‹ La touffe de saugeChapitre 29 sur 31 · CONTRE LES DIEUX · texte numérisé non relu

CONTRE LES DIEUX

Pour escroquer au tâcheron le loyer de sa peine, pour exercer parmi les enfants ou les femmes leur luxure et leur despotisme; pour s'attribuer les plaisirs de la richesse et de Tamour, sans accepter la loi du travail ni les charges du foyer; pour vivre béats, entretenus, malfaisants et redoutés, les prêtres et les rois ont imaginé d'abord de dérober à l'homme sa conscience, de lui suggérer tant de bêtise, de poltronnerie et d'aveuglement que docile entre l^urs mains, il fût prêt à toutes les renonciations, à toutes les hontes, capable désormais de sacrifier des enfants à Moloch, des jeunes

filles à Diane, des hérétiques ou des Juifs aux trois personnes et la pudeur du président Loubet au Sacré-Cœur de M. Paul Deschanel.

Depuis les âges fabuleux des sociétés primitives, sous l'écrasement du surnaturel, des fantômes créés par leur imagination, les hommes saignent, pleurent, s'abêtissent devant les autels où paradent leurs crimes, leurs passions et leurs appétits divinisés. La succession des temps ne modifie pas ce goût des enfants de la terre. Sciences, découvertes, fusion des races, rapprochement des peuples, rien n'y fait.

Dans les cavernes de son esprit, le triste roi du monde garde les mêmes croyances absurdes, les mêmes cultes ridicules ou hideux. Les religions dites éclairées sont exactement au même étiage de bassesse que les plus dégradants fétichismes. L'amulette, le gri-gri, la relique et le talisman font voir la même préoccupation et la même absence d'idées chez ceux qui les emploient. Le Tasmanien, demandant à son idole cravatée de dents humaines la pluie ou le beau temps, n'est pas au-dessous de M. Brunetière,

qui croit que la Vierge Marie a, comme Isis ou comme Dévaki, enfanté Dieu sans le secours d'aucun mâle. Et cet autre académicien, Coppée, qui se bassine d'eau de Lourdes pour aveugler sa fistule et devenir roi de France, ne s'élève aucunement au-dessus des Aléoutes qui crient dans le but de faire accoucher la Lune ou le saumon se prendre à leurs filets. Quand les missionnaires, commis-voyageurs de l'obscurantisme que la Défense républicaine abreuve d'honneurs et couvre de sa protection, comme d'ailleurs toute la gent porte-cuculle : assomptionnistes et curés, dominicains et vicaires, sans compter les Flamidiens, éducateurs de la jeunesse; quand les missionnaires vont inoculer aux prétendus sauvages le mal français, l'alcoolisme et le jésuite, ils n'ont, pour chaparder à ces pauvres gens leurs denrées, aucun effort d'imagination à intégrer. « Jésus veut faire un pilou-pilou en l'honneur du Saint-Esprit», expliquent-ils aux doux Canaques, et les ignames, le mouton, les poules d'abonder. Le capucin ou le salutiste déroule, avec l'assentiment des

autorités, les mêmes contorsions que les baptes antiques, les derviches ou les fakirs. Le grand lama, dont les Tbibétains adorent la fiente, ne commande pas à des cerveaux plus dégénérés que le Pape dont Arthur Meyer baise la mule après l'avoir ferrée chez Blanche d'Antigny.

Quels sont-ils donc ces dieux polymorphes et multiples qui, sous leurs apparences diverses, leurs changements de costume et de climat, ravalent à de pareils abaissements la personne humaine ? Quel virus transmis de siècle en siècle par les suggestions du prosélytisme et les assassinats de la conquête empoisonne les intellects de cette croyance inepte, qu'en dehors dumonde, il existe des êtres s'occupant de l'homme et prolongeant en vue de récompenses ou de châtiments un double de son moi décomposé. Comment les dieux, 0[xot, les Lois qui régissent le Cosmos sont-ils devenus des individus concrets, des idoles anthropomorphes ayant des sourcils comme Jupiter, des bras sans nombre comme Vischnou, un lingam comme Priape, un cœur saignant comme le gigolo de Marie Alacoque?

Contre quoi nous battons-nous en poursuivant de notre haine ces dieux exécrés?

Contre des êtres réels ?

