L'INUTILE QUESTION
Comme nous nous étonnions que le marquis de Bar ne rît pas avec nous des boutades si spirituelles de Navère, le misogyne, il nous répondit :
— La femme défend l'amour comme nous défendons l'honneur, avec souvent plus d'héroïsme, parce que les sacrifices qu'elle fait sont obscurs, et, les trois quarts du temps, incompris. J'en (Oi vu, très jeune, un exemple qui m'a pour toujours ôté l'envie de plaisanter quand il s'agit de nos pauvres amies.
» Mon oncle, le comte de Bar, m'avait pris avec lui, à la mort de sa femme. J'étais un cadet :
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mes parents voyaient là pour moi un établissement, parce que le comte ne laissait pas de progéniture.
)) La vie dans le château de Bar me paraissait inimitable, tantôt dans un recueillement de vieux monastère, tantôt éclatante, bruyante, remplie de la musique des fêtes et des fanfares de la chasse.
» Bien que je n'eiiss^ que dix-sept ans, j'étais ce qu'il estimait le plus au monde, le confident de la bonne et de la mauvaise heure. Je sus le premier qu'il aimait Jacqueline de Térelles; tout mon cœur avec le sien fut mis entre les mains de la belle fille. On me traita d'imbécile, sous prétexte que je ne voyais pas la perte de mon héritage ; je haussai les épaules ; il n'était pas pour moi d'autre héritage que l'affection et la délicatesse...
» Les premiers jours furent un enchantement; la jeune femme parfumait notre vie ; elle était encore plus noble, plus désintéressée que nous. Le comte l'adorait, et elle paraissait l'aimer infiniment.
» Puis il me sembla que mon oncle devenait sombre et que la chère petite s'attristait. Le
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dissentiment qui peut se glisser entre deux êtres revêt parfois des formes à ce point subtiles qu'elles échappent à toute analyse directe. J'ai su plus tard qu'une vie trop belle et trop solitaire dans le bonheur est dangereuse, parce que la nature exige des contrastes et qu'elle crée ces contrastes avec les éléments dont elle dispose, gros et tumultueux ici, déliés et insidieux là.
)) Ils en eurent une vague intuition et voulurent satisfaire à cette fatahté qui les martyrisait, gagner le ciel de l'amour par quelques mortifications ; c'est alors qu'ils séparèrent leurs appartements, et, quelquefois, vécurent loin l'un de l'autre. Ils se retrouvaient ensuite avec un plaisir accru.
)) Une nuit, je dormais depuis peu, quand je fus éveillé par une pression à l'épaule : mon oncle !
)) Dans la stupeur du réveil, je regardai cette figure immobile auprès de mon lit ; la lueur d'une veilleuse l'éclairait ; elle était très rouge, comme d'une fièvre, et parmi on ne sait quel éclat de fureur, la lèvre ébauchait un rictus.
274 l'inutile question
)) — Lève-toi, Pierre ! J'ai besoin de ton aide.
» Je me jetai hors de mes draps et m'habillai rapidement, sans poser une seule question.
» — Jacquehne me trompe ! poursuivit mon oncle... J'ai douté d'abord ; maintenant je suis sûr !...
)) — Jacqueline? dis-je. Oh ! non, mon oncle, elle ne peut pas vous tromper, elle vous aime tant !
)) — Oui, elle te dit cela à toi qui es un naïi' de mon espèce... Mais tu verras cette nuit. Depuis quelques semaines, ce Fernand tournait autour d'elle ; maintenant il a obtenu ce qu'il voulait !
)) En disant cela, il écartait un rideau, il montrait l'aile du château où se trouvaient les appartements de Jacqueline. La lune éclairait la cour. Soudain je tressailhs, car je vis une ombre joyeuse et légère gagner en courant une poterne.
)) — Tu vois, dit mon oncle, c'est lui, c'est Fernand de Montreux ! Il s'échappe, il a la clef de la petite porte !... Viens avec moi...
