CHAPITRE Y La théorie de la bonne tolérance civile
Sommaire : Deux faux dogmes opposés : la tolérance et l'intolérance absolues. — Principes et faits à considérer pour la juste solution. — Le droit de Dieu révélateur et de la religion universelle révélée. — La liberté essentielle de l'acte de foi. — L'intolérance est mauvaise qui voudrait convertir de force. — Le droit et le devoir de chaque homme et de la société humaine envers la vérité religieuse. — Rôle, mission et compétence de l'autorité civile. — Devoirs positifs qui en découlent. — Règles pratiques. — Justes causes de dispense. — Autre explication tirée de la forme actuelle des sociétés : l'Etat est-il encore compétent?
— La thèse et l'hypothèse. — Pourquoi parler de thèse?
— L'encyclique Immoj'tale Dei. — Preuves et avantages de la théorie exposée. — Elle professe un principe de moindre intolérance que l'idéal de Montesquieu et de Bara. — Vaine crainte d'un retour aux rigueurs d'autrefois. — Paradoxe de M. Bouché-Leclercq. — Le fait actuel : tolérance constante des catholiques ; intolérance fréauente d? leurs adversaires.
Art plutôt que science, la bonne politique ne se cantonne pas dans les abstractions. Obligée
qu'elle est de compter à la fois avec les droits, dont la violation est toujours une dommageable méprise, et avec la réalité indicatrice de ce qui est possible et expédient, elle doit enchâsser ses dispositions dans les principes et dans les faits. Le dogme d'une tolérance ou d'une intolérance absolues ne vérifie ni l'une ni l'autre condition. Sur quel droit premier de l'homme, sur quelle volonté de Dieu, sur quelles nécessités permanentes la tolérance dogmatique fonderait-elle son immuable neutralité ou sa glaciale indifférence ? Et quels droits, quelle mission l'Etat découvre-t-il en lui-même ou puise-t-il en Dieu, pour proscrire toujours et a priori les dissidents ? Egalement dédaigneux des réalités concrètes, les deux dogmes sont socialement funestes, l'un par une froideur scandaleuse ou une ruineuse faiblesse, l'autre par une inflexibilité maladroite, parfois injuste et souvent tyrannique. Eprise d'unité plutôt que de vérité, l'intolérance dogmatique en arrive trop aisément à imposer l'erreur. D'autre part, nous venons de le constater, le désordre et la confusion régnent dans le camp de la tolérance absolue ; et le dogme de cette tolérance, fatal à la paix sociale, ne tient pas même ses promesses de liberté.
Ce n'est pas en niant les droits de Dieu, en exagérant l'indépendance de l'homme, en dénaturant la mission de l'Etat, que l'on parvient à la bonne formule de la tolérance civile. La vraie solution réside dans une harmonieuse combinaison des droits, des devoirs et des faits. Et pour les combiner, il faut avant tout les reconnaître.
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Ce regard objectif et sincère jeté sur la réalité nous montre d'abord, au-dessus de l'homme, Dieu, avec son droit imprescriptible d'enrichir l'intelligence créée de vérités utiles ou nécessaires, et d'instituer un culte obligatoire pour tout le genre humain.
Près de ce droit, nous observons le fait d'une religion qui se dit catholique, c'est-à-dire destinée au monde entier ; et qui produit ses titres de créance, non pas pour mettre en évidence des vérités dont l'intuition peut être actuellement hors de notre portée, mais pour les rendre croyables à la raison ; non pas pour les imposer à l'adhésion de l'intelligence, mais pour obtenir l'acte intérieurement libre de la foi à ces vérités. Et cette religion nous avertit que Dieu doit, par sa grâce, aider la volonté et l'intelligence de l'homme pour que celui-ci parvienne à la persuasion absolue qu'exprime l'acte de foi (1). Forcer l'entrée d'un esprit pour y implanter la foi, est impossible à l'homme. La religion ajoute que ce serait criminel : Dieu veut que son Eglise se peuple d'adhérents volontaires.
