La toison d'or, roman
Le long- des quais, Marguerite et Raymond marchent en silence vers Notre-Dame, et pénètrent comme en une forêt dans l'ombre qui se fait à chaque pas un peu plus dense et les enveloppe. Sur le point de se quitter, ils sont déjà réellement loin l'un de l'autre. Raymond, méthodique, classe en lui-même les impressions de la journée. Marguerite songe au mensonge qu'il lui faudra inventer pour expliquer l'heure tardive de son retour.
« Ce serait, pensait Raymond, une belle
occasion de généraliser cette aventure : nous nous sommes rencontrés par hasard, donc nous étions destinés l'un à l'autre. Mais il n'y a pas de destinée et Marguerite,somme toute, n'est qu'une destinée d'occasion, éphémère sans doute. »
Ils s'étaient arrêtés. Déjà, Marguerite tendait ses lèvres à Rajmond,pour l'adieu; mais il la retint, et après quelque hésitation :
— Marguerite, dit-il, je voudrais être sûr de ne jamais vous perdre. J'ai peur, en vous abandonnant ainsi dans la nuit, de ne jamais plus vous retrouver. A la minute où je dois vous quitter, j'éprouve, chaque fois, une angoisse plus douloureuse.
Il exagérait ses sentiments, comme pour éprouver ceux de son amie. Il ajouta :
— Si j'allais devenir tout à fait amoureux?
— A quoi bon. je ne vous répondrais pas. Et puis, qu'est-ce que cela ajouterait à notre
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bonheur ? On m'aime déjà et cela ne m'amuse pas.
Le flot des passants les heurtait; ils semblaient un îlot jeté au milieu du courant et qui le faisait dévier. Marguerite continua :
— Pourquoi. d'ailleurs, se faire soufl*rir inutilement? Ce qui fait le charme de notre liaison, n'est-ce pas cette nécessité de nous quitter dans quelques mois? Vous oubliez que je ne suis pas libre. Je vais me marier, et jamais je n'accepterais le mensonge d'une double vie. C'est le meilleur de moi que je vous donne.
Raymond sentit ce que cette sagesse avait d'humiliant pour son amour-propre. Il voulait bien, à l'échéance convenue, quitter Marguerite, mais il ne voulait la laisser partir que définitivement blessée.
— Oui,je sais, dit-il avec un air de gravité, on arrive toujours trop tard, semblant ainsi
regretter ce qui, en réalité, lui était une garantie de liberté. Mais, ajouta-t-il, si l'envie m'en prend, vous ne pourrez m'empêcher de vous aimer, Marguerite.
Après un silence, le visage sérieux :
— N'exagérons rien, mon ami, dit-elle. Songez seulement à ces quelques heures de tendresse que je vous ai données; et croyezvous que ce ne soit rien, cette belle sympathie de ma chair pour vous ? Vous voulez mon âme aussi : elle ne mérite pas de vous attacher. Vous me faites un peu peur. Croire qu'il me serait possible d'être toute à vous me ferait paraître trop médiocre l'avenir qui m'est réservé. Ne me gâtez donc ni mon présent, qui est à vous, ni l'avenir. Allons, adieu, mon ami, prends ma bouche : elle l'aime bien. Raymond mit ses deux mains à la taille de Marguerite et appuya longuement sa bouche sur sa bouche. Mais il faisait ce ""este sans se
perdre de vue, et surtout pour que son amie s'anime et s'émeuve : « Que mon baiser, à cette minute de l'adieu, éveille en elle un désir, elle évoquera ma présence et ce sera le commencement de l'amour w, pensait-il.
— Comme il est tard, Raymond! Laissemoi partir. Georg-es, mon fiancé, sera là ce soir. J'aurai peut-être pour lui un peu de bienveillance, puisque je suis heureuse; je penserai au secret que je lui cache. Entre lui et moi, ily aura toi, toujours. Mais lui ne soupçonnera jamais rien; les hommes sont si sûrs d'euxmêmes. Cependant, maintenant, j'ai une raison pour le faire attendre, puisque je t'ai.
Après un dernier baiser, qu'elle cueillit ellemême, en fermant les yeux, elle partit sans se retourner, et disparut.
Raymond alluma une cigarette. Il avait encore aux lèvres et aux mains le parfum de l'amour.
— Je voudrais qu'elle m'aime, dit-il tout haut, en marchant... Mais quel bonheur de comprendre que cette barque ne me mènera nulle part, et comme je bénis cet homme qui attend, sur le rivage, que j'aie achevé ma promenade. Il ne sait pas, il ne saura jamais ce que lui cache et lui cachera le sourire de sa iemme. Tout est mensonge dans la vie.
Il ne put s'empêcher de rire en songeant que peut-être ce soir même il dormirait près de Madeleine, Madeleine qui a la même confiance en lui que ce Georges en sa Marguerite.
Madeleine, pensait-il, pour s'expliquer à lui-même sa situation, c'est l'affection sérieuse, durable. Marguerite n'est qu'un amusement passionné. Mais pourquoi classer ainsi sOfS affections ? Je puis dire seulement : « Madeleine est ma maîtresse depuis deux ans : je l'ai aimée avec un peu de folie, vite éteinte;
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je continue à l'aimer par habitude. Affection durable ! Ce n'est peut-être qu'une affection que l'on fait durer. »
(( Marguerite un amusement passionné ! Oui, et je ne suis aussi que cela pour elle. Elle ne me considère pas autrement que comme un jouet de luxe. N'est-ce pas bien ainsi? Non, je veux de la passion », dit-il. Pour y amener Marguerite, il lui écrirait des lettres où il hausserait d'un ton l'expression de ses sentiments. Et il ne lui déplairait pas de se laisser prendre lui-même à ce mensonge.
R.entré chez lui, Raymond trouva sur sa table, encombrée de livres, des feuilles éparses, fragments des lettres qu'il écrivait à son umie et dont, avant de les lui envoyer, il copiait les plus belles pages. La littérature ne perdait pas ses droits, et puis on s'oublie si vite ; se noter au passage.
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Sa lampe allumée, il s'assit à sa table, ouvrit un livre qu'il ne lut pas. Les quatre murs de ce cabinet de travail étaient presque totalement tapissés de livres, achetés un à un sur les quais, ou reçus en hommage, intéressé souvent, des auteurs. Cela formait une sorte d'allée, le long- de laquelle il aimait à se promener. Dans une vitrine, à côté, les volumes de luxe, sur des papiers de choix, les livres qu'on ne lit pas, qu'on ne coupe même pas, quelques tableaux, quelques gravures.
Ivre un peu des fatigues de l'amour, son cerveau résonnait au bruit d'une feuille de papier froissé. Se sentir enveloppé de l'odeur d'une femme; ne rien désirer; être bien seul avec un soi-même satisfait; n'attendre personne,et avoir, devant soi, de longues heures calmes à revivre ainsi des sensations toutes fraîches.
Être chez soi, parmi ces choses famihères,
ces objets apportés un à un et qui, tous, représentent une heure de notre vie. Un objet dérangé, c'est en nous un trouble étrang-e; cet objet fixait un souvenir, correspondait à une classification de notre cerveau.
Et Raymond se souvenait que, hors de chez lui, il avait éprouvé cette sensation de n'être plus lui, d'être presque un autre. C'était à la chasse; il suivait, derrière un ami, le sillon des herbes couchées, et avait eu cette impression de n'être plus qu'une partie du paysage, au lieu d'en êlre une conscience spéciale qui le reflète. Semer des cailloux sur le chemin de sa conscience, marquer les arbres d'un ruban.
Raymond résumait ainsi, parfois, ses idées en de petites phrases qu'il se récitait à haute voix. II se parlait à lui-même, en un style elliptique, d'une logique secrète.
« Je connus jadis, continua-t-il, une femme
d'une trentaine d'années, qui perdit la conscience d'elle-même : la tapisserie d'images qu'elle avait construite en son cerveau s'effila, maille à maille; il n'en restait plus que des débris, des fragments ne tenant plus les uns aux autres que par des fils incertains. Peut-on imaginer plus terrible catastrophe : se trouver ainsi vide de soi-même, comme si du cerveau, par une fissure invisible, avaient fui toutes les images, toutes les idées qui composent le moi. Je l'observai et ne compris que plus tard pourquoi instinctivement elle rassemblait autour d'elle les objets les plus accoutumés, les plus aimés. C'était comme si elle eût retrouvé en eux les morceaux séparés, éparpillés de son pauvre être. Elle finit ainsi par reconstituer sa personnalité, grâce encore à quelques lectures habituelles, à la contemplation de quelques tableaux familiers, grâce à la voix connue d'un amant, aux mêmes mots, aux mô-
mes gestes, aux mêmes caresses, aux mêmes sensations. »
Raymond, dans le silence de la nuit où il n'entend que la cadence rythmée de son horloge, s'abandonne à ses souvenirs , mêlant ceux des plus récentes heures à ceux déjà lointains de son enfance. Il lui semble, en cet instant, qu'une période de sa vie est close et qu'il se trouve comme au réveil d'une nouvellevie avec des curiosités, des étonnements nouveaux.
Peu doué pour la vie pratique, Raymond, à vingt-cinq ans, n'a réussi qu'à s'assurer une très modeste indépendance matérielle. Correspondant, à Paris, d'un journal américain, il fait ce métier avec intelligence et consacre le reste de son temps à travailler pour lui, à lire, à étudier, à s'étudier surtout. Raymond a la maladie de l'analyse.
Mais Marguerite , si exceptionnellement saine et sans culture, lui était un refuge contre
les lectures et les bibliothèques. Elle correspondait si parfaitement à ce qu'il avait si longtemps voulu et cherché. Il avait eu cette intuition (il le pensait sincèrement maintenant) qu'elle devait être vierge de toute fausse culture, ce soir d'octobre déjà froid, où il l'avait rencontrée, vers six heures du soir, sur le Pont-Neuf. Il n'avait pas hésité à lui parler, et elle, elle avait été toute surprise d'avoir répondu et d'être là, dans la rue, au bras d'un inconnu. «Mais, déjà, elle se confie... Simple désir physique, auquel elle n'a pas résisté Beaucoup de femmes disent non à leur désir. Il est en elles un instinct de fuite, d'être poursuivies, vaincues à la course. Marguerite n'a pas résisté : elle a compris que je ne l'aurais pas poursuivie, et elle désirait être prise. Nos deux chairs se sont bien adaptées ; l'un par l'autre nous avons découvert l'amour sensuel. C'est là le chemin de l'amour. »
Une autre réalité demeurait dans l'existence de Raymond : Madeleine, qu'il aimait davantage en ami qu'en amant. II avait cru longtemps que sa chair s'acclimaterait à la sienne, mais Madeleine n'existait presque pas, sensuellement. Pourtant, ils s'étaient assez mêlés pour garder l'un de l'autre un parfum inoubliable. Un parfum, un souvenir, c'est tout ce que Raymond retrouvait en lui, de cet amour qui se survivait à lui-même. îl lui aurait fallu réellement faire un grand effort de mémoire pour se rappeler l'historique de cette liaison. Insensiblement, Madeleine était devenue une habitude presque quotidienne, une amie nécessaire, avait-il cru jusqu'à ce jour. Elle l'aimait avec une telle constance; aussi ne voulait-il pas la faire souffrir. Il lui cacherait donc généreusement sa liaison avec Marguerite, et trouverait dans ce secret une raison de l'aimer encore.
