‹ La toile d'araignéeChapitre 10 sur 11 · APRES L INCENDIE · texte numérisé non relu

APRES L INCENDIE

La mort ! Elle se dressa devant mes yeux. Avant tout, je voulais vivre. Je me précipitai dans les bras de mon ennemi.

— Tout! dis-je, tout! Mais sauvez-moi, sauvez-moi !

Il eut un sourire, tandis qu'il me soulevait dans des bras d'hercule.

— Je me fie à vous, murmura-t-il.

Et, déjà, il s'engageait sur une maîtresse poutre à demi consumée, il gagnait, avec la sûreté d'un acrobate, une des fenêtres où l'on apercecevait les montants d'une échelle. Deux minutes plus tard, je m'évanouissais sur la terrasse...

Des jours passèrent. Le vicomte attendit patiemment. Je frémissais encore du terrible souvenir. Je sentais ardemment la joie de vivre, malgré la terrible lettre de change que le Destin avait tirée sur moi. Je voyais venir l'échéance avec horreur.

Inutile de vous dire que je regimbais. Je me répétais qu'une telle promesse ne comptait pas, qu'en me l'arrachant, C... avait commis une infamie; je m'encourageais à ne pas la tenir. Mais j'étais prise par la fatahté de ma nature. Quelle qu'eût été la contrainte, ma parole ne

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me paraissait pas une chose négligeable ; et, d'autre part, mon amour superstitieux de la vie me faisait redouter je ne sais quelle catastrophe si je décevais celui qui m'avait sauvée. Que de fois je tournai et retournai le problème dans la fièvre des insomnies ! A la fin, la crainte eut le dessus : durant une promenade au fond de notre parc, je rencontrai C... Je fis honneur à ma signature, si l'on peut évoquer l'honneur en cette circonstance.

Mais ensuite, je ne voulus plus entendre parler de fiançailles ni de mariage, et même M. de B... me devint odieux : je me souvenais trop qu'il n'avait pas osé risquer sa vie pour sauver la mienne. Mon secret me faisait horreur ; je ne désirais le confier à personne et je détestais le mensonge perpétuel auquel il me condamnait. Le dégoût décida de ma fuite ; les circonstances firent le reste.

— Il est très difTicile de vaincre le naturel, et j'en suis la meilleure preuve, dit Medinatiti, fils de Kakofati, qui nous accompagnait dans notre voyage. Mes goûts me portèrent de bonne heure vers les arts et les lettres, si bien que mon père, alors roi des La-Ou-Nyam, branche éloignée des Nyam-Nyam, se décida à m'envoyer faire mes études à Paris.

Le gouvernement français de ce temps attirait volontiers les héritiers présomptifs, faute sans doute de rois en fonction. On m'ouvrit toutes grandes les Écoles, et je devins un de ces nègres à qui les chefs d'État frappent

sur l'épaule en les invitant à continuer. Parole profonde et méconnue, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, car nous ne persévérons que trop à demeurer ce que nous sommes.

Peut-être quelques Parisiens se souviennentils de m'avoir vu montant ou dégringolant le boulevard Saint-Michel. Outre le légitime orgueil d'être le descendant d'une longue lignée de rois, j'avais celui d'être habillé par les meilleurs tailleurs. Ma haute taille, mes larges épaules, le sourire qui entr' ouvrait mes lèvres pour montrer des dents de réclame à dentifrice, et enfin l'or paternel qui arrivait à Paris sous la forme de sable et s'y changeait en médailles frappées à l'effigie de la République, m'ont valu des succès dont je garde le souvenir, l'ouverture des salons aristocratiques et celle des cercles les plus en vue.

J'ai tout aimé à Paris; mais peut-être en ai-je préféré la cuisine. Elle m'affolait. J'avais un appétit de Nyam-Nyam. Je dévorais les rôtis, les poissons, les ragoûts, les foies gras ; j'engloutissais les potages parfumés, les légumes, les crèmes, les gâteaux, les glaces, le dessert. Combien de fois me suis-je rendu à la cuisine

du restaurant où j'avais bien dîné et me suis- je fait enseigner par le chef la confection de tel ou tel plat...

Le philosophe qui a dit que le savoir devait entrer par les sens avait bien raison. C'est par la bouche que je compris le mieux la grandeur de la civilisation. J'ai honte de le dire : une dinde bien truffée, une barbue à la béchamel m'enthousiasmaient plus qu'un de ces beaux discours dont les chefs d'État français ne sont pas avares et je délaissai trop souvent les formules de la haute algèbre pour celles où l'on voyait, dosés avec art, la crème et le jaune d'œuf, le poivre et le clou de girofle, le laurier et la cannelle.