Ce serait donc bien mal comprendre l'intolérance catholique, que de lui prêter le dessein d'obtenir des convictions contraintes. Quand les partisans du dogme de la tolérance en appellent à l'inviolabilité de la conscience, à l'impossibilité d'engendrer la foi par la menace, ils attaquent
(1) Voy. Rousselot. Les yeux de la foi. Recherches
DE SCIENCE RELIGIEUSE. 1910. I, p. 241 et SUiv.
une autre intolérance que l'intolérance catholique ; bien mieux, ils raisonnent en catholiques ; ils répètent des arguments que la tradition catholique invoquait pour s'interdire les conversions forcées.
Le nombre des fidèles auxquels le don de foi est départi varie avec les régions et les époques. C'est un autre fait indéniable. Il y a des catholiques, des chrétiens isolés ; il y a, il y eut, des sociétés unanimement catholiques ou chrétiennes.
Au droit de Dieu correspondent le devoir et le droit de l'homme de chercher la vraie foi, de l'embrasser, de la tenir. L'homme a ce devoir envers Dieu, par soumission et reconnaissance : il l'a vis-à-vis de lui-même, car c'est pour lui le principe de tout bien ; il l'a même vis-à-vis de ses semblables, car sa profession de foi est salutaire à autrui. Cependant, de ce devoir personnel il n'est pas justiciable devant une autorité humaine ou sociale. Car Dieu ne veut pas contraindre à la foi, et les fautes mystérieuses qui retiennent loin de la foi ou qui en écartent, échappent au contrôle des hommes.
Associés, les hommes qui ont la foi sont tenus aux mêmes devoirs. La vérité religieuse est un don qu'ils ne peuvent dissiper ; un bien du patrimoine commun qu'ils ont à sauvegarder ; un principe d'excellente charité à entretenir envers les autres hommes. En fait, cependant, de même que tous n'arrivent pas à la foi, tous non plus ne la gardent pas. Des apostasies se produisent, isolées ou collectives, simples pertes de foi ou
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professions de doctrines nouvelles ; paisibles et tranquilles, ou remuantes et scandaleuses. L'expérience enseigne encore que ces défections sont contagieuses ; et qu'un réformateur, môme improvisé et sans mission, peut séduire des masses, surtout si le relâchement de la discipline ou certains abus glissés dans l'Église, fournissent de spécieux prétextes à ses déclamations.
L'autorité civile, à son tour, représente la société pour en remplir les devoirs et promouvoir les intérêts. Elle ne peut imposer ni l'unité intellectuelle et morale comme telles : car l'unité n'est un bien que dans la vérité (1) ; ni la vérité religieuse, puisque Dieu l'a soumise à la loi de libre propagation. Mais c'est le devoir comme l'intérêt de la société, de sauvegarder la vérité religieuse, d'en favoriser la diffusion. A ce double titre, et dans la mesure de sa compétence, le pouvoir public doit, comme organe de la société, donner à la vraie religion l'aide et l'appui possibles. Protecteur né des faibles, le pouvoir public est obligé pour cette nouvelle raison de leur épargner les séductions et les entraînements irréfléchis.
(1) L'unité amène toujours une certaine paix. Mais réalisée dans l'erreur, elle prive la société de tous les biens qui résultent de la vérité, et elle est de nature précaire comme l'erreur elle-même. Nous l'avons déjà dit : un règne long et pacifique de l'erreur s'explique par des causes accidentelles, comme la léthargie du peuple, ou la bonne part de vérités mélangées à l'erreur.
Et l'intérêt dû à la vérité religieuse se porte en fait sur l'Eglise, la société spirituelle divinement instituée pour enseigner, répandre cette vérité, et en grouper les fidèles.
En donnant cette assistance à l'Eglise, l'État ne peut ni absorber l'Eglise ni s'absorber en elle.
De ces considérations dérive une doctrine modérée, tolérante ou intolérante à bon escient. Cette doctrine peut s'appeler catholique, parce qu'elle repose sur les principes de cette vraie religion ; et elle peut aussi s'appeler pratique, non pas dans le sens fâcheux où l'homme pratique s'oppose parfois à celui qui raisonne ou à celui qui se dévoue, mais parce que, sans négliger ni un droit ni un devoir, elle répond aux vraies nécessités pratiques, rendant l'homme libre autant qu'il est expédient, et la société une, prospère, heureuse, autant que, vu les circonstances, on peut le souhaiter.