» Désolé, je le suivis ; il se munit d'une lanterne et entra brusquement dans la chambre de sa femme.
l'inutile question 275
» Notre irruption fit pousser un léger cri à la comtesse. Je la verrai toujours, si belle dans son déshabillé, la face pâle, les cheveux flottants. Mon oncle l'avait éclairée brusquement des rayons de sa lanterne ; il était fou, il ricanait :
)) — Comédie ! comédie !...
)) JacqueUne, cependant, reprenait ses esprits, l'intelligence montait à ses yeux écarquillés par le réveil ; elle demanda :
)) — Qu'y a-t-il? Quelqu'un de malade?
)) — Oui, dit le comte, quelqu'un d'empoisonné.
» — Ah ! qui donc ?
» — Toi, hurla-t-il, toi, Jacqueline la menteuse, Jacqueline la sans pudeur, Jacqueline l'adultère !
» Sur ce visage blanc de femme, une pâleur plus grande se répandit, mais les yeux s'allumèrent et brillèrent d'un tel éclat que le comte, un moment, en fut troublé; toutefois, sa jalousie remonta plus forte.
» — Misérable ! cria-t-il. Elle me brave I Voilà comme elles sont toutes !
» Et il eut un geste de menace.
276 l'inutile question
» Elle no baissa pas ses beaux yeux où la vie affluait ; elle dit d'un ton tranquille, avec une simplicité où il y avait de la douleur.
)) — Tu as cru cela, toi !
» Le comte était à ce malheureux moment où rien ne peut changer le cours des idées, ou, plutôt, aucune idée ne lui venait, seulement une image : celle de Fernand se sauvant dans la nuit par la poterne.
)) — Oserais-tu nier que Montreux sort de ta chambre?... De tes bras! ajouta-t-il, avec la furie de l'enfant qui s'égratigne lui-même.
» Elle s'était redressée, elle s'exclamait :
)) — Un pareil soupçon est impossible ! Reviens à toi, mon ami, songe que tu foules aux pieds une chose sacrée, songe que je suis ta femme, ta compagne, ton amour ; ne me fais pas répondre à une question qui est una insulte ; crois en moi sans réserve, sans enquête, sans rien, seulement parce que tu m'aimes...
» — Explique-toi ou meurs ! vociféra-t-il dans un paroxysme de rage.
» Je sentis qu'elle ne s'expliquerait pas, qu'elle était trop fière de son amour pour ternir
l'inutile question 277
cet amour d'une justification. Est-ce qu'on se justifie quand on est une Jacqueline? Il fallait croire ou tuer ! Son regard le disait. Oh ! le beau regard, le brave regard ! Comme je l'aimais à ce moment !
» — Mon oncle, criai -je, il faut croire, il faut croire !
)) J'eus sur moi leurs yeux à tous deux : ceux de l'oncle, violents, assombris sous le rabattement des sourcils, ceux de Jacqueline, clairs, dorés par foxtase qu'éprouvait la jeune femme d'être comprise, de savoir qu'il y aurait là quelqu'un pour défendre sa mémoire.
» A la fin, le comte éclata d'un rire fêlé.
» — Tu n'as pas vécu, Pierre, tu n'as pas vu ses pareilles, les courtisanes; elles mentent comme cela, avec un front candide, des yeux virginaux. La belle comédie ! Elle aurait donné son explication, va, si elle en avait une ! Elle cherche à nous en imposer, à gagner du temps, voilà tout !
)) Il se grisait de ses paroles ; il se grisait de sa fureur. Je vis qu'il tirait de sa gaine un stylet qu'il avait emporté ; je me jetai sur lui, je luttai avec désespoir; je parvins à faire tomber l'arme.
278 l'inutile question
» Mais Jacqueline s'était levée ; elle pensa que j'aurais finalement le dessous, que son mari pousserait jusqu'au bout l'acte homicide ; elle n'hésita pas, ramassa le stylet et s'en frappa d'un coup mortel en murmurant :
» — Je lui évite le remords d'un crime !
)) Elle était déjà tombée que le comte ricanait encore...
» Il apprit, dès le lendemain, que Fernand de Montreux allait voir nuitamment la belle Julie, femme de chambre, qui dormait dans une pièce voisine de celle de la comtesse.
