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La touffe de sauge

Avec le mois de juin, les roses, les moustiques, les pois verts et le ciel bleu, apparaissent, — exactes comme une échéance — les olynthiennes, invectives et malédictions qu'inspire aux belles âmes l'art de tuer le taureau. C'est la fièvre des foins, l'éruption annuelle du sentimentalisme à quatre pattes. Déroulant une faconde aussi véhémente que peu renseignée, la presse taurophile abomine les corridas et pleure de toutes ses écritoires sur la bète mise à mort.

«Dégradante exhibition!... Infâme boucherie ! » On ferait de leurs épiphonèmes une complainte aussi longue que celle de Fualdès. Les plus outrecuidés vont même à taxer de poltronnerie la 'prima espada, opinion sévère, émise pour la première fois, il y a quelques années, par M. de Blowitz et que j'entendis, naguère encore, soutenir avec fureur. Il est vrai que c'était par un Portugais et que nous discutions un spectacle espagnol.

Le plus fâcheux, c'est que le redondel est devenu, à présent, une arène politique. Le nationalisme en favorise les jeux, circenses, en mémoire du tricolore fantoche qui gobe le pain de l'exil dans les bons restaurants d'outre- Pyrénées, tandis que les libertaires se glorifient d'être hostiles absolument à la liberté de « torear ». Il est dur, même sur une question futile, de compagnonner avec les charlatans de la « Patrie française » !

Souffrez néanmoins, « amis des bêtes ». mes amis, que je dise l'antistrophe de vos jérémiade---, non afin de changer votre esprit, car vous ne

sauriez voir le duel de la corne et de Tépée, mais pour rendre hommage à l'escrime héroïque de Costillarès et de Romero. Vos diatribes, en général, témoignent d'une ignorance qui n'a d'égale que votre bonne foi, mais qui ne laisse pas que d'agacer un peu, à cause des vessies que, trop communément, vous prenez pour des lanternes.

Que notre grande et chère Séverine lamente le deuil de ces pauvres taureaux, cette pitié donne un charme de plus aux effusions cordiales où resplendit son âme génért^use : « Beauté des femmes, leur faiblesse... »

Mais que des esprits comme Urbain Gohier, comme Pressensé, comme Henri Bauër, s'amusent encore aux sottises illacrymées de la taurophobie, cela passe ma judiciaire, et m'ébahit autant que sijoyais Charles Maurras exprimer une pensée honnête. Je ne saurais expliquer ce phénomène que par l'incompétence irréductible du Français en la matière. Dès que les électeurs de Barillier sont en nombre à la plaza, on s'occupe de toute autre chose que de loreo, Adver-

saires ou partisans luttent à qui mieux mieux d'insanités pittoresques ou attendries. Pas un ne soupçonne le drame qui s'agite sous ses yeux. Menez le Huron de Voltaire ou les tripiers de Jules Guéria devant un assaut d'escrime, ils tiendront les mêmes propos que cette aficion de rencontre, jugeant à faux les coups, se plaisant aux suertes qui détériorent le bétail (abus du capeo, etc.), charmés d'abord parle bariolage épiphanique de la cuadrilla, bientôt lassés à voir intenter des feintes dont ils ne comprennent la logique, ni la splendeur. Cela est tellement vrai qu'à Saint-Sébastien, les/wncion, pour la plupart, sont misérables, le senor Arana, imprésario économe, faisant combattre les plus médiocres bouvillons (toujours assez bons pour les perros franceses), tandis qu'à Bilbao — si voisine pourtant — les réunions oîi fréquentent seulement des Basques et des Espagnols, réunissent les plus beaux élèves de^fjanaderias en renom.

La ridicule échauffourée de Deuil, le coup de revolver tiré par un idiot hystérique montre à

quel point il serait malaisé d'acclimater la tauromachie dans ce plaisant pays de France où elle sert, tour à tour, de pennon à une coterie infâme et de lieu commun à de trop bénins déclamateurs.

