LA FIN DU « TOREO
A Monsieur Enrique Gomez Carillo
La sensibilité des protecteurs d'animaux ne s'exerce, à vrai dire, qu'au profit des deux vermines les plus ignobles entre celles qui ont l'honneur de marcher à quatre pattes : J'entends le cheval et le chien. L'un, baveux, puant, criard, merdivore et susceptible de répandre Tune des plus affreuses maladies qui asservissent l'humanité ; l'autre stupide, effaré, poltron, quasi fou, si rarement beau que les individus où brille quelque perfection méritent d'être vendus à des prix extravagants. Hors de ces « conquêtes », le bon cœur nauséeux des
vieilles pintades et des jeunes grues, des vastes dindons et des petits serins attachés à la défense des bêtes ne s'émeut pas plus qu'un terme. Ce porc en fourrures, mouchard de la loi Grammont, qui fait appliquer une amende au charretier coupable de n'avoir pas fouetté ses rosses avec des gants; cette... (mais soyons poli) qui, pour son molosse intime ou son lévrier confidentiel, achète des ulsters à dix louis la pièce ; ces raccrocheuses en retrait d'emploi qui font ensevelir leurs caniches dans un ptU'c d'arbres et de fleurs, tandis que l'enfance humaine croupit et s'étiole dans la puanteurdes logements ouvriers, toute cette clique cesse de « protéger » aux heures des repas .
Le perdreau qui, saignant, blessé, tramant l'aile ou boitant d'un pied, est chassé des heures entières, du guéret au coteau, l'alouette, le lièvre, tous les martyrs innocents de la gloutonnerie humaine délectent le pancréas de ces égoïstes pleurnicheurs.
Avant d'abominer les courses de taureaux, il faudrait, scmble-t-il, renoncer d'abord pour soi-
même à toute nourriture animale. Quand Tolstoï dit que l'homme n'a pas le droit, pour satisfaire sa gourmandise, de créer la douleur et de donner la mort, il n'est rien de plus touchant que cette opinion. Rien de plus sensé, car nous vivons alanguis, empoisonnés par l'alimentation carnassière, par la masse de chairs putrides que nous ingérons à chaque repas. L'argument tiré de la nécessité de reprendre des forces, d'absorber les sucs généreux des viandes marines ou terrestres est une simple galéjade : les plus sobres sont les plus forts. Tolstoï prêche d'exemple, ne se nourrit que de végétaux, d'œufs ou de lait. Il aurait donc bonne grâce à détester la tauromachie. Mais quand, après une goinfrade succulente do poissons et de gibier, après des côtelettes et des écrevisses, les belles âmes taurophiles épanchent leur indignation, cette hypocrisie d'entre les coupes ne vous semble-t-elle pas quelque peu infecte et ridicule ? Il n'est pas plus criminel de tuer une bête, même redoutable, pour en faire de la beauté, que pour en sortir (k'S aloyaux.
Quand j'apprendrai que Séverine se sustente de nourritures ingénues, qu'elle pratique l'abstinence de mets ayant vécu, — depuis le bœuf jusqu'à l'huître de Marenne, qu'elle ne trucide point, même le plus acéphale des mollusques, alors seulement je prendrai au sérieux son éloquence, je tiendrai ses indignations pour autre chose qu'une brillante gymnastique oratoire.
Cela posé, comme on dit à l'école, et mes sentiments divulgués sur les champions des cabots, des canassons et des buffles, je le confesse^avec désespoir, le toreo se meurt.
Le nombre croissant des p/a::;as; l'accession des dernières mazettes à la fonction û.'espada (voici quinze ou vingt ans que Madrid et Séville confèrent Vallernalive à des garçons qui, aux belles époques, n'auraient jamais dépassé l'emploi de sobresialente) ; enfin la décadence complète des picodores auront bientôt ravalé à un numéro de cirque la transcendante escrime des Costillarès et des Romero. Ce Tancredo et son élève Mercedes, dont le Français enregistrait, hier, les exploits, sont les précurseurs d'une tant
déplorable ruine. Repoussée d'abord à Madrid, la Mercedes a franchi le détroit. Sa gloire s'est levée sur la côte africaine. C'est de Tetuan que date son premier succès.