Cependant, je ne négligeai pas trop l'étude. Je connus Kant et Schopenhauer, Racine et Shakespeare, un peu de physique, moins de chimie, beaucoup l'art de danser, plus encore celui de parler qui est naturel à une race de palabres. Néanmoins, je ne pus décrocher mon baccalauréat, et j'y serais peut-être encore si mon père, en mourant, n'avait jeté la perturbation dans son État et dans mes finances. Le gouvernement de la République, solhcité de m'ouvrir un crédit, se déclara dans l'impossi-

bilité de découvrir un chapitre du budget auquel l'affecter. Mon oncle, qui succédait illégalement à mon père, refusa de m'envoyer la poudre d'or mensuelle. Je dus partir pour le La-To-Nyam plus gueux que je n'étais venu.

Je comptais trouver en arrivant ma mère pour m'aider à soutenir des droits irrécusables, mais elle avait épousé mon oncle ; de sorte que je me trouvai dans la position d'Hamlet au château d'Elseneur, pris entre le désir de jeter mon oncle à bas de son trône et la crainte de faire du mal à ma mère. Car, pour être Nyam-Nyam, on n'en a pas moins des sentiments fihaux. J'ajouterai que mon oncle régnait avec faste, plusieurs bourreaux l'accompagnaient partout. Je crus donc bien de tombera ses pieds dès que je me trouvai en sa présence et de l'assurer d'un dévouement inaltérable.

L'oncle fut, je pense, touché de voir à ses genoux un homme habillé par Z... et coiffé par Y... Il me pardonna d'exister et me donna un emploi de grand-prêtre qu'il rendit vacant par la mise à mort du titulaire. Je commençai d'exercer ces fonctions dans mes vêtements parisiens ; mais, petit à petit, je lâchai le cha-

peau, puis le col, le veston, le gilet, enfin la chemise : je gardai plus longtemps mon caleçon, mais je l'abandonnai tout de même pour un langouti commode. La transformation se fit en peu de jours. Je me retrouvai nu comme aux temps lointains où mon royal père me cueiUit pour m'envoyer étudier à Paris. Le soir, je dansais la bamboula avec les autres, et je palabrais furieusement en dialecte nyam-nyam dans le conseil du monarque.

Mes recettes de cuisine me furent très utiles. Elles me gagnèrent la faveur de toute la cour et, dès qu'un gibier important tombait entre les mains de nos chasseurs, on appelait le grandprêtre et j'ofiîciais avec gravité. Nous sommes un peuple côtier ; cette circonstance, en nous permettant d'assister à de nombreux naufrages, quelquefois provoqués par nos feux, nous approvisionnait d'aliments européens, parmi lesquels les vins et les liqueurs étaient accaparés par tous les imbéciles, y compris mon oncle, tandis que je serrais avec soin les épices, les conserves ahmentaires, l'ail et l'oignon, l'huile d'olive de Nice et le vinaigre d'Orléans.

N'allez pas croire qu'en abandonnant ma

dernière culotte, j'eusse dépouillé tout principe d'humanité. Je continuais à lire les philosophes, ce qui aurait inquiété mon oncle, s'il n'avait confondu Kant avec la Cuisine bourgeoise et Schopenhauer avec VArt (T accommoder les restes. Je faisais mes délices des Maximes de La Rochefoucauld, et la vertu de Télémaque semblait créée pour me servir d'exemple. J'en touchais parfois un mot à mon collègue des rites funèbres, pontife préposé à la mort comme je l'étais aux naissances. Il secouait la tête, essayait de me calmer, et me promettait je ne sais quelle mystérieuse compensation.

— Préférez-vous, me demanda-t-il un jour, l'homme blanc ou l'homme noir?

Je lui répondis que j'aurais aimé mélanger le génie des deux races, prendre ce qu'il y avait de bon dans chacune d'elles, afin de constituer un idéal supérieur. Le pontife des rites funèbres ne put s'empêcher de rire, et m'assura de son concours. Je ne compris pas alors le sens de ses paroles, et nous nous séparâmes très amis.

Cependant, la Providence, qui veille sur les destinées noires et blanches, attira sur nos côtes un petit voiHer allemand qui, par suite

d'une fausse manœuvre, alla se briser sur des récifs. J'obtins sans peine que toutes les pirogues fussent mises à la mer et nous recueillîmes une vingtaine de personnes, parmi lesquelles une charmante femme blonde, qui déplut assez généralement aux Nyam-Nyam et dont je demeurai seul à admirer les grâces nombreuses et déliées. Ces braves gens, d'abord épouvantés et prêts à défendre chèrement leur vie, furent tout à fait rassurés en m'entendant parler le plus pur français avec des citations de Gœthe et de Schiller dans un allemand passable.

Je leur promis la vie sauve et les engageai à se confier à nos pirogues. Ils le firent d'autant plus volontiers que leur petit navire s'enfonçait à vue d'œil, si bien qu'il fut impossible de rien recueilhr de la cargaison, à part deux ou trois barriques de rhum, qui surnagèrent.