Mais, comme le passé s'efface et meurt! Raymond ne se reconnaissait plus dans ce jeune homme qu'il revoyait, extérieurement à lui-même, venant, timide et ému, frapper à !a porte de Madeleine : « Elle aussi, se ditil, avait déjà un passé sentimental », et il se souvenait de ce jour où il découvrit, dans un livre de son amie, en marge de cette phrase : « Celui qui n'a pas aimé ne connaît pas bien peut-être l'étendue de la vie », cette affirmation : « Certes! » Il avait été profondément blessé. Il ne savait pas encore qu'en amour on succède toujours à quelqu'un. Toujours un autre a dormi dans ce cœur qui esta vous. Posséder une femme, les hommes s'imaginent volontiers que, par ce geste, ils la marquent d'un signe indélébile. A chaque lune elle retrouve sa virginité, sa fraîcheur d'impression et de sentiment.
Raymond souriait en se souvenant de cette
sonate que Madeleine lui jouait aux premiers jours de leur amour. La poitrine en avant, elle semblait s'abandonner à un courant familier. Cette sonate qu'elle jouait trop bien,, ce devait être son chant d'épithalame habituel. Raymond, sans se l'avouer encore, devinait en lui le désir de voir Madeleine se détacher de lui : un autre entendrait la sonate. Un autre lui réciterait des vers ; la poésie pour elle est comme un aliment de l'amour :
« Que de sonnets, de poèmes , de symboles nous avons jetés dans le brasier, pour l'alimenter ! Résidus de la vie, cela refait encore de la vie. »Elle avait ainsi, pour toutes les circonstances, un symbole qu'elle adaptait. Peutêtre que les femmes qui n'ont pas cette table n'ont rien que de la souffrance sincère, mais vasfue .
Raymond attendait Marguerite, inquiet depuis trois jours qu'elle n'était venue. De sa porte à sa fenêtre, le long- de l'allée des livres, nerveux, il marchait; puis, se penchant vers la rue, il interrogeait du regard la démarche et la silhouette des passantes. Et cette attente passionnée lui donnait des émotions plus fortes que la présence réelle de son amie. Une heure s'écoula ainsi : « Elle ne viendra pas w, dit-il. Raymond se prit alors à désirer être seul pour travailler. Il s'assit à son bureau, relut les premières pages d'un article commencé, prit sa plume et le conti-
nua, satisfait d'avoir su dominer sa sensibilité.
La nuit le surprit, et comme il allumait sa lampe, on sonna.
C'était Marguerite. Elle n'avait que quelques instants à lui donner. Aussi, sans plus long-uement expliquer son retard, se déshabilla-t-elle, et Raymond, qui l'aidait un peu maladroitement, baisait la chair nue de ses épaules. Rousse, sa peau était blanche comme du lait, un peu jonchée, au cou et aux poignets, de taches de rousseur. Elle ne parla pas, et Raymond aimait cette fusion silencieuse. Couchés, il la respira, aspira long-uementson parfum, et provoqua son désir. Puis, les lèvres à ses lèvres, il voulut l'approcher de lui. Elle dit (( non » d'un signe de tête, et lui offrit elle-même la magnificence de sa croupe, plus maîtresse ainsi de graduer son plaisir. Ce furent de longues et savantes joies. Blessée
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profondément, elle voulut se blesser encore, puis s'assoupit, froide et comme morte. Nue sur le lit, à son ventre et à ses aisselles brillaient d'invraisemblables touffes d'or.
Raymond exprima sa crainte de perdre une aussi exceptionnelle maîtresse, mais elle lui demanda, avec une naïveté jouée, ce qu'il pouvait désirer de plus d'elle. Et, le visag'e voilé de ses deux mains jointes, elle se laissait contempler, un peu émue et reconnaissante.
— Tu voudrais, Raymond, que je te dise que je t'aime. Je n'en sais rien encore; mais je tiens beaucoup à toi, plus que tu ne le crois; plus, peut-être, que je ne le crois moimême.
Comme elle allait s'en aller :
— Que fais-tu demain? demanda-t-elle.
Viens donc avec moi, chez mon peintre. Tu assisteras à la pose; tu verras, je suis plus
belle encore dans la lumière de l'atelier. D'ailleurs, chez Newskj, tu me retrouveras dans toutes ses œuvres. Peintureou sculpture, c'est toujours moi. Cet homme a pour mon corps une passion étrange, et lorsqu'il me reg-arde, sa figure de vieillard s'éclaire et devient très belle.
— Mais, c'est de l'amour, cela. T'es-tu donnée à lui? demanda Raymond, presque jaloux.
Marguerite éclata de rire :
— Donnée! dit-elle, il ne saurait me... prendre. Mais, ajouta-t-elle gravement, je lui ai fait l'aumône.
11 fut convenu que, le lendemain, ils dîneraient ensemble.
— Et si tu es libre, le soir, dit Marguerite, nous rentrerons ici chez toi, jusqu'à minuit, et peut-êlre plus tard encore.
— Comment, si je suis libre, Marguerite.
Crois-tu donc que j'aie une autre maîtresse ?
— Je ne te le demande pas, et que m'importe! pourvu qu'aux heures où je suis avec toi tu sois bien à moi.
Marguerite partie, Raymond se sentit blessé par les dernières paroles de son amie: il l'aurait voulue jalouse et d'une psychologie plus conforme aux décrets des morahstes. « Si elle vient à m'aimer, se dit-il, son amour ne sera pas une promesse, mais une conséquence du bonheur. C'est sa chair qui va m'aimer: les sentiments suivront. Cela vaut mieux qu'une intuition qui se trompe. »
Instinctivement, obéissant à une habitude déjà ancienne de quelques années, Raymond se dirigea vers la rue de Verneuil, où habitait Madeleine. Seul dans la vie et sans amis, il avait trouvé près d'elle un refuge, et cette association pouvait paraître bien définitive.
II ne s'était pas encore aperçu, jusqu'ici, qu'il avait ainsi fermé la porte au hasard. Ce soirià, il comprit qu'il était enchaîné. Devait-il s'en réjouir ou s'en attrister ?
Madeleine était physiquement presque le contraire de Marguerite. Très brune, elle n'était cependant ni ardente ni passionnée, et ses grands yeux noirs se voilaient souvent d'une sorte de vag-ue tristesse qu'elle n'exprimait pas. Elle était, à trente ans, dans toute la plénitude de sa beauté, et Raymond s'étonnait de l'indifférence qu'il se découvrait devant cette femme, qui, quelques mois auparavant, représentait sa vie et son désir de vivre. Personne n'est indispensable à personne, se dit-il.
Assis près du feu, tandis que Madeleine déchiffrait une musique qu'il n'entendait pas, Raymond revivait et classait ses émotions de la journée. Se souvenir, ne rien perdre de
ses g-estes et de ses pensées, c'était sa plus grande préoccupation.
Il n'y a presque pas de présent, tout est déjà du passé. Mais, toujours aux écoutes de ce qui se passait en lui, presquerien ne lui échappait, et il savait reconstituer le mécanisme de ses images subconscientes . « Dans mes rêves, se dit-il, lorsque je suis en scène, je me reconnais tel que je suis au plus vrai et au plus sincère de moi. Je me vois, extérieurement à moi-même ; je vois un des êtres d'une minute que je fus. Les rêves sont peut-être la manifestation la plus personnelle de l'individu et qui l'expliquent et le révèlent le mieux. »
— Ecoute, Madeleine. J'ai fait cette nuit un rêve curieux : j'allais être guillotiné.
— Tu rêves souvent cela ?
— Oui. La guillotine, pour moi, c'est une image très excitante. Je me reporte à la Révolution. Je vois de jeunes femmes, belles,
fraîches, aller à l'échafaud. Les récits de ces carnages me sont une plus réelle excitation sexuelle que la lecture de livres erotiques... Mais voici : j'allais être guillotiné, à l'aube, surle Pont-Neuf,près delà statue d'Henri IV. Le bourreau, comme il convient, me décolleta; je lui dis : « Sera-ce bientôt fait? — En un instant. » Je réfléchis alors que la mort c'est l'extinction absolue de l'être. Je voulus évoquer une dernière fois l'image d'un beau corps de femme... mais je songeai : A quoi bon, puisque je n'en garderai pas de souvenir? Et je n'ai jamais si bien senti que dans ce rêve le néant et l'inutilité de connaître. A quoi bon amasser des connaissances pour que le tout s'engoufFreavec soi dans le silence? On meurt sans rien emporter.
— Il y a les livres qui restent.
— Oh ! il faut être un enfant ou un poète pour se consoler de gloire posthume : la gloire
ne vaut que payée ici-bas et mon rêve a
raison.
On sonna. C'était Morangis, l'ami de Raymond. Il serra les mains qu'on lui tendait,et, sans parler, s'assit au piano et improvisa une sorte de mélodie dissonante.
Morangis était un de ces êtres bizarres dont on ne sait ni d'où ils viennent ni où ils vont, ni ce qu'ils ont fait, font ou feront. Raymond l'avait rencontré dans un bureau de rédaction, où il apportait des vers; quelques paradoxes échangés les avaient unis, d'une de ces amitiés fragiles qui ne reposent sur rien. Madeleine aimait à le recevoir, et, en général, les femmes l'aimaient, sans le prendre au sérieux, parce qu'il se raillait toujours lui-même. Il était presque beau, et pourtant aucunefemme n'eût admis la possibilité de lui accorder la moindre faveur: peut-être l'aurait-il refusée, après l'avoir demandée. Seule, Marthe de Saint-
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Clerc, la fille du poète mécène, que Raymond et lui fréquentaient, avait pour lui un goût qu'elle ne s'avouait pas. Elle le disait souvent à Raymond : « Il me fait peur et il m'attire.» Et lui, MorangiSjSous son air cynique, cachait un amour réel pour cette enfant qu'il croyait vierge de désirs, et que Raymond éduquait, cultivait, pour lui, croyait-il.
Morang-is était, au fond, un esprit supérieur, trop peu doué de fatuité. Il n'imaginait pas qu'une femme pût l'aimer, et il portait dans la vie l'attitude de quelqu'un qui a ce qu'il lui faut et ne cherche plus rien. Cela lui donnait un peu de méchanceté.