» Alors il failht devenir fou, et dans une sorte de délire, il me répétait sans cesse :
)) — Pourquoi n'a-t-elle pas parlé ? Pourquoi? Pourquoi?
)) Je haussais les épaules. Quelle apparence qu'il s'avisât de comprendre jamais ce qu'il n'avait pas compris dans cette nuit tragique, à savoir qu'une véritable femme veut obtenir l'amour d'un élan spontané et non des circonstances? En parlant, elle tuait l'amour ; elle préféra se tuer elle-même.
On demeure vraiment surpris lorsqu'on voit se succéder les générations et se répéter les erreurs. Hier, j'ai entendu des paroles tellement semblables à celles que j'avais moi-même prononcées il y a vingt ans, les absurdes paroles qui marquèrent ma folie ! J'ai revécu les figures oubliées, Charlotte d'abord, Marthe ensuite, les deux femmes qui ont tenu dans mon cœur, dans ma destinée, cette grande place que les femmes auront toujours.
Je connus Charlotte chez sa tante, la comtesse de Bercé, noblesse d'Empire greffée sur noblesse de vieille roche. C'était la fille la plus rieuse, la plus
spirituelle ; elle me séduisit tout de suite par la gaieté de ses yeux, la pureté de son teint, ce je ne sais quoi de vivant répandu sur tout son visage et qui faisait dire à ceux qui l'approchaient qu'elle devait donner le bonheur aussi naturellement que les rosiers donnent les roses.
Je n'étais plus de la première jeunesse ; j'avais trente-deux ans, elle en avait dix-neuf ; je savais donc ce que je faisais. Mon cœur bondissait à la pensée d'unir ma vie à celle de la chère enfant; ainsi l'on regarde de loin quelque pays magnifique où s'aperçoit, parmi les frais ombrages, les eaux courantes, les fleurs et l'herbe, la petite maison qui devrait, si tout allait comme il faut en ce monde, recevoir notre bonheur.
Je sus tout de suite que Charlotte m'aimait aussi. Non seulement elle me marqua des attentions multiples et charmantes, ces longs regards de la jeune fille qui s'abandonnent bien avant la pudeur, bien avant l'aveu et qui, doucement effarés, disent la confiance parmi le trouble, projettent la fidèle lumière de l'amour parmi le papillotement des timidités virginales ; non seulement je reçus d'elle ces témoignages délicieux par où se marque l'intime préférence, mais elle
se plut encore à m' ouvrir sa pensée, en créature fière, honnête et candide, qui ne veut pas qu'on la prenne pour ce qu'elle n'est pas, intelligente étant sotte, ou pleine de cœur étant insensible. Les choses qu'elle me livra ainsi n'avaient assurément rien de commun avec la littérature d 'un Chateaubriand ou d'un Sainte-Beuve, mais il s'en dégageait de naïfs enthousiasmes, une grande ardeur à voir, à comprendre, et aussi une modestie à laisser surprendre sa pensée dans la plus simple toilette, qui était bien la chose la plus charmante qu'il fût possible de concevoir. Or, je goûtais tout cela, certes, mais depuis quand aimons-nous ce qu'on nous donne? Depuis quand, surtout, ne désirons-nous pas ce qu'on nous cache ? Cette belle enfant, ouverte à toutes les manifestations de la vie, robuste, souple, amoureuse, et que j'aimais, à qui je pouvais confier sans crainte ma destinée, avait une amie, ravissante brune aux larges yeux douloureux, à la peau blanche d'Espagnole, qui ne riait point, ne parlait point, mais gardait sur le visage une expression immobile, exquise, mélancohque, que la nature avait tendue là comme une toile d'araignée et qui devait prendre et
retenir les regards et les pensées des hommes. A côté de la bouche un peu grande et si gentiment bavarde de Charlotte, les lèvres parfaites de Marthe semblaient préparées seulement pour des paroles profondes, rêveuses, poétiques, tombant aux abîmes de la tendresse ou de la passion ; mais ces lèvres demeuraient closes comme celles de quelque sphynx.
