‹ La toison d'or, romanChapitre 2 sur 2 · LA 10IS0N U OR · texte numérisé non relu

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apprendre, il ne fallait pas qu'elle pût m'accuser de trahison. Et puis vraiment, pour ne pas trahir les autres, faut-il donc se trahir soi-même? Je n'ai fait vœu d'aucun renoncement. »

— Ce serait vrai, dit-il, ma chère Madeleine, que cène serait pas abominable. Croistu donc que la possession d'une femme nous lie à elle éternellement (c'est-à-dire pour toute la vie)? Il y a des femmes qui m'ont donné le meilllsur d'elles-mêmes, et même tout leur être du moment : je ne sais plus leur nom. Je ne veux pas fermer mon âme à clef; elle demeure ouverte à tous les hasards, accueillante à toutes les visiteuses.

— Tes visiteuses, Raymond, t'apporteront toujours la même chose.

— Non, Madeleine; chaque abeille apporte un pollen nouveau à la fleur qu'elle visite.

Les fleurs aiment à être visitées; les abeilles la diversité des corolles.

Par une sorte d'honnêteté, il poussait Madeleine à l'inconstance : le poids de ces deux amours lui pesait et la fidélité acquise de Madeleine Taccablait. « Elle n'a donc aucune curiosité nouvelle? C'est absurde de toujours brouter le mèrne trèfle dans le même champ!»

— Ce sont des paradoxes, mon ami, reprit Madeleine,, avec une gravité calme. Metsles dans ta littérature, mais pas dans notre vie.

— Pas dans notre vie? Pourquoi ? Tout doit entrer dans la vie ; la vie est l'épreuve nécessaire des paradoxes.

Après un silence, Raymond guida discrètement la conversation vers une discussion moins directement personnelle.

— Pourquoi, demanda-t-il, a-t-on associé ces deux idées : le nu et l'amour? Les femmes réservent la contemplation de leur beauté à ceux qui leur ont juré un amour éternel.

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Peut-être ne les aimerait-on pas, sentimentalement, sans cette réserve exclusive.

Mais Madeleine trouvait que c'était bien ainsi, et qu'il valait mieux cacher le nu, si rarement esthétique :

— C'est d'ailleurs, mon cher Raymond, cette impossibilité, cette réserve, qui créent et alimentent ton désir. Si tu vivais parmi un troupeau de femmes nues, même très belles, tu n'aurais bientôt plus pour elles ni curiosité ni désir.

Elle réfléchit un instant, et continua:

— Ma chair l'est sans doute trop connue... Les hommes sont ainsi, et tandis que la possession nous attache définitivement à eux, elle les détache de nous. Ce sera éternellement ainsi. Il faut se résigner, puisque c'est physiologique.

— Peut-être, reprit Raymond ; on n'est pas responsable de ses alfections. Ne plus

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aimer une femme, il semble que ce soit, de la part d'un homme, une détermination volontaire, une résolution méchante pour la faire souffrir. Non. Il est seulement regrettable que l'amour ne meure pas en même temps chez les deux amants. Alors, il est toujours dangereux de baser sa vie sur l'amour.

Et Pvaymond sourit parce que tout à coup il avait réfléchi que, dans deux ans, il n'aimerait plus Marg-uerite. Cependant, il devinait en lui le désir obscur de se l'attacher définitivement. Mais il était trop maître de lui, trop aux écoutes de ses sentiments, pour prendre une brusque détermination : il attendrait les événements, il attendrait peutêtre que l'occasion lui ait échappé, pour s'en faire souffrir quelques mois, puis s'en consoler et s'en réjouir. Ce qui importe le plus, c'est de ne pas entraver les hasards de l'avenir.

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« Ne suis-je pas le maître de la situalion? Marguerite m'aime. Cette assurance redonne à mon intelligence toute sa lucidité.»

Presque chaque jour, maintenant, Marguerite venait visiter Raymond, qui l'attendait, en se donnant l'illusion de travailler. Mais il n'écrivait guère que des articles obligés, qu'il devait fournir à date fixe, son gagne-pain d'ailleurs. Il faisait cela mécaniquement et trouvait les idées nécessaires dans le réservoir de son subconscient. Le Raymond qui écrivait alors était un être presque tout à fait étranger au Raymond qui attendait le baiser de Marguerite.

Marguerite était là, depuis une demi-heure. Raymond, à genoux à ses pieds sur un

coussin, la re-^ardait avec une grave insistance, étonné de l'expression illuminée deson visage.

— Sais-tu, lui dit-il, que tues très belle aujourd'hui?

— Je suis bellepour toi, Raymond. Prendsmoi... Prends-moi pour toujours, dit-elle, timidement.

Et comme Raymond ne répondait pas:

— Oui, il y a un mois, peut-être, je te raillais, lorsque tu me demandais de vivre avec toi : je te demande pardon de ce que j'ai pu te dire de blessant. Aujourd'hui, mon ami, c'est moi qui t'offre toute ma vie.

— Mais, ma chère Marguerite, je ne suis pas plus riche aujourd'hui qu'hier.

— Qu'importe, la plus grande privation serait d'être privée de toi.

Instinctivement, à cette proposition qui flattait son amour-propre, Raymond eut

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cependant un mouvement de recul ; effrajé de ce désir secret de son amie, il se défendit timidement.

— Ce serait pour toi, ma pauvre amie, une vie misérable, dont tu ne tarderais pas à te fatig-uer. Notre amour en souffrirait, en mourrait peut-être, insinua-t-il ironiquement... Non, demeurons aussi long-temps que possible dans ce provisoire qui peut se prolonger. . . Un jour viendra où notre complète réunion sera possible. Nous avons toute la vie devant nous.

Elle acquiesça d'un sourire un peu triste, et comme pour montrer à Raymond de quoi seraient emplies leurs heures de vie amoureuse, elle accabla son ami de tendresses,jusqu'à ce que, ayant donné toutes ses forces, elle s'endormit comme une enfant.

Longtemps, appuyé sur le coude, Raymond contempla le rythme un peu agité de sa gorge. Il mit la main sur lesein qui était nu et dont

la fraise était froide et recueillie. Puis, sur sa bouche entr'ouverte, il posa ses lèvres tièdes. Marguerite, les yeux fermés encore, accueillit ce baiser, le continua.

Elle était si harmonieuse dans ce rythme de sa chair en émoi que Raymond, qui s'abandonnait au courant, l'admirait comme un spectacle oùil eût été étranger. Use disait que c'était « cela » l'art véritable, auprès duquel les Vénus du Louvre n'étaient que des momies. Si je formulais cette idée, peut-être serait-elleune suggestion pour d'autres sculpteurs que Newsky : je me figure un marbre représentant deux beaux corps approchés à !a minute du désir, l'homme enfermé dans la joie de la femme, l'expression grave de ces deux visages et de ces deux chairs. Réellement, ce serait émotionnant et chaste.

Puis, ce furent les délices de la toilette, tandis que le soir tombe subitement, noyant

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les èlres et les choses ; le dernier baiser se prolonge dans cette pénombre.

Pientrée chez elle, Marguerite, encore toute éblouie, fatiguée, défit son chapeau, d'un geste las, l'accrocha au bras d'une statue, et s'assit, silencieuse, à table, à sa place habituelle. On l'attendait. Elle se sentit si loin de tout ce monde qu'elle comprit le grand changement qui s'était opéré en elle.

Le regard triste de Georges qui semblait deviner quelque chose l'interrogea en vain : elle fixa ce regard avec innocence, indulgence et une certaine pitié :

« Est-ce ma faute s'il m'aime, se dit-elle, s'il souffre, comme je souflrirais si maintenant Raymond me dédaignait? Voilà près de cinq ans qu'il épie mon âme indifférente, et attend, avec une belle ténacité, que mon cœur s'ouvre à lui. » Mais comme, à cette minute, son âme était sereine et confiante, Marguerite fut plus

aimable pour Georges qu'elle ne Tavait jamais été; ses yeux brillaient: îa dilatation de ses prunelles ne s'élant pas encore refermée. Georges y lut peut-être un espoir de tendresses futures. Lorsque la conversation fut devenue générale, Marguerite s'absorba en ellemême, se réfugia dans ce bonheur secret : se souvenir.

Penciiée à la fenêtre, elle semblait regarder le mouvement de la rue. Elle se demandait: « Que fait Raymond, à cet instant? Si j'étais auprès de lni,commecette soirée serait douce et qu'il ferait bon sentir ses lèvres brûler et rafraîchir ma chair! » Un peu de haine lui vint pour tous ces gens qui l'entouraient, l'emprisonnaient de leurs tendresses tyranniques.

Un ami de Georges s'approcha d'elle, et familièrement lui mit la main sur l'épaule, en lui disant quelque banalité qu'elle n'entendit même pas. Mais Georges avait vu le geste, et

reprocha brutalement à sa fiancée d'avoir supporté cette familiarité qu'elle ne devait permettre qu'à lui seul.

Alors, Marguerite s'indigna, et, brusquement, sans répondre un mot, sortit en claquant la porte derrière elle.

Lorsqu'elle rentra, calmée, Georges pleurait. Elle s'approcha de lui, le consola, et comme il lui prenait la main, les yeux suppliants et tristes, elle pleura aussi. Et jamais ils n'avaient été si éloignés l'un de l'autre. Cette réflexion amusa Marguerite, et, divinement, dans le calme du soir, elle éclata de rire comme une enfant.

Les femmes s'éprennent rarement des hommes à première vue : elles ne tiennent qu'à ceux qu'elles ont expérimentés. Toujours, au fond des grandes passions nées de la vie commune et que cette vie accentue, il y a une réelle cause physique. La psychologie de l'amour, c'est encore delà physiologie.

— Mon cher Raymond, disait Marguerite, si j'étais très riche, tu m'épouserais peut-être. Maintenant c'estmoi qui ai peur de te perdre. Te souviens-tu du jour où je te dis qu'il ne fallait pas m'aimer,parce que ce serait te faire souffrir inutilement? C'est moi qui souffre.

parce que je sais bien qu'il nous faudra nous quitter... mais je t'aime assez pour me priver (le toi. J'accepterai que d'autres femmes t'aiment.Tu m'oublieras sans doute, mais tu sais bien que moi, je ne pourrai pas l'oublier.

Tous les moralistes ont dit que la femme était un être malfaisant, instinctivement mauvais. Les femmes sont admirables pour ceux qu'elles aiment et leur amour survit toujoursà celui de leur compagnon. Les hommes disent : « Cette femme que j'aimais n'a répondu à mon amour que par 'du mépris. » jNIanque de réciprocité, voilà tout; c'est d'ailleurs une des choses les plus communes, les plus tristes et les plus tragiques qui soient au monde.

Ce fut pour Raymond une période merveilleuse de vie. Il ne voulait rien apprendre, rien étudier que Marg-uerite. Il savait bien le provisoire de cet état, et en jouissait comme d'une belle après-midi dans un parc enchanté

OÙ tout était nouveau: les formes, les couleurs et les odeurs des choses.

Aux heures de solitude, il avait un peu peur de son bonheur; ce qui jusque-là avait constitué sa vie : ses études, ses articles, ses romans imag-inés, ne l'intéressait plus, depuis qu'il vivait, trop réellement peut-être. Son jug-ement tempéra cette impression" : « Que la poussière tombe méthodiquement sur mes livres, se dit-il, et sur mon bureau, je serai bientôt heureux de retrouver toutes ces besognes, passe-temps de prisonnier, prisonnier de la vie. »

En dehors de Madeleine, qu'il affectionnait peut-être davantage encore, depuis que le secret qu'il avait à lui cacher se faisait plus lourd, R.aymond vivait très isolé, sans amis, sans confidents. Il savait si bien que sa vie n'intéresserait personne. On le disait réservé, dissimulé même. La dissimulation est une mar-

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que certaine de puissance et de maîtrise sur soi-même ; ce sont les êtres faibles qui se répandent dans les autres et se confessent. Ce qui est encore un manque de jug^ement. Raymond jug^eait les hommes d'après lui-même, et il savait bien qu'au fond de toutes les âmes il y a une certaine méchanceté égoïste. L'égoïsme est la grande puissance de l'homme.

Que d'hommes vivent sans trop de heurts auprès d'une femme, et qui, à la minute même où ils lui sourient, désirent sa mort.

Etre aimé d'une femme, décidément, c'est être sa victime et son esclave : l'amour est une tyrannie.

« Mais, se dit Raymond, j'aime cela dans mon attachement pour Marguerite, que je sens qu'elle va m'échapper pour toujours. J'aime ce fugitif qui s'attarde ; et pourtant, sans ironie, je sais bien que je regretterai longtemps, toujours peut-être, la splendeur

de sa chair. Si je voulais, elle abandonnerait toutes ses promesses pour moi : deux années de folie sensuelle et . . , nous trouverions la mort. Ce serait peut-être la vraie sagesse. J'ai d'autres curiosités. Et puis, ne sera-ce pas beau, comme une tragédie antique, cette séparation volontaire, en pleine-mer d'amour?

Quelle réalité vaudrait cela?»

On sonna.

— Une lettre, monsieur Raymond, dit la concierge.

— Merci .

C'était une lettre de Marguerite. Raymond l'ouvrit avec inquiétude. Marguerite,jusqu'ici, ne lui avait jamais écrit que de laconiques petits bleus, pour décommander des rendezvous.