La musique qu'il improvisa ce soir-là était une musique très subtilement sensuelle, qui émotionna profondément Madeleine. Instinctivement, elle chercha la main de Raymond, l'emmena sur le divan, au fond du salon, où Morangis ne pouvait les voir, et se voulut
violentée réellement de ces accords et de ces rythmes.
La possession amoureuse était pour Madeleine une sorte de prière silencieuse : elle en gardait, pendant de longues heures, un reflet de sérénité. Très brune et le visage très mat, l'émotion la pâlissait encore. Etendue, froide, les yeux clos, elle semblait morte.
Debout maintenant, Morangis regardait Raymond et Madeleine, prostrés comme des arbres que vient de fouetter la tempête. On le complimenta, mais il exprima ce désir :
— Je voudrais pouvoir louer une cathédrale, pour y jouer ce que je viens d'improviser devant vous ; je crois que c'est de la musique fortifiante... Oui, une cathédrale ; mais il faudrait la désaiïecter de son culte hideux... Toujours cette image d'un moribond saignant sur une croix.
— Si le Christ était mort comme Socrate,
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le monde eût-il été sauvé ? demanda naïvement Madeleine.
— Peut-être, Madeleine, répondit Raymond. Mais,ajouta-t-il en souriant, tu me fais songer à une chose terrible : le pal. Si le pal avait été, à ce moment, le supplice habituel des Romains, la rédemption du genre humain eût-elle été possible? Quelle image !
Ils épiloguèrent sur les plus belles religions :
— Ce sont encore, vois-tu, dit Madeleine, celles où il y a du vrai sang répandu.
— Celles aussi, reprit Raymond, oii se mêle de la volupté, de la lubricité. Je ne sais plus où j'ai lu qu'à Formose, jadis, c'étaient des femmes qui faisaient l'office de prêtres. Le dieu ne parlait par leur corps qu'après de longues et savantes contorsions de leurs reins et de leurs croupes. Enfin, l'extase se produisait, le dieu leur parlait, et, pour le prouver, montées sur les toits des pagodes, retroussées
jusqu'à la ceinture, elles se lacéraient les fesses, et de toute la force de leurs muscles tendus, aussi loin que possible, elles pissaient sur la foule adorante et prosternée.
Ce récit — réel ou mythique, qu'importe, réjouit Morangis qui parla, pour la centième fois, de son idée de reconstitution d'un sabbat nocturne, par une de ces nuits amoureuses du mois d'août. Il en voyait déjà la théorie évoluant en un grand cirque pareil aux Grottes de Franchard, lui, au centre, excitant les couples anonymes, de ses mélodies et de ses musiques : « Quelle femme, disait-il, si elle était assurée de l'incognito, ne s'y rendrait? On ne sait pas toutes les réserves de folie qu'il va dans nos âmes modernes, endiguées parla morale. Rendons le masque àla société et nous pourrons nous amuser... Tout est hypocrisie. »
La conversation s'éteignit peu à peu, et
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Morangis partit précipitamment, comme si quelqu'un l'attendait ; mais personne ne l'attendait. Peut-être allait-il chercher quelque amoureuse de hasard dans les rues. II espérait beaucoup dans ces hasards, mais jusqu'ici tous ceux qu'il a^ait ramenés chez lui, il les avait, avant le jour, jetés à la porte avec des injures.
Raymond ouvrit la fenêtre: la nuit tombait comme une poussière de charbon. C'était l'heure où ceux qui travaillent rentrent chez eux. La nuit va les coucher; ils se réveilleront demain pour recommencer la même inutile vie. On a ouvert les écluses ; c'est un flot qui baigne les rues. Les mâles et les femelles se flairent. Des couples s'accrochent, des bouches s'attendent, se scellent. Raymond songea : « Une femme très belle qui, sans être l'amante d'un homme, lui montrerait son corps, serait déshonnête. Pourquoi? Margue-
rite n'a pas ces pudeurs : elle a prêté sa beauté à tous les artistes qui la lui ont demandée, oui, aussi simplement qu'une jeune fille du monde se met au piano pour chanter une romance. Je voudrais que toutes les femmes fjui sont belles agissent ainsi, envers nous, qui ne sommes ni sculpteurs ni peintres... »
L'atelier de Newsky n'était orné que des œuvres du maître. Peintures et sculptures, jamais Raymond n'avait observé un art aussi réaliste, aussi près de la vie. Cet artiste avait voulu, dans chacune de ses œuvres, représenter l'amour, et pour cela ne s'était pas servi de symboles : c'est la chair qui parlait, et s'exprimait elle-même. Il y avait, au fond de l'atelier, une maquette encore fraîche et mouillée représentant un couple humain, bouche à bouche et chair à chair, à la minute suprême de la joie. C'était très beau.
— Oui, c'est très beau, dit simplement Newsky; pourtant si j'exposais ce groupe au public, peut-être m'emprisonnerait-on !
Mais voici le portrait de Marguerite, si vivant, avec les diverses expressions de son corps. Il n'y a de portrait que nu : la personnalité d'un être n'est pas toute concentrée dans les traits du visasse.
Tandis que Newsky travaillait, Raymond contemplait alternativement la peinture et le modèle. Couchée sur un divan, Marguerite avait pris la pose et semblait satisfaite d'être admirée.
— Dans quelques mois, lorsque nous nous serons quittés, Raymond, je te donnerai ce portrait, puisque tu l'aimes ; je ne serai jamais plus belle que maintenant, et ce sera bien que tu me possèdes telle que tu m'auras aimée. Ainsi je ne vieillirai pas pour toi.
« Elle a raison, pensa Raymond, et c'est
sans doute absurde de vouloir baser sa vie sur ses sentiments ; les sentiments s'effondrent et la beauté qui les a fait naître. »
Y avait-il de l'ironie dans les dernières paroles de Marguerite? Raymond accepta la toile, qui représentait son amie couchée^ la tête posée sur ses mains croisées. Sa chair blanche de rousse éclairait tout le tableau.
— Les œuvres d'art sont faites pour orner la vie léelle, dit-il, et non pour s'entasser dans des musées. Quel Pompéï que le Louvre ! Travailler pour cette nécropole! Pourtant c'est cela le but des artistes ; c'est leur cimetière rêvé. Que les peintres ornent donc les maisons où on vit. Ne dirait-on pas que le monde va finir et que nous sommes à la veille d'un nouveau déluge ? Alors entasser la beauté dans une arche qui surnagera. Avoir son nom inscrit sur le catalogue. L'idée de l'immortalité a fait de terribles ravages dans
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la cervelle des artistes, qui ne veulent plus travailler que pour la postérité.
Newsky ne travaillait que pour son plaisir, et, comme il était riche, il ne vendait pas ses œuvres ; il en ornait un petit manoir qu'il avait en Normandie, près de Goutances, et dont il avait été lui-même l'architecte. Ili'avait voulu enserré par un bois circulaire de hêtres : deux avenues faisaient une trouée de lumière dans ces feuillages.
Entré dans le mystère du parc, on rencontrait, au détour des allées, de blanches statues de femmes, qui n'étaient pas des déesses, mais des femmes semblables à celles de la vie quotidienne. Les peintures qui embellissaient et coloraient les salles, les salons et les chambres du château rappelaient, toutes, au visiteur et au propriétaire, des scènes de l'existence de tous les jours: intimités, dans des paysages familiers, costumes actuels, inté-
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rieurs actuels, semblables à ceux où nous avons vécu les meilleures ou les plus douloureuses heures de notre vie.
Newskj passait là quelques mois de l'été et de l'automne, entouré seulement de quelques beaux modèles : il ne demandait aux femmes que d'être belles, et dédaig-nait toutes les sentimentalités. C'est une force peut-être, ou une faiblesse?
— Nous irons, cet automne, visiter Newsky aux champs, affirma Marguerite. Là, nous serons bien l'un à l'autre, loin de toute contrainte, n'est-ce pas, Newsky ?
— Oui, mon enfant. Partez maintenant si vous le désirez: je mets mon ermitage à votre disposition...
— Organisons cette fuite, supplia Raymond.
Mais Marguerite ne répondit pas. Pour l'instant il fallait se quitter, la nuit tombait.
Son baiser d'adieu fut triste. Raymond la regarda s'éloigner, pâle et le visage grave et presque douloureux.
a Elle m'aime donc », se dit Raymond, qu'une grande joie illuminait.
« Cette jeune fille est admirable, pensa-t-il : elle ose vivre. En apparence, elle possède toutes les qualités négatives d'une jeune vierge : réserve, pudeur, ignorance. Hypocrisie nécessaire. »
Rentré, il écrivit pour elle quelques vers où il ne sut pas mettre son émotion. Il ne les lui enverrait pas. Et puis le jeu cessa vite de l'amuser; à la première rime récalcitrante, il l'abandonna.
Tu es blonde, et jonchée de taches de rousseur: (Comme l'Automne de Mallarmé)
Feuilles d'or tombées dans un bassin de marbre; Le soleil a baisé la native blancheur
De ta chair, et tesjambes, lisses comme des arbres,
Marient l'élan splendide de leur jet sculptural
En l'ogive secrète où repose l'énig-me
De ton être. Calice au parfum lilial
Doux comme de la soie ou bien comme des hymnes
Que chantent des voix claires, en des nuées d'encens.
Décidément Marg-uerite était devenue pour Raymond une habitude nécessaire; il lui était agréable de parler d'elle indirectement à Madeleine, comme d'une création de roman. Ce soir-là, il avait reçu d'elle une lettre pleine de fautes d'orthographe. Cela paraissait à Madeleine tout à fait méprisable.
— Mais non, reprit Raymond, il n'est pas du tout nécessaire qu'une maîtresse sache écrire ; aussi bien demander à un cheval de savoir danser. En court-il mieux? En aimet-elle moins bien? Il est plus important pour une femme de savoir assembler deux nuances d'étoffes que deux idées.
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L'amour, je le sais, ne dédaig-ne pas les dons de culture intellectuelle, mais il s'en passe aussi. C'est, plus que des mots que disent les femmes, de la bouche qui les dit que nous nous éprenons; c'est leur chair, en vérité, que nous aimons, et deux chairs qui fraternisent violemment, c'est encore le plus beau poème.
Madeleine acquiesçait à ces idées. Elle disait sans fausse pudeur qu'on devrait élever les jeunes filles dans l'usag^e de leurs fonctions sexuelles : on appellerait cela la vertu, et ce serait très bien.
— La vraie morale, concluait Raymond, c'est de faire ce qui plaît : ce qui nous plaît doit nous être utile. Mais il faut toujours être le plus fort et pouvoir imposer son désir et sa volonté. Et puis, la morale est quelque chose d'individuel ; la volupté est immorale pour ceux qui n'ont pas de désirs. Désirs ? Mais comment découvrir sa propre sincérité, étouf-
fée sous un amas de sugg-estions livresques? Il faudrait écarter toutes les affirmations, toutes les découvertes des autres, ne se fier qu'à ses propres instincts. Réaliser des lectures, la plupart des hommes passent leur vie à cela ; ils jouent des rôles appris, avec la sincérité passionnée des bons comédiens: ils pleurent, ils rient, ils aiment ; c'est vrai et c'est factice. Nos sentiments, nos passions, nous les cultivons comme des plantes rares, et l'amour est souvent le fruit de notre propre sugg-estion...