De fort belles corridas ont lieu cependant à Mont-de-iMarsan, à Bayonne, à Dax, où le taureau fît, il y a quelques années, voir si plaisamment à un commissaire de police que lui dépêchait la loi Gramont, à quel point ses cornes (j'enlends celles du taureau) ne sont point d'une ouaille domestique.

Mais il y a loin du versant nord des Pyrénées au département de Seine-et-Oise ! Plus décisive que toutes les paroles des taurophobes, on pourrait alléguer une raison technique, une raison incontestable pour quoi les jeux du cirque ne pourront jamais s'introduire dans les pays froids, sinon à titre de curiosité. Pour être en état de défense et répondre comme il sied aux appels du diestro, la bête doit avoir passé en plein air les années de son développement sans coucher jamais sous le toit d'une étable.

Les deltas des fleuves andalous : Jénil, Jarama, Guadalete, sont des pâturages d'élection pour l'élevage de ces nobles animaux. Les taureaux navarrais, malgré leur légèreté, les castillans, malgré la force de leur encolure, sont loin d'égaler, tant pour la vigueur que pour riiarmonie des formes, les beaux produits de Miura, de Saltillo et de Yeragua. C'est là que Pasiphaë,

" felix si nunquam arinenta fuissent »

dont, à ce que dit plaisamment PaulZahori, les embroques sont la revanche, eut pris son meuglant époux et consommé l'union solaire qui rend songeuse madame de Martel. Cette réserve faite, pourquoi sevrer les amateurs des combats plus ou moins ridicules qui donnent un prétexte aux génisses du nationalisme pour mettre au clair leurs falbalas d'été?

On comprend mal une indignation bornée exclusivement à la tauromachie, qui n'a que silence, oubli et protection pour les chasses à courre, les combats de coqs, les steeples meur-

triers et le dressage des petits saltimbanques aux plus exécrables dislocations. Ne pensez- vous pas que le cerf, le pinson^ le trapéziste et le jockey soient moins dignes de protection que la hestia fiera dont les lois d'Alphonse Le Sage autorisaient la mort?

Quelques « protecteurs » d'animaux semblent aussi faire paraître une idiosyncrasie propre à dégoûter les esprits un peu fiers de cette compagnie. Tandis que des vieillards, des femmes, des enfants succombent aux morsures de la faim, de caduques scélérates peuvent léguer impunément leur fortune à des maisons de retraite pour chats malades ou cabots perdus. Paris fut dotté, naguère, d'un cimetière de chiens ! L'amour des bêtes, du chien immonde notamment, atteste la vilenie de l'àme contemporaine. Rochefort est membre de la société protectrice de tous les andouillers. Cassagnac, le mulâtre, en fait un des plus beaux ornements. Ces grands décerveleurs s'enchiffrènent de larmes sur les chevaux battus et les cynocéphales maltraités.

Madame Adrienne Neyrat fait condamner à trois ans de prison sa femme de chambre pour un larcin avorté. Estimant, avec La Fontaine, que

S'insinuer, pour une chambrière,

C'est proprement glisser la main au sein,

elle invite un de ses « amis » à cette expérience de marivaudage ancillaire et ce galant homme, né mouchard, envoie à Saint-Lazare la donzelle coupable de lui avoir conféré la « petite oie ».

Quant aux rosses étripées, chacun sait à quel point elles alimentent les prosopopées des taurophobes. C'est le poncif, la matière à mettre en solécismes sur quoi leur génie s'évertue, sans fatigue, en de pesantes dissertations. La fistule lacrymale qui leur tient lieu d'encrier, jute et ruisselle devant un tel prospect. Pour un peu, ils s'ouvriraient eux-mêmes et dévideraient leurs intestins à la mode japonaise, afin de sauver l'abdomen des solipèdes, objet de leur amour. Eh bien, cet éventrement des rossinantes n'est pas une absolue nécessité de la

corrida. Corchuelo qui fut, après Sevilla, le premier des picadors, fit et gagna le pari de monter, pendant toute une saison (mars-octobre), le même cheval sans qu'il reçût une égratignure. Corchuelo gagna son pari. Mais combien peu d'élus capables de recevoir, six mois durant, le choc du taureau contre une barre de frêne, sans jamais donner a plus de chair que de fer », comme on dit dans le langage spécial des arènes.