Il lut :

Mon bien-aimé, — Peut-être as-tu compris hier

qu'il y avait quelque chose de chaog'é en moi : depuis quelques mois, je suis ta maîtresse, depuis hier seulement je me suis aperçue que je t'aimais. Comment te dire la plénitude de vie que j'éprouve? J'ai une peur obscure que, malgré tes protestations, tu ne m'aimes pas vraiment. Je te parie avec sincérité; je me suis donnée à toi, parce que j'étais lasse d'être seule, au.ssi parce que quelque chose souriait dans tes yeux tristes; mais, alors que près de toi je me prêtais toute à toi, séparée de toi, je ne pensais plus à Raymond. Maintenant, tu es toujours présent à ma pensée. Si je mords à même une pêche, il me semble que c'est ta chair que je vais mang-er ; tout me fait song-er à toi et je ne puis toucher ma g^org-e ou mon ventre sans être émue: tout cela est à loi. Si je veux lire quelque livre, mes yeux se posent dans les marg-es, larges et blanches, et c'est toi, toujours toi, qui t'y promènes, et je te suis dans cette promenade. On me parle, et c'est à toi que je réponds. A ces minutes-là, je sens que je suis belle et désirable, comme lorsque tu m'attires vers toi.

Demain, je te verrai. Je vais savourer la fièvre

de l'attente: ce serala fuite suhreptice,sous un prétexte mensoniçer; le départ, le corpsléger, la chair purifiée pour toi, les cheveux en nuages d'or, mes petites mains bien au secret sous les g-ants. J'aurai un doux éblouissement, lorsque je t'aborderai, et ton baiser de bienvenue me fera pâlir et rougir.

Mais, Raymond, puis-je savoir ce que songe ton cœur ? Tu m'as longtemps accablée de tes protestations exagérées ; je souriais alors ; je ne te croyais pas, ou à peine. J'étais seulement un peu heureuse de te voir malade de moi. ^le voilà prise au piège. Mais, quoi qu'il arrive, mon bien-aimé, et même séparée de toi, par les nécessités delà vie, sois assuré que c'est à toi que j'appartiens. Je suis capable, sans faiblesse, de garder, auprès d'un autre, un pareil secret

« Cette lettre, on dirait que c'est moi qui l'ai écrite, observa Raymond. Les femmes sont ainsi; lorsqu'elles aiment, elles imitent instinctivement celui qu'elles aiment. Mais elle est admirable, dit-il, en remettant cette lettre

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doucement dans son enveloppe. Elle a compris qu'il faudrait partir et souffrir. Mais, ainsi, elle gardera intacts ses souvenirs, et je ne la décevrai pas. Et pour moi, quelle joie de revivre, seul, cet autrefois !

« ... Ma joie et ma douleur sont à moi seul : personne n'y comprendra jamais rien, et cette femme qui m'aime est si loin de moi! Il ne faut que se servir des autres, ne rien attendre d'eux. Les grands égoïstes seuls sont heureux; les amoureux sont des égoïstes. Est-ce par solidarité qu'ils s'entr'égorgent ? Un hom.meet une femme se sourient, se mêlent et s'enveloppent d'eux-mêmes. Ils créent ainsi — et ils n'y songeaient certes pas — un troisième être, différent d'eux et qui ne les reconnaît pas. C'est beau. Imiter l'égoïsme des bêtes : avec quelle assurance elles vont seules dans la vie. »

Une semaine s'écoula sans visites et sans

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nouvelles de Marguerite. Enfin, c'est elle. Raymond en éprouva plus dejoie qu'il n'osait se l'avouer.

— Que s'est-il passé, interrogea-t-il ?

— ... Non, pas maintenant. Prends-moi, d'abord.

Et, déjà nue, elle entraîne Raymond vers le lit. Elle est bien, dit-elle, dans ce parfum de leurs chairs, qui ont donné leur secret. Elle a oublié tout ce qui n'est pas leur vie à eux deux et n'a d'autre désir que de demeurer loug"temps ainsi près de Raymond, les seins, les mains et les genoux frais comme les fleurs après la pluie.

— J'ai traversé de bien pénibles heures, dit-elle. Depuis presque huit jours, ma mère me harcelait, me demandant pourquoi je retardais indéfînimentce maudit mariage. J'ai répondu que je n'étais pas inspirée, pour le moment.

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On s'est fâche, mais, pour qu'on me laisse en repos, j'ai répliqué que je ne voulais plus entendre parler de cette histoire. J'ai pleuré, et me suis montrée si malheureuse qu'à la fin on est venu me consoler, Georges comme les autres... Voilà, sans doute, quelques mois de liberté assurés.

Elle s'étaitlevée, et, toute nue, jouait comme un enfant avec les moindres bibelots, ayant oublié qu'il faudrait partir dans quelques heures. Elle avait d'ailleurs déclaré à sa mère qu'elle dînerait chez une amie, irait au théâtre avec elle et rentrerait très tard; peut-être même, si cette amie le lui demandait, demeurerait-elle chez elle jusqu'au matin. Il ne fallait pas s'inquiéter.

— Que c'est bon d'être là, dit-elle...

— Reste prisonnière chez moi, Marguerite. On a vu, ajoutat-il en souriant, des femmes

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s'installer pour une nuit chez un ami, et y demeurer toute une vie.

— Toute une vie! Ne me raille pas ; ne me g-âte pas cette soirée; laisse-moi m'imaginer que c'est vrai : je suis chez moi.

Elle fit du thé, trouva dans un tiroir des g-âteaux secs. Ce fut le dîner.

— Maintenant, nous n'avons '• plus faim. Pœcouchons-nous , Raymond. Dîne de moi, de mes yeux, de mes lèvres, de mes seins et de mon ventre : rassasie-toi demoi. Je neveux plus songer à l'avenir; je l'ai repoussé de la main, loin, loin, loin.

Jamais encore elle ne s'était montrée si lascive. Elle disait :

— Je voudrais que nous en mourrions.

Etendue sur le lit, tiède, son corps reçoit

l'adieu du couchant. Devant cette chair spiendide, d'une blancheur de lait, calme maintenant, et ému dans son intelligence, Raymond

cherche k comprendre de quoi est fait l'attrait mystérieux de cet être qui repose prèsde lui, et qui, quelques instants auparavant, le dominait comme un cavalier son cheval. La joie la soulevait et c'était comme un divin galop, dans le soir, sur une grève au bord du flot dont il respirait le clapotis parfumé. Les mains sous la nuque, Marguerite sommeille. Les lèvres collées aux mousses d'or de ses aisselles un peu moites, R.aymond ferme les yeux et songe. Dans son cerveau, un peu ivre de fatigue, des souvenirs lointains resurgissent. Le voilà petit enfant dans un parc saturé de printemps, grisé de lilas ; il passe sous une voûte de seringas à l'odeur exaltée. Ces violents arômes assourdissent son odorat. De petits détails surgissent avec l'étonnante précision d'une photographie; c'est la résurrection de toutes les sensations qui se sont, un instant, posées sur lui. Il revoit, dans une

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allée, cette branche trop lourde retenue par un collier de cuir que cravate un fil de fer- Ces deux tilleuls jumeaux qui mêlent leurs branches et leurs fleurs: une chouette blanche y fuit la lumière, s'y recueille en un trou creusé dans le bois pourri. Quelquefois, les geais et les pies la tourmentent, alors elle se jette dans la clarté, et, aveuglée, se heurte aux arbres. L'étang- abrité par un rideau bien coupé de tuyas ; des chevaux et des bœufs, au crépuscule, y viennent boire les nuages; des grenouilles y chantent le long des nuits d'été ; dans d'autres étangs, au loin, d'autres chœurs s'organisent, s'orchestrent et répondent, et ce chant grêle et clair s'étend ainsi, peut-on imaginer, sur toute la terre. Les images se succèdent, il les reconnaît, les accueille. Voici, dans un champ, en plein soleil, un homme et un cheval qui labourent. La terre grasse se soulève sous le soc et retombe en volutes.

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L'homme ne pense à rien; il suit le cheval qui compte les sillons. Au bout de vingt, le cheval trouve que c'est assez et, arrivé sous la haie, il s'arrête, broute les feuilles. L'homme comprend, obéit, lâche les poignées, prend sous une motte de terre une bouteille rafraîchie, et boit à l'ombre.

Longtemps encore, Raymond se promena dans les allées de son enfance : les genêts s'allument dans le soir comme des torches; un vieil arbre envahi de lierre s'emplit du chant con fus des rouges-gorges; les crapauds cloquent. Tout s'endort.

Raymond contemple le sommeil de Marguerite :

« Nous avons donc, se dit-il, quelques mois devant nous, assez peut-être pour user notre amour. Elle a voulu, avant de s'enfermer dans le mariage comme dans un cloître, elle a voulu vivre et se créer des souvenirs. Et à

:noi, cette assurance d'une séparation nécessaire ne me déplaît décidément pas. »

Il songeait avec un certain orgueil aux perturbations qu'il avait apportées dans deux vies humaines :

« Fait-on assez peu ce qu'on veut : il faut se confier au hasard. J'aurais pu, à l'heure même où j'ai rencontré Marguerite, rencontrer une autre femme, et ma destinée eût été autre, la vraie aussi. Ce qui est, est toujours bien. Et je sais trop, pour m'attarder à celleci, que d'autres femmes m'attendent peutêtre pour m'appeler leur absolu.

« Un jourjeme trouvai, seul, avec une jeune fille, qui volontiers se confessait à moi. Blottie dans ses fourrures, elle paraissait fuir mon baiser qu'elle désirait. Si, à cette minute précise, j'eusse baisé ses yeux et sa bouche, peutêtre maintenant serait-elle près de moi. Ce jour-là, volontairement, j'ai fait dévier ma

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destinée, je ne le regrette pas; il ne faut jamais rien regretter. Et puis, en amour, on s'arrange avec ce qu'on a : la femme qui tombe dans notre cœur est vite cristallisée. Pourtant, Marguerite m'inquiète. Me résig-nerai-je à la laisser partir ? J'essaie de me persuader ma liberté, mais j'ai besoin de son corps quotidiennement; c'est un besoin physique,et c'est grave. Oui, je sais le mécanisme des sentiments, je l'aime parce qu'elle va m'échapper : j'en souffrirai, j'en guérirai. Enguérirai-je? »

— Raymond ! Raymond ! appela Marguerite, en ouvrant des yeux un peu étonnés. J'ai dormi pour de bon, ajouta-t-elle. Je suis bien maintenant, et fraîche comme une vierge; je suis vierge.

Le soir tombait comme une pluie fine ; Raymond et Marguerite s'abandonnèrent encore l'un à l'autre, noyés dans l'odeur de leurs chairs, qui leur était une excitation toujours nouvelle.

Quelques semaines se passèrent , bien réglées, et Raymond put croire que sa volonté avait enfin dirigé les événements. Mais la vie n'est pas aussi simple que cela, et de nouvelles complications surgirent.

Madeleine, sans que rien ait pu le faire prévoir, tomba malade. Le médecin déclara que c'était de neurasthénie et qu'il fallait, pour la guérir, quelques semaines de tranquillité et de solitude. Elle partit donc pour la Normandie, chez une vieille tante oubliée qui lui offrait l'hospitalité. Raymond la conduisit à la gare Saint-Lazare, à cinq heures du soir.

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Il était triste. Il venait de recevoir un petit bleu de Marguerite, lui donnant rendez-vous à cette heure-là même, et c'était surtout ce rendez-vous manqué qui le désolait. Le train parti, Marguerite n'était plus là. Cette soirée seule lui fut lugubre.

Madeleine? La reverrait-il? Il se surprit à désirer que non. Alors, tout s'arrangerait, il garderait Marguerite. Mais il eut peur de cette décision, et, à cet instant, il se sentit si désorienté qu'il pleura comme un enfant; il ne savait pas si c'était l'idée de la mort possible de Madeleine ou son incertitude vis-à-vis de Marguerite. Il pleurait, et cela finit par lui être très doux de se sentir ainsi seul avec une vague tristesse.

Marguerite, inquiète de l'absence de Raymond, s'était échappée vers lui. Elle entra, très pâle, et, trouvant Raymond en larmes, l'interrogea avec angoisse.

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Il expliqua que c'était la douleur de l'avoir manquée, tantôt, et, à cette minute, c'était vrai. Il ne voyait plus, ne pensait plus qu'à Marg'uerite, qui lui disait sans étonnement :

— Je ne sais encore ce que j'imaginerai, pour expliquer ma fuite, mais je te reste huit jours. Nous ne sortirons pas, on nous apportera à manger comme à des prisonniers.

Raymond recevait de long^ues lettres de Madeleine. Faible encore, elle allait pourtant déjà mieux et espérait bientôt pouvoir revenir, reprendre sa vie près de lui. Elle racontait plaisamment l'existence étrange des êtres chez qui elle vivait. Singulier monde, sur lequel pèse la peur de l'enfer; ils portent des amulettes qui leur assurent une bonne mort. La mort est le but de leur vie : ils s'y préparent. Dans cette atmosphère, il n'y a, en réalité, pour les jeunes filles, qu'une volupté permise : l'amour de Jésus ; aussi s'en gavent-elles ; elles le mangent chaque malin.