Madeleine n'écoutait plus, et Raymond continua son monologue en lui-même. L'analyse était chez lui une maladie. Oh ! ce besoin de tout comprendre, de tout expliquer. Pourquoi ai-je fait ce geste, pourquoi ai-je dit ce mot? Il ne se rappelait pas avoir fait un acte spontané sans cependant s'être regardé agir: « Oui, s'avouait-il, j'ai dit à des femmes que
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je les aimais, mais, même à ces moments-là, je ne me perdais pas de vue, et j'avais conscience d'être un peu ridicule. Au fond, ce qui nous rend sentimental, ce qui nous attache maladivement à une femme, c'est l'impossibilité de retrouver son équivalent, en beauté, en tendresse, en affection. Il faut être très riche pour se permettre de n'être point sentimental; alors on a des maîtresses comme on a des chevaux de luxe, et on a le cœur libre. Mais se donner tout entier, corps et âme, à une femme, c'est la marque d'une grande faiblesse, d'un besoin d'être dominé ; on devient religieux. On ne fait plus l'amour, on dit une messe, on communie. Je suis donc faible ; pourtant, je sais bien que Marguerite m'est tout à fait étrangère, et mon amour est en dehors d'elle; c'est un rayonnement de mon ^ moi, il éclairera demain un autre visage. Allons, en dehors de moi, rien n'existe : tout est prétexte, et rien de plus. »
Le poète mécène, M. de Saint-Clerc, donnait ua dîner à l'occasion des fiançailles de sa fille, Marthe, avec un Monsieur déjà mûr, professeur en Sorbonne, décoré, influent. Par ce mariag-e, M. de Saint-Clerc se réhabilitait aux yeux du public, et faisait oublier qu'il avait acquis sa fortune personnelle dans des affaires assez malpropres. Personne n'ignorait que, pendant vingt ans, il avait dirigé le Pornograplie illustré, ce journal des collégiens et des filles. Mais depuis qu'il était riche, il s'était adonné à la haute littérature et protégeait les jeunes poètes. Une revue, la Lyre
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Nouvelle^ qu'il avait fondée, lui permettait de publier ses mauvais vers qu'aucune autre revue n'eût imprimés. Cet homme était un mélansfe assez curieux de fourberie et de naïveté; il trompait tout le monde, mais il se trompait aussi lui-même, en croyant à son génie.
Raymond détestait ce faux poète vaniteux et fourbe, mais il fréquentait cette maison à cause de Marthe, qui était un peu son élève et dont il s'était amusé à pervertir la petite âme innocente. Il s'était fait le confesseur de cette enfant, et lui avait appris cette vérité si simple : que la vie ne doit pas être dédaignée, et que la jeunesse est le seul trésor. Marthe se mariait donc sans illusions, libérée, en son esprit, de tout préjugé moral. Elle avaitassez d'hypocrisie et de sens critique pour s'adapter à toutes les situations.
Le dîner fut somptueux en mets, en vins
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et en paroles. M. de Saint-Clerc, qui s'était fait une tête de poète, récitait ses vers avec un grand sérieux et acceptait les éloges sans restriction. Sa banale poésie était faite de couchers de soleil, de nuits étoilées, etc. Pour l'expliquer, il TEfcontait les longues extases qui le prenaient, au bord de la mer, le soir, « alors que les deux infinis, l'infini du ciel et l'infini de l'eau, se mêlaient en une même nuit illuminée de regards ». Les cris de la vie, les sirènes des steamers et autres manifestations de la civilisation blessaient sa contemplation, souffletaient sa pensée.
En parlant ainsi, il mouillait son rêve de petites gorgées de vin, et pinçait sa barbe comme une lyre. Oh! comme il se reprochait de n'avoir pas consacré tonte sa vie à l'art pur ! Il avait la manie d'inventer des rythmes nouveaux, et sous le prétexte d'élargir encore la liberté des vers, il en fabriquait d'une Ion-
geur incommensurable qu'il récitait en battant des ailes, comme un oiseau perdu dans l'espace. Il ne cachait d'ailleurs à personne que son but n'était autre que de « synthétiser en son œuvre, la vie universelle n et, pour réussir dans cette entreprise, il s'acharnait à combiner les plus étranges synesthésies : sa main percevait des odeurs, son odorat distinguait des nuances de couleurs, il « entendait l'odeur des roses »..., etc. A ces révélations, les gens médiocres dont il aimait à s'entourer s'extasiaient, et Marthe, ironiquement sérieuse, s'avançait vers son père et le couronnait de fleurs.
— A son âge, disait Raymond à ]!JLarthe, c'est ridicule.
On passa au fumoir. Mais Raymond rejoignit Marthe, qui, sur le piano du salon, derrière un abri de feuillages, esquissait une sorte de marche annamite, un peu funèbre.
— Vous n'aimez pas cet homme qu'on vous destine, je suppose? dit-il, tandis que Marthe, les doigts plongés dans les touches, interrogeait ses yeux inquiets.
— Moi, mais non. Pourquoi?
Elle éclata de rire.
— C'est à lui cependant que vous confierez le soin de vous initier.
— Il l'a acheté.
— Que dites-vous, Marthe? Cela m'attriste pour vous.
— Qu'importe, puisque je n'aime personne. Et puis, je ne sais pas, moi ! Cela a une si grande importance que cela?
Ils se regardèrent en souriant, un peu complices, et, comme Morangis s'était approché, ils se serrèrent la main confidentiellement, et, à demi voix :
— Venez me voir demain, dit Raymond.
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Pourquoi dites-vous que vous n'aimez personne?. ..
— Venez, monsieur Morangis, dit-elle, un peu de feu dans les yeux, je vais vous jouer de la musique chinoise. C'est pur comme de la musique grégorienne.
Mais, déjà, comme des araignées attirées par les vibrations de la musique, quelques poètes entouraient Marthe, écoutaient avec des visages graves et émus. Morangis, qui délestait ces gens, emmena Raymond sur un divan, à l'autre bout du salon. Ils parlèrent de la jeune littérature.
— Tous ces jeunes écrivains actuels, disait Morangis, ils ont l'air d'avoir du talent ; en réalité, ils ne possèdent qu'une sorte de métier pris à quelque maître. Voilà Liban, il ne sait qu'équilibrer de jolies phrases. C'est un poète sans les vers, c'est-à-dire rien.
On a une certaine estime pour les romans
de Meg-alas et cÎ3 Clinchamp. Ils écrivent bien. Mais non, c'est du style cinématographique : des images, des gestes. Un style qui ne décrit que le contour des choses, qui ne pénètre pas, ne pénètre rien.
Conradi passa près des deux amis.
— Oh ! celui-là, il est entré — et si peu — dans la littérature, par hygiène. Riche, il ruinait sa santé et sa bourse en des orgies qu'il qualifiait de romaines. Alors, il a fondé une revue, comme un ordre de moines. Il écrit comme on se donne la discipline...
Mais que fait ici Coutanges ? Le voilà en arrêt devant Marthe, le monocle bien rivé dans l'œil. Il est persuadé qu'elle va lui tomber dans les bras. Croyez bien que ce grand poète ne pense à rien qu'à ceci: « Jesuisbeau, j'ai du génie. Il n'est pas possible que cette jeune fille que je daigne regarder ne tombe pas amoureuse de moi. »
Et ce grand maigre, à tête de héros de roman i83o, c'est Paul-Louis-Eugène, un grand critique; il égalera Sainte-Beuve par le nombre de ses volumes. J'admire beaucoup sa puissance de travail : il peut écrire toute une journée sans s'arrêter.
Celui qui lui parle, c'est Navalis. II faut se méfier de Navalis. Il a de l'esprit et en fait des recueils secrets. Mais surtout il ramasse, dans tous les coins, des anecdotes, des mots, des méchancetés qu'il fera imprimer quelque jour. C'est un Chamfort sédentaire, le Chamfort d'un groupe de quinze personnes.
— Il se fera détester.
— C'est peut-être très habile.
— Et ce jeune lionceau qui secoue sa blonde crinière ?
— Calville! Pourquoi écrit-il lui-même!
C'est dommage. Il est spirituel, mais dès qu'il veut s'exprimer par l'écriture, tout se
brouille dans son cerveau et se déforme. Les mots ne lui obéissent plus. Oui, c'est dommag-e qu'il écrive lui-même, il est bien supérieur à sa littérature.
— Il a du talent, ce Coûtantes ?
— Oui. reprit Morangis, j'aime la belle clarté de ses poèmes. En réalité, ce qui fait sa force apparente c'est son impossibilité d'associer les ima^^es; elles demeurent, dans son œuvre, vierges de tout mariage. Il les lance, l'une après l'autre, comme de petites balles qu'il a longtemps mâchées.
Les poètes, je me les figure comme des êtres dont la sensibilité se solidifie, presque chimiquement, en cristaux. Mais il faut de longs jours de vie pour former un cristal, un diamant vrai.
Le poète est bien aise de souffrir pour pouvoir se consoler au rythme de ses propres vers : sa souffrance est cadencée. Il vit
de se désagréger, et chaque pierre qui tombe de son cœur est sculptée.
Le poète est instinctivement religieux comme une femme: sa religion, c'est l'immortalité. Le présent ne l'intéresse presque pas; il s'agit pour lui de vivre dans la mémoire des hommes.
— Nous ne passons pas en vain dix ans de notre vie à lire et à traduire des poètes. L'éducation et la culture classique nous apprennent à ne rêver d'abord que de gloire littéraire et d'immortalité.
— Je voudrais que les poètes se résignent à n'être que la parole du moment, de l'éphémère moment, à n'être que les habilleurs sentimentaux de l'amour et de... l'infini, comme ils disent. Demain ! demain nous aurons d'autres femmes, d'autres fleurs, d'autres sentiments, d'autres joies, d'autres souffrances. On nous assure que les très grands
poètes sont toujours actuels, ne vieillissent pas. Ce qui demeure éternel en eux, c'est ce qui est le plus banal. Mais aussi, nous les rajeunissons en les aimant et en les interprétant, selon notre sensibilité du moment. Tout peut revivre, si on le réchauffe sur son cœur.
— Oui voulez-vous réchauffer sur votre cœur, monsieur Morangis? dit Marthe, qui s'était échappée vers les deux amis.
— La vie.
Marthe éclata de rire :
— Tout ce que disent ces littérateurs ne correspond décidément à rien de réel.
