‹ La toléranceChapitre 4 sur 102 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

mœurs, ne constituent vraiment notre but. Plutôt qu'historique, notre étude est morale et sociale.

Nos intentions sont droites. Franche, notre parole pourra parfois sembler sévère ; jamais elle ne sera haineuse. Et si de lamentables erreurs, de vilaines hypocrisies, de funestes séductions provoquent en nous des émotions aisées à comprendre, notre peine, notre regret, notre compassion, ne se convertiront ni en mépris ni en ressentiment amer.

Nous écrivons pour quiconque, fidèle ou incroyant, sait ou désire dominer ses propres préventions, s'affranchir des préjugés à la mode, estimer le présent avec impartialité, et placer les personnes et les institutions anciennes dans le recul du temps ; pour quiconque, en somme, veut être juste et bien informé.

Nous dirons ce que nous jugeons être vrai ; nous souhaitons d'être bienfaisant par la vérité.

Dans ce monde occidental, qui doit au Christ sa civilisation, sa vie et ses idées les plus généreuses, qui l'admire toujours alors même qu'il n'est plus unanime à l'adorer, aucun livre n'a pu s'écrire sur la tolérance sans invoquer les exemples et les leçons de Jésus de Nazareth (1).

Pour tous, Il est demeuré le Pacificateur et le Consolateur des hommes dont II s'est proclamé le Rédempteur ; et sa magnanimité a reçu les hommages ardents et confiants de la piété fidèle, les hommages plus froids mais encore sincères de l'indifférence respectueuse. Hélas ! Il a reçu également les hommages perfides des sectaires qui, dans les paroles ou dans les actions du Christ, ont cherché la condamnation de son Église ; qui se sont attachés à mettre la société chrétienne en opposition avec Celui dont l'assistance lui est promise à jamais.

Au moment où nous abordons nous-même le sujet délicat de la tolérance, comment taire le nom de Celui que nous faisons profession de servir et d'imiter ?

(1) Voyez même les conférences de Jules Simon sur"la liberté de conscience, 4e Leçon.

Taire ce nom béni serait comme désavouei' notre Modèle ou redouter de sa part un accablant désaveu.

Assurément, dans la vie du Christ, nous n'avons pas à chercher des indications littérales pour des circonstances et des situations qui n'existaient pas quand II passa sur la terre. Et c'est le sophisme dont on abuse contre l'Église. D'avance nous le dénonçons.

Mais proclamons-le bien haut : le sens le plus exquis de la vraie et bonne tolérance, nous catholiques, nous avons à le puiser dans le Cœur qui a uni toutes les délicatesses à toutes les grandeurs ; où la plénitude de la nature humaine rejoint celle de la divinité ; où Dieu et les hommes sont aimés comme ils ne le sont nulle part : dans le cœur de Dieu fait homme.

Toutefois, l'attention que nous portons sur le Christ doit tendre à l'observer complètement. Son vrai portrait n'est pas rendu par quelques traits détachés de l'ensemble de sa figure.

Évoquons un instant les souvenues qu'une lecture même superficielle de l'Évangile peut nous avoir laissés.

Le Maître qui est la vérité et la sainteté a des pardons, des apologies, des effusions de tendresse pour les pécheurs et les pécheresses qui se repentent, des larmes paternelles pour les obstinés, des miracles pour les incirconcis, des excuses pour Pilate et pour ses bourreaux ; des louanges pour les étrangers, pour les schisma-

tiques : l'exemple de la charité bienfaisante, de la miséricorde secouvahle, Il nous le propose dans un Samaritain.

Il faut prêcher l'Evangile sans violenter personne ; l'enseignement, la parole persuasive (1), la vertu (2), une douceur d'agneau (3), doivent ouvrir à la bonne nouvelle un chemin que le glaive n'ouvre pas : celui des intelligences et des cœurs. Les résistances méritent de douloureux regrets, mais elles n'autorisent ni la colère ni la vengeance. Sur la cité qui vous repousse gardezvous d'appeler le feu du Ciel : « vous méconnaîtriez l'esprit qui vous gouverne (4). »

Et pourtant, le Christ ne doute pas. « Femme, murmure-t-il sur ce ton suave qui convertit, vous vous trompez dans votre adoration : le salut n'est pas en Samarie, mais en Judée (5) ».

Sa voix, toujours ferme, sait même tonner, pour stigmatiser une hypocrisie vaniteuse et jalouse autant qu'étroite, qui trompeles hommes

(1) Docete omnes gentes ; enseignez toutes les nations. S. Matthieu, 28, 19.

(2) Ut videant opéra vestra bona et glorificent Patrem vestram qui in eaelis est : qu'à la vue de vos bonnes œuvres, les hommes glorifient votre Père qui est dans les cieux. Év. S. Math. 5, 16.

(3) « Ecce mitto vos sicnt agnos inter lupos » : je vous envoie comme des brebis parmi les loups. Év. S. Luc, 10,3.