L'horreur de la différenciation, le misonéisme inhérent au français empêchent la plupart des pleureuses adonnées à cette question mal plaisante de comprendre la haute portée morale de la tauromachie. Dans un temps où les soldats sont de ténébreux faussaires, des ronds de cujr adonnés au mensonge, il est beau de voir des hommes intrépides affronter la mort, dans une allégresse de, fête. Si tous ne se révèlent pas également courageux, s'il en est quelques-uns qui n'entrent dans la jurisdicion du monstre qu'avec prudence et comme à regret, la plupart des espadas sont braves autant

que Rodrigue, dune àme \Taiment espagnole

Et plus grande encore que folle.

Frascuelo mordait au naseau la bète qui ne répondait pas aux suertes proposées. Desperdicios, en ouvrant la sortie du taureau, s'accommodait de façon à ce que la corne arrachât quelque passementerie ou bien l'étoffe de sa veste, supérieur en cela au divin Montés lui-même, dont Tunique défaut était, par un mouvement nerveux, de donner une trop large sortie. Et, dans ce combat d'une précision mathématique, la vaillantise ne suffit pas. 11 y faut encore l'intelligence, la décision, toutes les qualités viriles de l'esprit et du corps.

Pour être digne de combattre et recevoir ïallernative, il sied que l'aspirant fasse paraître le Irapio, le sentio, la bravura, c'est-à-dire la beauté, l'héroïsme et la raison.

Et c'en est peut-être assez pour ne point incriminer le geste chevaleresque du toreo, dans un siècle qui meurt de roture et de lâcheté.

Mais le vaudevilliste, la grisette sentimentale

qui sont au fond de tout parisien, n'auraient garde de comprendre. Ils blaguent ou maudissent les courses de taureaux par la même exécration de ce qui n'est pas leur indécrottable routine, qui leur fait manger des pommes de terre frites ou du bœuf à l'huile dans les restaurants malgaches et japonais, demander aux orchestres roumains les polkas d'Offenbacliou les rengaines de Lecoq.

14 juin 1900.

CABOTINAGE DE PITIÊ

Intarissable:nent, avec l'or des blés mûrs, et la pâleur des tubéreuses, et les couchants de cuivre roux, Juillet ramène des lamentations prolixes, des olynthiennes rechignées sur ces pauvres taureaux méchamment mis à mort.

Depuis les drames de La Chaussée, depuis le Père de Diderot, jamais tant de larmes n'avaient humecté le néant des tendresses bourgeoises. La taurophilie est un sport d'été comme le canot, le teuf-teuf, le lawn-tennis et les bains de rivière. Cela pose dans le doux, le sensible et l'émotif, des braves gens qui, pour rien au monde, ne rendraient service au plus touchant des malheureux ; la pitié des philistins s'exerçant

avec prédilection sur des êtres intangibles, hors d'un secours effectif et de l'immédiate réalité.

Je ne suis pas, je Tavoue, sans quelque méfiance à Tendroit de ces myriologues. Trop de pleurs en vérité, d'indignations factices contre les espadas, les dompteurs et autres belluaires comparables à des dieux. Aussi longtemps que les « belles âmes » insurgées contre les jeux de la lidia laisseront accomplir sans protester les lâches horreurs de la chasse à courre; tant que les protecteurs d'animaux accorderont aux masses les combats de coqs, les dislocations d'enfants et autres divertissements de cannibales, je n'estime pas que les bœufs de Yeragua et de la marquise de Saltillo méritent plus de compassion que les victimes des veneurs blasonnés ou des pitres forains. En quoi, par exemple, les pinsons de combat, si appréciés dans l'Artois et les Flandres françaises, sont-ils moins effroyablement traités que les toros de muerle? On leur crève les yeux, ce qui ne saurait passer, au regard de quiconque, pour

une chatterie ; on arme leurs ergots de poignards acérés et, pour le plus grand contentement des flandrins buveurs de bière, on mène les pauvres oisillons s'entredéchirer jusqu'à ce que mort s'en suive. Aimable passe-temps! Nul toutefois ne réclame parmi les cœurs acharnés à la vindicte des bisons. Sans doute, la faculté d'apitoiement de ces chevaliers se mesure au volume des bestiaux. Or, il est incontestable que la taille d'un taureau de course l'emporte de beaucoup sur celle d'un pinson.