Bientôt, nous débarquâmes et, au milieu de démonstrations qui eussent épouvanté des gens moins rassurés par mes paroles philosophiques, on mena les naufragés auprès du roi. Il avait mis pour la circonstance un de mes complets jaquette, et n'ôta pas son haute forme pour nous recevoir. Je lui présentai mes hôtes.

Il me loua fort de les avoir rassurés, car, ajoutat-il, la peur fait tourner le sang et entrave la nutrition. Il me rappela d'autres chefs d'État lorsqu'il engagea les blancs à se réjouir avec lui et, enfin, sa douceur, sa politesse me charmèrent plus que je ne saurais dire.

L'un des Européens ayant demandé s'il comptait les garder longtemps, il répondit avec un bon sourire qu'il pensait qu'une quinzaine suffirait à les remettre de leurs fatigues.

— En attendant, dit-il, vivez heureux, nourrissez-vous bien, reposez-vous à l'ombre des palmiers, mais évitez les excès en tous genres.

Quand j'eus traduit ces discours paternels, un grand enthousiasme se manifesta parmi les blancs auxquels je fus chargé d'assurer des cases confortables.

Quinze jours passèrent en causeries philosophiques et littéraires. Le capitaine et deux des passagers, ainsi que la petite blonde, étaient des gens instruits, capables de me comprendre. Je charmai les autres par mon art de cuisinier. Ils se léchèrent les doigts des petits plats que je préparais pour eux.

Mon oncle approuvait tout. De temps en

temps, il venait voir ses hôtes et, d'un geste familier, il leur tapotait le bas des reins, ou leur frictionnait les épaules, puis s'en allait en riant. Le prêtre des rites funèbres me prenait à part pour me dire que c'était le moment de faire mon fameux mélange. Comme un imbécile, j 'écoutais tout cela avec une tranquillité approbative.

Je ne saisis toute l'horreur de la situation que le jour où le roi m'envoya six prisonniers des Nanokiki, engraissés à point, qu'on réservait pour une grande circonstance. Le pontife des rites funèbres qui les accompagnait me demanda si j'en jugeais la quantité suffisante pour mon mélange ou s'il fallait y joindre quelques enfants pris dans la tribu même.

Mon cœur s'arrêta dans ma poitrine. Je poussai un cri de réprobation. Je n'avais plus mangé de chair humaine depuis mon départ pour la France et j'avais appris là-bas quelle horreur s'attache au cannibahsme. Je résolus incontinent de tout faire pour sauver ces malheureuses victimes, cherchant pendant de longues heures le moyen de les rendre à la liberté. En même temps, malgré moi, le souvenir des grands repas

de jadis me revenait à la mémoire. Je savourais, en imagination des morceaux exquis, je me figurais la perfection qu'un bon chef blanc aurait apportée à leur préparation. Je chassais ces pensées affreuses, mais, comme des mouches, elles revenaient sans cesse.

Ainsi la veille du jour choisi pour le festin arriva. Or, j'avais gagné des centaines de partisans à la cause d'une royauté légitime ; j'étais prêt à renverser 1 usurpateur. La vertueuse indignation européenne décuplait mon énergie. Mais, suivant l'usage, nous jeûnions depuis deux jours quand le roi réunit en une palabre solennelle les principaux de la nation. On amena, assommés par des stupéfiants, nos hôtes pâles. Ils étaient nus ; on pouvait vérifier sur leur corps l'excellent résultat de la cuisine que je leur avais faite : un embonpoint des plus appétissant les arrondissait. Le roi fit avancer l'un d'entre eux. C'était le capitaine, un ami personnel. La civiHsation nègre et la blanche se disputaient ma volonté. Celle-ci revivait en phrases sonores, celle-là évoquait toutes les images d'une enfance de cannibale et se fortifiait du cri de mes entrailles affamées. Ajoutez

l'atmosphère, le délire de mes compatriotes, la griserie des paroles et le chaud soleil. Mon âme était trouble, ma cervelle confuse, et je me souviens qu'un grand cri de mes partisans salua ma soudaine apparition au pied du trône. Le roi venait de donner son avis sur la manière de cuire le capitaine...

— C'est une hérésie ! criai-je. Il faut le traiter à peu près comme un lièvre : je proposerais un civet avec un peu d'oignons et beaucoup d'ail...

Le son même de ma voix me paraissait étranger tandis que je disais ces choses si loin de ma culture européenne. Mais je n'eus pas le temps de me reconnaître ; une immense acclamation salua mon avis ; le roi, chassé de son trône, se réfugia honteusement à mes genoux, tandis que le prêtre des rites funèbres s'avançait gravement vers le malheureux capitaine...

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