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et le visitent au crépuscule : ce sont leurs secrets rendez-vous. Mais il entre vraiment tant de volupté dans cette piété, ajoutait-elle, que je ne les plains presque pas. Jésus c'est l'amant.

Ces lettres de Madeleine étaient très amusantes. « Ma tante, écrivait-elle, est un type curieux de vieille femme, volontiers grivoise dans ses expressions et que rien n'amuse autant qu'un mot équivoque ou une histoire de garde-robe. Elle joint à cela une sorte de piété toute extérieure dont elle sait tirer un grand amusement et une grande joie. Gomme elle aime à fréquenter les prêtres, ces gens qui récitent toujours des psaumes, elle s'est imposée à elle aussi la récitation quotidienne d'un « office » inoffensif.

« On passe donc des après-midi entières à jouer au whist ou au boston. Vers cinq heures, une inquiétude se peint sur le visage de

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ces ecclésiastiques ; ils regardent leur montre : on dirait qu'ils vont manquer un train. C'est l'heure du bréviaire; et ma tante, qui comprend, lève la séance, en disant : « Allons dire notre office.» Tout ce monde se répand dans les allées du jardin, indifïérent à la clarté changeante des heures, aux fleurs, aux parfums de la terre. Ils avalent des psaumes, des proses, des hymnes, seulement attentifs à bien mâcher les mots. Il paraît qu'il y a danger de péché mortel à ne pas mâcher les mots, comme des herbes.

(( Cette menace de péché donne un certain attrait ù cet exercice, et ma pauvre tante se sent un peu humiliée de l'inutilité de ses récitations. Pourtant cette femme est heureuse, elle a trouvé un but à sa vie, qui est de se préserver de la peur de l'enfer. Pour cela elle possède un sûr talisman, un scapulaire de bure qui remmaillotte,la fait transpirer l'été,

mais la préserve peut-être l'hiver des rhumes et des bronchites. »

Madeleine ajoutait qu'elle suivait docilement le courant de cette piété : elle se confessait, communiait, allaita la messe dans le matin, et ce spectacle, tout à fait nouveau pour elle, Tamusait. Elle se demandait seulement, en reg'ardant le prêtre officier, comment des hommes sérieux pouvaient, sans rire, se déguiser ainsi en mages, se vêtir de dentelles, et de soies rouges, vertes, jaunes et noires, faire tous ces gestes et croire à leur utilité, à leur efficacité.

Nouvelle période de séparation et de silence. Chaque jour d'absence, après ces huit jours de vie commune, augmentait mathématiquement l'afFection de Raymond pour son amie. Sa chair lui paraissait plus désirable et rien ne pouvait le consoler d'en être privé. D'ailleurs, il ne faisait aucune confidence à personne, et aimait entendre dire qu'il n'avait aucune sensibilité. On enviait son apparente sérénité. Et, en effet, comme un enfant qui a peur dans la nuit et qui chante pour se donner l'air d'être brave, Raymond raillait

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la sentimentalité des autres, et ne paraissait jamais plus gai et plus spirituel que lorsque son cœur était triste.

« Sais-je seulement ce que je désire? se demandait-il. Et le saurais-je que sa réalisation complète ne me satisferait pas ; arrivé à ce qui me paraissait l'horizon, cet horizon marche devant moi , inaccessible. Des désirs se sont réalisés, que j'avais poursuivis avec acharnement ; ilsemblait que ce fût le but, ce n'était qu'une étape. Il faut continuer à désirer, à souffrir, à vivre. »

Il se demandait parfois s'il ne vaudrait pas mieux que Marguerite ne revhit plus jamais : il étudierait sur lui-même sa propre douleur et comment on en guérit, car, et c'est à la fois triste et consolant, il n'y a pas de douleur dont on ne guérisse.

Au bout de combien de mois se sentirait-il assez renouvelé pour aimer une autre femme,

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sincèrement, sans réminiscences, avec seulement plus d'expérience et plus de moyens d'expression physique et sentimentale?

Tandis qu'il prononçait ces paroles, le désir de Marguerite était en lui : il rêvait de ses mains fraîches sur son visage; il l'évoquait, si blanche et si nue, delà lumièredans ses cheveux roux, ou, fraîche après l'amour, marchant à son bras dans la rue, dans cette calme sérénité du soir, à sept heures, au mois de juin. Il se souvenait de leur adieu, le dernier peut-être; le baiser qui avait, une seconde, marié leurs lèvres, leurs dents et leurs langues; la main gantée qui glisse et s'échappe, le dernier signe de la main et du sourire.

« Que faire? Attendre. Classer mes impressions. Me remettre à mes études? Ecrire mon aventure? A quoi bon! La sagesse c'est de vivre chaque journée, chaque minute de cette

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journée dans sa plénitude, sans dédaigner la souffrance, qui prépare les joies futures. Mon attente douloureuse prépare la joie que me donnera, ou le retour de Marguerite, ou Fapparition, peut-être plus désirée que je ne le crois, d'une nouvelle Marguerite. »

Raymond se découvrait plus sentimental qu'il n'os^ait se l'avouer : « Il est convenu, se disait-il encore, que, passées les vingt premières années, un homme intelligent doit devenir sceptique et indifférent, ne plus s'intéresser qu'à un travail spécial, consacrer toute son énergie à quelque monographie. Celui qui, momentanément, dédaignant toute étude, s'arrête pour vivre réellement est traité de malade ou de fou. Je suis m.alade. »

Et pourtant, malgré sa maladie, Raymond savait maîtriser ses impulsions, se surmonter. Bien souvent, la pensée lui était venue de fuir n'importe où avec Marguerite, mais toujours

la pensée qu'un temps viendrait où les faits et les émotions d'aujourd'hui se trouveraient noyés dans une même indifférence l'avait retenu. Et il souriait en constatant qu'avec une telle crainte de l'avenir il ne prendrait jamais aucune détermination. Au fond, ce qu'il désirait, c'était une vie d'habitudes, réglée presque monastiquement, sans soucis d'argent : de longues heures de tête-à-tête avec lui-même, et puis, à la minute où il la voudrait: Marguerite. Ce qui le faisait souffrir, c'était de ne pouvoir organiser ses habitudes, et d'y faire entrer son amie.

« Eh bien, cria-t-il avec colère, plutôt que d'être victime d'événements extérieurs à moimême, je trouverai une autre maîtresse; et, si je veux m'imposer cette suggestion, elle se réalisera. Si je suis malheureux, c'est parce que je ne sais pas dominer ma sensibilité. »

Il trouva une distraction d'une heure, avec

une petite brune de seize ans qui se prêta à lui de bonne grâce.

En jupe courte, avec un air candide, elle semble une fillette. Dévêtue, elle est si peu femme encore, petit corps nerveux et brun, sans beauté, un ventre et une croupe minuscules. Raymond la tient dans ses mains comme un fruit qu'il paipe avant d'y mordre. Elle entre en extase, les yeux fixes ; ses pupilles se dilatent, phosphorescentes. Et puis ces lumig-nons s'éteignent tout à coup comme soufflés par une rafale de vent. C'est fini. Une sorte d'étonnement l'immobilise. Mais elle est si petite fille que, malgré leur bonne volonté, ils ne parviennent pas à se mêler, et Raymond, qui réfléchit sur tout ce qui lui arrive, songe à ce que serait, pour un mari, une union définitive avec une femme aussi peu faite pour lui. Alors, il comprend mieux cet usage des paysans qui s'essaient avant de

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s'épouser, et de plus en plus, que les vraies sympathies amoureuses reposent sur la concordance parfaite des qualités physiques.

Marguerite entra. Elle fut quelques minutes sans pouvoir parler, puis, un peu de colère dans la voix :

— Cette vie m'est odieuse, dit-elle. Song-e, Raymond, qu'on m'a emmenée à la campag-ne, où, prisonnière, je ne pouvais même pas l'écrire. On appelle cela une retraite avant le mariag-e. Que faire? Je suis à la charge de ma famille, qui est pauvre : on me le fait sentir. Georges est riche. On ne comprend pas mon hésitation.

— C'est vrai, répondit Raymond; au fond, ce n'est qu'une question d'argent. Si j'étais riche , nous ferions ce qui nous plairait . Mais, faut-il en vouloir à ce Monsieur qui

Spécule sur ta misère? En échange de la beauté, il te procurera une existence confortable. C'est peut-être appréciable; c'est peut-être préférable à la. vie médiocre que tu vivrais à côté de moi. Oui, Marguerite, laisse-moi, douloureusement, te faire ce sacrifice, et te...

Mais Marguerite se moquait du confortable. Elle attendrait, disait-elle, que Raymond devînt riche et célèbre. Oui, ne dût-elle le voir que quelques minutes toutes les semaines, elle préférait la joie de ces brèves entrevues à une vie organisée et confortable, comme il disait. Elle attendrait.

— Oui , Raymond, je continuerai à mentir. A partir d'aujourd'hui , je résisterai à toute contrainte, je viendrai te voir, chaque fois que je pourrai m'ëchapper; j'aurai mes habitudes chez toi, chez nous : j'y viendrai lire, travailler, jusqu'au jour où tu voudras m'emmener, loin, loin...

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Raymond tenait Marguerite, nue, sur ses genoux, et tentait, par ses caresses, d'éveiller son désir. Mais elle demeurait songeuse et souriait avec tristesse :

— Il y a, dit-elle, des histoires plus terribles que la nôtre. Ecoute ce que m'a confié, l'autre soir, M""^ B...; tu verras le mal qu'on peut se faire, les uns aux autres, sans aucune méchanceté, rien qu'en vivant.

« B..., m'a-t-elle dit, qui devait devenir mon mari, était fou de moi. Moi, je n'avais ni sympathie ni antipathie pour lui : il m'était indifférent. N'aimant et ne désirant personne, à ce moment-là, j'eus pitié de lui et je l'épousai. Ce furent quelques années acceptables.

a Une sut rien éveiller en moi; réellement cette initiation ne me révéla rien, et, femme, j'étais comme vierge encore. Mais, un soir, par hasard, je rencontrai celui qu'on attend

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toujours et qui vient quelquefois. Je compris aussitôt que le passé était mort et que ma vraie vie allait commencer. Marié, lui aussi, ce Monsieur divorça pour ne plus être qu'à moi seule. Et moi-même, je jure qu'à partir de l'heure où je rencontrai mon amant je n'ai plus « connu » mon mari. Divorcer, moi aussi? Mais mon mari m'a juré que le jour où je voudrais le quitter il se suiciderait devant nous. Et j'ai peur de ce cadavre, de porter ce cadavre, toute ma vie, et que l'autre existence tant désirée ne m'en devienne , à son tour, odieuse. Quelle torture quotidienne! J'en mourrai peut-être. Si mon mari m'aimait vraiment, il ferait cesser ce terrible mensonge, en disparaissant de notre vie... )>

— Voilà, dit Raymond, comment on peut (uer une femme, rien qu'en l'aimant. Décidément, le mariag-e est un terrible piège. Mais je t'avoue ne pas comprendre les scrupules de

ton amie. Son mari la menace de se suicider? Que peut-elle donc lui demander de plus ? Je la méprise un peu et ne la plains pas,

Marguerite fut triste et sans abandon ; elle aussi voulait, pour s'abandonner à ses désirs, l'assurance de pouvoir ne plus mentir à personne. Raymond l'assura que tout s'arrangerait et lui conseilla de prolonger, jusque-là, cette attente qui avait son charme. Et, en disant cela, il savait bien qu'il mentait, mais la détermination de son amie de ne jamais plus le quitter flattait son amour-propre.

« Est-ce curieux, se disait-il, parce qu'un jour j'ai mis la main sursa chair, cette femme m'aime. Et moi-même voilà que ce jeu me passionne au point qu'il occupe toutes mes pensées: je ne suis plus rien dans la vie qu'un amant. D'autres sont avocats, médecins, écrivains, etc., je suis amant. Ce n'est d'ailleurs pas une carrière oisive, et pour la bien remplir

il est nécessaire de renoncer à toute autre occupation. C'est un véritable métier, qu'il faut apprendre; il exig-e des dons d'intelligence, de jugeisient et de sensibilité, joints à des qualités de force musculaire bien réglementée et surtout d'habileté et de virtuosité nerveuses. Une des principales règles à observer, c'est d'abord de ne pas s'abandonner impulsivement à sa passion : ne passe perdre de vue et ne donner de soi que ce qu'il faut pour entretenir le désir, sa lente et grave ascension vers la clairière éblouissante. »

Raymond, qui avait été sincèrement aimé de plusieurs femmes, s'indignait des maximes pessimistes des psychologues, à leur égard. Ses conclusions à lui, le favorisé, et, par cela même destiné à mieux comprendre, étaient que les femmes sont des êtres parfaits pour ceux qu'elles aiment, tant qu'elles les aiment. Lorsqu'elles n'aiment plus, elles mentent et

elles trompent ; mais c'est pour ne pas se mentir à elles-mêmes. D'ailleurs il y a incompatibilité entre tous les êtres, et c'est d'après ce principe qu'il faut juger la vie : on échange des besoins, on se prête des organes, le reste est solitude. Des sympathies s'accordent, s'emboîtent momentanément, mais c'est folie de les vouloir éterniser.