« J'échapperai malgré les Dieux » dit Ajax, cependant que Vénus est blessée par le fer de Diomède et que Perséphone mange des grenades véritablement.

Ou bien contre de vaines ombres?

Il ne manque pas d'athées qui, étant affranchis, se soucient médiocrement de ces choses, de la peine que prennent les autres à se rédimer — Jules Guesde, par exemple, ce pape acrimonieux de la lutte des classes — et qui trouvent utile de respecter, d'entretenir Terreur populaire ou bien qui déclarent la question insignifiante. D autres, comme André Chénier, sont athées avec délice, mais ne se soucient pas de faire goûter cette joie à leurs frères de captivité.

Meilleure est l'action, meilleur est i'antithéisme actif, supérieur à l'égoïsme incrédule. Il faut haïr Dieu pour les autres et pour soi. a Dieu c'est le mal «, disait Proudhon dépassant

Feuërbach. — Ce qui « excuse Dieu, c'est qu'il n'existe pas », attestait, avant lui, Stendhal, dont M. Paul Bourget, académicien de bénitier, se réclame encore comme un garçon perruquier des princes dont il a tondu les cheveux.

Oui, les dieux sont des fantômes, des fantômes dangereux et que le fer seul peut mettre en déroute. Ainsi Fépée flamboyante des époptes disperse les méchants esprits. Ce sont des projections de la pensée humaine qui l'oppriment et la dépravent. L'homme a pour ennemie sa propre image — son image étendue à la mesure de l'univers — de l'univers qu'il connaît, bien entendu.

«La crainte a fait les dieux, » dit Pétrone. Ce n'est pas seulement la crainte, mais aussi l'amour. C'est le désir de retrouver dans un beau jardin, Champs-Elysées ou Walhalla, ceux que nous aimons et qui ne sont plus. C'est le désir de prolonger notre vie au-delà de cette minute lucide et brève que nous accordent les Destins.

Depuis le mort couché sous l'autel domestique, le mort qui boit et mange les mets funé-

raires, la libation faite chaque soir, jusqu'au vague esprit habitant au-delà des étoiles quelque sphère indéterminée, les peuples ont tous cherché une croyance qui, même au prix de Tabdication intellectuelle, maintienne dans leurs cœurs un espoir de survie.

Et c'est d'abord le fétichisme, l'animisme qui commencent la série, l'échelle des religions, la gamme de la foi. Les objets extérieurs, l'arbre tabou par le sorcier, la lampe, le seuil de la maison, puis le double de l'individu habitant des royaumes inanes [inania régna), le spectre revenant, lémure, brucolaque, et, plus tard, moine bourru, se disputent les adorations. On les honore, on les incante. Les Frères Arvales leur jettent des fèves, les Illyriens enfoncent un pal dans les yeux du défunt qui revient, à la brume, sous forme de vampire, épuiser le sang des cœurs. Les exorcistes humectent leurs patients d'eau bénite et de saint chrême. Vient ensuite l'astrolâtrie, les cultes de Hélios, de la lune, des étoiles, puis des météores et des animaux qui parfois se confondent. Ceux du

labourage, le taureau, le bélier deviennent des constellations et, dans le sombre azur des nuits, un cygne empenné de soleils étend ses ailes flamboyantes.

Du phénomène cosmique, ouragan, pluie, rayon ou nuage, l'homme se guindé à l'adoration de sa propre personne et risque un premier essai de théologie. Ses facultés se confondent encore avec les états de l'atmosphère. Le dieu, tantôt simple modalité de la température, tantôt personne concrète agissant par des mobiles humains, évolue dans le cadre peu circonscrit des mythologies primitives et lentement s'incarne en la représentation de la figure humaine. Plus tard, Évhemère inaugure la flagornerie apothéotique d'attribuer aux princes et aux capitaines l'origine des dieux. Cette exégèse que ne désavouerait pas la compagnie de Jésus fait assez voir dans quel abaissement était chu le polythéisme gréco-latin, quand, debout sur le rocher de Césarée, Paul arracha le monde antique à la servitude heureuse des anciens dieux pour le ravaler aux genoux du supplicié galiléen.

