‹ La tombe d'un ancien EgyptienChapitre 10 sur 10 · ANNALES DU MUSEE OUIMET · texte numérisé non relu

ANNALES DU MUSEE OUIMET

« J’ai empli ses trésors de tous les biens de l’Égypte, argent, or et « pierres précieuses en quantités innombrables. Ses greniers sont pleins de ce blé et de céréales des champs. Ses troupeaux sont aussi nombreux que les « grains de sable au bord des canaux. Je lui ai réservé les tributs du Delta et « de la Thébaïde; la Nubie et la Phénicie lui appartiennent avec leur rede- « vances, et il s’enrichit du butin que, grâce à toi, j’ai enlevé aux nations « étrangères. Les jeunes esclaves s’y comptent par centaines.

« J'ai fait faire une statue à ton image; elle est placée dans l'intérieur de « ce temple, et son nom glorieux est Amon, Créateur de V Eternité. J’ai fait « faire des vases d’offrandes en or pur, et d’autres, sans nombre, en argent « et en bronze.

« J’ai multiplié pour toi les offrandes en pains, vin, bière, oies grasses, « bœufs, veaux, bestiaux de toute sorte, antilopes, gazelles, le tout destiné « à cette statue.

« J’ai fait extraire pour ce monument une montagne de blocs d’albâtre et « de grès. Je les ai fait tailler pour les édifier de chaque côté de la porte du « temple; j’y ai fait graver des inscriptions en ton nom illustre E Initiateur « de V Eternité .

« J’ai fait sculpter et distribuer dans son intérieur d’autres statues en granit « rose et en grès, avec des socles en basalte. J’ai fait faire les images de « Ptah, Sokar, Nefer-toum, en compagnie du Cycle divin, céleste et terrestre, « et je les ai placées dans l’intérieur du naos. Elles sont recouvertes d’or et « d’argent, et émaillées de pierres précieuses travaillées avec grand soin.

« J’y ai fait construire un sanctuaire semblable à celui de Toum. Les colonel nés, les gonds et les battants de portes sont en électrum. La grande corniche « qui en fait lë tour est recouverte d’or pur.

« Des bateaux chargés de froment et d’épeautre sont dirigés vers ses gre- « niers, sans discontinuer. J’y ai fait établir un magasin d’approvisionnements, « et de grands chalands sillonnent sans cesse le Nil pour emplir ses trésors.

« Ce temple est entouré de vergers, de jardins, de parterres, chargés de « fleurs et de fruits pour Ta Majesté. Il s’y trouve des kiosques pour l’été « avec de grandes baies ouvertes à l’air. Devant, j’ai fait creuser un canal « dont les eaux fourmillent de lotus et de nénuphars i. »

1 Grand. Papyrus H'irris, pl. III, 1. 11-pl. V, I. 3.

Ou voit par cette description officielle quelle était l’importance d’un temple funéraire. C’était comme une vaste colonie chargée de pourvoir ellemême à son entretien et à sa subsistance. Rien n’y manquait : étables, greniers, trésors, jardins potagers et jardins fruitiers, canaux communiquant avec le Nil et par lequel arrivaient sans cesse des bateaux chargés de tributs et d’approvisionnements. Quantité de gens l’habitaient, servis par des esclaves sans nombre. Bien des noms de grands prêtres de temples funéraires sont parvenus jusqu’à nous, ainsique des noms, plus modestes, de jardiniers, de potiers, d’ouvriers de toute sorte.

Enfin, la suite du papyrus dont on vient de lire un extrait nous donnera des renseignements plus spéciaux encore sur le temple funéraire thébain de Ramsès III. Ce prince énumère les biens à répartir entre les cinq ou six temples qu’il édifia à Tlièbes. Il ne fait malheureusement pas lui-même la division, mais on ne s’éloignera pas sensiblement de la vraisemblance en attribuant au temple funéraire la sixième partie de la totalité. Dans ces conditions, il aurait eu :

« Statues divines, 426. — Prophètes et prêtres, 840. — Tètes de gros « bétail, 14 415. — Chèvres et menu bétail, 70 227. — Vergers et jardins « clos, 72. — Champs, 144 694 aroures de terrain. — Barques et radeaux, « 14. — Kiosques en bois de cèdre et d’acacia, 8. — Villes égyptiennes « tributaires du temple, 10. — Villes syriennes tributaires du temple, 2 i. »

Je ne continue pas la liste et ne mentionne pas les objets de moindre importance, dont la quantité paraîtrait presque incroyable. Ces quelques citations montreront que la chapelle funéraire d’une tombe égyptienne était susceptible de beaucoup de développements et qu’elle pouvait présenter toutes les formes intermédiaires entre celle d’une simple chambre placée à l’entrée de la tombe et ornée d’un jardinet, et celle d’un véritable domaine indépendant, environné dépares et de cours d’eau.

