sorte qu'il fut acquitté. J'ai pris le parti de le recevoir et de partager mes revenus avec lui : il ne s'en montre qu'à demi satisfait, car j'ai, assure-t-il, gâché sa vie...

Je ne puis comprendre l'âme espagnole, bien que j'aie du sang d'Ibère dans les veines. Cependant, je ne passe jamais une année entière sans aller en Espagne. J'en donne cent prétextes, comme de voir les Vélasquez de Madrid ou les courses de taureaux; en réalité, je me passionne pour la singulière ardeur de ce peuple aux choses de l'amour et de la mort. Le contemplatif septentrional que je suis s'effare à découvrir une spontanéité tellement impérieuse qu'à peine le meurtre l'arrête un moment, et une générosité soudaine qui absout, qui pardonne le crime. L'intervention des pouvoirs publics dans les

querelles des particuliers semblent encore aujourd'hui à l'Espagnol une sorte de tyrannie, et nous avons vu, dans une affaire récente, qu'il n'admet pas la complicité intéressée de la police et du délateur.

Je savais tout cela, mais j'en reçus une confirmation éclatante, une nuit de l'été dernier, comme je rentrais à mon hôtel, à Madrid, par d'assez tristes rues. Il faisait une chaleur torride, et, bien que les lumières fussent éteintes, on entendait encore dans les maisons la rumeur d'une vie nocturne lente à s'endormir, quelque chant en sourdine, des murmures de voix qui gravissaient soudain une gamme de colère pour retomber, l'instant d'après, à des chuchotements de prière. Une odeur d'oignon cru et de melon s'exhalait des tas d'épluchures comme l'âme même d'une populace ardente et douce.

Dans cette paix, soudain, un cri, une imprécation, et je bondis vers un coin sombre, je poursuis une forme fuyante, j'attrape une femme qui se débat, j'aperçois l'éclair d'un couteau, je lutte pour désarmer les faibles doigts qui cèdent... Personne n'a bougé dans les ruelles.

Est-ce qu'on attend le départ de l'assassin? Est-ce indifférence pour un drame qui se renouvelle chaque jour? Je n'en sens que plus impérieusement mon devoir ; j'entraîne la meurtrière auprès de sa victime gémissante.

— Misérable, dis-je, qu'avez-vous fait?

Mais c'est l'assassiné qui se lève sur son séant

pour me crier :

— Par la grâce de Dieu, laissez-la aller et secourez-moi.

— Non, je la ferai punir.

— Et moi, je ne le veux pas, reprend le blessé avec force ; est-ce que ces choses regardent la justice?

Je ne crus pas devoir me montrer plus sévère que lui ; je lâchai la jeune femme qui disparut dans la nuit. Alors seulement j'appelai à l'aide, et je vis sortir de plusieurs portes des gens munis de lanternes qui attendaient évidemment pour se montrer qu'ils en eussent reçu l'invitation précise. J'eus tout de suite de quoi faire un pansement, pas très propre, en vérité, mais suffisant chez un peuple moins soucieux du microbe que de la vertu des saints. La blessure avait traversé la peau et le grand muscle dorsal,

mais s'était étendue en largeur sans pénétrer dans la cage thoracique. On voyait nettement la trace de l'entrée et celle, plus petite, de la sortie du couteau.

— Ce n'est rien, senor, dis-je, vous vous en tirez avec un bon séton ; dans quinze jours, il n'y paraîtra plus.

— Le Christ soit loué, soupirait-il ; il me semblait que le fer avait pénétré jusqu'à mes entrailles. Croyez- vous que je puisse marcher?

— Oui, en vous appuyant sur moi, si vous n'habitez pas trop loin.

— A deux pas, senor.

Les autres déjà s'écartaient discrètement, de peur de la justice; mais elle ne se montra pas, et nous arrivâmes assez vite à la demeure du blessé.

Une fois sortis des ruelles, nous trouvâmes une maison d'apparence confortable dont l'hôtesse nous accueillit en invoquant tous les saints du calendrier. Installé dans un lit propre, le blessé montra la figure d'un brave jeune homme. Je pus échanger son pansement contre un meilleur ; et je le saluais lorsqu'il me dit :

— Ne partez pas encore; j'ai la fièvre et nulle envie de dormir ; vous m'avez rendu

un grand service, votre présence me fait du bien.