Cette confusion des phénomènes célestes et des sentiments humains, dans la cristallisation du personnel ouranien n'est en aucun endroit plus tangible que dans la gamme des dieux aériens et des dieux ignés, chez les Grecs, nos éducateurs et nos pères. Ainsi que l'a judicieusement noté Louis Ménard que la mort vient d'arracher à l'admiration des poètes et des penseurs, le panthéon hellène revêtu plus tard d'une suprême beauté par le génie des rhapsodes, conserva longtemps sa physionomie élémentaire. Même dans Homère où les textes primordiaux sont additionnés de surcharges modernes, les dieux ne se distinguent pas très nettement du phénomène auquel ils sont amalgamés. « On pose les cuisses de bœuf sur Hephaistos » ; « Il pleut dans Zeus ». Hera, le ciel inférieur, se querelle avec son époux le ciel d'en haut et, pour s'unir à lui, sur les pentes de l'Ida, enveloppe leurs amours d'une brume pluvieuse.

Venu tard dans le panthéon de la Grèce et sorti, comme Phébus le roux chasseur, des-

lourds Doriens, Héraclès garde longtemps son aspect solaire, tantôt dévorateur et tar'.Jl bienfaisant. Il est la gloire de Fair, le soleil d'aprèsmidi, antagoniste irréconciliable de Héra ; il est la force héracléenne qui déchire le sol et fait croître les épis. 11 porte les attributs solaires. Comme Indra vainqueur d'Agni, comme Apollon destructeur de la serpente Pytho, il triomphe de Télément humide sous la forme du reptile, hydre de Lerne, etc., élément qui, bientôt, le résorbera dans son hypostase féminine^ en vue des prochaines fécondités. Comme Phœbus, Indra et Ormuz, il est purificateur. Sa généreuse lumière, ses flammes embrasées emportent les miasmes et dessèchent les bourbiers. Il est archer. Par son adresse au tir, il obtient la fille d'Eurytos, lolé, la mer violette. L'Hercule assyrien, Nisip, est représenté dardant de très haut ses flèches vers la terre et, sous cette figure, devient, aux mains des Phéniciens, Melkart, divinité poliade commerçante et maritime. Il triomphe aussi de Géryon, fils de Callirhoë (la pluie et de Crysaor) (la foudre) ; il

soumet à sa vigueur Antée, fils de Poséidon et de Demèter, personnification du nuage orageux. Dieu d'après-midi, il confine au crépuscule et partant au monde silencieux des tombeaux. Tel qu'Indra vainqueur des Asouras, il descend aux enfers, perce de flèches son ennemi Hadès qui l'avait emprisonné, image du soleil échappé aux ténèbres — pareil aussi à l'Hercule hébreu Samson [schimechon, petit soleil), soulevant les portes de Gaza, initiateur du mythe si sottement plagié par la résurrection du Christ. Parallèle à Hermès, voleur des troupeaux d'Apollon, il dérobe les vaches de Géryon, nuages roses du couchant.

Dieu psychopompe, il ramène les âmes des noires profondeurs comme Osiris ou Hermès. Il redonne à l'époux désespéré Alceste revivante. Contrairement au Sûrya védique, au Phébus hellène, tous deux chastes, il convoite sans répit l'élément humide et féminin oii se brisent l'énergie des forts, la puissance génératrice du mâle. Omphale, Déjanire et l'éphèbe Hylas, dieu des fontaines, accumulent sur sa

route les expiations imméritées. Son plus tenace amour, Déjanire, issue du fleuve Achéloos, le nuage, dont il s'éprend pour son malheur, lui est ravie par le centaure Nessus, autre image du soleil. Mais, dieu quasi crépusculaire, il tue Nessus, le rayon, et meurt de son trépas. Son attrait pour les fluides l'entraînant vers un nouvel objet, lolé, la mer pourprée du soir, Déjanire l'enveloppe dans une trame de brouillards qui, s'enflammant avec lui, sur le bûcher symbolique de rOEta, porte son âme secourable et douce au plus haut de l'Ether.