Les règles d'application de cette doctrine se formulent comme suit :
Le souverain qui a la foi favorisera la religion, sans outrepasser ses pouvoirs, sans manquer à la justice, et en tenant toutes les promesses qui le lient.
Dans une société catholique, la vraie religion sera publiquement honorée et protégée. Les précautions que la justice permet, que le temps, les personnes, les lieux conseillent seront prises, en vue de conserver à la société le bienfait de l'unité dans la vraie foi. De ce chef, l'autorité peut ériger en délit et frapper de peines raisonnables la contradiction extérieure opposée à
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cette foi, et surtout la propagande de doctrines hétérodoxes.
Mais aucune violence ne peut être employée, aucun droit acquis ne peut être lésé, pour imposer l'unité religieuse à une société qui n'en jouit pas ou qui s'en trouve dépossédée.
La faveur qu'il doit à la vraie religion est un devoir positif de l'État : il sollicite de sa part une action. Des raisons graves et proportionnées dispensent des devoirs positifs. Les circonstances rendent parfois la protection de la religion moralement impossible ; l'intérêt même de la vraie religion peut conseiller une prudente abstention. Il arrive que la liberté de l'erreur affranchisse la vérité ; que l'état de l'opinion publique, que la division des esprits engagent la vraie religion à se placer sur le terrain du droit commun, plutôt que de s'abriter derrière des privilèges.
De pareilles raisons justifient la neutralité du pouvoir. Serait-il téméraire ou improbable de l'expliquer aussi par une incompétence qui tient à la Constitution positive de plusieurs Etats contemporains ? Le régime des organisations politiques tend de plus en plus à se formuler en stipulations expresses consignées dans ce qu'on appelle le pacte fondamental du pays. Lorsqu'une charte de ce genre, entrée en possession paisible d'une nation, a décrété que le Gouvernement n'interviendrait pas dans les questions religieuses, n'est-on pas autorisé à soutenir que la division, évidemment regrettable, des esprits a conduit les citoyens à s'entendre tacitement
pour ne plus mettre en commun leurs intérêts religieux ? Acceptant d'être abandonnés à euxmêmes, à leurs initiatives isolées ou concertées à plusieurs, ils se comportent au regard de la religion comme n'étant plus en société. Leur conspiration sociale a cessé d'avoir toute sa portée naturelle. Et les représentants de l'État se trouvent sans mission officielle pour protéger ou défendre la religion, mais aussi sans aucun droit de l'opprimer.
Cette situation moins normale, où l'État se désiste à des degrés divers de toute une partie de ses fonctions, a été appelée l'hypothèse. La thèse alors se vérifie dans une société pleinement chrétienne. Est-ce à dire qu'elle a lieu plus souvent que l'hypothèse ? Nullement. La conséquence ne suit pas. L'on pourrait même comparer la thèse à un idéal dont la réalisation parfaite n'est pas de ce monde. Mais alors, pourquoi parler de thèse et d'hypothèse, et ne pas dire simplement, qu'il faut s'en remettre aux circonstances pour décider de l'attitude à prendre vis-à-vis de la religion ? Ce langage serait fautif, parce que nous n'acceptons pas d'un cœur égal l'union dans la vérité religieuse, et une division qui rejette tant de nos frères hors de la voie du salut ; parce qu'une transaction et un compromis ne sauraient avoir la valeur et les avantages d'une paix fondée sur une vraie concorde ; parce que la communion dans la vérité est un but vers lequel il faut tendre prudemment, sans doute, et sans secousses violentes, mais aussi constamment. Et lors même
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que la réalisation complète n'est pas obtenue, quel bien c'est déjà que de s'en approcher, et de posséder dans l'idéal que l'on caresse et dans la réalité à laquelle on se résigne une fin d'efforts et une règle sur laquelle on mesure le recul ou le progrès social ! Ne voir dans les deux situations et les deux attitudes officielles qui s'en suivent que deux faces des choses et deux conduites possibles, c'est pécher par une froide indifférence, c'est verser dans un scepticisme amollissant, conseiller de paresse et d'inaction.