— Vous avez raison, Marthe, reprit Raymond, nous sommes des fous. Aussi, allonsnous partir.
— A demain, glissa-t-il tout bas à l'oreille de Marthe, qui répondit par un sourire un peu triste, hésitant peut-être.
Les deux amis, après avoir salué leurs
hôtes, sortirent et se quittèrent aussi presque aussitôt. Raymond eut une seconde l'idée de passer sous les fenêtres de Marguerite, mais ii se moqua de lui-même et rentra chez lui. Une lettre de Marguerite l'attendait. Elle annonçait qu'elle partait en province pour 4 quelques jours : un mariage d'un de ses proches. Elle reviendrait vite vers lui, toujours aimante et confiante.
— Trop confiante, observa Raymond, qui souffrait de constater la sérénité de Marguerite. Je voudrais qu'elle souffre, dit-il. Comment pourrais-je faire qu'elle souffre ?
Le lendemain, Marthe vint, un peu émue. Raymond la reçut d'un visage grave, et s'informa de l'état de son âme, et si vraiment un peu de désir la menait vers lui.
— Oui, un peu de désir, parce que vous êtes beau et doux et que vous êtes le seul être
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au monde en qui j'aie confiance; mais je dois aussi vous avouer, Raymond, que je ne vous aime pas : je n'ai encore jamais aimé personne.
— Oh ! il est bien rare, petite Marthe, que l'on donne sa virginité à celui que l'on aime : il vient toujours trop tard. Il vaut peut-être mieux que cela soit ainsi. D'ailleurs, pour aimer vraiment, je crois qu'il faut « savoir », & comme il est nécessaire d'être baptisé pour être sauvé. Et si vous saviez comme l'amour efface tout le passé...
Poursuivant son idée, Marthe dit :
— Lorsque je fis ma première communion, je m'étais tellement persuadée que je devais ressentir une commotion divine que, réellement, le contact de l'hostie me donna un grand frisson, quelque chose comme un vrai baiser. Pourtant, n'est-ce pas, ce n'était rien, qu'un peu d'azime...
— Oublions ces choses lointaines, Marthe ; soyons nous dans ce présent qui nous approche. Appuyez votre tête contre mon épaule, fermez les yeux. Vous êtes belle ainsi.
— Votre cœur bat, ajouta-t-il, en posant sa main sur son corsage.
Mais, se redressant subitement : « Ne parlez plus, » dit-elle, et d'elle-même, gravement, mit sa bouche à la bouche de Raymond où. elle but longuement comme à une source. Comment avait-elle pu si longtemps ignorer ce jeu du bouche à bouche ?
Elle le disait, redevenue une toute petite fille qui joue. Maintenant elle n'a plus aucune crainte de l'amour : d'elle-même encore, elle ouvre son corsage, et appuie sa gorge, petite et blanche, contre le baiser de Raymond. Ses seins s'éveillent, se dressent; la main de Raymond, qui les caresse, lui en fait sentir à elle-même la douce plénitude.
« C'est délicieux^ songeait-elle; pourtant, je ne Faime pas et il ne m'aime pas. Nous sommes bien seuls, chacun à notre plaisir. La vie est admirable. »
Elle était nue maintenant; petite, brune, au ventre minuscule, estompé d'une triangulaire touffe noire. A la place où le corset droit s'appuyait, la chair était un peuplissée. Couchée à côté de Raymond, elle se prêtait ù ses caresses, sans étonnement, attendant le heurt mystérieux. Ses pupilles s'agrandissaient, s'emplissaient d'une lumière scintillante sous les cils. Puis, elle ferma ses yeux, comme pour mieux se réfugier en elle-même. Raymond se prêta délicatement à ce rôle de démon incube, qu'il accomplissait sans désir, sans passion, avec la froide indifférence qu'il eût mise à faire une expérience de physique.
... Il contemplait maintenant ce petit corps électrique, qui se détendait par brusques sac-
cades, comme un petit enfant qui sanglote encore longtemps après qu'il est consolé.
Marthe prit la m^in de Raymond et la lui baisa :
— Je suis bien, dit-elle. On est comme lorsqu'on n'a plus faim. J'avais faim depuis longtemps : je veux manger tous les jours.
Enivrée de sa joie etde son propre parfum, Marthe se demandait pourtant si la révélation était vraiment si révélatrice. Elle s'était aimée elle-même et se l'était prouvé avec une certaine satisfaction.
— Voyons, Marthe, ai-je été pour vous quelque chose de plus que Lise, que la vaine tendresse de votre amie?
— Pourquoi vaine, Raymond? Cependant, oui, vous m'avez donné, vous, une joie complète, et sans arrière-pensée. Le reste n'est que préludes...
Et comme elle demeurait étendue, les bras
en croix, Raymond comprit et s'approcha encore, se fit plus caressant que Lise ellemême. Puis, le sanglot éteint, Raymond interrogea, d'un regard, le visage de Marthe. Elle souriait divinement.
Marthe, devant la glace, agrafait son corset, tandis que Raymond baisait ses épaules encore nues.
— Vous êtes content de votre élève?
— Et vous de votre maître ? Vous savez, maintenant, ce sera toujours la même chose.
— C'est vraiment tout ; il n'y a pas d'autres nuances?
— Oh si, mais, des nuances vraiment.
— Vous me donnerez encore quelques leçons,
— Oui, Marthe, et c'est ainsi que se transmet l'expérience humaine. Un jour viendra où vous aurez des disciples, vous aussi.
Elle réédifîait sa coiffure affaissée, y piquait
des peignes blonds et des épingles noires, dégageait sa petite nuque brune des touffes récalcitrantes qui lui voilaient le cou.
— ... Me voilà la Marthe de tout le monde ! dit-elle en s'asseyant. Je suis en visite. Causons décemment.
Mais on sonna. C'était Morangis. On le reçut.
Il huma l'atmosphère de péché, et, à la lueur encore mal éteinte des yeux agrandis, devina les accordailles. Depuis longtemps il désirait Marthe brutalement, mais il n'était pas de ceux qui savent traduire leurs désirs par des comphments : il fallait deviner que ses moqueries et ses ironies étaient des paroles d'amour. Maladroit, il se montrait différent de ce qu'il était, et on le croyait insensible. Il n'avait pas de maîtresse et semblait attendre qu'un de ses amis lui cédât la sienne. Marthe lui eût plu; mais pourquoi ne s'offrait-
elle pas à lui, ne lui faisait-elle pas signe? Il la regardait avec insistance et presque avec reproche.
— Ou'avez-vous, mon ami? Vous voilà tout troublé.
— Je vous écrirai, répondit-il tout bas.
Ecrire, c'est la grande ressource des timides. Ces paroles, bues en silence, ont aussi, pour une femme, leur volupté : l'écriture, d'ailleurs, permet d'exagérer ses sentiments, et, dans ce monologue qu'est une lettre, de développer ce que la conversation ne fait qu'insinuer.
Marthe était partie, et les deux amis se taisaient. Morangis marchait le long de la bibliothèque; il s'arrêta, cueillit un livre au hasard, et le feuilleta machinalement. Par la fenêtre ouverte, le bruit de la rue entrait en rafale : on distinguait le velours des automobiles électriques, leur doux ronflement de
grosses mouches, le teuf-teuf brutal et cassant des autres autos, le lent roulement des fiacres qui mordent le trottoir au tournant. Raymond, accoutumé aux bizarreries de son ami, ne le questionna pas ; il se leva, ferma la fenêtre, abaissa les rideaux blancs qui ne laissèrent plus pénétrer qu'une lueur fausse, que la lumière de la lampe éteignit.
Alors, tout d'un coup, Morangis parla, se confia à Raymond, sans ironie et sans fausse vanité.
— Je sais bien, dit-il, qu'on ne s'appareille pas, mais, tout de même, j'en aimerais le simulacre. Il m'arrive parfois, les soirs d'été, de m'asseoir sur un des bancs du Pont-des- Arts, non pour regarder le paysage, mais pour regarder passer la vie, et ceux que la vie a accouplés. On a beau rire, mon cher, c'est triste d'être seul: avoir une femme bien à soi, c'est quelque chose. Jusqu'ici je n'ai
68 LA TOISON d'oK
fait que traverser des cœurs, rapidement, comme une rue ensoleillée. Ce soir, en rentrant chez moi, je retrouverai un livre ouvert, des paperasses ; je voudrais des bras familiers, une chair bien adaptée à mon corps. Je suis ridicule, n'est-ce pas...
— Non, mais on dirait que tu m'implores comme si ta destinée dépendait de moi.
— Peut-être...
— Tu es un enfant, mon pauvre Morangis...
— Un entant ! je voudrais encore l'être, Raymond : l'enfance c'est la période la plus belle de la vie. Tout est inconnu, chaque pas est une découverte : quelle intensité de sensation nous donnent alors les couleurs, les odeurs! Mais c'est une musique secrète et personnelle. Si je te disais que mes premières années sont parfumées de l'odeur des fenouils, cette plante touffue verte et voluptueuse,
comprendrais-tu ? J'ai aussi joué avec l'eau, si froide aux doigts. Retrouverai-je jamais des journées aussi bien remplies que celles-là que je passais à jeter, sous la volute blanche d'une cascade, de fragiles moulins de bois, qui tournaient par brusques saccades, une goutte d'eau au bout des ailes. Que les enfants jouissent de leur égoïste plénitude, sans envier les hommes : ils n'ont pas encore éprouvé ce besoin de s'extérioriser, cette fatalité qui pousse l'homme à rechercher un ventre de femme pour y déposer ses graines. On dirait que la vie personnelle est finie; la transmettre. Les hommes de génie, seuls, conservent ce bel égoïsme, et cette perpétuelle curiosité des enfants.
L'enfant a toutes les curiosités. Il est pour lui-même la plus belle des curiosités : toutes les parties de son corps, toutes les fonctions de son être l'inquiètent. Il faut qu'il trouve les
explications qu'on lui refuse. Ses parents évitent de parler de ces choses, et lorsque, grimpant à un arbre, il éprouvera dans cet embrassement une sensation délicieuse, il devinera que c'est la volupté secrète. Et tandis qu'on lui enseig-nera divers catéchismes, civils et religieux, il song'era en lui-même, sans que personne ne puisse s'en douter, qu'il ferait bon dormir entre les cuisses d'une femme. II ignore l'acte sexuel, mais il a découvert la volupté. Il les associera bientôt
— Il y a, mon cher Morangis, un autre moyen que le génie, une autre méthode de retrouver les étonnements de son enfance.
— La grande passion : l'amour, dont tout le monde parle, et que si peu de personnes ont vraiment éprouvé. Aime ainsi, et tu t'apercevras que tout est nouveau autour de toi, et toi même. C'est admirable : on est comme
un pommier qui se sentirait pousser des fleurs nouvelles ; on oublie qu'on a fleuri déjà. Et puis, les fleurs tombent, mais elles renaîtront. Si tu es malheureux, c'est que tu ne fleuris jamais.