Le match Bidel-Mazzantini, le congrès du auve et du taureau, la mauvaise tenue du Gaudissart — calicot impitoyable — qui, sans connaître même les alertes de Tartarin, se donna le hideux plaisir de chasser au lion mort, toute cette parade sanguinaire de Roubaix a perturbé les humeurs des personnes tendres et mis en mouvement leur bile noire. Dune encre singultueuse et de pleurs additionnée, elles fulminèrent contre les loreros qui n'en peuvent

mais. Encore qu'il tienne, non sans quelque distinction, Fépée du matador, Mazzantini est avant tout un éleveur de taureaux qui place au meilleurprix les produits de saganaderia. Jadis, incomparable banderillero, écarteur de premier mérite, il dut à ses habitudes fasliionables, à son talent de musicien, à son affectation de porter, liors du cirque, les vêtements les plus corrects, un succès de curiosité plutôt que d'admiration technique. Il intente assez lourdement l'estocade et ne la réussit pas à coup sûr. Mais il parle français, connaît des journalistes et, comme le ténor de madame Bovary, ne manque jamais de glisser, dans les réclames, une phrase sur les charmes qu'on lui voit. C'est un torero d'exportation. S'il lui plaît de ravaler jusqu'aux ménageries l'art sublime de Romero et de Montes, cela n'a pas d'autre importanc e que les abominations diverses en honneur dans les foires, depuis la barrière du Trône jusqu'à l'avenue de Neuilly. L'Espagne, écrasée sous le joug clérical, domptée, ruinée, abêtie par la stérile domination du prêtre, retrouve un peu de

son âme héroïque dans les luttes du cirque, vestige de la civilisation mauresque et des gloires d'autrefois. Aussi garde-t-elle jalousenipnt le rituel de la tauromachie, sans vouloir qu'on mêle à ces nobles jeux de sordides agréments. Un seul combat pareil à la boucherie de Roubaix a déshonoré, depuis plus de cent ans, les arènes de Madrid : ce fut quand le célèbre Caramelo, dont la beauté avait gardé la vie, affronta un lion dont il eut d'ailleurs bon marché.

Voilà donc beaucoup de bruit pour rien, quelque chose aussi de mesquin et de déshonorant un peu dans ces flueurs de sentimentalisme. L'amour des chiens, cette vermine infecte, dévoratrice d'excréments et lécheuse de fouet, marque un des plus vilains côtés de la veulerie moderne. Quand on songe que de vieilles folles achètent des bracelets et font des legs à leurs « toutous », cependant que les vaincus de la vie meurent de famine et de dérôliction, le cœur lève de dégoût. Aussi faul-il se gartku" opiniâtre-

ment d'étendre aux bêtes féroces la tendresse déjà immonde envers les chiens.

Ah! par ce temps de misère, de honte, de lâcheté et de bassesses, par ces cloaques et ces ergastules, où les maîtres de l'argent, de la superstition et de la force brutale tiennent le monde embourbé, laissez au moins s'épanouir le courage fastueux des tauromaques. Inutile vertu sans doute, mais dont l'exercice a la beauté pour justification. La reine d'Espagne, tourmenteuse de Montjuich, afïecte une horreur profonde pour les corridas. N'imitez pas cette bourrelle hypocrite. Aussi longtemps que les inquisiteurs pourront dispenser la torture et la mort aux bannis ; tant qu'ils pourront imposer à leurs victimes les angoisses morales et la douleur physique, gardez votre émotion pour la misère humaine et, sous l'oriflamme couleur de sang et d'or, laissez les derniers enfants de Rodrigue ou de Don Quichotte mener le stérile et fier combat du redondel.

29 juillet 1809.

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