Ce sont les hommes qui ont étudié la psychologie des femmes — des hommes trompés souvent, et qui ne peuvent admettre qu'on leurait préféré quelque jeune écervelé. Seules les qualités d'intelligence ne sont rien pour attacher une femme. L'amour est avant tout physique et il n'est pas d'amour passionné qui ne corresponde à des réalités ou à des possibilités charnelles. Oui leur dit, à ces psychologues maussades, que les qualités qu'ils possèdent sont capables de satisfaire une honnête femme?

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Les femmes ne mentent et ne trompent en réalité pas en agissant ainsi: ce sont les hommes qui les ont trompées. Elles sont sincères, et, aussi instinctivement que la femelle du grand paon, elles cherchent le mâle presque introuvable.

Aussi, la femme qui a rencontré l'amant favorable, exceptionnel, pour lequel elle sera, elle, l'amante exceptionnelle, s'y accrochera désespérément de toute sa chair, de tout le poids de sa chair voluptueuse, et, saura donner à son attachement, avant tout sexuel, des raisons sentimentales. Le sentiment, d'ailleurs, ne germe dans la femme qu'après la possession : il en est le fruit. Je parle des sentiments très sérieux, et non de rêveries de chasteté endiguée. Ainsi le véritable amour serait, plutôt qu'une promesse, une conséquence du bonheur.

Si donc la femme est volage, les hommes

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n'ont à s'en prendre qu'à eux-mênnes. Il faudrait étudier ces questions sans passion. Y voir seulement la trituration nécessaire de la vie. Ma maîtresse me trompe ! Je dois me recueillir et me demander pourquoi : elle a certainement ses raisons...

Les hommes ont des maîtresses, les femmes ont des amants ; ils tâchent ainsi de rééquilibrer leur vie. Avec ces codiciles, quel merveilleux contrat que le mariage! Eu somme, la société est bâtie sur l'adultère : grâce à lui, l'instinct sexuel est satisfait et une certaine harmonie peut rég'ner sur la terre. Et si la plupart des romanciers ne nous entretiennent que d'histoires d'adultères, c'est qu'ils ont instinctivement compris que c'était la question la plus importante, au point de vue social.

Que s'était-il passé ? Une fois encore, Marguerite avait disparu. A son inquiétude, Raymond comprit quelle place elle tenait dans sa vie, quel vide son départ y laisserait. Chaque jour, le silence lui pèse davantage, et il n'arrive à trouver un peu d'apaisement que dans le sommeil. Mais, se réveiller, avec, au cœur toujours la même ang-oisse, le même poids qu'il faudra traîner tout le jour. Est-elle malade ? morte peut-être ? se demande-t-il.

Il accepterait qu'elle meure, pourvu que ce soit en prononçant son nom.

Mais elle allait revenir. Il se souvenait que

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sa précédente absence avait fait plus belle leur dernière entrevue. Ils s'étaient pénétrés furieusement. Marg-uerite suffoquait d'une joie violente, qu'il rivait à lui, de ses deux mains. Vers lui montait l'odeur de leur amour. Immobile et passif, il avait vécu très profondément cette heure de folie, où Marg-uerite, haletante, s'était abattue sur lui, toute moite et parfumée. Avide encore de nouvelles joies, elle s'était oiferte, coupe qui aime à être bue. Il lui semblait, disait-elle, que c'était tout son sang- qu'ellelui donnait ainsi àboire, à petites gorgées savoureuses.

Dans une petite enveloppe, qu'il portait toujours sur lui, Raymond prit délicatement, entre ses doigts fins, un copeau de la toison d'or, qu'il fit jouer dans le soleil. Il se souvenait de cet instant où, grave et ému, il avait, à genoux près de Marguerite, cueilli cette touffe dorée.

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Elle allait revenir. Raymond passait des journés entières à attendre son amie, épiant le moindre bruit de robe ou de pas dans l'escalier. Enfermé dans son obsession, plus rien n'existait pour lui, et même les choses qui avaient fait si longtemps l'unique joie de son existence : ses livres, ses papiers, lui étaient devenues étrang-ères. Il rentrait chez lui, le soir, comme en une prison et quelquefois, après quelques heures de méditation inquiète, il se mettait à pleurer, à sangloter. Il lui semblait alors que sa douleur se liquéfiait et il regardait, avec un certain étonnement, ces grosses larmes qui tombaient, une à une, sur le tapis, de son visage immobile et grave.

Un jour, il contempla, dans £a glace, son visage douloureux et mouillé de pleurs et se trouva très beau. Une pensée nouvelle et fraîche entra discrètement en lui : la possibilité d'être aimé par une autre Marguerite. Brus-

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quement il prononça : « Qu'elle meure ou qu'elle se marie...» Mais, pourtant, d'autres soirs de détresse suivirent celui-là et il se surprit encore à regarder tomber ses larmes.

«Au fond, pensait-il, tous les hommes doivent être ainsi. On s'imagine que ce qui les passionne, c'est le métier qu'ils se sont choisi. Non, cela, c'est la besog-ne mécanique, le travail de fourmi pour occuper les journées. Mais le plus important, pour eux, c'est le bon fonctionnement de leur machine sexuelle. A quoi songe cet homme célèbre, tandis qu'on le complimente sur son dernier roman ? A une belle gorge où dormir. De quoi est-il attristé, et ce dont la gloire elle-même ne le console pas : d'aimer une femme qui ne l'aime pas, une petite fille insignifiante, sans intelligence et presque sans beauté, qui est pour lui son univers.

« Ces heures d'angoisse secrète laissent

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souvent dans la vie un sillage plus profond que certaines journées plus officiellement marquantes. Une minute de larmes, parce qu'une amie est partie, et qu'on ne sait rien d'elle...

« Mais qui osera avouer ces faiblesses ? Sans doute, il faut savoir dompter sa sensibilité, mais est-il nécessaire de l'éteindre, tout d'un coup, comme un cierge après la messe ? »

Raymond se promène dans les allées du Luxembourg. C'est la fin de l'été : aux arbres les feuilles sont déjà rousses, aux pelouses l'herbe est sèche, et la poussière couvre les massifs comme d'une housse. Mais Raymond ne voit rien ; il projette sur ce paysage les images qui sont en lui, associées à l'image de Marguerite. Ils étaient là, assis sur ces chaises de fer ; des pétales roses des marronniers tombaient sur le chapeau de son amie, sur

ses genoux. L'ombre des feuilles marchait lentement avec le soleil. Devant eux, des jardiniers fauchaient l'herbe tendre des pelouses essuyant parfois leurs faux luisantes et humides d'une poignée d'herbe coupée. Là-bas, vers le couchantjUn peuplier agitait toutes ses feuilles avec un petit bruit de pluie ; des pigeons traversaient les pelouses lourdement et se posaient sur la poitrine des déesses de marbre.

Raymond allait descendre les marches vers le bassin que fouette le panache d'un jet d'eau, mais il s'arrêta un instant à contempler devant lui, de la terrasse, l'avenue indécise qui se perdait dans une demi-obscurité. Des couples la traversaient, qui lui semblaient la projection de quelques moments de sa vie, appuyés au bras de Marguerite.

En dessous de lui, à l'ombre des lauriers roses défleuris, une sorte de nursery. Cela

sentait le lait, les confidences intimes, l'ordure. Oh ! toutes les promiscuités, les alliages de bête à bête, préparatoires, que cela supposait : les tendresses niaises, les hoquets, les chimies, les chirurgies de l'amour. Et ces mamelles que l'on pourrait traire. Le ventre ne ferme plus, faussé.

Raymond ne descendit pas les marches.

Comme il se dirigeait vers la rue de Vaugirard, il aperçut Morangis qui venait vers lui. Les deux amis se serrèrent la main, et se regardèrent avec étonnement.

— Comment se fait-il, Morangis, que tu ne viennes plus jamais me voir ?

— Parce que... j'ai deviné que tu étais très occupé, ou très préoccupé. Tu travailles ?

— Non. Et pourtant je crois bien que cette période de ma vie sera très importante pour moi.

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— Tout aboutit à la littérature. Dis-moi, Raymond, que devient Madeleine ?

— Madeleine a été souffrante ; mais quelques semaines de repos à la campagne l'ont guérie. Elle va revenir, cette semaine même. Viens donc nous voir; tu me parleras de toi, cela mechangera de mon perpétuel repliement sur moi-même. Je suis fatigué de ce tète-à-tête avec moi-même.

— Et Marthe ?

— Marthe ! Elle t'attend, ou du moins elle t'attendait ; je ne sais plus, il y a des mois que je n'ai vu personne. Prends garde qu'il ne soit trop tard. Mais cela vaut peut-être mieux ainsi. L'amour finit toujours très mal.

— Pourquoi serait-il trop tard? Marthe aurait-elle un amant ?

— Non, mais je suis sûr qu'elle sera ta maîtresse le jour où tu le voudras. Elle ne peut cependant pas venir s'offrir à toi... Je

vais lui écrire de venir me voir, viens toi-même quelquefois; vous vous rencontrerez, et tu lui feras ta déclaration, ce qui sera beaucoup plus favorable que de me la faire à moi. Après quelques minutes de silence :

— J'aime ce jardin, dit Raymond. En fait de paysage, je n'aime que ceux créés par l'homme, et estime que les sites naturels auraient tous besoin de quelque retouche. Pourtant, cette idée de la beauté des paysages selon la nature a ses fervents partisans : il y a une société protectrice des paysages comme il y a une société protectrice des animaux.

— En quoi consiste cette protection ?

demanda Morangis, tout à fait indifférent d'ailleurs à ces questions.

— Protection contre les ponts et les chemins-de-fer qui violeraient la virginité de la nature. Protection contre la vie, la passion. Est-on assez la dupe du livre, des écrivains

et des poètes! Ce sont de vieilles idées romantiques qui ne correspondent plus à rien. Pourtant on organise des trains de plaisir pour que d'honnêtes citadins, sug-gestionnés par ces lieux communs poétiques, puissent à loisir, toute une journée, contempler des horizons libres et de vrais arbres.

Rien n'est trompeur comme la nature : il faut avoir une forte personnalité pour la peupler, ou alors, vivre en elle sans la regarder, comme les paysans qui font partie des paysages où ils travaillent.

Le bonheur de l'homme n'est pas dans la contemplation, mais plutôt dans la vie active, celle qui réfléchit peu. Mais ^ceux qui agissent n'écrivent pas, et ne songent pas à donner leur formule. La vie actuelle est très belle, Morangis. Quand donc trouvera-t-elle son poète ?

Sont-ils absurdes ces hommes qui ont voulu

être liclies et qui vivent de toutes leurs forces ? Interrog-e-les. Sans doute ils sont peu au courant du palmarès des romanciers, des philosophes et des poètes, mais ne les jugeons pas, non plus, d'après notre mentalité de spécialistes.

Et, celui-là qui, tout en cultivant son intelligence, n'écrit pas, parce qu'il sait que la gloire est un mirage, et qui se sert de sa parole et de sa culture pour conquérir de l'amour et de la sympathie, est-il méprisable?

On s'étonne aussi de l'indiflérence du public pour la poésie. C'est que, vois-tu, la poésie est en retard d'un siècle sur la vie : elle en est encore à l'abri des saules, à l'asile des bois. Qu'elle monte donc en automobile. La passion circule sur les routes de France.

M'indignerai-je encore si on démolit une maison en bois du xv® siècle, pour^ à la place, construire une confortable maison moderne?

Non, il y a plus de poésie dans une habitation confortable que dans une ruine. Il n'y a plus, dit-on, de style architectural. C'est que notre goût du luxe s'est réfugié à l'intérieur des maisons. Bientôt même on ne construira plus que des villas légères, démontables et transportables comme les tentes des Arabes.

— Tu exagères toujours, Raymond ; sache que je n'ai p^s du tout ce goût du déplacement.. .

— Moi non plus; j'ai horreur des voyages, mais nous sommes des malades, contaminés par la littérature.

— Je ne vois pas, reprit Morangis, en quoi la vie actuelle est si belle que tu dis, et je regrette sincèrement la liberté d'esprit du xvii^ et du xviii<' siècle. Quel bel effort décapité! Comment les Révolutionnaires n'ont-ils pas compris que l'aristocratie était le Paradis

à atteindre et non à détruire? L'intelligence y menait, et l'argent !

Et maintenant que font donc les riches de leurs milliards? En est-il un seul qui ait fait quelque chose de beau, qui ait construit un palais; un seul Mécène intelligent, qui ait découvert un artiste ou un littérateur!

Ils mettent leur initiative à acheter un château du xiii^ siècle, à le peupler de tableaux, classés dans l'admiration depuis des siècles. Quel mérite et quel plaisir! Ils n'ont même pas le courage d'avoir des vices, et vivent honnêtement comme des misérables. On dirait qu'ils ont peur de l'opinion publique, et, pour se faire pardonner leurs richesses, font des dons à des hôpitaux, pour entretenir, quelques années de plus, l'inutile décrépitude de quelques vieillards stupides.Ne feraient-ils pas mieux, au lieu de ne s'intéresser qu'aux

malades, de fonder des maisons de joie gratuites pour le peuple ?