Il y a une plante qui symbolise bien l'homme ; c'est le yucca, qui fleurit, tous les dix ans, un jet magnifique...
— Tu fais de la littérature : je ne suis ni un pommier ni un yucca. Suis-je un homme ?
Je suis un homme de lettres. C'est au collège qu'on m'a abîmé; ces soi-disant jardiniers m'ont brutalement cloué à l'espalier, selon leur formule : il fallait que je produise des fruits, et ils ont sacrifié tous mes feuillages, toute l'ombre délicieuse de mes feuillages. Imbéciles ! Qu'ont-ils fait de moi ? un spécialiste, un malade, persuadé qu'il n'y avait de grands hommes que les poètes et autres écrivains. Comme s'il n'était pas plus digne, plus
propre, de vivre secrètement sa vie, sans se donner en pâture à ses contemporains ! Que les poètes me font rire avec cet air grave qu'ils prennent pour demander une feuille de laurier! Je voudrais être riche; c'est l'or qui résume et contient toutes les poésies vivantes: le reste est rêverie impuissante. Le dédain de la richesse, que l'on prêche aux jeunes gens, est une absurdité : il faut être riche.
-^ Et tu es pauvre.
— Oui, et incapable d'acquérir une fortune indispensable, pour être quelqu'un : l'éducation que j'ai reçue a fait de moi un être faible, qui ne sait que s'analyser devant ses émotions. Je suis poète, comme tout le monde.
Elevé à la campagne, bien à l'abri des littératures, je commençais à me développer personnellement, lorsqu'on me mit dans celte caserne, qu'on appelle collège, où l'on essaya
défaire de moi un être pareil à tous les autres, j'en étais si différent; je me revois encore, à dix ans, dans ce bois de hêtres qui était pour moi le monde. Je faisais mon unique société d'un camarade de mon âge, mort maintenant. Nos parents ne s'occupaient pas de nous, ce qui est la meilleure façon d'élever les enfants; et nous ne nous occupions pas d'eux. Il me souvient vaguement qu'ils parlaient entre eux de personnages politiques qu'ils exécraient, et qu'ils pleuraient sur leur malheur d'être ainsi gouvernés, alors que la vie était si belle. Devant l'indifférence de nos parents à nous renseigner sur les choses, instinctivement, nous donnions des noms aux objets, aux bêtes, aux choses abstraites, à nos sentiments, à nos désirs, à nos gestes. Nous avions inventé une langue, que nous étions seuls à comprendre ; quelques mots m'en sont restés ; ils sont bien caractéristiques et tra-
duisent des nuances de sensations que les hommes ne se sont pas donné la peine de nommer. Muni de cette lan<^ue, je traduisais nos imaginations, et contais à cet ami silencieux des histoires qui ne finissaient jamais. Les héros en étaient les bêtes familières de la maison : un chat mystérieux et méchant, un coq à l'expression humaine ; des êtres humains aussi : une vieille femme avare et secrètement lubrique, et quelques personnages cueillis vivants dans quelque livre. C'était une sorte de roman du Renart satyrique, et — candeur des enfants ! — naïvement obscène.
Comme tous les enfants,j'avais ce qu'on appelle de mauvais instincts : je volais volontiers et je savais mentir. Je ne vole plus, mais j'ai réappris à mentir : c'est une grande force. Le catéchisme que l'on m'enseigna m'étonna: laloide Dieu était juste le contraire de ma loi intime.
LA TOISON d'or lyS
L'Evangile est la première littérature qui gâte les jeunes âmes : on n'imagine pas ce que ce parfum de péché qui se mêle désormais à tous les gestes empoisonne les jours des enfants.
A peine entrés dans la vie, comme dans un parc merveilleux, on leur dit : Fermez les yeux, ne regardez pas ; ne respirez pas, ne cueillez pas les fleurs ; ne mangez pas les fruits; amusez-vous dans cette allée sombre, où il n'y a que des pierres et des broussailles, à vous déchirer à ces ronces, en songeant à un philosophe, qui, voilà dix-neuf cents ans, a beaucoup souffert sur une croix. Le plus grand bonheur qui puisse vous arriver est de mourir. Ne cherchez pas à comprendre, c'est la parole de Dieu.
La différence des sexes m'inquiéta de bonne heure : les gravures me renseignaient mal. La gorge des femmes m'émotionnait, et je
rêvais, à l'époque de ma première communion, de nuits parfumées passées entre les cuisses somptueuses d'une femme qui me faisait rougir, lorsqu'elle prenait ma tête entre ses mains blanches, pour me baiser les cheveux. Et ce parfum de la femme, que je percevais alors si intensément, je ne l'ai jamais depuis, quoique de plus près respiré, retrouvé aussi troublant. A huit ans, j'aimai, avec une vraie douleur, une femme de vingt-cinq ans, qui était venue passer un mois chez mes parents ; lorsqu'elle partit, je crus que je ne m'en consolerais jamais... Le premier baiser sur la bouche que je reçus, ce fut à une fête foraine, des lèvres d'une bohémienne : la brûlure en fut si intense que j'en gardai un agacement aux dents pendant deux jours.
Ces souvenirs, ajouta Morangis, en allumant une cigarette, ont beaucoup plus d'importance pour moi, certes, que les plus graves
questions de science ou de philosopliie. Et dans son esprit se dessinait l'image d'une sorte de boulevard planté de tilleuls symétriques, qui domine et encercle une petite ville de Normandie, sonore du bruit des cloches et des carillons.
Raymond n'avait écouté que distraitement ce monolog-ue confidentiel; il songeait à Marg-uerite, dont il était séparé depuis huit jours. Il l'eût voulue, à cette heure, où les bruits du jour étaient tombés et dormaient. Pourtant, les confidences de Morangis remuaient en lui un plus lointain passé, et il sourit en songeant qu'il avait déjà aimé bien des femmejs, qui n'étaient plus rien pour lui. « C'est consolant, » se dit-il.
Marguerite n'était pas romantique, et ne mêlait aucune réminiscence de lecture à ses émois. Gela inquiétait Raymond, peu habitué à tant de sincérité.
— Mais non, lui dit-elle, je ne suis pas jalouse des maîtresses que tu as eues avant moi; je leur sais même g-ré de ce qu'elles t'ont appris.
— C'est vrai, répondit-il, l'amour, cela s'apprend comme le piano. Mais il faut être doué. Tu es saine comme un bel animal.
Il voulut savoir aussi si elle le tromperait volontiers.
— Mais non, puisque je t'ai choisi, et que tu réponds à ma chair. Les femmes trompent leors maris insuffisants, leurs amants, lorsque elles ne les ont pris que par intérêt ou vanité; mais, crois-moi, jamais elles ne trompent celui qu'elles ont choisi, et, après expérience, gardé.
— Eh bien ! reprit Raymond, garde-moi définitivement. Quel bonheur ce serait de vivre avec toi à toutes les heures !
Mais elle éclata de rire.
— Ah, non ! tu n'as aucune fortune; notre vie serait misérable, et je ne suis pas habituée aux privations. Non, restons ainsi... et, lorsque nous ne nous aimerons plus, je me marierai.
Quoique cette réponse correspondit aux désirs secrets de Raymond, il se sentit blessé dans son amour-propre. Il eût voulu que Marguerite souffrit à la penséed'être,unjour, séparée de lui.
« Cette femme, se dit-il, n'a aucune imagination sentimentale. Peut-être est-il nécessaire de posséder une âme cultivée pour que cette suyg-estion s'impose à la chair. Mais, quelquefois, et c'est plus grave et plus durable, c'est la chair qui impose son vouloir aux sentiments. »
Raymond mit silencieusement ses lèvres aux lèvres de Marguerite : longue et savante possession qui la troubla davantage que les plus belles strophes des poètes.
Gomme elle semblait songeuse, la tête appuyée sur la poitrine de Raymond :
— Ou'as-tu? lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas, répondit-elle, je suis illuminée... Ma chair est morte, et pourtant te voudrait encore... Fais de moi ce que tu voudras.
Raymond l'approcha de lui, mettant toute son énergie, toute sa conscience, à la vouloir
LA TOISON d'or 8i
réjouir. Marguerite embaumait comme un brasier où l'on aurait jeté quelques pincées d'encens.
Les rideaux sont clos : par l'interstice se glisse un peu de la lumière déjà claire de mars. Le feu de boulets, qui est bleu comme du punch, illumine la chair nue de Marguerite. Elle demeure làjassise sur un tabouret, la tète cachée sous ses cheveux dorés. A quoi songet-elle?
Il pleut maintenant. Raymond, qui vient de quitter Marguerite, près de Notre-Dame, refait machinalement le même chemin; il enjambe des flaques d'eau; les maisons se reflètent sur le pavé comme dans des glaces ; les rues sont des miroirs; les tramways du quai giclent leurs étincelles électriques. Il s'arrête un instant, pour regarder en lui-même l'image de Marguerite, éclairée par le dernier rayon du
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soleil, avant la pluie. Jamais il n'oubliera cette expression de gravité réjouie, de fraîcheur lasse et pourtant si vivante : les femmes ne sont vraiment, fraîches et reposées qu'après l'amour. Fraîcheur des feuilles vertes après l'orage. Il s'isole sous son parapluie, indifférent à toutes les croupes qui passent, gardant à la bouche et dans ses moustaches la saveur de l'amour.
Et le soir, las, enfin las, ses yeux se ferment sur toutes ces images, la vie s'éteint en lui, par degrés; il éprouve cette sensation familière d'une descente vertigineuse dans un puits et s'abandonne à cette hallucination. Il perçoit encore vaguement le petit bruit de combustion que fait sa lampe, le martèlement, à clochepied un peu, de son réveil. Puis, c'est le silence, le vrai silence de la campagne, où on n'entend plus que le bruit de ses propres artères; et toujours cette descente verligineuse
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qui l'emporte sous la terre, lui, son lit, sa chambre, la maison, la rue, et sa vie tout entière. C'est donc si loin, le sommeil?
Marguerite fut quelques semaines sans revenir, sans même donner de ses nouvelles : Raymond la crut définitivement perdue pour lui et se torturait l'esprit à chercher les raisons de cette fuite. Une voulait s'arrêter à aucune, et attendit.