— Il vaudrait mieux vous reposer jusqu'à demain.

— Non, insista-t-il, laissez-moi tout doucement vous raconter l'histoire de ce coup de couteau ; vous verrez bien que je ne l'ai pas mérité, encore que je dusse m'y attendre...

— Pourquoi m'avez-vous empêché de faire arrêter cette femme? murmurai- je avec une espèce de colère.

— ^ Oh ! la pauvre fdle, dit-il, ce n'est pas de sa faute non plus...

— Et qui donc?... commençai-je.

— L'amour, dit-il, la passion qui broie les scrupules dans la douleur.

— Allez toujours, dis-je.

— Sehor, reprit-il, j'entends bien à votre langage que vous êtes étranger ; vous venez de Paris, sans doute ; peut-être vous rappelerezvous une toile de Besnard qui fut exposée en 1899, au Salon du Ghamp-de-Mars ; cela représente une danse espagnole, probablement à Séville, et je ne crois pas que le peintre ait exagéré, s'il n'est resté au dessous, la frénésie

de couleur et de mouvement d'une semblable scène. Nous autres, Espagnols, nous sommes grisés par une belle danse mieux que parle meilleur vin. Je le sus particulièrement un soir de cet été où je fus voir une troupe nouvelle. L'étoile de cette troupe était une gitana d'une beauté éclatante, certes, mais centuplée par les grâces de la danse. J'en devins éperdument amoureux. Elle avait la réputation d'être vertueuse ; en réalité, un gaillard grisonnant, d'une force herculéenne, la maintenait dans la terreur. Cependant, je plus ; les œillades de la belle m'endiablèrent, et je me mis à suivre la troupe des danseurs à travers les provinces.

» Puisque vous avez pansé ma blessure, vous aurez remarqué que j'ai l'épaule vigoureuse et le bras bien musclé : je le manifestai à plusieurs reprises au jeu de paume ; et je lançais la barre d'une telle roideur que le grison se contenta de grogner sans m'attaquer en face. Seulement, il redoubla de surveillance. Nous faisions une troupe d'assez mauvais drôles, mais où régnait quelque solidarité. Quand je cherchais querelle à l'hercule et que je l'invitais à jouer du couteau, les autres se jetaient entre nous. Manuela,

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la gitane, perdit patience. Elle s'était mise à m'aimer pour tout de bon, et elle résolut de se défaire du grison. Une nuit donc, elle se leva tandis qu'il dormait, et vint me chercher; elle n'aurait pas été gitane si sa haine ne l'avait emporté sur son amour. Elle me mena tout droit au lit du vieux coquin, et me ghssa un couteau dans la main. Hélas, il faut croire que je ne suis qu'un Espagnol dégénéré ; je ne compris pas cette chose si simple comme elle la comprenait, comme le grison lui-même l'eût comprise. Puisque je voulais la pauvre fille, n'était-il pas juste que je la délivrasse de son oppresseur. Manuela me vit hésiter, et, tremblante de colère :

» — Tue-le, dit-elle, ou je jure que jamais tes lèvres ne toucheront les miennes.

» Je demeurais figé. C'est la faute de cette éducation nouvelle qu'on nous donne, et aussi la crainte d'une justice qu'on n'est plus sûr de pouvoir acheter.

» — Réveille-le, dis-je, que le couteau tranche entre nous.

» — Est-ce ainsi que tu m'aimes ? fit-elle avec un accent à attendrir un tigre.

)) Car enfin, que signifiait un amour qui la livrait au caprice du hasard ! Je le sentais bien, mais ce grand diable de corps endormi me paralysait.

)) — Manuela, dis-je, fuyons ensemble ; ne me mets pas le sang de cet homme sur la conscience.

)) Ah ! son regard où l'amour désespéré luttait avec la plus terrible rancune.

)) — Tu es donc lâche ! fit-elle.

» — Pas ce soir, balbutiai -je pitoyablement.