Je n'étais pas tranquille auprès de cette belle silencieuse ; je me demandais toujours si je lui avais fait de la peine sans le savoir, si son long silence n'enfermait pas du reproche. Je la sentais agitée d'une fièvre intérieure ; son mystère me fascinait ; mon imagination me représentait une Marthe lumineuse sur fond de ténèbres, quelque chose entre la Desdémone d'Othello et la Kitty Bell de Chatterton, une femme qui se tait parce qu'elle a son secret, secret terrible, secret charmant où le cœur de l'humanité palpite...
Quand, plus anxieux que de coutume, je l'interrogeais, il y avait bien sa réponse :
— Rien, je ne pense à rien !
Mais, n'est-ce pas, son large regard la démentait ; elle cachait sa peine, un amour sans doute,
et quel amour! C'étaient des abîmes de sacrifice que recelaient les prunelles douloureuses ; l'inguérissable blessure de celle qui mourra comme le loup de Vigny, sans un cri, sans une plainte.
A côté, Charlotte ne semblait absorber de l'univers que son soleil et sa chaleur, ne répandre sa pensée qu'en fleurs, en fruits savoureux. Certes, elle se ressentirait de la rupture, je le savais, mais sa souffrance serait-elle comparable à celle de Marthe? Non, pas plus que son amour.
Le sort en fut jeté. Ce n'est pas Charlotte que je demandai aux Brécé, accourus tout exprès sur une lettre de la tante, ce fut Marthe, l'amie, que j'obtins de ses parents pour les premières feuilles d'avril.
Quel enchantement eussent été nos fiançailles si je n'avais eu, au fond de moi, comme un remords, l'étonnement candide et découragé de Charlotte. D'ailleurs, il faut rendre cette justice à mon adorable fiancée, elle ne triompha point ; elle demeura simple, douce, heureuse sans doute, mais ne le montrant que dans ses longs et troublants silences par lesquels j'avais été conquis : elle demeura muette devant le bonheur, craintive de troubler la surface d'une eau si limpide
dont elle voulait apercevoir les couches profondes, et enfin elle se réserva jusqu'au moment où, le destin ayant fermé son cycle, elle pourrait jouir sans offenser la bonté humaine.
— Marthe, disais-je quand nous nous trouvions seuls une brève minute, m'aimes-tu, dismoi? A quoi penses-tu?
— A rien, Charles, disait-elle, avec plus que jamais ses grands yeux d'abîme ; je ne pense à rien !
Je souriais ; je me figurais la petite âme déhcate et tendre frayant sa route à travers les scrupules combattus ; je devinais la passion allumant tour à tour les moindres recoins de cette intimité touffue et ciselée comme une forêt. Je me disais :
— Rien ? Un monde !
Gomment ne pas oubHer que Charlotte, malade, était partie pour le Midi, qu'on la disait désolée, sa gentille figure incapable de cacher les sentiments qui l'agitaient, tout son cœur révolté contre le chagrin, contre ma trahison !... Elle avait dit sa tristesse, et tout au long encore, dans une lettre que je connus plus tard, une lettre exquise où l'enfant, soudain mûrie par la
douleur, se révélait femme, montrait à la fois une vive pénétration et la force de son amour pour moi. Seulement, n'est-ce pas, ces choses dites, criées d'un cœur ingénu, ne pouvaient remplacer les merveilleuses combinaisons de Marthe tramées dans le mystère !...
D'ailleurs, la vie se chargea de nous mener : une fois qu'elle a attelé ses chevaux, on est bien obligé de la suivre. Ce fut le mariage...
Je me rappelle que j'avais en moi, après le silence de la fiancée, un espoir analogue à celui que doit avoir la terre après une longue sécheresse, Tespoir d'une pluie, d'une rosée, d'une fraîche abondance où je connaîtrais enfin, dans tout l'épanouissement d'une exaltation amoureuse, les beautés secrètes de celle dont j'aimais tant le visage.
Je surveillais avec passion le réveil de Marthe, quand, au matin de notre première nuit, elle ouvrit ses larges yeux douloureux avec un lent sourire.