Raymondacquiesçaàcette idée qui leréjouissait beaucoup :

— Il serait bien, disait-il, de lui faire l'aumône d'un peu de beauté parfumée. La société est basée sur une répugnante hypocrisie.

Mais ce sont surtout les femmes honnêtes qui sont le plus négligées. L'une d'elles, déjà mûre, quoique assez belle et fraîche encore, osait me demander, un jour,pourquoiil n'existait pas, à l'usage des femmes, des maisons de tolérance, garnies de mâles de toute nuance et de toute couleur. Cette femme avait raison; je lui répondis que ces refuges existaient et lui en donnai l'adresse. Sans doute a-t-elle profité de mon renseignement, et je ne trouve pas cela ridicule.

Certes, Marg-uerite eût accepté d'être le doux secret de la vie de Raymond, et de lui sacrifier son avenir, puisqu'elle l'aimait; mais un deuil la laissait seule au monde, et sans ressources. Elle lui expliquait celte situation, dans un petit mot très affligé.

A cette lecture, Raymond comprit que l'heure de l'adieu était proche, mais il se sentit cependant le cœur soulagé et l'esprit libre. Marguerite l'aimait toujours, et il espérait qu'elle souffrirait beaucoup d'être séparée de lui. Oui, savoir qu'elle passerait son existence avec un être médiocre le rassurait : il serait

regretté. A celte satisfaction d'amour-propre se mêlait,maigré tout, une vraie douleur, franchement égoïste : il allait être tout à coup et pour jamais privé d'une chair qui le satisfaisait. Retrouverait-il cette splendeur voluptueuse, dans un autre amour ?

Marg-uerite vint le lendemain, toute vêtue de noir et si décourag'ée que, disait-elle, tout lui était égal maintenant. La mort même lui paraissait désirable, puisque c'est l'oubli définitif et que c'est comme si on n'avait jamais existé.

— Si je ne t'avais pas rencontré, dit-elle à Raymond, l'indifférence m'eiit couverte contre tous les ennuis; mais maintenant je sais trop ce qu'aurait pu être ma vie pour accepter de la partager avec un autre.

Raymond, à cette minute, comprit qu'il n'aurait qu'à prononcer quelques mots pour ramener Marguerite définitivement à lui. Il

eut peur des conséquences de ces paroles, que son amie attendait peut-être, et, en silence, il la prit contre lui et lui manifesta une tendresse exagérément désespérée. Alors, ce fut elle qui le consola. Il ne put s'empêcher de sourire intérieurement de la bizarrerie de cette situation. Peut-être, lorsqu'elle serait partie, regretterait-il de n'avoir pas parlé. Il la reconduisit à un petit bocage où elle s'était retirée. Après un long silence, comme le wagon où ils étaient frôlait un paysage d'automne, elle posa son regard sur les yeux indécis de Raymond et lui demanda brusquement, s'il l'aimait.

— Tu le sais bien, répondit-il.

— J'ai besoin que tu me le dises.

— Oui, je t'aime.

Raymond ne devait comprendre l'importance de cette simple question que plus tard. Sous un tunnel, elle posa sa bouche mouil-

LA TOISON d'oîi i^q

lée sur les lèvres de Raymond : des larmes salèrent ce baiser, baiser d'adieu? Marguerite n'en savait rien. Si Raymond ne pouvait la prendre, la délivrer, elle se verrait obligée, malgré sa répugnance, de se donner à l'autre.

— Mais, qui sait, dit-elle, tout haut, un jour, peut-être proche, nous nous retrouverons...

— Mais oui ; le mariage n'est pas une prison, et nous continuerons, discrètement, d'être l'un à l'autre.

— Non, Raymond; je t'assure que ce ne serait pas possible, et ce n'est pas cela que je voulais dire: seulement que Georges est malade., il peut disparaître. Alors je serai riche et...

Ils se quittèrent au coin d'une petite rue déserte. Marguerite, avec un sourire très vivant, se promit toute à Raymond pour le surlendemain.

l8o LA TOISON D OR

Raymond, un peu désorienté, se réfug^ia près de Madeleine, qui se plaignit de l'abandon où il la laissait. Elle pleura. Raymond eut pitié d'elle, mais il s'aperçut aussi qu'elle était belle et se surprit à la désirer violemment. Madeleine souriait, étonnée de retrouver Raymond passionné comme autrefois, mais elle ne l'interrogea pas, et se contenta de lui manifester sa reconnaissance, par un baiser long et muet sur ses paupières fermées. Ses paupières fermées sur l'image de Marguerite.

Au Luxembourg, Raymond et Marguerite sont assis sur des chaises de fer, tout près l'un de l'autre. Marguerite a relevé son voile et regarde la prairie qui s'étend, calme, devant elle, déjà semée de feuilles rousses que des jardiniers raclent sans hâte. Elle explique à Raymond sa vraiesituation. Seule aumonde avec une petite nièce dont elle doit assurer

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l'avenir, elle est sans aucune fortune. Alors, il n'y a qu'une ressource pour elle : se marier.

— Puisque ce ne peut être avec toi, peu m'importe avec qui ce soit. Tout m'est indifférent maintenant.

A cet aveu, Raymond comprit lucidement qu'il n'était pas possible qu'il soit ainsi séparé de cette femme. Sortant de son apathie, il prit violemment la main de Marg-uerite, la lui écrasa dans la sienne, petite et nerveuse, et, la fixant, lui dit, un peu étonné de s'entendre prononcer ces graves paroles :

— C'est horrible ! Quelle vie ! Tu ne sais donc pas que je t'aime follement ?

— Je le sais bien, répondit-elle, toute émue et vraiment troublée.

Raymond, qui devinait son émotion, continua :

— Sans toi, la vie ne me sera pas suppor-

table. Si encore j'avais pu l'avoir, deux ans à moi, tout à fait à moi I

— Deux ans seulement !

C'était la vraie pensée de Raymond ; il savait bien que deux années suffiraient à user ce grand amour. Mais Marguerite, qui, en cet instant n'avait pas renoncé à vaincre toutes les difficultés pour obliger Raymond à la sauver, s'attrista. Elle ne comprenait pas non plus pourquoi Raymond, qui disait l'aimer follement, ne lui faisait pas le sacrifice de sa liberté, en entrant dans un bureau quelconque. De minimes appointements leur suffiraient pour vivre. Mais cette réflexion, elle ne la communiquerait pas à Raymond.

— Crois-moi, lui dit-elle, loin de toi,je serai très malheureuse. Mais tu resteras bien vivant en moi : je vivrai avec ton souvenir. Parfois, je t'apercevrai. Je saurai ce que tu fais, je ne veux pas te perdre de vue. Tu ne

peux peut-être pas comprendre ce qu'il y aura encore de bonheur pour moi dans cette tristesse. Et puis, ajoula-t-elîe, en essayant de sourire, tu m'auras vite oubliée. D'autres femmes- t'aimeront. Au fond, tu ne m'amies pas tant que cela; peut-être même mon départ est-il une délivrance pour toi...

— Songe, lui répondit-il, à ce soir de juin où tu t'aperçus que tu m'aimais. Il eût fallu, à partir de cette heure-là, ne plus nous quitter. Mais c'est, au contraire, depuis ce moment que la vie de plus en plus nous éloigne... Cependant je ri.î te vois pas partie : cela me paraît absurde, puisque tu m'aimes.

Rentré chez lui, Raymond fit un examen de conscience et prit la grave détermination de retenir Marguerite : décidément il ne pou vait se passer de son amour. Mais cette résolution demeura toute abstraite ; il ne fit aucune démarche pratique, se contentant

l84 I.A TOISON d'OK

d'écrire à son amie des lettres passionnées, où il l'assurait de sa volonté de ne pas l'abandonner.

Aussi fut-il surpris de recevoir, au bout de quelques jours, ce mot de Marg-uerite

Ne plus in écrire jusquaii jeudi de Vautre semaine. Je pars pour un petit voyage.

Plus de huit jours d'absence. Ce voyage, se dit Raymond, doit signifier : préparatifs au mariage. Elle va donc épouser son patient fiancé. Malgré tout, elle s'abandonnera bien à ses caresses: en fermant les yeux, elle croira que c'est moi. Quelle comédie ! Mais ainsi, notre amour demeurera intact. Il n'y a d'ailleurs que les amours contrariés qui atteignent à une certaine beauté. Nous aurons, dans la vie, chacun notre secret, et ce nous sera à la fois douloureux et presque doux de nous dire •

une autre vie m'était destinée, et de l'imaginer. Puis notre liaison deviendra du souvenir qui s'efface, à peine un regret.

Alors, puisque décidément elle se mariait, Raymond pouvait lui exprimer tout son désespoir, avec plus de franchise qu'il n'eût osé le faire auparavant. Au fond, s'il désirait la conserver comme maîtresse, il ne voulait pas l'épouser. Il savait bien qu'il n'avait aucune des qualités d'un mari, et aussi que le mariage n'était pas la conclusion logique des liaisons amoureuses. Le plus sage est de se quitter en pleine tendresse, afin de se conserver au moins des souvenirs sans amertume.

Il imaginait ce qu'eût été cette vie à deux avec Marguerite, cette femme sans aucune culture intellectuelle. Mais la culture intellectuelle chez la femme n'est-elle pas toujours un peu superficielle? Comme aux allées des

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parcs, les mauvaises herbes repoussent, au bout de six mois d'abandon. Mais pourquoi mauvaises? Les mauvaises herbes, ne sont-cè pas toutes ces lianes morales dont on enserre les pauvres enfants : morale laïque ou morale relig'ieuse?L'éducation, en vérité, est une chose merveilleuse; elle apprend aux hommes ce qui est bien et ce qui est mal. Il serait sans doute dangereux de révéler à certaines inteliig'ence s médiocres qu'il y a des hauteurs où le bien et le mal se rejoignent et se confondent.... La vraie force, c'est peut-être d'oser obéir à soi-même, à ses désirs et à ses instincts; la vertu, c'est une faiblesse envers soi-même. Passer sa vie à se libérer intellectuellement de tout préjug-é,de tout faux principe, et, en réalité, être l'esclave de quelqu'un ou de quelque chose! Ceux qui croient aune religion, à une science, à une idée, à un amour, sont-ils libres ? — Ne croire à rien.

« Je voudrais, ajouta Raymond, avoir franchi ces quelques mois, ces quelques semaines de souffrance, causée par cette séparation nécessaire, et avoir retrouvé ma sérénité. Programme : oublier Marguerite, et travailler, travailler comme un bûcheron r faire, tous les jours, mon lourd fagot, sans autre but que de tuer les heures. On doit arriver à se persuader quo ce qu'on fait est utile. Et puis, pour vaincre la bête amoureuse, cause de toute ma douleur sentimentale, trouver une maîtresse fatigante.

« Marguerite, je veux être sûr qu'elle m'aime pour toujours : alors, le cœur léger, sachant qu'elle souffre, je chercherai et trouverai un autre amour, d'une nuance plus passionnée encore. Je veux vivre. Pour l'instant, je souffre, rien ne m'intéresse, rien; je voudrais être cet arbre qui végète dans cette cour, ne pas même savoir que j'ai des branches et des

feuilles. Ne pouvoirjamais complèlemenlarrêter le balancier de sa conscience !je commence à comprendre ceux qui se grisent ou se raorphinent : s'égarer, se perdre; des cortèges passent. Est-on le cortège ou le spectateur? On n'est plus rien qu'une pelite flamme d'alcool qui brûle. Mais je m'aime trop pour avoir recours à ces stupéfiants; j'aime trop me regarder soufi^rir. Les minutes tombent comme des petites gouttes douloureuses. Et, vraiment, 'puisqu'on vit si peu d'années, ce serait siupide de les dormir. »

Raymond prit alors une résolution subite : emmener chez lui la première femme qu'il rencontrerait. Cette chasse l'amusa; il choisit une toute petite brune, aux yeux très noirs, à la taille souple, qui accepta. Gomme ils rentraient tous deux, on remit à Raymond une lettre. Une lettre de Marguerite. Mais Raymond mit cette lettre dans sa poche : il vou-

lait cette femme, de tout son désir. Ce lui fut un étonnement de se trouver aussi exalté devant cette chair de rencontre, dont il regardait les contours inconnus et respirait le parfum nouveau. Cette femme ne fut pas seulement passive, elle se donna comme une v:aie maîtresse, ne dédaignant aucune tendresse, aucune caresse. Elle n'était pas fâchée, tout en gagnant honnêtement sa vie, de cueillir quelques extases. Elle avouait d'ailleurs sans fausse pudeur qu'en dehors de cette minute électrique, pour elle, la vie ne valait pas la peine d'être vécue. Elle avait pris ce métier, par vocation. Elle est couchée, nue, sur le lit, la tête noyée dans ses cheveux noirs ; ses jambes, longues et fines, se croisent sur son mystère ; ses seins se fuient un peu : leurs fraises reposées font un point rouge au milieu de la cernure violette ; de petites veines apparaissent sous la transparence de la peau.

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Très sérieuse, elle détaille sur ses doig'ts le programme de la séance, et l'on devine que c'est très important pour elle. Elle dit: «Nous ferons ceci, puis cela..., etc. », mais il faudrait transposer la belle simplicité de sa langue.

— C'est cela, répondit Raymond, et puis nous arriverons, ensemble, du même galop, au but, essoufflés et pleins d'écume.