Au milieu des riants paysages qui bordent le Rhin, la vue d'une flèche protestante qui se dresse voisine d'un clocher catholique éveille dans l'àme l'idée d'un déchirement qu'on regrette et qui peine ; les arrogants insignes, plaqués sur un temple maçonnique, avec tout ce qu'ils sousentendent d'humaine superbe, troublent la paix et la sérénité qu'une majestueuse cathédrale fait couler dans le cœur ; une procession religieuse édifie, repose, un cortège athéiste irrite et froisse la conscience : cette peine, ce trouble, ce froissement démontrent eux-mêmes, qu'à suivre sa pente naturelle, l'homme n'égalise pas toutes choses dans le domaine religieux ; ils nous disent où est l'ordre après lequel on aspire et la nécessité que l'on subit. Mais, pour être douloureusement émue, l'àme sincèrement chrétienne ne médite ni violences ni persécutions ; sa souffrance n'enfante qu'une volonté d'apostolat.
Léon XIII a écrit sur la constitution chrétienne des Etats une mémorable encylique, Immortelle Dei (1 nov. 1885). Qu'on la lise tout
entière. On y reconnaîtra les principes dont nous sommes parti et les règles pratiques ellesmêmes que nous avons formulées. La courte citation qui va suivre résume nos assertions les plus importantes : « L'Église juge qu'il n'est pas permis de mettre juridiquement les divers cultes sur le même pied que la religion véritable. Mais elle ne condamne pas, pour ce motif, les chefs d'Etat qui, en vue d'un grand bien à conquérir, ou pour éviter un mal, tolèrent patiemment leur coexistence dans la cité. Et l'Eglise veille aussi attentivement, à ce que personne ne soit forcé d'embrasser la foi catholique. Car déjà Augustin nous en avertit sagement : « L'homme ne peut croire que par sa volonté (Tract. 26 in Ioann. n. 2). »
Tirée de la vraie mission et des devoirs de l'autorité, cette doctrine ne sacrifie aucun droit, ni divin ni humain ; et elle ne dissimule aucune vérité, ni de principe ni de fait. Elle prend l'homme au complet avec sa vie présente et avec sa destinée future ; elle ne l'isole pas de la communauté et ne le laisse pas opprimer par elle. Elle tient compte du corps, mais sans renier l'âme.
Vraie théoriquement par tout ce qu'elle affirme de Dieu, de la religion, de la société civile, de l'autorité, de la liberté, elle se montre pratiquement vraie par les égards qu'elle réserve aux circonstances. Les séductions, les perversions qui suivent certaines libertés, elle les connait, elle les déplore ; mais elle sait aussi qu'à vouloir empêcher tout mal on tombe parfois dans le pire des malheurs.
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Pourtant elle n'oublie pas que l'homme et la société sont perfectibles, afin de conserver son idéal, sans prétendre l'imposer hors de propos.
D'accord ainsi avec la dignité personnelle de l'homme, avec sa nature sociale, avec ses tendances au progrès, faisant à l'absolu et au contingent une juste part, cette doctrine trouve dans la limpidité même de ses règles, dans la simplicité des raisons qui l'appuient une nouvelle confirmation de sa valeur (1).
« Il ne faut pas, écrivait Y. Jacobs dans son remarquable article de la Revue Générale (2), il ne faut pas que ces règles du gouvernement du monde réel fassent oublier l'idéal, devant lequel des écrivains libéraux s'inclinaient euxmêmes. » Et il citait Montesquieu et Bara. « Ce sera une très bonne loi, lorsque l'Etat est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l'établissement d'une autre. — Voici donc le principe fondamental des lois politiques en fait de religion ; quand on est maître de recevoir dans son État une nouvelle religion ou de ne pas la recevoir, il ne faut pas l'y établir ; quand elle y est établie, il faut la tolérer (3) ». Ainsi s'exprimait Montesquieu. J. Bara, à son tour proclame, qu' « abstractivement, le gouvernement théocratique est le véritable... L'idéal, c'est le règne d'une religion unique et la confusion de cette religion avec le pouvoir... Le
(1) Voy. là-dessus Laurentius, S. J. Stimmen, t. 68, p. 27 ss.