— Marthe, implorai-je, dis-moi, dis-moi enfin, à quoi pensais-tu pendant nos heures, nos exquises heures si pleines de trouble, si pleines de nos secrètes émotions?
Une surprise écarta davantage les paupières, dans le velours brun moiré de cercles d'or de l'iris, le noir de la pupille s'effara brusquement, une expression de fatigue et d'impatience tira les traits autour de la bouche délicate :
— Je ne pense à rien. Pourquoi me demandestu toujours cela?
Et c'était vrai ; la pauvre enfant ne pensait jamais à rien.
(( Trois fois que jo lo rate, inurinura h garde ; la quatrième je ne le lâche plus, quand je devrais y laisser mon bras ! »
C'était Lebatut qui disait cela, car il avait pris l'habitude de se parler tout haut à lui-même depuis la mort de sa femme et le départ de ses enfants qui le laissaient tout seul dans sa petite maison.
Véritable forestier, l'instinct chasseur dominait en lui comme en tous ses compatriotes ; il eût été braconnier s'il n'avait été garde ; mais cela ne le rendait pas plus tendre, comme il arrive aux gens simples qui ne font pas de retour»
sur eux-mêmes et suivent leurs idées jusqu'au bout.
De ses quatre fils, deux étaient restés militaires : les deux autres, établis dans le village, cultivaient une parcelle de terre, tout en faisant la récolte de la résine. Ils connaissaient le père, l'admiraient d'être demeuré farouche, intraitable, tremblaient devant lui quand ils lui rendaient visite le dimanche ; car il gardait à leurs yeux le prestige de l'uniforme et de l'administration. L'hiver, on causait une heure ou deux devant l'âtre : quelques bûches y flambaient joyeusement, et la marmite à garbure, la « toupine », tendait son ventre au feu. Le vieux savait faire la soupe dont il vivait, tenait sa maison propre, ses fusils en bon état. A la fête du village, il allait voir ses brus et ses petitsenfants, manger avec eux des « merveilles » qui sont des pâtes frites dans de la graisse, qu'on arrose d'un verre de piquepou, vin que la Chalosse envoie au Marensin. Il assistait aussi à la « touaille dou porc », mangeait les boudins en famille et n'oubhait pas de donner, le premier jour de l'an, une belle pièce d'or à chaque ménage.
Pour le reste, son existence se passait sous bois, dans les bruyères, dans les ajoncs et les genêts ; il faisait son devoir en conscience, se levait la nuit pour des tournées lointaines, ou se cachait dans les fourrés, tout auprès des collets tendus.
C'était une vie passionnante. La chasse se fermait pour les autres ; lui, avait du gibier toute l'année, et quel gibier : le plus fin, le plus hardi, lo plus diiîicile à surprendre ! Car les braconniers sentent le garde, le devinent, le débusquent. Il fallait ruser de jour et de nuit : le jour, en feignant d'ignorer, en taillant une bavette avec les déUnquants ; la nuit, en les surprenant après l'aiïût, le lièvre collé sous la veste. Tout de môme, il ne les prenait pas tous ; il les effrayait seulement ; l'État n'en demandait pas davantage.
Mais à lutter ainsi, il avait fini par détester les trop habiles braconniers. Il souffrait dans son autorité méconnue, oubli-ant l'État, prenant les choses à son compte. Il en parlait avec ses garçons. Chaque fois, sa colère allait croissant ; eux, plus lourds, plus près de la terre, le regardaient sans desserrer les lèvres, comme des paysans
qui savent le prix des mots, et qu'il ne faut jamais se compromettre.
Or, depuis quelques semaines, le garde ne décolérait pas. D'ordinaire, longtemps avant qu'il réussit à les prendre, il connaissait les noms des braconniers en distinguant le son des fusils : « C'est Destrébat », disait-il, ou encore : « C'est Larrieu. » Mais une arme nouvelle était entrée dans la danse, une arme qu'il ne connaissait pas.