» Elle comprit mieux cette excuse. On peut avoir des nerfs.

)) — Soit, conclut-elle, ce sera pour une autre nuit.

)) J'acceptai la promesse ardente de son regard, mais, le lendemain, à l'aube, je pris la fuite.

/) Après cela, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que la pauvre fille se soit vengée ! »

Il se tut ; cette fois encore, l'âme espagnole me donna le vertige.

Il y a des choses qu'on ne dit pas à ses meilleurs amis, qu'on ne se dit pas à soi-même. Sont-elles réservées à l'avenir? Les mobiles qui nous paraissent aujourd'hui si mesquins, si ridicules ou si ignobles seront-ils considérés avec distinction dans les temps futurs? Je me le suis souvent demandé. N'est-ce pas, au contraire, notre âme artificielle, celle qui nous est fabriquée de toutes pièces par l'art et l'imagination qui dominera finalement ?

Je suis mieux qu'une honnête fille ; j'ai l'amour des grandes choses, et cette espèce d'héroïsme propre à la jeunesse qui se prête à

tous les dévouements, à tous les sacrifices. Mon éducation, remplie de hautes lectures, de beaux exemples, fortifie en moi la nature. Quand je suis seule dans ma chambre, je demeure fière, chaste et douce, aussi bien que je le serais dans un salon. Et, cependant, une heure a existé dans ma vie où ces petits motifs dont je parlais plus haut ont emporté mon être dans un véritable tourbillon, si bien que je me demande aujourd'hui si j'aurais pu leur résister.

Nous habitons souvent la campagne. Elle est délicieuse, tout en bois sur les coteaux, en fraîches prairies le long de la rivière. Depuis mon enfance, j'y cours heureuse et libre. Personne ne songe que j'ai vingt ans quand je parle d'aller cueillir les fleurs dont sera parée notre table. C'est dans ces promenades que j'ai fait mes plus belles connaissances ; le rougegorge et la mésange dans les taillis, le grillon dans son trou...

Un jour de mai, je sortis comme d'habitude. La saison était un peu en retard; les jacinthes, d'un bleu violet, levaient leurs grappes parmi les corolles étalées de l'anémone, l'étoile jaune de la ficaire et les clochettes folles du muguet

débutant. C'est la saison où les fleurs se succèdent dans une ivresse sacrée.

Je me sentais vaguement une fleur moimême, blanche et douce parmi les bois qui n'étaient encore qu'une pluie verte arrêtée à hauteur des rameaux, certaines essences, comme l'érable, couvertes de petites feuilles tendres, sorte d'enfants au maillot qui essayent leur premier sourire, tandis que les ormes demeuraient farouches, noirs et hérissés, une buée violette entre leurs branches.

On n'a jamais compris la joie des femmes à cueillir de petits morceaux de clarté dont elles forment des bouquets, mais chaque fleur est une expression lumineuse de cette chose qui fait leur cœur si gros, si chaud, si voluptueux, et qui est la tendresse prête et l'amour latent.

Mon Dieu, s'être baissée parmi le gazon dont les feuilles luisent comme si le clair de lune de la nuit précédente y avait oublié des reflets, avoir tendu ses doigts pâles, veinés de bleu, vers les pâquerettes aux cols teintés de rose, vers les touffes jaunes des coucous qui baissent la tête, vers le bouton d'or tremblant sur sa tige et tout éclatant de vernis, n'est-ce pas, ô cueil-

leuses de petites grâces, comme une promenade à travers les enchantements de votre âme, quand la passion, soudain, la remplira?...

Le jour dont je parle, je fus plus particulièrement émue, et j'étais sans doute un peu asphyxiée, stupéfiée, en retraversant le bois. Gela m'empêchait de penser. Les battements de ma poitrine seuls scandaient ma vie. Elle n'en était que plus douce ; mais de cette douceur où surgit le serpent tentateur de la Bible.