(2) Les droits naturels de l'homme, 1880.
(3) Esprit des lois, LXXV, ch. 10.
système de la séparation complète, radicale de l'Etat et des religions n'est qu'un pis aller (1) ».
Dans Montesquieu on peut retrouver la thèse et l'hypothèse. J. Bara dépose en faveur de la thèse. Mais l'un et l'autre l'exagèrent, lui donnent une portée que nous jugeons inadmissible et périlleuse pour la liberté. Partisan de la religion unique approuvée par l'État, l'un devrait logiquement justifier toutes les persécutions antiques et faire fi de la vérité. L'autre également se préoccupe trop peu de la religion vraie ; et à la séparation radicale qu'avec lui nous qualifions de pis aller, il n'oppose d'autre régime que la théocratie, qu'une confusion de la religion avec le pouvoir, où nous dénonçons la source d'un despotisme sans remède comme sans frein.
Partout et toujours nous tenons à distinguer le domaine religieux et le domaine politique ; à professer qu'à chacun d'eux préside une autorité indépendante et souveraine, afin d'élever, par cette distinction même et par cet équilibre, un rempart contre la tyrannie, et ménager un refuge à la liberté.
Pour détourner les esprits de notre thèse et de notre idéal, évoquera-t-on, malgré tout, les bourreaux et les supplices d'autrefois ? Nous répondrons avec V. Jacobs : « Si l'unité religieuse renaît, elle se reflétera dans les lois,
(1) Essai sur les rapports entre l'État et les religions au point de vue constitutionnel, pp. 9 et 12.
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mais l'esprit de l'époque ne s'y reflétera pas moins (1). »
Ce qu'on appelle l'intolérance civile a de multiples nuances, et ne dit pas nécessairement la persécution. L'intolérance que réclame la thèse n'est pas aggressive ; elle n'impose pas une conviction ou une foi ; mais elle défend les faibles et le bien social.
Pourquoi s'abandonner à des craintes aussi chimériques ? N'est-il pas vrai que notre formule, empruntée aux devoirs de l'homme et de la société, plus modeste aussi et beaucoup moins affirmative, a donné plus de liberté réelle que la pompeuse, mais stérile déclaration des droits de l'homme ? Dans les débuts, dans les premières années de scission et de déchirement, la nécessité d'accommoder le régime politique à une situation si nouvelle a pu échapper aux catholiques et à leurs théologiens. Ils ont pu errer par excès d'esprit conservateur. Mais quand la nécessité se fit évidente, ces mêmes catholiques se sont montrés et se montrent toujours les observateurs les plus sincèrement respectueux des pactes intervenus et des libertés concédées. Ce fait, c'est l'évidence même. Pour peu qu'ils puissent se dégager de leurs préjugés, les adversaires euxmêmes rendent témoignage à notre modération. Voilà quatre-vingts ans que la Belgique indépendante et libre offre ce contraste pour ainsi dire perpétuel : même au pouvoir et dis-
(1) Art. cité, p. 672.
posant d'une énorme majorité, le parti catholique laisse debout toutes les libertés constitutionnelles et les applique avec une délicate loyauté. Même minorité, un parti libéral ou anticlérical attente à ces libertés, traite la Constitution de duperie, rêve confiscations et mesures persécutrices. Le paradoxe « inquiétant » de M. Bouché-Leclercq (1) pourrait aussi revêtir cette forme : Les champions des doctrines qui passent pour intolérantes appliquent et défendent la liberté ; leurs adversaires la renient et combattent. Que dis-je, ils la violent déjà par l'intolérante conception de leur tolérance même.
(1) « Les champions des doctrines intolérantes se réclamant de la liberté, et leurs adversaires voulant leur imposer la tolérance par la force. » (L'intolérance religieuse et la politique, p. 362.)