Quand rOlympe, écroulé, après tant de ruines et deuils, ses pâles divinités n'eurent plus qu'une existence officielle au panthéon latin ; quand Héraclès déchu se contenta de présider aux instruments aratoires, le mythe prit un essor nouveau dans l'enseignement de l'école stoïcienne. Hercule humanisé montra l'exemple à ses frères de douleur, l'exemple du travail fécond, de la souffrance injuste noblement supportée. Pour les siècles à venir, il posa la suprématie indiscutable de la loi. Sa passion active

est justement le contraire des pathêmata dissolvantes et pleureuses des dieux Syriens : les Atiiys, les Zagreus, les Adonis et les Jésus. Loin de débiliter le cœur, elle montre ce que peut le juste sous l'outrage ; elle compare à la vertu de l'homme l'iniquité des dieux. Elle enseigne la morale unique, survivant à tous les mensonges des églises et des écoles : « Servir le beau, faire le bien et ne jamais désespérer du vrai. »

Par là, cette noble légende d'Hercule se rattache à notre sujet. Ce n'est pas un liorsd'œuvre. C'est le fond même de l'enseignement que j'espère que nous emporterons d'ici.

Mais ce n'est pas une histoire des religions que vous attendez de moi. L'heure n'est point aux spéculations, à l'étude patiente, à la confrontation des textes abolis. Quand la Louve romaine aboie à notre porte ; quand la réaction cléricale verse à flots le venin de ses intrigues et de sa propagande ; quand le nationalisme, comme un onagre enragé, caracole dans les rues; quand tel infâme antijuif pousse au meurtre les imbéciles, grisés par ses mensonges de cuistre inqui-

siteur ; quand les métis, rebut et résidu de toutes les races humaines, maltais comme Régis, bretons comme Guérin, ameutent les chiens de Fantisémitisme contre le labeur Israélite ; quand là-bas, à Montceau-les-Mines, agonise le droit du prolétaire et de Fouvrier, trahis par le socialisme gouvernemental et revendiqués par les seuls anarchistes, par ces libertaires maudits de la société bourgeoise qTii, sous leur drapeau noir, marchent à la conquête du monde, ce sont des paroles casquées et des mots de combat qui doivent jaillir de nos poitrines.

Revenons cependant aux dieux. C'est à leurs côtés que se livre le plus fort de la bataille et que les coups portés subrepticement par leurs chevaliers scélérats égorgent le meilleur de nos soldats.

Quand Tofficier est repu, gorgé de victuailles, de rapines et de vins, il se fait bon prince. Il couche volontiers dans les maisons de tolérance dont il partage la recette. La fille Pays le maintient en belle humeur. Le prêtre, lui, s'acharne d'avantage. Il raffine sur l'atrocité avec un goût

pour le mal en lui-même que le soudard ne connaît point. Quand l'armée française assassine, à Madagascar, dans l'Indo-Chine, en Tunisie, c'est pour voler tout simplement ; le clergé national ajoute à cette aubaine Fagrément devoir souffrir. L'armée est une troupe de bouchers, le clergé une école de bourreaux. Entre ces deux cambrioleurs, le général Frey et l'évèque Fabvier, qui déménagent les boxers nationalistes jaunes au profit de leur escarcelle, tenez pour certain que révêque est un malandrin encore plus avide et plus déprédateur que le soudard.

Dès que l'homme a revêtu de la pourpre divine ses complexions et ses idées, la théologie est faite, un nouveau facteur de misère et d'oppression institué. Artémis se délecte à voir couler des rivières de sang ; Kali écrase sous son char les multitudes prosternées, cependant que le rouge Witzliputzli hume avec délice l'odeur qui s'exhale des monceaux de cadavres offerts à son autel. Partout des vierges, des enfants, de beaux jeunes hommes sont livrés en hostie à la faim irrassasiable des Puissances Inconnues.

Mais bientôt les divers monothéismes etpolythéismes se fondent dansle christianisme, fosse de compost oiiviennents'agglomérer, fermenter etrenaîtreles dogmes antérieurs; c'est la grande sentine de l'aberration religieuse ; à la fois syncrétisme et secte, l'Eglise de Jésus absorbe tous les autres dieux. Elle est la seule qui ne s'accorde avec aucun peuple, avec aucun gouvernement. Toutes les religions , étant partielles, gardaient une part de vérité ; le christianisme seul est mensonge de part en part — toto cœlo, disait Schopenhaûer.

Les effets désastreux s'accentuent à mesure que la série évolue vers un seul créateur, vers un dieu métaphysique ; du sauvage au païen, du païen au christicole grandit la concupiscence de la mort. La destruction est proportionnelle à l'étendue croissante du miracle, à l'importance déplus en plus grande et rémunératrice de l'intermédiaire sacré : obi, talapoin, derviche, pope ou confesseur à la mode.