(4) Év. S. Luc, 9, 55.

(5) Év. S. Jean, 4, 22, 22.

et leur nuit ; elle réprouve les opiniâtretés orgueilleuses (1), et elle suspend des menaces divines sur les endurcis qui fermeraient l'oreille à la foi : « Celui qui ne croira jms sera condamné. Sodome et Gomorre se verront, au jour du jugement, moins rigoureusement traitées que la ville qui refuse de vous accueillir et de vous écouter (2). »

Ainsi donc, une indulgence sans mollesse, une modération constamment énergique, une prédication patiente mais non sceptique, l'éveil des responsabilités comme l'appel à la bonne volonté ; et, dominant tout, l'amour et le souci de sauver (3) : ces traits caractérisent et résument la tolérance du Christ.

Et ils nous tracent à nous-même notre devoir. Révélatînce des vrais principes, la vie du Christ nous servira de guide et de lumière au cours même de nos raisonnements. Nos conclusions seraient fausses, si elles contredisaient un exemplaire divin.

(1) Év. S. Matth. 18, 17.

(2) Év. S. Marc, 16, 16 ; Év. S. Matth, 10, 15.

(3) « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour perdre les âmes mais pour les sauver. » (Év. S. Luc, 9, 56 ; S. Jean, 12, 47). « Le Christ vous a aimés. » (Ép. aux Eph. 5, 19.)

Vues préliminaires

Sommaire : Objet de la tolérance : un mal. — Sujets de la tolérance : les particuliers et les pouvoirs publics. — Définition générale. — Triple tolérance d'après les sujets. — Tolérance et liberté religieuses. — Tolérance de la vraie religion.

Efforçons-nous, avant tout, d'acquérir cette idée générale de notre sujet qui, même confuse et imprécise, nous permettra pourtant d'en mesurer l'étendue et d'en saisir la complexité.

A parler exactement, la tolérance a toujours pour objet un mal : un défaut physique, une erreur intellectuelle, une difformité morale. « On n'approuve que ce qui est bon, on tolère ce qui est mauvais (1). » Renchérissant làdessus, Balmès ajoute (2) : « Tolérer le bien, tolérer la vertu, seraient des expressions monstrueuses. » Bien avant ces auteurs, S. Augustin faisait déjà cette juste remarque : « Ce qu'on appelle tolérance n'a lieu que pour le mal (3). » On tolère un affront, une injure, non pas une gracieuse prévenance. Même dans la série des impressions sensibles, ce ne sont pas les sensa-

(1) THADD.DETRAUTMANNSDORF,De tolerantia ecclesiastica et civili, initio.

(2) Le protestantisme comparé avec le catholicisme, c. 36.

(3) « Tolerantia quae dicitur non est nisi in malis. » (Enarrat. in ps. 32, M. P. L. 36, 271.)

tions agréables, mais les . douloureuses qui, suivant leur intensité, se classent en tolérables et intolérables. Les opinions, il est vrai, fournissent matière à tolérance; mais lesquelles? Celles qui nous contredisent ; que, par conséquent, nous estimons mal fondées. « L'opinion d'autrui est à notre sens une erreur (1). »

Dans le domaine public, la tolérance entre en jeu à propos des vices et des abus que le pouvoir social se juge incapable ou estime imprudent de poursuivre et de châtier. De là le nom de maisons de tolérance donné à ces tristes demeures où l'on trafique d'un vice légalement impuni. S. Thomas reconnaît ainsi expressément la nécessité pour le législateur humain de laisser se faire bien des choses que le droit naturel réprouve ; et de circonscrire son action répressive aux péchés dont la majeure partie du peuple parvient à s'abstenir (2).

La tolérance marque donc une attitude vis-àvis d'un mal; cette attitude, le mot même de tolérance la précise comme empreinte de calme, de modération, de douceur. Et nous arrivons ainsi à faire consister la tolérance dans une patience du mal aisément longanime et miséricordieuse, dans une indulgence qui retient la colère, la vengeance, le châtiment.

Le langage courant aussi bien que le champ où s'exerce la tolérance, nous apprend encore que

(1) Balmès. Op. cit. c. 34.

(2) Somme théologique, 1, 2, q. 96, art. 2.

OBJET ET SUJETS DE LA TOLERANCE ô

celle-ci peut être le fait du particulier comme celui des pouvoirs publics : nous sommes tolérants ou intolérants dans nos rapports privés et dans l'exercice d'une charge officielle.

Nous distinguons deux genres de pouvoirs publics comme nous distinguons deux genres de sociétés : la société religieuse et la société civile ou politique.

La tolérance réside donc dans un triple sujet : le particulier, l'Église, l'Etat.

La première est la tolérancee privée.

La seconde, la tolérance ecclésiastique.

La troisième, la tolérance civile.

Ces trois tolérances sont-elles de même espèce? Nullement. Des différences essentielles les séparent, et elles s'apprécient de points de vue opposés.