En jetant un coup d’œil sur la topographie de l'ancienne Tlièbes, nous verrons la place que tenait la tombe dans les idées égyptiennes. La ville s’étend le long des deux rives du fieuve sur une longueur de plusieurs lieues. D’un côté la chaîne arabique, de l’autre la chaîne libyque la protègent contre

‘ Ibid., pl. XI. 1. 3-11.

annales du musée güimet

le désert envahisseur. Les deux parties de la ville séparées par le Nil se trouvent être à peu près di la même dimension. Or, si la rive droite, où se trouvent aujourd’hui Karnak et Louqsor, était habitée par les vivants, l’autre rive était exclusivement réservée aux morts et aux habitations des nombreux personnages affectés à la construction des tombes et à la préparation des momies. C’était toute une administration ayant ses supérieurs, ses bureaucrates, ses employés subalternes, même tout un service spécial de police. Outre les gardiens des tombes et les milliers de gens attachés à l’entretien des temples funèbres royaux et à la célébration des fêtes anniversaires, se trouvaient les embaumeurs, les prêtres chargés particulièrement des cérémonies funéraires, les fabricants de cercueils et d’objets de piété. Ce quartier de la ville était, bien plus que l’autre peut- être, sans cesse en activité, et la rive gauche était comme l’immense réservoir où se déversait peu à peu, la mort venue, toute la population de la rive droite. L’asphalte y était jour et nuit en fusion et la fumée épaisse qui s’élevait éternellement des chaudières témoignait de la quantité de momies qui y étaient toujours en préparation, de nouvelles arrivant quand d’autres venaient d'être terminées.

Toute cette partie de la plaine do Thèbes était semée de temples et de chapelles entourés de bosquets, où chacun allait plusieurs fois l’an honorer ses morts. De loin en loin, au-dessus des encorbellements des pylônes, émergeaient les épaules et la tête d’un colosse, ou les pointes dorées d’une paire d’obélisques, ou les frondes poussiéreuses d’un bouquet de dattiers. Un grand plan tracé sur papyrus, dont un fragment nous est parvenu, servait à se reconnaître dans ce dédale de monuments funèbres ; des guides même étaient nécessaires la plupart du temps. Derrière cette nécropole s’étendait une bande de sable fréquentée par les loups et les chacals, hôtes ordinaires des cimetières égyptiens. Puis, au fond, la montagne lybique, nommée par les Égyptiens la Montagne de vie , par antithèse, parce qu’on y enterrait les morts ; cette montagne était criblée d’aufant de tombes qu’un guêpier est percé d’alvéoles. Aujourd’hui, ces tombes sont ouvertes pour la plupart, et leurs portes se découpent en bleu sombre sur les tons roses de la colline. Autrefois, tout cela était muré. Du sommet de la montagne jusqu’à la plaine étaient ménagés des gradins en pente douce ; là se trouvaient les jardinets funèbres des tombes dont la chapelle attenait

au cavoau do la momie. Ou y voyait des bassins, alimentés par un étang supérieur. Le coup d’œil de cette chaîne de calcaire boisée artificiellement au prix de mille fatigues, devait être des plus curieux. Toute cette moitié de Thèbes, nommée Memnonia par les Grecs, servait de nécropole à l’autre et ne présentait, du reste, qu’un aspect calme et attirant, tant les Égyptiens savaient cacher les tristesses de la mort sous une multitude de grâces et de coquetteries. C’est ainsi que certaines momies de princesses, découvertes récemment à Deir-el-Bahari, ont pu, non sans raison, être comparées à des boîtes de baptême attachées de faveurs roses, et les corps sont si bien dessinés sous leurs fraîches enveloppes, qu’on serait à peine étonné, en écartant les fleurs qui les couvrent et en dénouant les liens qui les enserrent, de voir s’éveiller quelque Belle au bois dormant.

Tel était l’ensemble d’une nécropole égyptienne. Les Égyptiens, comme on le voit, faisaient tous leurs efforts pour se conserver éternellement et se retrouver intacts, tous ensemble, dans l’autre monde. Pouvaient-ils prévoir nos recherches archéologiques? Bien des contemporains des pharaons, qui croyaient pouvoir attendre en paix, au fond de leurs syringes, la résurrection espérée, continuent aujourd’hui leur sommeil dans les vitrines de nos musées, sous l’œil vigilant des gardiens. Nous faisons aux momies une chasse impitoyable, et si, comme hommes, nous n’ouvrons leurs cercueils qu’en tremblant de notre sacrilège, nous n’en devons pas moins, comme égyptologues, souhaiter à M. Maspero de découvrir le plus qu’il pourra de tombes inviolées, riches surtout en documents historiques qui, pour certaines époques, nous font tant défaut.

Lyon, li mai 1886.

Ann. G. — X

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