L'abbé de La Guibourgère est plus néfaste qu'un gros de capucins.

Le -fétichisme terrorise rhomme avec l'objet sacré mais inerte, avec soa double renaissant qu'apaisent quelques fruits. Le polythéisme sacrifie la vie aux auteurs de la vie. Mais le monothéisme sacrifice bien plus, la peusée, à l'auteiir du fait. Non content de demander à ses adeptes leur sang et leur richesse, le christianisme exige d'eux encore l'abandon absolu de leur intelligence. Religion des abrutis, il emprisonne quiconque se permet de penser. L'Inquisition verse le sang comme de l'eau. Juifs, Maures, savants, hérétiques, la torche sinistre que porte dans sa gueule le limier du Saint-Office brûle et réduit en cendres tout ce qui témoigne de la conscience humaine. L'infâme Dominique massacre un peuple entier. De Muret à Faujeaux, trois siècles sont emportés par l'horrible fumée des bûchers albigeois.

Et, de nos jours, à Montjuich, la hideuse mégère qui, sur le trône d'Espagne, accomplit les basses œuvres du Gesù, infligeait par la main de ses Porta, de ses Henri Marzo, des tortures obscènes aux libertaires de Barcelone, la gloire

et riionneur même de ce misérable pays.

Les dieux sont les plus cruels antagonistes du bonheur humain. Ils détruisent la pitié, la volonté. Ils substituent le miracle à l'effort. Ils proscrivent le travail qui libère et grandit le travailleur. Ils rendent l'homme docile à toutes leurs incarnations : patrie, famille, propriété, à ce qui déshonore et brise à jamais l'instinct des rebellions généreuses.

Dieu est pire que les dieux. La méchanceté s'est accrue, la servilité de même — en proportion de la tyrannie. A présent, les souteneurs de Dieu l'appellent Autorité. Or l'autorité n"a pas de plus ferme appui que le soldat. Non ce routier des temps héroïques, marchant la tête nue et lépée haute sur les champs de bataille et dans les villes prises d'assaut, gonfalonier du meurtre, porte-étendard de la cruauté organisée qu'éclairait la rougeur des incendies et l'aube sanglante des jours de combat ; mais un rondde-cuir ténébreux, un faux témoin dont la parole est plus abjecte que l'ordure du chemin. Tel est l'officier moderne que l'Église bénil

et que recherchent les grandes héritières. La sidération de la ferblanterie patriotique est tellement puissante que, pour opérer, elle n'a même pas besoin de revêtir une brute courageuse. Nul besoin d'être même un beau voyou pour mettre en chasse les cuisinières et les ducliessesdela «patrie française», toutes les âmes de servantes qui acclament Déroulède et redemandent l'ignoble Marchand. Mercier, l'oblique faussaire quePicquardet Zola surent empêcher de devenir empoisonneur, Mercier, bandit plus honteux que Dumolard et plus lâche que Barrés, a pour lui toutes les femelles nationalistes habituées des grands bars et des paroisses élégantes, pensionnaires des maisons chaudes et des confessionnaux. Ces chiennes, en 1804, applaudissaient le condottiere incestueux auquel la France dutle Concordat et la réduction de ses frontières ; en 1816, on les voyait,

Aux regards d'un cosaque étaler leur poitrine, Et s'enivrer de son odeur,

ce que leurs petites filles ont recommencé na-

guère au temps de rAlliance Russe et des visites que fit au Mamamouchi Félix Faure notre petit père et escroc, le tzar Nicolas II, avec une innocence éperdue de chèvres en amour.

Derrière le sabre et l'ostensoir, un autre dieu se cache plus redoutable encore, seul motif d'exister du prêtre et du soldat. C'est Plutus, c'est Mammon, le Capital, si vous dépouillez de ses attributs mythologiques le principe de la ruine, de l'abrutissement et de la douleur. L'Argent a détrôné les dieux qui ne sont plus que ses esclaves et ses fonctionnaires. A notre tour, nous briserons l'Argent I

Quand Prométhée, avec des liens de bronze et des clous de diamant, fut enchaîné au sol générateur du fer, aux âpres cimes du Caucase ; quand les esclaves de Zeus, la Force, la Violence et Mercure à la langue perfide eurent épuisé sur le martyr les sévices impitoyables et les outrages ancillaires ; quand il se vit renié par le lâche Océan et que lo, victime errante du persécuteur céleste, eût mugi sa plainte éternelle auprès du roc où se taisait le grand Cru-

cifîé,- cependant que la foudre et les carreaux du tonnerre s'abattaient sur lui avec de rauques grondements et que le chien ailé de Zeus, Taigle sanglant, dévorait son foie impérissable, le Titan châtié «pour avoir eu pitié des Ephémères » se dressa, et plus haut que la tempête ennemie, que les fulgurations de l'orage et que le hurlement des fleuves débordés, il jeta, vers l'Olympe, un cri sublime de révolte et de détestation.