Celui qui la maniait semblait un chasseur fantôme. Il l'avait serré de près, deux nuits de suite au sommet d'une dune plantée de chênes-lièges, et même avait couru sur lui en criant :
— Arrête ou je tire !
Mais l'autre s'était sauvé. Le garde hésitait à tirer ; cela ne se fait plus ; les chefs lui avaient bien recommandé d'éviter les histoires. Une fois, de jour, le garde, caché près des lacets, guettait ardemment ; le fourré s'était mis à bruire, une ombre avait paru; mais, sans doute, le braconnier s'était aperçu de quelque chose, car il avait filé comme une couleuvre. Le garde l'avait
suivi, en coupant au plus court, et il espérait bien surprendre l'homme à l'entrée du village, non pour l'arrêter, il ne le pouvait, mais pour le connaître. Il ne trouva que deux personnes : son fils et sa femme qui voituraient du soutrage pour la litière des bêtes.
— Tu n'as vu personne? demanda le vieux.
— Non, père, sauf la Bisbote, qui coupe de la brande pour sa clôture.
— Dieu vivant, je finirai bien par l'avoir ! murmura le vieux. Quand je devrais l'abattre comme un chien !
Et cela remplissait ses jours, ses nuits. Il redoubla de surveillance, d'autant plus qu'on disait qu'il se faisait vieux et manquait d'énergie.
Même, des chasseurs adressèrent une réclamation au préfet ; son chef le blâma.
— Je voudrais bien les y voir ! répondit le vieux garde. Faudrait une battue ; deux ou trois hommes avec moi.
— Pourquoi pas un régiment ! s'exclama le chef. Tu déraisonnes, père Lebatut.
— Peut-être que je déraisonne, murmura le garde, mais toujours est-il que je n'ai jamais rencontré un mahn comme celui-là...
— Faudrait voir à en finir, déclara le chef. Le vieux eut un geste large : le braconnier
courait ! La nuit suivante, les aboiements de son chien l'éveillèrent. C'était une bête peu judicieuse qui jappait sans raison. Le garde fut seulement frappé de l'expression du chien qui semblait plutôt affectueuse que colère.
— Il ne te manque plus que d'avoir des amis parmi la fripouille ! gronda-t-il.
Il se leva, inquiet, s'habilla, glissa une cartouche dans son fusil et sortit sans emmener la bête.
La nuit était si noire qu'on ne voyait pas sa main. Il fallait connaître le bois comme le vieux le connaissait pour discerner son chemin entre les taillis. Lui, marchait presque sans hésitation.
Ses pieds chaussés d'espadrilles ne s'entendaient pas sur les aiguilles de pin. De temps à autre, il s'arrêtait pour prêter l'oreille; alors il ne percevait que la sourde rumeur de sa propre vie qui lui bourdonnait aux tempes. Cela dura longtemps. Enfin, il crut discerner un léger froissement qui s'interrompait pour reprendre.
« On est très occupé, on oubhe les précautions », pensa le garde.
T.r. STNTSTRE AFFÎIT 29:^
Et il se glissa avec tant de prudence qu'un serpent n'eût pu mieux faire. A un moment, il dut prendre à travers le fourré. Des ronces l'agrippèrent ; il les détachait l'une après l'autre, tranquillement, et gagnait du terrain. Le froissement se rapprochait : un liomme (Mail là qui furetait dans la nuit.
« Je le tiens, je le tiens 1 )) se disait le vieux garde.
En effet ses yeux, habitués aux ténèbres, voyaient une forme mouvante, noire, sur le noir de la nuit.
Tout à coup, d'une poigne de fer, il saisit le braconnier ; mais celui-ci se débattit, parvint à se décrocher. Quand le garde s'en aperçut, il cria dans son désespoir.
— Arrête, ou je tire !
Et il avait pris son revolver, car son fusil était tombé à terre dans la lutte
L'autre pourtant n'écoutait rien, s'élançait plus vite. Alors le vieux tira dans la direction du fuyard : il entendit un gémissement, le bruit d'une chute.
— Tant pis ! murmura-t-il.
