CONDUITE DANS LES CONTROVERSES
goûte jamais le malin plaisir d'avoir trouvé à l'Eglise un ennemi de pins. Le fiel de certains écrits exaspère l'âme ; et l'irritation fait tomber un édifice chancelant, qu'un peu d'indulgence eût raffermi. Sans la douceur de l'abbé de Clnny, Pierre le Vénérable, que fût devenu Abélard (1) ? L'allégresse de la charité a pour objet le bien, non le mal. Préfère de loin la victoire féconde d'une bonté qui pacifie les cœurs, les gagne et les relève, à l'amère satisfaction d'un succès hautain, qui les humilie, irrite et déprime. Sois poli ; en combattant l'erreur, ménage la personne. — Et surtout, soit scrupuleusement vrai (2). A tous, amis et ennemis, prêtons
vaudrait la peine d'être cité et médité tout eutier. Le saint docteur y raconte comment, au ive siècle, une querelle de syllabes faillit déchirer le monde en deux. Les Orientaux distinguaient la substance etThypostase, tandis que les Occidentaux désignaient d'un même terme les tleux notions. La dispute s'envenimait. S. Àthanase pesa avec calme ce que les deux partis voulaient dire, et montra au synode de 362 qu'il y avait parfait accord sur le fond : « En ce temps de controverses et de disputes, remarque S. Grégoire, il serait dommage de taire une action, d'un exemple si utile à nos contemporains » (M. P. G. t. 35, col. 1125, 1126).
(1) Voy. clans le Dictionnaire de Vacant-Mangenot, l'ail. Abélard, dû au P. Poutalié, S. J.
(2) « Soyez vrai en tout. Que votre sincérité aille jusqu'au scrupule. Vous mériterez d'être fidèle dans les occasions importantes, si vous l'avez été dans celles qui le paraissent le moins, sincevi fïlii Dei. C'est une grande grâce que l'amour de la vérité ; on l'obtient par les gémissements de la prière. »Mabillon mourant, Ruinaut. Abrégé de la vie de dom J. Mabillon, 1709, p. 379.
30 Ire PARTIE. — TOLÉRANCE DANS LA VIE PRIVEE
cette attention sérieuse qui ne travestit aucune pensée, qui ne dénature aucune phrase, qui ne inutile aucune citation.
En adoptant l'esprit du Christ, redouterionsnous de servir moins bien sa cause ? Loin de là. De nos jours surtout, où l'on aime à faire ostentation de sincérité, et où tant d'âmes, honnêtes au fond mais dévoyées, en sont réellement éprises, comptons la loyauté chrétienne parmi les influences les plus capables d'ouvrir les âmes au don de la foi. Des arguments boiteux affaiblissent les bonnes thèses ; de fausses allégations aggravent les querelles, éternisent les controverses, multiplient les malentendus, amènent des répliques victorieuses ; un ton intransigeant et dédaigneux indispose contre un auteur et fait souhaiter qu'il ait tort. Pour établir la vérité, faut-il l'exhiber pauvre de preuves ; pour déraciner l'erreur, allons-nous lui fournir des prétextes et des semblants de raison ? Et afin de gagner le lecteur, conseillerons-nous d'exciter son antipathie ? Il y a peut-être quelque malice, mais beaucoup d'à propos dans cette remarque de S. Augustin : « S'il arrive au loup de se travestir en brebis, il ne s'ensuit pas que les brebis aient à quitter leur robe (1) ». Seules ces victoires glorifient le Christ, qui se remportent par les armes du Christ. Or, sur toutes, se trouve,
(1) De sermone Domini in monte, 1, 2, c. 12, n. 41 (M. P. L. t. 34, col. 1287).