C'est alors que je rencontrai un homme vêtu de guenilles, hâve et farouche, qui gardait la souplesse des nomades et des dégénérés, on ne sait quelle élégance parmi les stigmates de la misère. Le regard que nous échangeâmes me troubla singuUèrement. Lui, sans savoir, par un instinct de bête, se mit à me suivre dans le sentier. J'eus très peur, mais je ne le marquai pas et continuai ma route. Minutes terribles dont je me souviendrai. Il me semblait que le bois ne finirait plus de projeter son ombre sur ma tête, que jamais je ne re verrais le plateau lumineux où se trouve ma maison.

J'arrivai pourtant, haletante, anéantie. Le soir, il y eut une réception chez nous; tout ce

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que Je voisinage peut rassembler de charmantes filles et d'aimables garçons y assista. Je fus languissante, encore malade de ma grande émotion, distraite, et répondant, sans trop savoir ce que je disais, à mes danseurs. Parmi eux se trouvait Pierre de Néleuse, celui qui devait être un jour mon fiancé. Nous ne nous faisions pas encore l'aveu de la tendresse qui déjà nous attirait l'un vers l'autre, mais nous savions, par la singulière franc-maçonnerie des jeunes gens, que cet aveu ne tarderait pas.

Pierre était mieux qu'un beau et honnête garçon; il avait de l'âme. Il me plaisait par sa vive sensibilité autant que par sa loyauté et sa douceur. Nous nous trouvions quelquefois séparés sur des détails, mais pour tout ce qui fait le fond de la vie, les sentiments exquis ou les grandes pensées, nous étions d'accord. J'étais heureuse de voir sa noble figure, et un invincible sourire distendait ses traits dès qu'il m'apercevait...

Ce soir-là, je demeurai morose, presque boudeuse. Pierre s'en alla de bonne heure : moimême je fus me coucher. Je me levai plusieurs fois, durant la nuit, pour courir à la fenêtre, dont je soulevais l'épais rideau. J'avais sous les

yeux une très longue pelouse que la lune arrosait d'une lumière humide, divinement fraîche, où l'on distinguait confusément des petites fleurs blanches, semblables à celles que j'avais tant aimées le matin. J'avais une impression frileuse de sécurité à me figurer mes craintes, là-bas, près de la rivière...

Et tout à coup, sous la lune, j'aperçois une silhouette qui, de loin, de bien loin, par crainte dos chiens, contemple le beau château. Cela me donne un coup au cœur, une moiteur sur les tempes ; pour un peu, je m'évanouirais, et je suis obhgée de regagner mon ht à la hâte.

Que fait-il là, ce misérable homme? Que rêve-t-il? Que veut-il? Ce regard que je lui ai livré ce matin et qui voulait montrer seulement une sympathie, une charité, une confiance d'être à être, ce regard qui, cependant, m'a troublée, a-t-il eu cette puissance de l'arracher à sa vie sauvage, de le lancer dans le bleu, dans un idéal incompréhensible peut-être, mais grand, généreux?...

A l'aube, je sortis. Si l'on m'avait demandé ce qui se passait au fond de moi, je n'aurais guère pu répondre dans ma candeur ; c'était un

élan de pitié, quelque chose de mystique, de confus, de vertigineux et d'audacieux...

Je gagnai la petite porte du parc, et je n'eus qu'à pousser un verrou pour être dehors, perdue au sein des campagnes, dans le silence du matin que troublait seulement, par-ci par-là, un chant d'oiseau. Après un sentier, je trouvai une avenue; j'arrivai au bois.

Comme toujours à cette heure, une espèce de vapeur y flottait. Je me souvins de ma frayeur de la veille et mon cœur se reprit à palpiter. Tout à coup, il s'arrêta; quelqu'un marchait derrière moi, furtivement : le pas de fauve du nomade...

Ah ! que la femme est un mélange singulier de faiblesse et de témérité ! Cette rencontre, je l'avais voulue, je l'avais certainement cherchée, et pourtant elle me rempHssait d'épouvante ; d'autre part, tout en mourant de peur, une curiosité avide me tenait éveillée. J'attendais le premier mot, le son de la voix, la pensée qui jaillirait de cet être farouche...