Il alluma une petite lanterne sourde, entra
dans le fourré ; l'homme était là, sur le dos; chose singuHère, il se couvrait les yeux de ses mains.
Le garde se pencha, colla son oreille sur une poitrine velue, à la place du cœur : rien ne battait : l'homme était mort.
— C'est malheureux, balbutia le vieillard, mais ça ne pouvait pas durer !
Et une grande curiosité lui vint de savoir quel était ce braconnier dont il avait tellement souffert. Il enleva les mains serrées sur le visage dans les affres de l'agonie, et soudain il poussa un grand cri : l'homme, le braconnier, le misérable, avait les yeux ouverts, ces yeux vitreux des morts qui regardent d'une manière insupportable et effrayante.
— Mon fils 1 sanglota le garde... Rémy, mon premier né !
Après mon aventure avec David, le manager du Cirque Lisp, qui trouva moyen de me taper de vingt mille francs par un coup de chantage des mieux réussis, je cessai de fréquenter les couloirs et écuries. Je me glissais honteusement comme le ^ulgum pecus, dans un fauteuil des premières et je satisfaisais ma passion pour les exercices équestres ou les jeux icariens sans oser applaudir la petite Niquita ou le bel Angelo que j'admirais malgré leur trahison.
Je souffrais, il faut bien le dire ; le demi-jour de l'écurie, la vue des beaux chevaux tranquilles dans leurs boxes, le passage des clowns enfa-
riïiés et des acrobates en maillot, le frôlement de tout ce monde qui m'aimait, dont j'étais la providence dans les moments aiffîciles, jusqu'aux palefreniers, bons garçons, fiers du succès des autres, et même, le dirai- je, cette brute de David, qui me racontait ses petites affaires, vantait les nouveaux numéros ou m'empruntait de quoi payer un effet, tout cola me manquait. Je ne suis pas. Dieu merci ! de ces riches moroses qui n'entendent rien aux misères des autres; ça m'est égal qu'on frappe à ma bourse, pourvu que le cœur y soit, et il me paraissait bien que le cœur y était.
Le coup de David me prouva le contraire. Je revois encore le gros homme entrant dans la loge des Garci, où je me tenais comme chez moi, que je fusse, d'ailleurs, seul avec les petits ou en compagnie du père et de la mère. Niquita et Angelo, comme de gracieux animaux, se disputaient des noix au café, friandises nouvelles de mon invention, que je leur apportais chaque soir et dont ils étaient fous. Les deux charmants enfants, mi-vêtus, me bousculaient, m'enlaçaient, tandis que j'élevais au-dessus de ma tête le sachet mauve contenant les noix.
I,AnKPARATTON 297
— Eh bien ! Niquita, Angolo, qu'est-ce que c'est? s'écria David. En voilà des histoires!
Et, se tournant vers moi, avec un accent de réprobation :
— Jamais je n'aurais cru, monsieur, que vous feriez une chose semblable : pour l'honneur do ma maison, cela ne peut se passer ainsi.
Je lui demandai s il devenait fou, mais il hochait la tête avec une consternation grotesque et répétait sans cesse que rien au monde ne pourrait l'empêcher de se plaindre d'une si rare et si abominable indélicatesse. Je compris enfin et, pour échapper au scandale, force me fut de verser entre les mains de ce fripon les vingt mille francs dont j'ai parlé plus haut.
Niquita et Angelo, durant la première partie de cette scène, étaient demeurés immobiles et confus, ainsi que des enfants grondés ; mais à la fin, David les avait chassés de la loge, avec la menace de rapporter aux parents leur honteux dévergondage. Il m'avait paru qu'ils échangeaient un sourire complice, et j'avais réglé l'affaire avec David, persuadé que je ne pourrais m'en tirer autrement.
— Monsieur David, dis-je, vous regretterez
quelque jour tout ceci ; vous commettez une infamie.
— Il est dans vos habitudes de renverser les rôles? ricana- t-il.