Cette absence aggrava encore son attachement pour Marguerite, et il se répétait à chaque minute : « Jamais je ne retrouverai une aussi belle maîtresse, aussi sensuelle. . . elle commençait à m'aimer. Que se passe-t-ildonc dansla tête des femmes? C'est incohérent.... »
Madeleine, qui le voyait triste, et n'y comprenait rien, se faisait plus tendre pour le consoler. Cette tendresse, qu'il ne méritait pas, indignait Raymond contre lui-même : il
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eût voulu pouvoir dire ce qui le faisait souft'rir, être sincère. Mais il savait quelle blessure il eût faite à Madeleine, dont tout le bonheur était dans la confiance qu'elle avait mise en lui. Cette situation lui paraissait à la fois triste et amusante. Parfois, il lui était agréable d'avoir son secret, parfois l'hypocrisie lui pesait. Lorsque son inquiétude s'alourdissait, il devenait injuste envers Madeleine et presque brutal , comme s'il lui avait reproché d'être là. Souvent il parlait indirectement de Marguerite, la décrivait comme un objet d'art : alors son corps électrique surgissait devant lui; il fermait les yeux et laissait s'approcher ie fantôme. 11 avançait les lèvres, comme pour baiser une patène d'er.
Raymond, en apparence, menait toujours la même vie et se maîtrisait assez pour que personne ne devinât sa grande inquiétude. Morangis le visitait , il visitait Morangis,
puis il s'enfermait chez lui; mais, au lieu de travailler, il écrivait de longues lettres à Marguerite, sans trop savoir si elles lui parviendraient. Lorsqu'il avait trouvé une expression belle et sincère de son trouble, il la copiait sur une petite fiche, pour lui, et la joie de s'être analysé atténuait sa douleur. Parfois même, il arrivait à chasser son obsession et à pouvoir écrire quelque article : la passion n'empêche pas les rouages de l'intelligence de fonctionner; mis en mouvement, ils tournent et broient des idées. Il savait bien aussi que cette période de souffrance l'enrichissait de sensations nouvelles : ils les cultivait et les cueillait dans leur fraîche spontanéité.
Marthe vint le voir, une après-midi. Elle était satisfaite de sa vie et savait gré à son mari de la grande liberté qu'il lui laissait.
— J'ai beaucoup réfléchi, dit-elle : je ne
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me donnerai jamais qu'aux hommes qui ne m'aimeront pas; cela m'évitera des ennuis et des catastrophes.
— C'est une sage résolution. Peut-être la sérénité vaut-elle mieux que ce trouble magnifique que donne l'amour.
Et, songeant que cela lui serait une distrac* tion, il s'approcha de Marthe^ qui consentit, puisqu'il ne l'aimait pas.
— J'aurais pu vous aimer, si je l'avais voulu : il suffit de vouloir.
Et à lui-même :
« J'aivoulu persuader à Marguerite que je l'aimais. Je l'aime. »
Ils se reposaient sur le divan, feuilletant des livres. Marthe en voulait emporter pour ses soirées.
— Non, pas de vers, dit-elle; c'est toujours la même chose. Des romans, de vrais romans
bien compliqués, où on se tue beaucoup, où on se perd et où on se retrouve.
— Quelque absurde que soit un roman, il n'atteint pas encore l'absurdité de la vie... Voilà toute la série des nouveautés. Choisissez; l'auteur est la garantie du genre : les romanciers écrivent toujours le même livre. Moi, je ne lis pas de romans ; ceux que nous faisons maintenant auront peut-être quelque intérêt dans quelques siècles ; on saura par eux quelle fut la vie à notre époque : les décors, la couleur des robes, des chapeaux, notre façon d'aimer, ce qui se dit au lit. Et encore, cela, non, personne n'ose le dire. On devrait oser.
Raymond se parlait encore à lui-même :
« Est-ce étrange la vie. Me voilà assis sur ce divan, près d'une jeune femme, dont je viens de me réjouir (ce traitement est excellent, d'ailleurs, et a dissipé ma tristesse), tandis
que Marguerite, que j'aime, est peut-être malade, et que Madeleine pense à moi avec inquiétude. Mais, mon amour pour Marguerite n'a rien à voir avec ces rapides conjonctions. Il semble qu'il y ait dans le fait de posséder une autre femme, comme une sorte de sacrilège : idée religieuse, basée sur le sacrement. Si j'ai un amour en moi, je l'emporte avec moi, jusque dans le lit et dans la chair d'une /emme de rencontre. On pourrait même dissocier l'idée d'amour de l'idée de possession...» Marthe, quelques livres sous le bras, allait partir, lorsque Morangis entra.
— Quel dommage, lui dit Raymond, que tu ne sois pas entré une demi-heure plus tôt : tu aurais entendu Madame faire ton éloge.
Et lorsque Marthe, un peu étonnée de ce mensonge, fut partie :
— Je venais justement te confier, dit Morangis, que je suis amoureux d'elle.
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— Ne le lui avoue pas. Ce serait le plus sûr moyen de te perdre : elle a horreur de la passion. Mais elle ne déteste pas qu'on la désire, et, si tu veux mettre de côté tes déclarations...
Cette chose si simple : éveiller la curiosité de Marthe et son désir, paraissait à Morangis une entreprise surhumaine; il comptait beaucoup sur Raymond pour le secourir. Ce que Raymond lui promit en souriant.
« Marthe, se demanda-t-il, aurait-elle les qualités d'une fdle publique, instinctivement, ou serait-ce moi quiluiaurais donné ces goûts? Eduquée par de pieuses religieuses, je me suis amusé, à mesure, à défaire tout leur ouvrage, lui disant que ses maîtresses, comme plus tard ses amis et ses amies, se contenteraient d'une douce hypocrisie. C'est cela qui est beau, que personne ne peut pénétrer au sincère de nous-mêmes. J'ai voulu faire de cette enfant
ce qu'étaient les femmes du xvm* siècle; mais je n'ai pas pu lui donner l'amour des lettres. Elle a un goût instinctif pour tout ce qui est vulgaire et feuilletonnesque, pour les histoires de crimes. Elle aimerait peut-être à voir pour de bon des scènes de carnage. Oh ! la sensibilité des femmes est, en général, bien plus robuste que la nôtre : elles supportent la douleur physique mieux que nous. Quant aux douleurs morales, elles en porteraient de quoi écraser dix hommes.
« Mais ce goût, abstrait presque, pour les récits de mort et de meurtre, je le comprends : c'est une excitation sexuelle bien puissante que m'a donnée la deuxième partie de Stella. Imaginativement , je ne sais pas de spectacle plus émotionnant que le meurtre, et mon esprit s'est souvent représenté des images de guillotinades. Posséder ces femmes presque nues, qui vont mourir, ces femmes qui vont
à la mort, décolletées comme pour un bal. Et puis, ces exécutions de g3 ont un caractère rituel ; ce n'est pas du massacre, c'est du meurtre organisé en spectacle. Songer à ces seins qui s'écrasent, à ces moissons de chairs blanches — on sent que la vie est riche et belle. Que de couples, à l'âme sensible, se sont, à ces minutes et devant ce spectacle tragique, cherché et pressé la main, dit tout bas de voluptueuses paroles, peut-être. — L'image de la mort surexcite l'amour. »
Ce soir-là, Raymond écrivit à Marguerite une lettre où il exagérait sa douleur et son inquiétude, il essaya aussi de noter quelques souvenirs fugaces. «Mais à quoi bon, se dit-il, écrire les mille petites sensations de sa vie: peut-être vaut-il mieux laisser s'opérer, dans sa mémoire, l'élimination nécessaire. Alors, de mes émotions surnageront, seules, celles qui doivent définitivement demeurer en moi :
que les autres tombent, petits cailloux obscurs, au fond de mon cœur.
« En réalité, s'avouait-il, je suis plus littérateur qu'amant, je ne suis amant que par curiosité envers moi-même : je ne m'intéresse qu'à moi-même, au secret de ma vie intérieure. »
Marguerite entra, baisa Raymond à la bouche, longuement, en fermant les yeux, puis s'assit surle fauteuil d'osier, pi es de la croisée. Elle était toute pâle et amaigrie.
— Pourquoi ne m'as-tu pas écrit? interrogea Raymond.
— J'ai bien failli ne plus te revoir, réponditelle. Puis, après un silence:
— Je voulais me marier : c'était une solution. Ainsi, je gardais près de moi, pour toujours , — notre enfant... Oui, j'ai hésité, mais je n'ai pu me résoudre à te sacrifier pour une chose incertaine. Je me suis aperçue
que je tenais beaucoup à loi. Et me voilà, encore un peu malade, mais libre encore pour quelques mois. Personne, ajouta-t-elle, ne se doute de rien. George est venu : il pleurait de me voir si malade. Est-ce ridicule, cette situation !
Cette image de Georges, au chevet de Marguerite, dans cette circonstance, amusait Raymond. Cet homme qui console une femme de ce qu'elle l'a trompé !
— Sa présence m'était odieuse, dit Marguerite ; et j'étais heureuse de risquer ma vie pour me libérer de lui, momentanément, hélas !
Risquer sa vie ! Oui, les jeunes filles peuvent jouer à l'amour, mais il ne faut pas qu'elles en gardent de traces. Marguerite raconta ses angoisses, les jours qu'elle avait passés, attendant l'habituelle épave. Certitude. Alors: se résigner; et c'était le mariage,
avec, comme consolation, le mensonge presque délicieux de cet enfant. Ou bien, agir, et retrouver sa liberté. C'est ce qu'elle avait fait, sans vouloir enchaîner personne à ses risques et à sa responsabilité.
Raymond trouva cela admirable, et le lui dit. Elle était plus belle qu'elle ne l'avait jamais été, si pâle sous ses cheveux roux. Longtemps encore, elle parla, donnant mille détails. Elle avait tellement souffert qu'un instant elle avait cru qu'elle allait mourir. Et au fond d'elle-même, cette tristesse et ce regret de cet être qui eût perpétué auprès d'elle le souvenir des meilleures heures de sa vie.
— Peut-être, ai-je été folle; combien de mois d'amour ce sacrifice me vaudra-t-îl?
Raymond regardait la lumière qui bougeait à ses lèvres, écoutait sa voix qui se brisait sur ses dents comme sur de petits cailloux.
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— Tu devrais me haïr, lui dit-il, en caressant sa g"orge.
— Non, répondit-elle gravement. Et même serais-je morte par ta faute, que je n'aurais éprouvé qu'un reg^ret : celui de te quitter.
Raymond but ces mots avec recueillement; il voulut boire aussi à la bouche qui les avait prononcés. Et, longtemps, ils demeurèrent serrés l'un contre l'autre, sans se parler, heureux de s'être enfin retrouvés, et comprenant que quelque chose de nouveau naissait en eux : un sentiment plus doux et plus fort que le désir.
Jusqu'ici, ils n'avaient été que des amants, satisfaits l'un de l'autre. Aujourd'hui, après une si longue absence, ils ne songent pas à se posséder et trouvent une sensation de plénitude à être seulement l'un près de l'autre.
— Et vois, ajouta Marguerite : c'est même presque sans regret que je te quitte ; il me
semble que je ne te quitte, en réalité, pas.
Par sa fenêtre, Raymond la vit monter en voiture, son corps, un instant plié, la croupe bien dessinée.
Elle avait apporté des fleurs : des roses rouges, qu'elle avait jetées sur sa table. Il n'y toucha pas, ne voulant pas effacer le geste qui les avait posées là.