Maintenant Raymond avait hâte d'être seul. La petite chair anonyme partie, il ouvrit la lettre de Marguerite. Sans explication, elle lui donnait un rendez-vous pour le surlendemain. A cette nouvelle, Raymond éprouva à la fois une grande joie et une sorte de crainte. Il avait peur de ne pas savoir dominer sa sensibilité, il savait qu'il n'avait peut-être qu'un mot à dire, pour que Marguerite s'attache définitivement à lui. Non, il pleurerait peutêtre avec elle, mais il l'abandonnerait.

Cette détermination prise,Raymond songea

qu'il y avait de longs jours qu'il n'avait visité Madeleine. Elle l'attendait, mais se plaig-nit douloureusement de l'abandon où il la laissait. Ce fut une nuit de larmes qui provoquèrent, vers le matin, des caresses rafraîchissantes.

Dans le crépuscule, bien seul avec luimême, Raymond, qui n'attend personne, fait des vers, jeu de patience où la recherche de la rime fait souvent dévier la pensée. Mais Raymond ne s'inquiétait guère des règles, ni des rimes, ni de l'immortalité. Hanté par l'image familière d'une femme de songe, qui correspondait sans doute à un désir secret de son être, il écrivait, un peu ému.

Elle vient du plus lointain de ma jeunesse,

Elle a £;Tandi avec moi, le lonç de la vie,

Elle a pleuré de ses yeux vag'ues toutes mes tristesses;

De ses yeux, comme une opale un peu ternie,

Elle a souri tous mes sourires et regardé Les splendides hallucinations de ma pensée.

On sonna. C'était Marthe. Elle confia aussitôt à Raymond son ennui de vivre, presque seule, physiquement. Pour elle, il ne pouvait exister d'intimité que physique :

— Plaignez-moi, dit-elle; je suis amoureuse et je n'aime personne.

Raymond sourit; ilsongea qu'il avait, jadis, fait quelques vers ironiques sur un état d'âme identique, et ne put résister au plaisir de les lire à son amie.

— Ecoutez, Marthe, ne dirait-on pas que ces vers, imités de Laforgue, ont été écrits pour vous :

Le mystère de ma beauté me pèse sur

Le cœur; personne n'est donc tenté de surprendre

Les cygnes qui barbotent en mon âme si pure

Et si fatiguée d'être blanche. Qui veut me prendre.

Moi et les secrets de ma chair irrévélés

Encore? Je suis un nid de virginités Prêtes à s'envoler. Oh ! si l'on savait comme Mon cœur est plus esthétique encore que mon torse : Il est plein de vertiges juvéniles : en somme Un coeur de luxe...

Marthe acquiesça : « Mais oui ! un cœur de luxe ! »

— D'ailleurs reprit Raymond, presque sérieusement, si vous voulez un amant il faut le choisir et le prendre vous-même. C'est toujours la femme qui commence, et les hommes sont sans défense. Morangis, le paradoxal Morangisjsi naïf au fond, si vous vouhez vous l'attacher, comme ce serait facile ! Il vous aime...

— Je ne le détesterais pas. Mais, où nous verrions-nous? demanda-t-elle, toujours pratique.

— Chez lui : il est seul et libre. Mais je vois bien que si je ne le conduis pas par la raain vers vous, il n'osera pas.

— Non, Raymond, je le dirigerai moimême, il comprendra...

— Alors, peut-être osera-t-il trop.

— Que pourrait-il donc oser, au delà des forces humaines? demanda-t-elle, ironiquement.

Aux révélations de Raymond, Marthe souriait en elle-même : elle savait ce dont la timidité de Moran^is était capable, secrètement. Elle se souvenait de ce bal d'avant son mariage, où elle avait dansé avec lui. Elle avait été un peu effrayée de cette crispation qui avait une seconde écrasé son corps contre lui.

Ils se turent et semblèrent s'intéresser au spectacle de le nuit tombant doucement sur les choses. Raymond était retourné à son obsession et analysait son âme compliquée, toujours inquiète. « Je croirai en l'abandonnant, se dit-il, — pensant à Marguerite — m'être surmonté. En réalité, je n'aurai fait

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qu'accepter la log-ique des événements. Si j'avais été riche, j'étais perdu. » Il éprouva, à cette seconde, un sentiment de tendresse pour cet homme qui allait épouser Marguerite.

Morangis entra timidement dans ce silence obscur.

— On m'avait dit qu'il était là. Mais non il n'y a personne.

— Si, répondit Raymond. Mais je te laisse : tu es chez toi.

— Que veux-tu que je. ..

— Reste, te dis-je ; n'allume pas de lampes; peut-être entendras-tu des paroles dans la nuit.

Et il l'enferma avec sa destinée.

Marthe se taisait, un peu troublée: elle sentait son petit cœur voluptueux cloquer comme un chant de crapaud enfermé dans une pierre. Morangis, qui avait deviné une présence mystérieuse, n'avait pas fait un mouvement

et demeurait là, inquiet près de la traîne d'une robe invisible dont le parfum montait jusqu'à lui.

Tout à coup, il sentit l'élau d'une petite main nerveuse lui saisir lepoignet, Ta^^enouil- 1er sur le tapis. Il obéit : une odeur de chevelure frôla sa joue ; une bouche humide se posa, toute ouverte, sur ses lèvres. Alors, il but à cette bouche, en fermant les yeux. Lorsqu'il voulut s'arracher à ce baiser, parler, interroger, la bouche silencieuse insista, s'accrocha à la sienne, versa en lui la tiédeur d'une respiration précipitée, où se devinait le soulèvement rythmé de deux seins.

Marthe dénoua elle-même cette étreinte :

— On m'a ditque vous m'aimiez, dit-elle... je suis venue au-devant de votre timidité; mais vous n'aviez donc pas compris que je vous désirais aussi?

Morang-is serra la petite main de Marthe

qu'il avait gardée dans les siennes, et, pour toute réponse, l'approcha de ses lèvres et la baisa, pieusement.

Sa petite gorge mate de brune éclairait un peu la pénombre. Morangis posa son front sur cette blancheur, et glissa son visage sous le parfum de l'aisselle. Elle le retint ainsi, et ne voulut pas se donner :

— Nous avons toute la vie devant nous : laissez-moi vous désirer quelques jours, dit" dle. Demeurez seulement un peu contre moi; respirez-moi.

A genoux près d'elle, étendue sur des coussins, la nuque appuyée sur ses mains, Morangis, de ses lèvres, suivait le contour d'une jambe fine ; son baiser montait timidement vers la chair nue et plus parfumée. Marthe, immobile, acceptait et répondait à la caresse de ces lèvres qui buvaient sou secret.

LA TOISON D OIV 199

Morangis était métamorphosé, il avait donc maintenant une occupation dans la vie. Marthe viendrait quelquefois chez lui, et il serait toujours là à l'attendre. Il allait s'étudier devant cet amour nouveau et cette maîtresse réelle. Gela formerait un roman : le premier chapitre était déjà fait.

Marthe vint, en effet, comme elle l'avait promis. Ils découvrirent tous les jeux de l'amour. Morang-is n'avait jamais été aimé; c'était pour lui une révélation; cela le vivifiait:

'il était heureux et gai. Presque chaque jour, il envoyait à Marthe des petits bleus, s'in-

K formant à la poste s'ils arriveraient vite. On souriait. C'étaient des vers qu'il adressait ainsi, précipitamment, des vers faits pour son amie et que personne autre ne connaî-

r trait jamais. Ils vivifiaient les paysages de son souvenir.

Sonénfance, sérieuse et réfléchie, se réveil-

lait comme d'un long- sommeil. Images. Odeurs . Odeurs des chambres où il avait dormi, des jardins où il avait promené ses premières curiosités de la vie. Images: sous les gouttières qui tombaient droit des toits, l'eau des pluies lavait de petits cailloux blancs; sous l'averse, pleine de soleil, les feuilles vertes des lierres luisaient brutalement. Là-bas, l'enclume du maréchal ferrant résonnait méthodiquement. Les saules des haies rafraîchissaient de leurs feuillages noirs la blancheur des routes. Au bord d'un chemin, un moulin à vent, aux ailes brisées, gisait comme une bête morte. Voici la mer, verdâtre et transparente : dans le rayon que jette obliquement le soleil qui se couche, semble frétiller une armée gigantesque de poissons d'or.

« Mais, se disait-il, n'avoir personne à associer à ces images du passé. Moi qui étais plein d'amour, lorsque ma main se tendait vers

elles, les nymphes fuyaient en riant, au fond des bois. »

Il prononça tout haut : Marthe ! Maintenant il la promènerait à travers tous ses souvenirs, et réparerait ainsi les injustices de la vie.

Assisà sa table, Morangis feuilletait machinalement une de ces plaquettes de vers que les hommes de lettres reçoivent avec l'estime, la sympathie ou l'admiration des auteurs. Le hollande était d'un beau grain, et, en somme, à peine gâté par quelques strophes imprimées. 11 arracha une des feuilles de garde, intacte, et écrivit à Marthe une longue lettre, où il lui parlait de la mer et de son amour : « Lorsque je te respire, Marthe, il me semble que je suis, au creux d'un rocher, tapissé de mousses, humide encore du flagellement des vag-ues... »

Marguerite, dans son impatience de revoir Raymond, était arrivée au rendez-vous une heure avant le moment fixé par elle-même. Elle avait éprouvé cette angoisse de l'attente que Raymond connaissait si bien. Les yeux fixés sur cette grille par où il devait arriver, elle attendait, tirant, à chaque minute, de sa ceinture noire, une petite montre d'or.

Enfin, Raymond, ganté de gris, le pardessus boutonné, l'air froid et indifférent, apparut et vint vers Marguerite, qui pâlit, puis rougit.

LA TOISON d'or 2o3

— Comme ta as bonne mine ! dit-il ironiquement.

— C'est de te voir. A mon tour,j'avais peur de te perdre. Songe: je suis venue ici, jeudi, je l'ai cherché dans toutes les allées de ce jardin, je voulais te dire qu'enfin... j'étais libre.

Raymond, étonné, lui demanda pourquoi, à leur dernière entrevue, elle s'était montrée résignée à le quitter et presque indifférente.

— Pour atténuer ta peine, répondit-elle simplement. En te parlant ainsi, mon cœur se fendait. Mais je t'aimais assez pour vouloir t'éviter de souffrir.

Ils marchaient sur les feuilles mortes, lentement, heureux de s'être retrouvés, ne fûtce que pour quelques mois, quelques jours, quelques heures. Raymond savait bien qu'il serait impossible à Marguerite de vivre avec la médiocre fortune que lui avait laissée sa

sœur, en mourant, et il se demandait s'il n'eût pas mieux valu ne plus se revoir. Malgré tout, un peu d'espoir demeurait en lui, de pouvoir, quelques mois encore, conserver Marg-uerile comme maîtresse. Mais, pensaitil, il faudra bien qu'enfin elle se résigne à se marier.

Marguerite se croyait-elle sincèrement libre comme elle le disait ?En tout cas, à cette heure, elle ne songeait pas à l'avenir. Elle avait Raymond à son bras, et l'emmenait, lui semblaitil, vers la vie : elle vivait le présent dans toute son intensité. Un instant, elle s'arrêta au bord des marches qu'ils allaient descendre vers le bassin et regarda les vases charg'és de fleurs qui surmontaient l'escalier.Ges fleurs rouges, dans le crépuscule d'automne, éclataient comme des charbons. Elle dit : « Ce sont des lèvres, Raymond, ce sont mes lèvres. » Toutes les fleurs lui semblaient être

LA TOISON d'où 205

des lèvres. Elle découvrait l'automne dont elle n'avait,jusqu'alors,jamais remarqué la beauté dorée. Comme ils passaient le long des corbeilles de fleurs, elle s'approcha des chrysanthèmes, les caressa de sa main, s'arrêta pour respirer leur odeur un peu troublante et sexuelle,

— J'étais capable, dit-elle, de t'aimer sans que tu le saches. Même loin de toi, maintenant, je ne me sentirais jamais complètement séparée. Tu ne peux peut-être pas comprendre.

SijPvaymond comprenait ce sentiment, mais il préférait à ce souvenir perpétuellement vivant, quelques mois encore d'amour réel. Il dit cet espoir.

— Mais oui, répondit-elle. N'est-ce pas pour cela que je viens, une fois encore, de m'échapper, de fuir le patient désir de mon fiancé? Mais combien de semaines pourrai-je

vivre ainsi, ayant à ma charge l'éducation de J cette petite fille que m'a léguée ma sœur, en mourant? Je ne veux pas y songer.

— Si tu le pouvais, ajouta-t-elle timidement, il nous faudrait si peu de fortune pour i nous réunir à jamais !