Je sortis indigné et jurant de renoncer au cirque. Faut-il le dire, moi, dont les sentiments étaient tout paternels, je vécus, dès lors, dans un trouble singulier ; Niquita m' apparut comme une petite femme trop charmante et je n'osais plus penser à Angelo. C'est le plus odieux privilège des pervers de jeter ainsi l'inquiétude du vice dans l'âme des honnêtes gens.
A la longue, cependant, j'étais revenu. Je me cachais au second rang des fauteuils, et le plaisir que je prenais avait l'acuité et la mélancolie des joies défendues. Un soir, il se trouva, par hasard, que le fauteuil posé devant le mien resta vide. Je serais parti, mais le diable me tenta sous la forme d'une Niquita pailletée sautant des cerceaux et franchissant des barrières ; jamais elle ne fut plus déhcieuse, plus légère, plus aérienne. Mon cœur débordait du chagrin de l'avoir perdue, je faillis pleurer. A ce moment suprême, Niquita, se tournant vers le public avec des ronds de bras, m'aper-
çut. Ce fut un drame, tout l'adorable visage bouleversé dans une stupéfaction intense. Je crus qu'elle tomberait de cheval, mais l'équilibre est inné chez ces fillettes ; elle chut seulement sur les genoux, en tendant vers moi deux petites mains avec une telle imploration du regard qu'un chien fidèle n'eut pu trouver mieux. Après quoi, ayant fini son tour, elle disparut dans le couloir, où des messieurs l'applaudirent au passage.
J'étais encore tout haletant, quand on vint me frapper sur l'épaule. Je reconnus un palefrenier vêtu de la livrée blanc et or du cirque.
— Monsieur Vestor, il faut venir là-bas ; tout le monde vous demande, et monsieur David aussi.
A peine si j'en croyais mes oreilles. Mon premier mouvement fut de protester, mais le regard de Niquita me demeurait dans l'âme; j'allai. On jouait une sorte de long intermède où des clowns alternaient avec un montreur exotique de chats apprivoisés. Je pus gagner l'entrée des écuries sans rencontrer âme qui vive, et je tombai dans la plus extraordinaire aventure.
La grande salle où David loge les familles nombreuses d'acrobates, se trouvait gardée près-
nOO T-A P.KPAnATTON
que militairement par deux garçons d'écurie. On me fit entrer, et ma frayeur était si grande que je me mépris d'abord sur le caractère du brouhaha qui m'accueillit. Cependant, des mains se tendaient; je perçus des bravos et même un : « Vive monsieur Vestor ! » qui me rendirent le courage. Enfin, j'arrivai au milieu d'un cercle où David, très affaissé, se tenait, essuyant par intervalle son front mouillé de sueur.
— Monsieur Vestor, dit-il, je vous demande pardon ; je suis un misérable, je le reconnais. Voulez- vous que je vous rende les vingt mille francs?
Des voix crièrent :
— Oui, oui, rendez-les !
Alors, je vis qu'il était maintenu par deux hercules, dont le père de Niquita, et que des poings furieux menaçaient sa tête. Il me tendit un chèque ; je le pris machinalement.
— Vous comprenez bien, monsieur Vestor, me dit, en manière de speech, un équihbriste beau parleur, que lorsque nous avons su la cause de votre absence, ça n'a été qu'un cri contre la canaillerie de David nous partions
tous et nous le dénoncions à la police s'il ne s'était exécuté.
— Mes amis, murmurai- je, heureux comme je ne le serai plus de ma vie, vous me rendez une chose plus précieuse pour moi que toute ma fortune : la confiance en l'humanité.
Et je pleurai de véritables larmes, tandis qu'on m'acclamait, qu'on me comblait de poignées de mains. Niquita vint la dernière, et j'ose dire que ce fut avec l'approbation générale qu'elle m'embrassa, en zézayant :
— Tu sais, faudrait pas que tu t'en prives de ta petite Niquita !
Angelo se tenait à côté d'elle et me regardait en rougissant un peu. Ce fut une soirée inoubliable.
A la fm, David m'attira dans un coin, me réemprunta mes vingt mille francs en me suppHant de ne pas ébruiter cette affaire.
— Vous comprenez, faisait-il, on se molkterait de moi I