Le couvert se fit ténébreux ; mon efîroi devint panique ; à peine si je discernais ma route, si je voyais, dans un brouillard, les troncs bronzés des hêtres, les troncs roses des chênes, les taiUis

hérissés... Enfin, mon émotion dovint toile que je n'avançais plus qu'avec peine. J'avais trop préjugé de mes forces; je ne défaillais pas, mais tout vacillait en moi ; je me sentais comme une feuille au vent. Heureusement, il se présenta un gros tronc d'arbre auquel je m'adossai, face au péril, comme le cerf traqué dont l'agonie, sans doute, distingue aussi vaguement lamente hurlante que je distinguais la silhouette d'un homme arrêté devant moi...

Ai- je eu envie de crier, de mordre, de griffer, de me défendre enfin, je l'ignore ; mais la minute d'après, j'étais détendue et molle; une voix douce, au timbre grave et pur, disait dans le silence du bois :

— Marguerite, vous me faites bien souffrir... Depuis hier, je ne vis pas. A peine si vous m'avez regardé en ce soir maudit. Qu'était-ce donc qui vous rendait tellement étrangère, et qu'est-ce encore qui vous donne ces prunelles hagardes, défiantes, hostiles?...

Pierre de Néleuse, rôdant désespéré autour du château, m'avait vue sortir, m'avait suivie et venait de me faire, avec l'aveu de sa jalousie, celui de sa tendresse inquiète.

— Ce n'est pas cela, dit Jean Vaudry...

... Il me regardait de son œil tranquille, et je sentais en lui la force et le courage du professionnel devant l'amateur. J'avoue un léger frisson; que ceux qui n'ont jamais tremblé me jettent la première pierre. Jugez. Vaudry, qui commande un sous-marin, n'est pas seulement le bon officier français, audacieux et pratique, c'est encore un épris de la machine, et quelle machine plus passionnante qu'un submersible? Il en parlait le soir et le matin, à déjeuner et à dîner, de manière à vous mettre l'eau à la bouche, mais aussi des gouttelettes froides aux tempes.

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Pour moi, lutteur de plein air, vieux routier du cycle, de l'auto, du yacht, du canot, son petit navire en cigare, filant sous l'onde, c'était une boite trop fermée, un cercueil flottant dans les troubles ténèbres de sous la mer. J'y étouffais en pensée. Je me figurais la catastrophe : l'engin tombant dans les profondeurs incalculables, et l'homme s'affolant à l'hermétique fermeture. Combien de fois, par les nuits de cauchemar, un rêve semblable : celui où l'on s'est avancé dans un tunnel qui se rétrécit toujours, bientôt se ferme derrière vous. Pour tout le monde, l'épouvante et l'oppression sont terribles ; pour moi, qui ai le besoin physique, impérieux, d'air et d'espace, je ressens d'avance toutes les affres d'une intolérable agonie. Vaudry m'avait souvent convié à goûter ce qui faisait ses déhces ; je refusais toujours, avec la pudeur du courage mascuhn qui n'ose avouer ses faiblesses, et je l'entraînais dans des parties follement périlleuses sur une petite barque parmi les mers les plus démontées. Que de fois nous vîmes la mort. Je me souviens d'un soir où, le vent nous ayant pris à revers, nous chavirâmes à la hauteur d'un petit cap.

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Vaudry nageait mal. Je le tins deux heures appuyé sur mon épaule, et gagnai la terre. Il me savait donc brave. Aussi songea-t-il tout de suite à moi, quand il eut, comme il me le disait, besoin d'un homme.

— Un homme ? dis-je. Vous vous battez donc?

Il me répondait avec son regard de marin, à petites prunelles :

— Ce n'est pas cela...

Je devinai immédiatement qu'il s'agissait de Vautre danger, celui que j'abhorrais, et je dus pâlir, car Vaudry me pria de m'asseoir pour me raconter la chose en détail. Il avait reçu un télégramme chiffré dont il ne voulait pas me dire la provenance, annonçant la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et le Japon :

— La personne qui me prévient sait aussi bien que moi l'impatience du Japon et sa résolution d'une offensive sans déclaration de guerre... Elle croit que, sur cette simple nouvelle de la rupture, nous avons le droit de rendre encore à nos alliés tous les petits services compatibles avec notre neutralité, et, cependant, elle

préfère ne pas me donner d'ordre, s'en rapporter à mon initiative. De la guerre, je ne sais rien ; je suis même sensé ignorer la rupture ; nul ne pourra me reprocher de sortir du port tout à l'heure et d'aller avertir les deux navires russes qui croisent au large. Mais si je le fais ostensiblement, les Japonais, qui ont mille espions, déjoueront ma vigilance. Il s'agit de profiter de la nuit qui est noire, et de mon bateau qui est invisible, pour porter la nouvelle à nos amis, et les engager à filer sans attendre les vapeurs chargés de conserves qu'ils doivent escorter.