Enfin, il avait retrouvé Marguerite et la bonne odeur de sa chair; même elle revenait à lui avec un parfum nouveau de tendresse un peu inquiétant. Mais il trouva cependant que c'était bien ainsi, et n'eut qu'un vague regret de son enfant, à jamais égaré dans les limbes. Une chose certaine : Marguerite l'aimait, et à son contentement se mêlait une sorte de crainte égoïste pour la liberté de sa vie. La présence de Georges le rassura. Est-ce étrange! Maintenant qu'il était sûr que Marguerite l'aimait, il eût éprouvé moins de peine à s'en
séparer. Il était seulement curieux de voir si l'amante gagnerait à cette aggravation sentimentale. Sans doute. Alors la vie lui réservait quelques mois splendides, dont il ne voulait perdre aucune minute.
Toutes ses lampes et bougies allumées, Raymond s'habilla. Il dînait chez le poète Saint-Clerc.
Il aimait cette heure crépusculaire où l'on se promène dans sa chambre, en se parlant à soi-même. Comme on sent qu'on travaillerait avec plaisir à cette minute où il faut partir ! C'est aussi une petite fièvre d'incertitude. Que sera cette soirée ?
Le poète Saint-Clerc avait rempli ses salons de tout ce que la littérature a produit de poètes médiocres : il s'en trouvait grandi.
On mangea mal, on but plus mal encore ; mais il fut récité beaucoup de vers : déluge de cœurs, d'âmes, de roses et d'amour.
M. de Saint-Clerc récitait :
Je suis le désespoir en costume de roi
avec tant de sincérité ridicule qu'on n'avait même pas envie de rire. Marthe, peinée, regardait Raymond, qui se taisait, attendant qu'un mouvement d'enthousiasme de tous ces portelyres en démence lui permît de s'évader et de fuir avec sa jeune amie. Ils partirent, se réfugièrent dans un coin du salon et parlèrent d'eux-mêmes, tandis que la ridicule Académie prenait cette importante résolution de réunir tous leurs poèmes en un immense volume et de le répandre dans l'univers. Oui, secouer toute cette poésie sur le monde, disait Saint- Clerc, comme l'arbre de la science du beau, afin que ses fleurs tombent dans la vie même.
Madeleine et Raymond étaient tristes, Madeleine devinant, sans pouvoir s'en expli-
quer la raison, que Raymond s'éloig-nait d'elle; Raymond s'en voulant à lui-même de l'injustice qu'il faisait à Madeleine de ne plus l'aimer. Il était au bout de l'ironie qui le faisait se raconter indirectement, il eût voulu pouvoir être sincère, mais il n'eut pas cette faiblesse.
— La religion, dit-elle, était une belle invention : elle permettait aux femmes de supporter toutes les détresses et tous les abandons, d'attendre.
— La prière, reprit Raymond, est un moyen de culture de soi. Combien de femmes, par la prière, c'est-à-dire par l'analyse de leurs sentiments, se sont développées, en se parlant et en se répondant ainsi à elles-mêmes. La prière, c'est aussi l'expression du désir. Certains, hommes et femmes, en arrivent à l'incubât ou au succubat, et ce degré d'intimité avec Jésus et Marie, ces visites noctur-
nés, c'est le plus haut degré de la sainteté. Ces copulations mystiques ont le velours de nos naturelles possessions; c'est, sous l'apparence de choses divines, nos humaines pollutions. Oh! la prière de ces prêtres exaltés, qui s'élève comme un mât insensé tiré par les mille cordes du désir! Le paradis qu'ils réclament, c'est, sans qu'ils le sachent, ces malheureux, un ventre où se réfugier. Au fond, ces déglutitions mystiques sont répugnantes. A-t-on jamais songé au cannibalisme qu'est la communion, celte manducation de la chair d'un homme? Et ce contact d'un dieu avec des muqueuses et des entrailles?... Dire que des pays entiers sont tyrannisés par cette hostie symbolique ! Cela fait songer à ce conte d'Andersen, où l'on voit des tailleurs cousant d'invisibles et somptueux costumes. La foi est une suggestion qu'il faut sans cesse entretenir.
Oh! une autre vie, Madeleine, quelle pensée désespérante! Ma grande consolation, je la trouve dans cette certitude d« ne jamais reparaître nulle part, avec cette maladie de la conscience, perpétuel réflecteur de soimême. Je veux bien être des fleurs, des feuilles, des fruits ou des branches, mais ne pas le savoir : on me respirera, on me cueillera, on me déchirera, maisje ne serai plus rien qu'une petite palpitation inconsciente de la vie.
Enfin, Marguerite vint. Raymond la voulut, mais elle fit « non » de la tête avec un peu de tristesse dans les yeux :
— Je suis... malade, dit-elle.
— Tant que cela ?
— Oui. Très, aujourd'hui.
— Qu'importe! je t'assure que cela ne fait rien.
Elle se déshabilla. C'était pour Raymond un
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toujours agréable spectacle, cette chair blanche qui apparaissait peu à peu, de plus en plus secrète. D'un ruban de moire noire attaché à son corset, une mousseline, qu'elle chevauchait, buvait son sang.
Elle dit à Raymond, au moment où sa chair allait s'éclairer, comme une eau agitée qui enfin se clarifie : « Donne-moi la main! » oui, pour l'aider à atteindre le sommet de la joie. Quelques poètes seuls ont osé noter ces sensations secrètes, en des livres défendus. La volupté, qui jadis était un art qu'on enseignait, est maintenant abandonnée à l'inspiration de chacun, et cela se résume bien souvent à de pauvres et fugitives joies, mal calculées.
Comme Raymond ne disposait que de quelques heures, dans ses rencontres avec Marguerite, et que huit ou quinze jours d'ab-
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sence ne lui laissaient plus de maîtrise sur son tempérament, il avait soin, la veille de ces visites, de se dépenser un peu auprès de Madeleine. Alors, c'étaient, avec Marguerite, les iong-s combats nerveux, qui la laissaient épuisée, morte, et vraiment si blessée à ce jeu qu'elle était obligée de s'en retourner en voilure.
Rousse comme l'automne, Marguerite était, comme toutes les rousses, une ensorceleuse. Dès le premier heurt elle s'extasiait, se brûlait avec des cris très doux de damnée. Puis, à peine refroidie, elle se piquait à nouveau, et graduait elle-même ses exaltations jusqu'à ce que la seule contraction de ses muscles fît flamber toute sa chair et la clouât définitivement à l'arbre d'amour.
Ou, couchée sur le ventre et pressée par le coin de fer, elle semblait battre des ailes blanches, comme un cygne qui sort de l'eau.
Minutes électriques : pressée, elle se détendait en soubresauts rythmiques, comme un ressort qui obéit à la main.
Et Raymond, à ces moments mêmes, ivre du parfum de Marguerite, admirait cependant les prodiges de son mécanisme et les notait ainsi en lui-même :
« Je la tiens embrassée comme un hêtre lisse, ses seins dans chacune de mes mains, sa croupe écrasant mon ventre : je participe à tous ses mouvements. On dirait une bielle lente et merveilleuse. Le mouvement de nos deux joies associées se fait comme intérieur, nous immobilise, graves. Il devient si intense qu'un même élan nous soulève; elle m'entraîne et m'abandonne. Alors, le modérateur enlevé, l'échappement libre, elle se précipite par saccades, et tombe, à bout de chaînes, au fond de sa joie.
« Je songe aussi aux roses du soir, dont
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on respire les mille lèvres, dont on broute le parfum et la chair mouillée. Il ne reste plus que les sépales moussus, griffes qui pinçaient et agrippaient la fleur comme la pierre d'une bague. De l'amour bu, il ne reste aussi aux lèvres que l'odeur tiède et dorée : la fleur broutée un peu s'est refermée, enserrée dans ses sépales d'or. »
Marguerite s'est réhabillée, a repris sa forme du dehors, baissé sa voilette, qu'elle relève, une fois encore, pour le baiser d'adieu.
Ils ne se sont presque rien dit. Ils se savent nécessaires l'un à l'autre, irremplaçables l'un pour l'autre. Si dissemblables mentalement, la sympathie mutuelle de leur chair les a pourtant approchés si près l'un de l'autre qu'ils ne pourront peut-être jamais se séparer. Ils ne se sont presque rien dit. Et, en effet, ils n'ont rien à se dire : c'est leur chair qui a le mieux parlé.
Seul, dans un demi-sommeil pareil à l'eng-ourdissement du matin, Raymond revivait par fragments les minutes exaltées. Il songeait : « Les sensations qu'éprouvent les femmes dans l'amour nous paraissent excessives, mais, la tempête passée, l'arbre se souvient-il du coup de vent qui a baisé le dessous velouté de toutes ses feuilles? Les femmes ne songent pas à capter l'image de leurs émotions . C'est se priver de ce qu'il y a peut-être de plus important dans la vie : la réverbération du souvenir. »
Cependant la chair de Marguerite se souvient, puisque son amour n'est, en somme, qu'une sorte de reconnaissance physique : grâce à cet état de plénitude physique, un peu d'âme a fleuri en elle, une lueur de conscience.
Il faisait presque nuit maintenant; une buée dorée traînait encore dans le crépus-
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cule qui s'éteignait. Raymond s'assit à son bureau, et écrivit, sans souci de grand art, quelques vers innocemment sensuels.
Lorsqu'il entra, Madeleine était à son piano. De la main, il lui fit sig-ne de continuer sa musique et vint s'asseoir près du ieu sur un petit fauteuil bas. Les yeux fixés sur le feu qui se nimbait de flammes bleues, il revnail encore la journée splendide.Etat délicieux de fatigue où on ne pense plus à rien de précis, où les sensations extérieures pénètrent en nous comme à tâtons et à pas de velours.
Mais Madeleine l'interrogea. Alors Raymond se raconta, sincèrement, en souriant, sachant bien qu'elle ne le croirait pas, puisqu'il disait la vérité. Cette cruauté le réjouis-
sait. On est féroce, quand on est heureux.
Madeleine se leva, et il suivit un instant des yeux la longue traîne de sa robe, étonné que son amie fût si belle encore et qu'il ne l'aimât plus. Etait-il possible qu'il ait été jadis troublé par cette même voix qui le laissait maintenant indifférent, par cette même démarche majestueuse qui lui était devenue trop familière?
Il sentait aussi que Madeleine était trop sûre de lui et il voulait lui démontrer que la possibilité de sa part d'aimer une autre femme était concevable et pas monstrueuse, en somme. Ne l'avait-il pas aimée, quelques années : il gardait pour elle une réelle tendresse sentimentale, mais il ne fallait pas que cette affection durable fût cependant une entrave à son développement cérébral (disaitil, hypocritement), à sa curiosité.
« Si, un jour, pensait-il, elle venait à tout