La nuit les surprit. Un roulement de tara- i bour annonça la fermeture prochaine des grilles. Ils suivirent le flot des promeneurs qui se hâtaient et entrèrent, tout près de là,dans ce petit café de la Place Médicis que fréquentait jadis Verlaine. Ils s'isolèrent dans un coin. Marguerite était auréolée de sa joie. Elle disait, avec une intonation voluptueuse : « Si je pouvais t'avoir, à chaque minute, à chaque seconde, toujours, que ma vie serait belle 1 »

Raymond, qui regardait son visage, son- J geait que c'eût été le moment de l'emmener pour quelques mois de folie. Mais, se réci-

tait-il, « les choses les plus souhaitées n'arrivent point, ou, si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir. » Combien de fois la reverrait-il? La reverrait-il, même? Pourtant, ils n'avaient jamais été si près l'un de l'autre. « Ne dois-je l'avoir amenée à celte soumission amoureuse que pour la perdre? Il me semble que je ne l'ai jamais possédée. Et c'est vrai :je n'ai jamais connu cette Marguerite aux yeux illuminés. » Ils allaient peut-être vieillir loin l'un de l'autre, et lorsque les circonstances leur permettraient de se joindre, il serait trop tard. Mais cette heure de désir irréalisé n'en garderait que plus d'intensité. Ils conserveraient la possibilité de créer, à leur fantaisie, la vie qu'ils n'avaient pu vivre ensemble.

Marguerite disait, sans hypocrisie et sans ausse pitié :

LA TOISON D on

— Georges est malade. Prends patience, Raymond : il mourra bientôt. Alors, nous serons libres et riches.

Raymond eût accepté celte combinaison, sans s'indigner ; mais il savait bien que deux années de séparation auraient détruit en lui le désir de retrouver Marguerite. Pourtant un peu de colère lui montait au cœur, en contemplant le rayonnement du visage de son amie, l'illumination de sa chair, le désir de sa bouche et de ses yeux. Ils allaient se quitter, emportant chacun ce sentiment douloureux qu'en agissant ainsi ils péchaient contre euxmêmes. Dans la rue, Marguerite pressait lebras de Raymond contre sa poitrine. Elle disait ses projets : ils se verraient presque chaque jour, elle lui dirait où et dans quelles conditions; il n'avait qu'à avoir confiance en elle ; puisqu'elle l'aimait, elle saurait être plus forte que la destinée.

— Souris-moi, Raymond, dit-elle, gravement; dis-moi que tu es heureux.

Puis, s'approchant de son ami, elle mit ses lèvres sur sa iDOuche. Ses lèvres tremblaient un peu.

Elle dénoua Tétreinte, et, avant que Raymond ait eu le temps de prononcer une parole, elle s'échappa, en disant :

— Je suis en retard : on m'attend. A bientôt, Raymond.

Sa bouche souriait encore.

Raymond, immobile, la regarda s'éloigner.Son mouchoir contre sa bouche, elle sanglotait. Devait-il la rejoindre, la consoler, la presser contre lui? Non. Il trouvait que c'était bien ainsi : « C'est beau, dit-il, de la voir partir en larmes. Jusqu'à la dernière seconde, elle a su assez se maîtriser pour retenir sa peine, et me sourire...

« Voilà où aboutit le hasard d'une rencon-

Ire. L'amour ne choisit pas, comme on Va écrit, ses « objets » entre mille. Non, on n'est pas spécialement destiné à une femme; ce qui donne cette apparence, c'est qu'on est arrivé dans sa vie à l'heure qu'il fallait...

« Mais la difficulté de retrouver une chair qui s'adapte aussi parfaitement à ma chair me fait penser qu'elle est unique. Elle l'est, tant que je n'aurai pas rencontré une autre femme, indispensable aussi à mon org'anisme.

rt Marguerite ne raisonne pas, elle; elle vit dans le présent. Comment comprendre cette plénitude de bonheur qui résiste même à l'absence? Avoir toujours sa pensée appuyée au visage d'un être aimé, être un peu lui-même ! La vie qu'autrefois il fallait remplir de mille occupations, et qui cependant semblait vide, est maintenant pleine, quoique inoccupée. Dès qu'on aime, on accepte tout de la vie.

parce qu'au fond on retrouve l'amour en tout, son odeur en toutes choses.

« La possession profonde qui a uni deux amants se prolonge: ilsengardent l'illumination .Autour d'eux les choses prennent le visage de Têtre aimé. C'est lui qui vous accompagne dans les rues de la ville, dans les allées du jar din.Onestseul rilestlà; on lui parle; il répond. Tout se rapporte à lui, et tout est agréable : la pluie et le vent, le soleil et la limpidité de l'atmosphère. Oui, tout devient copulation, enivrement de la chair. Il semble que l'être s'est à ce point empli de l'odeur de l'autre que l'absence se confond avec la présence réelle; et, au paroxysme de la vraie passion, le désir n'est pour ainsi dire plus localisé. Il s'est dilué, épandu sur toute la chair, et, baiser une main, une épaule, un sein, les lèvres, les cheveux, est une possession complète.

« Marguerite est envoûtée de moi. Qu'un

autre la possède, qu'éveilléra-t-il en elle ? L'amour qu'elle garde pour moi. »

A cette pensée, consolante, Raymond ne put s'empêcher de sourire.

« Cependant, pensait-il, un des besoins les plus nécessaires au bon fonctionnement de notre organisme et de notre cerveau, c'est cette fusion profonde qui, en son rythme parfait, anime et vivifie toutes les cellules de la chair. Fatigue inutile, dit-on. Non; physiologiquement, cette gymnastique rythmique est fortifiante, et, dirait un médecin, destructrice des toxines de l'organisme. L'amour physique n'a donc d'autre but que la joie et la santé des êtres. La maternité est plutôt une surprise désagréable. Demander aux femmes de n'aimer les hommes que pour leur faire des enfants, c'est vraiment trop raisonnable. L'amour maternel ne monte au cœur des femmes qu'avec le lait. »

Marguerite était une amante exceptionnelle, dont l'amour devaitêtrela seule fonction, l'unique raison de vivre. Raymond se souvenait de ses gestes si harmonieusement voluptueux; il la revoyait, toute frémissante comme une feuille dans le vent, puis étendue dans son propre parfum, grisée d'elle-même, et avide encore de se donner. Il entendait encore le ruisseau de sa voix, à ces minutes, heurtant les petits cailloux de son rire. Une autre évocation : ce bruit tiède et parfumé dont la gamme descend jusqu'au goutte à goutted'une fontaine épuisée.

« Mais pourquoi me faire souffrir ainsi? Marguerite n'est qu'un des mille visages de l'amour. La mer n'est pas une vague, mais la folie de toutes les vagues; l'amour n'est pas une seule femme, mais la possibilité de toutes les femmes. II ne faut pas que je devienne sentimental ; je ne suis pas une âme

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encastrée dans un corps, mais un corps doué de la faculté de sentir. Je veux vivre de nouvelles émotions, respirer d'autres chevelures, d'autres roses aux pétales compliqués. Ce m'eût été horrible de songer que j'avais atteint le but de ma vie, et que je ne devais plus rien désirer. Quelle consolation encore de se dire qu'il y a et qu'il y aura toujours des jeunes chairs, prêtes à épouser mon désir! De jeunes chairs vivifiées de toutes les nuances sentimentales que l'on peut rêver. Allons, c'est ridicule de penser que l'on puisse définitivement s'appareiller à un autre être. Que la vie de plus en plus m'apprenne à cultiver mon ég"OÏsme, à ne chercher mon bonheur qu'en moi-même. »

Raymond ouvrit sa fenêtre, comme pour renouveler l'air en son âme. Malgré le froid, il se pencha vers la rue, et regarda le va et vient des passants. Des fiacres se hâtaient.

reflétés comme en un miroir sur la chaussée mouillée de plaie. Un embarras, causé par un cheval qui venait de glisser et de se coucher dans ses brancards brisés, l'amusa quelques instants. Une flottille de fiacres attendaient, immobilisés, puis, une à une comme dans le courant d'une rivière, les voitures coulèrent, caoutchoutées.

L'amour-propre atténue bien des souffrances. Il était agréable à Raymond de se dire que Marguerite était très mallieureuse :

« Elle m'aime. Moi je n'aime qu'à être aimé. »

Ce qui le désolait le plus, c'était de songer que leur union physique n'avait été, en somme, jusqu'à ce jour, qu'une sorte de prélude. On n'aime vraiment bien sensuellement que lorsque l'âme aussi est prise. Et il sentait que c'était seulement maintenant que Marguerite l'aimerait de tout son être.

« Au moment où elle m'échappe, se dit-il, elle devenait tendre et languissante. L'autre soir, j'ai compris qu'elle me désirait autrement et plus que charnellement. Elle me désirait pour vivre près de moi... Est-ce curieux, après une année de possession ! Mais la porte est à jamais fermée sur ce jardin de délices. Je ne peux que regarder, par le trou de la serrure, le rêve deviné... Il est sans doute plus beau ainsi. D'ailleurs, si les nécessités de la vie ne nous avaient pas obligés à nous séparer, nous nous serions peut-être quittés, lassés l'un de l'autre. Les sentiments aiment à être contrariés : l'amour fleurit dans la douleur, comme certaines plantes dans les rochers. Mais c'est souvent au moment même où on croit être fixé, sentimentalement, où on s'imagine avoir trouvé un but définitif à sa vie, qu'on s'en découvre un autre, plus vrai, plus conforme à l'être que l'on est devenu.

2l8 LA TOISON d'oK

Déjà ! oui, je sens que cette passion qui m'abandonne a creusé en moi la possibilité d'un autre amour, plus délicat, plus complexe. Cette femme, que j'aimerai demain, je la vois, et, lorsque je la rencontrerai, je saurai la reconnaître. On peut juger les hommes d'après les femmes qu'ils aiment, d'après les femmes qui les aiment. On a toujours l'amour que l'on mérite, la femme que l'on mérite. Il y a ainsi des étapes, dans la vie sentimentale, qui correspondent à l'évolution physique et mentale des êtres. L'amour, en somme, ce n'est que la culture de son égoïsme : les femmes ne sont que les jardiniers de nos sentiments. Pour qu'elles nous fassent produire des feuilles, des fleurs et des fruits, il faut qu'elles soient capables de cultiver tous les instincts qui sont en nous. Le rôle d'amante exige des qualités mentales aussi. Je ne parle pas de culture littéraire, tout à fait inutile, et

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même nuisible au bon fonctionnement d'une

intelligence féminine. »

Des semaines passèrent, puis des mois; Raymond ne recevait aucune nouvelle de Marguerite.

« Allons, se dit-il, l'ablation est faite. N'estce pas moi qui l'ai voulu ? J'accepte donc de souffrir pendant quelque temps, mais, ainsi, je n'aurai pas enchaîné ma vie à un être inférieur à moi-même. Celte aventure va dévenir du passé. Alors que restera-t-il de cette passion qui a rempli quelques années de ma vie? Quelques images voluptueuses. Hélas! le souvenir de mes sensations physiques les plus belles et les plus violentes se réfugient au cerveau, deviennent comme intellectuelles: la chair ne se souvient pas. Veut-on revivre une heure d'amour, on ne retrouve en soi qu'une image visuelle, et seulement la photographie de ses gestes. S'il y a une mémoire affective,

on ne peut la dissocier absolument de la mémoire intellectuelle: ce sont les deux poids de riiorloge. Les images affectives ne peuvent resurgir en nous que si notre intelligence les a enregistrées ; ou alors c'est une reviviscence de sensations tout à fait fugitive et obscure. Il y a une certaine mémoire musculaire, mais elle n'obéit pas à notre commandement; quelquefois, une de ces sensations englouties en nous remonte à la surface de notre être, comme une bulle d'air à la surface d'un étang. »

Malgré sa volonté de dominer sa sensibilité, Raymond souffrait. Scrupuleusement,il notait ses impressions, sachant bien que le cœur ii • garde pas longtemps le souvenir des plus sincères douleurs. Plutôt qu'une souffrance, c'étaitune privation qu'il éprouvait, et il répétait sans cesse : « La concordance physique, c'est peut-être ce qu'il y a de plus important

au monde ! Le désir violent lui-même peut se tromper, se sug-g-estionner. Quel amour résisterait aune femme infranchissable?» Toutes les femmes lui paraissaient infranchissables, et longtemps encore il devait s'obstiner à ne désirer que la chair impossible de Marguerite. Un des résultats de cette obstination fut de l'éloigner définitivement, au point de vue sensuel, de Madeleine. Il ne voulut plus voir en elle qu'une amie, et il eût aimé pouvoir se confier à elle, lui dire toute la vérité. Mais Madeleine, qui acceptait, sans trop de peine, son nouveau rôle d'amie, était d'une nature trop org-ueilleuse pour accueillir ce genre de confidences.

D'ailleurs, Raymond, maintenant qu'il n'avait plus à mentir à personne, s'était comme réfugié en lui-même et ne parlait presque plus. Il appelait cette réserve, une réserve sentimentale préparatoire à un nouvel amour.

On ne se guérit de l'amour que par l'amour, et, quand on cherche l'amour, on le trouve, et toujours la nuance désirée. Chaque jour, Raymond pensait un peu moins à Marguerite, un peu plus à l'inconnue qui la remplacerait dans sa vie. Sa peine se consumait, comme un tison sous de la cendre blanche.

Déjà le sens critique vis-à-vis de son amie lui était revenu : « Elle commençait à épaissir », dil-il! Et puis vraiment cet accident volontaire d'il y a six mois avait unpeu abattu la fierté de sagorge. De déductions en déductions, il en était arrivé à comprendre que l'héroïsme de sa maîtresse, le quittant en pleine passion, ressemblait beaucoup à de l'égoïsrae pratique. Cela prouve sa vitalité. Il est sage de sacrifier un amour éphémère à une vie confortable. Les femmes sont avant tout pratiques.