— Mais, dis-je en frissonnant, je n'ai pas entendu parler de vaisseaux japonais dans ces parages.

— Homme de peu de foi, réphqua Vaudry, hsez ce papier.

Je lus :

'( Par 36° 27' de latitude, j'ai vu se lever le soleil, admirable spectacle qu'on ne voit pas cinq fois dans sa vie et qu'il ne faut jamais oublier. )>

— Une dépêche idylhque, dis je, et dont je ne vois pas la relation avec notre affaire.

LA PLONGEE 29

— Cela pourrait cependant signifier qu'une escadre de cinq croiseurs japonais cingle vers nous et qu'elle se trouve actuellement par 36^ 27' de latitude.

— - En vérité, Vaudry?

— En vérité...

— Alors, dis-je, je suis votre homme; mais pourquoi faire intervenir votre sous- marin quand une simple barque suffirait.

— Parce que les croiseurs japonais, qui se trouvaient hier par 36*^ 27' de latitude, ont fait du chemin depuis, et que rien ne les empêche d'être ici à l'heure actuelle, attendant pour agir quelque signal de la côte... Je crois avoir au moins vingt heures d'avance... Comprenezvous?

Je comprenais. J'étais atterré. Vaudry m'entraîna. Un canot nous attendait pour nous mener à bord du cuirassé français d'où nous devions partir. J'eus le temps de reprendre un peu de courage en route.

— Avez-vous tout ce qu'il vous faut ?

demandai- je à Vaudry.

— Je réponds de mon bateau : il est paré. Le commandant du cuirassé, qui ne dit pas

un mot de l'expédition, nous servit un petit souper amical. Je fis honneur au Champagne, et je crois que je lui dus de ne pas reculer à la dernière minute. Enfin, je m'enfournai dans le sous-marin.

Je fus étonné de la joliesse de ces fuseaux de fer ; mais Vaudry ne me laissa guère le temps de m'amuser.

— Nous allons naviguer d'abord en affleurement, me dit-il, et nous n'userons de la submersion que si elle est nécessaire.

Cette nouvelle me combla de joie. Je me mis à observer la surface de la mer, que ridaient à peine quelques vaguettes. Bien que nous fussions à la nouvelle lune, une clarté diffuse tombait des étoiles et permettait de voir à distance. C'est ainsi que je distinguai à l'horizon quelque chose que je pris d'abord pour un nuage, mais où je ne tardai pas à reconnaître les coques de plusieurs navires. Je signalai le fait à Vaudry.

— C'est sans doute l'escadre japonaise, murmura-t-il... Les vaisseaux russes sont plus au nord... Les éperviers guettent leur proie !... Le mieux, ajouta-t-il, sera de passer dessous, afin de pouvoir on causer savamment.

Je vis qu'il y mettait de la coquetterie, et j'aurais bien voulu lui suggérer de faire un détour, mais il me coupa la parole :

— En matière de navigation sous-marine, le premier point est de ménager ses accumulateurs, partant de suivre la ligne droite.

Ce disant, il ferma l'ouverture, et me mit près de l'appareil à miroir. Deux minutes plus tard, nous nous trouvions immergés peu profondément, paraît-il, mais prêts à un plongeon effectif. Je vécus dans la terreur, tout mon être soudain paralysé comme chez ces enfants peureux qui se cachent sous leur couverture et restent là sans bouger. J'étais obsédé par la pensée du sous-marin tombant au fond de la mer, sans que nous eussions le temps de nous en apercevoir, et, alors, cette chose pour moi hideuse et anormale, en supposant que nous puissions sortir de l'engin : un kilomètre à remonter pour atteindre la surface de l'eau. Le temps de l'ascension suffirait à nous asphyxier dix fois!