Prenons la tolérance privée. Quelle est, d'après la loi divine aussi bien que d'après les lois humaines, la situation du particulier vis-àvis de ses semblables ? Sauf le droit de repousser la violence et de se défendre contre une injustice, le contrôle juridictionnel des actes d'un égal lui échappe complètement; et il n'a pas à s'ériger en juge des facultés laissées à tous. Même abusive dans sa source, la liberté d'un égal devient à son égard un droit dont le respect s'impose à lui. Il peut déconseiller, blâmer tel ou tel usage qui s'en fait, il ne peut ni l'empêcher ni le punir. Forcé d'admettre une contradiction déplaisante ou même d'assister en spectateur impuissant à beaucoup de méprises et de misères morales, il doit épuiser toutes les

ressources de sa patience pour éviter les colères intempestives et les funestes découragements, pour refouler des impulsions dédaigneuses ou rancunières, des poussées égoïstes capables de tarir une utile bonté. Bien plus que le droit incontesté qu'elle respecte, cette sage maîtrise de soi attire l'attention, et met en relief la tolérance du particulier. Celle-ci s'estime donc en fonction du sujet en qui elle réside plutôt qu'eu égard aux divers objets qui la sollicitent. Balmès dit fort justement : « L'individu est dit tolérant, lorsqu'il est dans une disposition habituelle d'esprit qui lui permet de supporter, sans s'irriter ni se troubler, les opinions contraires à la sienne (1). » Et l'on comprend de même qu'un lexique fort en vogue fasse de la tolérance « la disposition à admettre chez les autres une manière d'être, de penser et d'agir différence de la nôtre (2). »

De subjective qu'elle était chez le particulier, la considération de la tolérance devient objective dans les pouvoirs publics. Pour les hommes qui sont investis de l'autorité, renaît, assurément, l'obligation de la maîtrise de soi, de la modestie personnelle, du respect d'autrui, bref, tout le devoir de la tolérance privée ; mais leurs actes officiels peuvent élargir ou restreindre les libertés, et leurs concessions ou leurs sévé-

(1) Le protestantisme comparé avec le catholicisme, c. 34.

(2) Dictionnaire général de Hatzfeld, Darmesteter et Thomas.

rites s'apprécient d'après les principes qui les dictent, et l'ordre qu'elles établissent ou font prévaloir.

Autre est la mission, la compétence et la fin du pouvoir civil, autre la mission, la compétence et la fin du pouvoir religieux. La société religieuse tire sa raison d'être de l'enseignement et de la diffusion des vérités spéculatives et pratiques qui n'intéressent qu'indirectement la société civile, faite pour assurer la prospérité temporelle. Ces diversités influent sur le but, la mesure, la forme même de la tolérance. Ajoutez que l'Etat, comme tel, n'est tolérant ou intolérant qu'à l'intérieur de son territoire, tandis que la tolérance ou l'intolérance se manifestent aussi dans la manière dont se comporte le pouvoir ecclésiastique vis-à-vis d'une autre religion et de ceux qui ne lui sont pas soumis.

En somme, considérée dans le sujet qui tolère, la tolérance privée est une patience ; considérées dans ceux qu'on tolère, la tolérance civile est une impunité (1), la tolérance ecclésiastique est encore une impunité, parfois aussi une indépendance (2).

(1) « La tolérance civile, c'est-à-dire l'impunité accordée par le magistrat à toutes les sectes. » Bossuet, 6e avertissement aux protestants, III, 11.

(2) L'indépendance de ceux qui n'appartiennent pas à l'Église. En effet, le simple fait de demeurer séparé et indépendant d'une Église universelle implique une opposition qui donne lieu à tolérance. Il n'en va pas de

La tolérance et l'intolérance peuvent également se classer d'après les multiples matières où elles s'exercent. Il va de soi que la tolérance en matière philosophique et religieuse nous occupe principalement dans cet ouvrage. Elle remplit seule les titres de la tolérance ecclésiastique et de la tolérance civile.

Le bien est libre, le mal se tolère. A la différence des lois de liberté, les édits de tolérance condamnent, désapprouvent tacitement ce qu'elles permettent. Et l'idée de défaveur amène celle d'une concession provisoire et précaire.

La tolérance ne saurait donc contenter ceux qui revendiquent le droit pour toutes les opinions et toutes les croyances de paraître au grand jour. Imbu des idées politiques modernes, Rufïini écrivait, en ce sens : « La tolérance, qui est une admirable vertu privée, est un mot qui rend un son odieux lorsqu'on s'en sert dans les rapports d'ordre public (1). » Mirabeau était logique, en s'écriant à l'Assemblée nationale : « La liberté la plus illimitée de religion est, à mes yeux, un droit si sacré, que le mot de

même de l'indépendance des étrangers vis-à-vis d'une société politique. Comme aucun État n'est universel en droit, cette indépendance ne contient rien d'offensant ou de contrariant, qui puisse être objet de tolérance. (1) La lihertà religiosa, p. 10.

Page 1