Les nouvelles qu'il reçut, quelques jours

après, de Marg-iierite, confirmaient pour Raymond cette opinion. Elle écrivait que, malgré ses répugnances, elle avait été obligée de se marier, et de s'assurer, à elle et surtout à cet enfant que sa sœur lui avait confié en mourant, une vie à l'abri de la misère. « Mais, ajoutait-elle, deviens riche toi-même, et je te jure que, ce jour-là, j'abandonne tout pour vivre avec toi. »

Raymond, en lisant ces lignes, eut une grande joie, et il sourit ironiquement, parce qu'il savait que la fortune ne lui viendrait pas^ et viendrait-elle à lui, qu'il serait alors trop tard.

En même temps, Marguerite lui annonçait la mort du peintre Newsky : « Il m'a légué, disait-elle à Raymond, toutes les peintures qu'il a faites d'après moi ; je te les donne : ainsi tu vivras encore un peu avec moi. »

Raymond accepta avec bonheur ; peut-être

lui était-il plus agréable, à cette minute, de posséderces toiles, que Marguerite elle-même : « Ainsi, se dit-il, elle demeurera, dans mon souvenir et dans ma vie, perpétuellement jeune et belle et telle que je l'ai aimée. »

Il se souvenait de ce projet qu'ils avaient fait, autrefois, d'aller vivre quelques jours, quelques semaines, en ce petit château de Normandie que Newsky mettait à leur disposition. Mais aucun projet ne se réalise : Marguerite est partie, Newskj est mort, le petit château est, depuis longtemps déjà, vendu et les statues qui semblaient marcher sur les pelouses, femmes vivantes, dorment maintenant, dans quelque musée. Newsky, en effet, avait été obligé, pour alimenter ses dernières années, de vendre, à bas prix, cette propriété. Un industriel enrichi l'avait achetée, mais avait tout de suite débarrassé le parc de ces indécentes statues. Le conservateur du Musée

de la petite ville voisine les avait acquises, an grand scandale du clerg-é.

Raymond maintenant regrettait ces jours de vie commune qu'il n'avait pas vécus avec Marguerite : « Est-ce carieux, disait-il, nous nous sommes aimés sanstro[) nous connaître. C'est même peut-être la cause laplus réelle et la plus profonde de notre amour. Comme à distance j'en suis étonné. Dire que, si j'avais été riche, je l'aurais épousée ! Il faut bénir les entraves qui nous empêchent de réaliser nos projets. Heureux ceux qui hésitent, qui doutent de leurs sentiments et résistent à leurs impulsions. »

Debout surla dernière marched'une échelle, un marteau à la main, Raymond vient de planter un clou dans le mur, en face de son bureau, et d'y fixer le plus beau portrait de Marg-uerite. Nue^ la chair si blanche que l'on devine le lacis compliqué des veines bleues;

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ses cheveux, moisson folle, s'épandent sur ses épaules et éclaboussent de leur or ses reins souples et lascifs. Elle offre aux regards, sans pudeur, tout l'orgueil de son ventre, feutré de mousses d'or.

— C'est beau comme un Titien, dit-il, tout haut.

Descendu de son échelle, le dos appuyé à sa cheminée, Raymond contemple avec une sorte d'extase ce tableau où le peintre a su mettre toute la voluptueuse beauté du corps de Marguerite. Puis, une à une, dans tous les coins de son cabinet de travail, il fixe les autres toiles, les autres esquisses, qui, toutes, éternisent une attitude, un geste de son amie. Un soleil d'hiver, pâle et discret, fait briller les rousseurs des chevelures et accentue la matité des chairs. Devant cette Marguerite idéalisée, Raymond oublie tout à fait la Marguerite réelle, et il se sent envahi d'une joie immense:

il est délivré de toute souffrance, de tout regret; il comprend qu'il va enfin «repartir » comme ces arbres un moment arrêtés dans leur croissance et qui se reprennent à croître, à vivre.

Raymond regarde encore la merveilleuse toile, et du fond de sa mémoire monte spontanément à ses lèvres ces vers aimés, aussi émotionnants, aussi près de notre sensibilité actuelle qu'une élégie de Francis Jammes :

Pande, puella, pande capillulos Flavos, lucenteis ut aurum nitidum.

Pande, puella, coUum candidum, Productum benè candidis humeris.

Gonde papillas, coude ^emipomas, etc

Sur un rayon, près de sa main, il prit ce petit volume des œuvres de Catulle, Tibulle et Gallus, et se récita en entier cet hymne de

Gallus : Ad Lydiam, dontla fraîche sensualité l'avait toujours ému.

Mais, clans sa pensée, Lydie, ce n'était déjà plus tout à fait Marguerite, il le constatait : « J'ai de l'amour en moi, dit-il ; Marguerite est disparue, mais elle n'a rien emporté de moi : je demeure intact, avec mes sentiments, mes désirs et mes rêves. Je désire violemment une autre femme, sans la connaître ; je sais seulement qu'elle sera blonde et semblable à cette femme de Newsky, oui, plus pareille à cette Vénus de Newsky que Marg-uerite ellemême. »

Un coup de sonnette violent réveilla Raymond de sa méditation. C'était Morangis. Un peu pâle et abattu, il s'assit sur le divan, et regarda, un instant, les nouvelles toiles de Raymond. Mais il ne fit aucune réflexion. Une autre pensée l'occupait:

— J'ai, mon cher Ravmond, dit-il, une

LA TOISON t> OR 2 29

très triste nouvelle à l'apprendre: elle te touclie aussi. Marthe est morte !

— Morte ! Marthe!

— Oui, emportée en quelques heures par une pneumonie infectieuse. C'est absurde,

^n'est-ce pas? Je viens de la revoir : elle est ï une très belle morte. Oui vraiment, plus belle ■qu'elle ne Ta jamais été... Mais quelle agonie,

mon pauvre ami! Jusqu'à la dernière minute,

elle a crié son désir de vivre...

Song-e, Raymond, cet être que j'ai aimé,

cette chair que j'ai possédée ! C'est horrible .pour moi. Je perds une maîtresse agréable; je ne retrouverai pas cela.

— Pauvre Marthe, dit Raymond, qui ne trouvait pas d'autres paroles. En somme, tuas raison, mon ami, c'est toi le plus veuf. Son mari n'existait pas pour elle.

— Ni elle pour lui. C'était un homme raisonnable, qui ne se sug-gestionnait pas des

j3o la toison ij'ou

sentiments qu'il n'éprouvait pas. Il avait épousé notre Marthe par raison de caste... Il n'ignorait d'ailleurs pas ma liaison avec sa femme. Il m'en savait gré. C'est, au fond, la meilleure conception du mariage, qui ne doit pas entraver les hasards de la vie.

C'était, continua Morangis, mon premiei essai d'amour sentimental : ce sera peut-être] aussi le dernier. Je me retrouve, en somme,] aussi seul que devant... et que pendant Marthe, avoua-t-il encore, n'était pas uncj amoureuse. C'est triste à penser, mais se; sens n'étaient pas encore éveillés. Mon rôlauprès d'elle était un peu ingrat ; j'avais h sensation de la préparer au grand amour d» sa vie... Crois-moi, Raymond, les professionnelles que l'on paie très cher ne sont pas ù dédaigner ; elles ont la beauté, leur métier l'exige, elles ont aussi une science que les amoureuses de bonne volonté, ces amateurs.

LA TOJSON d'oK 2^1

n'ont pu acquérir. Ce qu'il faudrait^ chez une maîtresse, ce serait une violente passion, servie par une grande expérience. Autrement, n'est-ce pas comme ces musiciens de génie qui ne savent pas la musique ?Oui, je me souviens d'une fille que je louai un soir de désir : elle fut sublime, cette chair anonyme ; elle savait tous les accords... Je n'ai jamais compris cette valeur surnaturelle que la plupart des hommes attachent à la virginité d'une femme. C'est une idée religieuse : on s'unit pour l'éternité. En I réalité, une femme qui donne sa virginité à un homme ne lui donne pas grand'chose. Ellemême ne conserve de cette offrande qu'un souvenir douloureux, et si elle doit aimer, un jour, ce ne sera jamais ce premier sacrificateur. Il faut venir le troisième dans la vie d'une femme. — Sans compter le mari, répliqua Raymond. Mais pourquoi le troisième ? Tu généj ralises trop facilement ton expérience person-

nelle, et il serait aisé de le contredire... Pauvre Marthe, elle est morte avant d'avoir atteint la plénitude physique de son être, le complet développement de ses sens. C'est triste à en pleurer : il y avait tant de vie et de désir de vivre en elle. Cette agonie dut être affreuse. Son père était auprès d'elle?

— Oui, il semblait songer aux élégies qu'il ferait sur cette mort. L'ég'oïsme, c'est la seule qualité de poète qui soit en lui.

Raymond et Morangis entrèrent, en feutrant leurs pas. Sur un lit très blanc, Marthe, les mains croisées sur une gerbe de roses rouges, semblait dormir. Ses traits se sont affinés, se sont fixés en une suprême expression de gravité \ souriante. Elle est très belle ainsi, et on a cette impression, un peu consolante, que, dans sa tombe, elle conservera immuablement celte expression.

Raymond, qui fait intérieurement cette réflexion, s'est approché de la morte, et met sur son front un pieux baiser d'adieu. Morangis n'a pas lecourage d'imiter son ami. II reste debout, appuyé contre la fenêtre, qui est ouverte ; ses yeux se fixent, s'hypnotisent à contempler ce visage qui s'anima tant de fois sous ses baisers. Ses yeux s'emplissentde larmes qu'il laisse couler sur ses joues : il trouve, dans cette émotion, une grande volupté physique. Et, malgré tout, il éprouve aussi une réelle joie d'orgueil à sentir qu'on le regarde et qu'on le plaint. C'est lui l'amant, et Marthe était belle.

M. de Saint-Clerc est là, drapé dans sa douloureuse dignité. Il raconte à Raymond les derniers moments de sa fdle, et vêt son récit d'une littérature poétiquement macabre, La bêtise de cet homme écœure Raymond : « Ouen'est-celuiquisoit mort ! » pense-t-il,tan-

dis que le poète cherche, dans sa mémoire, des images sinistres et des métaphores ridicules.

M. de Saint-Clerc parle toujours, mais Raymond n'écoute plus. Dans cette chambre mortuaire vient d'entrer une femme qu'il n'a jamais vue et qu'il connaît cependant, lui semble-t-il. Est-ce une hallucination^ on dirait la Marguerite du tableau de Newsky, plus réelle que la réelle Marguerite. Grave, elle se dirige vers le lit, où Marthe dort son sommeil de morte, s'agenouille un instant, la tête dans ses mains, puis vient silencieusement tendre la main à M. de Saint-Clerc.

Raymond est devenu pâle : toute sa vie es^^ concentrée dans ses yeux. Jamais il n'a été aussi troublé. Un instant, son regard illuminé rencontre celui de la mystérieuse inconnue, se fixe sur ses yeux, qui ne se dérobent pas. Voilà qu'elle s'approche de lui, avec assurance, lui tend la main.

LA TorsoN d'ok 235

— Je vous reconnais sans a^ous avoir jamais vu, lui dit-elle. Je ne puis me tromper, et vous êtes tel que je vous imaginais.

Marthe,ajouta-t-elle, vous aimait beaucoup; elle vous devait sa libération morale, et, par répercussion, je vous dois la mienne.

Alors, elle expliqua, à voix basse, que, l'été dernier, en un château de province, elle avait rencontré Marthe et s'était liée avec elle d'une amitié spontanée comme l'amour.

— Mais ce que j'aimais en Marthe, je l'ai compris dès les premiers jours de notre affection,c'était ce que vous aviez mis en elle, c'était vous, Raymond,

Elle ajouta :

— Je savais par Marthe que vous aimiez ■ne Mar|D^uerite, très belle, mais indigne de

"ous. Gela me faisait souffrir pour vous. Spontanément, Raymond lui révéla son

étrange ressemblance avec le portrait de son ancienne maîtresse :

— Vous êtes la vraie Marguerite, dit-il.

— Je suis Marguerite aussi.

Cette constatation les réjouitprofondément, et déjà ils parlaient d'eux-mêmes comme s'ils s'étaient toujours connus.

Ils sortirent ensemble, et, en parlant, se découvrirent des âmes semblables. Ils savaient, sans se le dire, qu'ils seraient l'un à l'autre, et pour eux, comme toujours, au début d'un nouvel amour, une vie nouvelle commençait, si pleine d'un bonheur infini qu'il leur semblait qu'elle ne devait jamais finir. Oh ! comme l'autre Marguerite était loin ! Avait-elle vraiment existé? Jusqu'à cet instant, Raymond avait désiré quelle souffrît d'être privée de lui; maintenant, cela même lui était tout à fait indifférent. Il ne se posait même plus cette question qu'il avait formulée, quelques jours

LA TOISON d'oK 287

auparavant : « Quel mal me fera la procliaine femme que j'aimerai? » Non, et c'est bien sincèrement qu'en se séparant de sa nouvelle amie, ce premier soir, il lui dit :

— Il me semble que je vous ai toujours aimée, Marguerite.

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