La tauromachie a pour point de départ la c onnaissance du taureau sauvage et de son incroyable stupidité ; mais l'art de le tuer dans les règles établies, — vers la fin du dix-huitième siècle — par le grand Romero, repose, en outre, sur cette particularité que le fauve ne peut frapper que de bas en haut, dans l'axe de son corps (ce que nomme j uri sdirionVargoi des belluaires et des amateurs). L'intérêt du combat vient de la manière dont l'homme, armé d'une brette légère, met (Tajjlomh le monstre qu'il va frapper, l'oblige à suivre ses feintes, puis à recevoir le coup mortel. En dehors de ce jeu savant, précis et compliqué, les agréments pittoresques, n'offrent aux yeux de Yaficion qu'un dégoûtant spectacle. Même, lorsqu'ils exécutent le saut de la perche et autres gentillesses qui sujjposent autant d'agilité que de braA-oure, les écarteurs landais n'ont rien qui puisse divertir le con-
naisseur de la simple et belle tragédie qu'offre la mise à mort.
La Mercedes, grimée en statue, guindée sur un piédestal, attend et déconcerte le taureau. A la voir immobile ainsi, la bête méfiante prend ombrage et fuit le vedondel. Cela n'offre pas d'autre intérêt que celui du danger évité sans art par une personne de sang-froid. Le voyageur de la fable qui, pour dérouler un ours en appétit, contrefait le mort, est Fégal de la senora Mercedes. Il est même supérieur, puisque il n'a pas eu le choix de son geste et qu'il ne prétend pas à divertir les gens.
L'adoption de cette clownerie par le public espagnol, clownerie que les habitués de la place à Madrid réprouvent, sans doute, avec horreur, montre aussi le déclin de la tauromachie comme goût national, chez les compatriotes de Montés. La Régente, qui martyrisa ses captifs de Montjuich par des inventions que leur obscénité cruelle rend dignes d'un bourreau chinois, la Régente, sans pdmer, ne peut voir une corrida. Il est donc élégant de dépriser ce noble spec-
tacle parmi les snobs de tra los montes. L'archevêque de Barcelone, instigateur et complice des cannibales de Montjuich, joint les foudres peu efficaces de la religion aux anathèmes inéluctables de la mode pour rejeter le toi^eo dans la plus abjecte populace.
Après les rois et les sacerdotes, les acrobates s'en mêlent : tous les paillasses vêtus d'or ! Le temps n'est pas éloigné oii ceux qui garderont un souvenir aux nobles passes d'armes, aux suertes élégantes, aux estocades magnanimes des Largatijo, des Guerrita, des Frascuelo passeront pour des diseurs de riens, fatigants et surannés.
Dans le ravin que creusent à la fonte des neiges les eaux furieuses de la sierra de Tolox, près de Ronda, ville sacrée du /oreo, quand approche la saison des corridas, les vautours, les aigles et les gypaètes s'abattent par centaines. Bruns, noirs ou fauves, les sombres oiseaux perchés sur les rocs, groupés sur les cailloux, attendent la curée. Des carcasses qu'on jette dans le lit asséché du torrent, ils feront un ban-
quel orgiastique, une carousse digne de calmer leurs effroyables appétits. Mais voici que les mœurs s'humanisent. Plus de cheval mort, plus de rame de toro, pas même une mule poussive pour les rois du ciel bleu. Bientôt lespygargues ne pourront plus vivre et les balbuzards seront dans la dure nécessité de se mettre au laitage. Plaignez donc, Séverine, plaignez les vautours de Ronda. Qu'il vous plaise garder une de vos larmes si belles pour ces pauvres oiseaux dignes de compassion, — voués désormais à la faim torturante et à sa malemort !
27 avril J901.