— Vois-tu toujours les cuirassés? me demanda Vaudry.

— Hein quoi, dis- je ahuri.

Je ne l'avais pas dit qu'un choc me renversa. Nous étions perdus! Je me relevai en hurlant et courus à la fermeture, fou, me brisant les ongles, m'ensanglantant les doigts, criant des paroles de désespoir. Une main s'abattit sur mon épaule, une autre sur ma bouche :

-T- Ah ! ça, dit Jean Vaudry, avec colère, te tairas-tu !

Je me dégageai :

— Nous coulons? fis-je.

— Non, mais si tu continues, les Japonais nous donneront la chasse; bien que je ne pense pas qu'ils puissent nous entendre.

— Vaudry, je peux te l'avouer ; tu m'as vu dans d'autres circonstances : j'ai peur!

— Calme-toi... Nous avons heurté la quille d'un croiseur; j'aurais dû plonger plus tôt. C'est fait à présent; nous remonterons dans cinq minutes, et le tour sera joué.

Effectivement, cinq minutes plus tard nous émergions avec prudence. Le choc avait éveillé l'attention des Japonais ; ils projetaient sur la mer de larges faisceaux de lumière électrique ; mais ils ne purent nous découvrir. Au bout d'une heure nous atteignîmes les navires russes et

nous eûmes quelque difficulté à nous faire recevoir à bord de l'un d'eux. Le capitaine, certain d'une solution pacifique, se refusait à nous croire. Vaudry plaida longuement...

A trois heures du matin, après une conférence avec son collègue, tous deux levèrent l'ancre, et filèrent, feux éteints, vers le Nord. Nous regagnâmes la côte. Au lever du jour, les croiseurs japonais, surpris sans doute de la disparition des Russes, se mettaient à leur poursuite. La nouvelle annonçant la rupture des négociations arriva à la légation japonaise vers midi.

— Nos amis sont sauvés, me souffla dans l'oreille mon camarade avec lequel je déjeunais.

— Je n'en suis pas plus fier pour ça ! répondis-je assez piteusement.

LA PllOlE POUR IVOMBUE

— Il y a des jours, dit Luce Collaire, le peintre à la mode, où ma tristesse atteint au désespoir, où mon travail me pèse. Ne croyez pas, là-dessus, que je sois un paresseux ; j'aime mon métier. C'est de penser que des milliers de gens font comme moi, payés ou non, ce même geste inutile qui m'épouvante et m'anéantit. Je sais bien que Dieu reconnaîtra les siens parmi tous le fatras et le gâchis de ce siècle ; seulement, n'est-ce pas une maigre consolation pour qui possède encore un reste de conscience, un vestige de cœur?

36 LA PROIE POUR l'ombre

)) Quelquefois je pense à cela, le soir, à l'heure où la mort du soleil nous arrache nos pinceaux ; je revis ma noble jeunesse, quand mes plus ignobles croûtes portaient l'empreinte d'un effort surhumain, d'une espérance, d'une foi. Maintenant je connais les trucs, les coups de brosse qui portent sur les nerfs des petites femmes, ceux qui empoignent les poètes, ceux qui font s'écrier les amateurs de truculence. Je ne dis pas que c'est facile ; il m'a fallu des années de constance pour y parvenir; je dis que c'est amer comme l'absinthe et l'aloès, parce que j'en ai fait le tour. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour cinq minutes de l'ivresse de jadis, pour le rêve du chef-d'œuvre accompli dans la solitude, dans l'oubH des confrères, des critiques, des figures même de mes contemporains ! Je ne peux plus : le lugubre « à quoi bon? )) m'accable, et je lutte pour garder ma place, pour qu'on ne pense pas : « Luce Gollaire a perdu ! » ; surtout pour qu'on ne dise pas : « Pierre Malite a gagné ! » Hé, hé ! je suis devenu un cheval de course !...

Il soupira ; il leva sa tête fine, souffrante, où les nerfs vibraient dans la peau, où certaine-

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