Prométhée, c'est l'industrie humaine, c'est la pensée, l'Art et la Science qui traquent dans leurs cavernes, leurs bois sacrés, leurs temples, leurs églises et leurs cliaires, les dieux menteurs, les dieux sanguinaires, les dieux larrons, éternels ennemis de l'homme, de la Justice et de la Beauté. En attendant qu'il se délivre luimême, Prométhée nous affranchit.

Dans l'ordre cosmique, c'est lui qui, d'un coup de hache, ouvre sous sa couronne de nuées le front ténébreux de Zeus, l'air chargé de pluie. Son audace fait jaillir Athéna, l'éther immarcessible, l'azur qui, par delà tempêtes et

cataclysmes, garde la sérénité limpide, le calme pacifiant de la lumière immortelle. Attiéna, c'est l'outremer du ciel, le bleu chaste des matinées de printemps. C'est aussi la déesse de la raison qui guide le navigateur, inspire le poète, endoctrine l'artiste, élève l'orateur et fonde la Cité. Son clair regard chasse les ténèbres, et sur la mer à jamais apaisée, fait taire le conflit des bourrasques et la démence des vagues. Elle cite devant ses juges l'émissaire de l'iniquité divine. Elle fait absoudre par l'Aréopage au nom d'un principe supérieur, Oreste que souille encore le sang des veines maternelles. « Prévoyante » comme celui qui l'engendra, elle pose les lois éternelles des peuples civilisés, le Droit, l'Équité sainte qui permet de braver le tyran, d'affronter les supplices, la dérision des lâches, les sales avis des personnes prudentes et de souffleter Dieu, C'est elle qui, plus tard, dans la sombre cave de Mayence, au milieu des presses informes et des caractères grossiers de Faust et de Gutenberg, inspira le souffle de la Renaissance etproduisit, au déclin du Moyen-Age, l'imprimerie

victorieuse, l'imprimerie antagoniste des superstitions et des bassesses de la Foi, l'imprimerie qui renverse les dogmes, les croyances, les morales, tout le vieil édifice des hommes obscurs et fait fondre le granit des cathédrales, comme fondent, au mois de mai, les glaces de FHiver.

« Rien que lé juste n'est divin » . C'est le mot de Socrate, pensé devant la colline d'Ares, sous les yeux de la déesse qui porte l'égide et dont la chouette clairvoyante discerne, dans les ténèbres, chaque malfaiteur embusqué. Rien que le juste n'est divin, c'est le mot d'Épictète, deJean^Huss, de Yanini, de tous les confesseurs de la Lumière et de la Liberté. C'est le mot des tueurs de rois, de Hartmann, de Sophie Perouskaïa, d'Angiolillo et de Bresci. C'est le mot de nos vengeurs et de nos saints.

Les bienfaits de Prométhée ne se bornent pas à émanciper la lumière, à balayer le firmament. Cet accoucheur magnanime du jour serein apporte à l'homme le feu maître des rts, le feu premier agent de l'industrie. Par un

sacrilège bienfaisant — et tout sacrilège mérite le nom de bienfait, par cela seul qu'il est un sacrilège — il dérobe à la jalousie des dieux l'étincelle bénie où va s'allumer le foyer humain. Potier, forgeron, constructeur, tisserand, il prépare la défense de l'homme, frère débile des titans contre les météores. Puis, ayant préparé la terre et fondé le droit, sur l'argile que sa main a modelée amoureusement, il impose, sous la forme légère d'un papillon, Psyché, l'inteUigence lucide et pure. Psyché qui voltige sur les fleurs de la connaissance et dans l'air libre de l'amour. L'homme n'a plus peur des fantômes. Il ne craint plus son ombre ni l'écho de sa voix. « Troupeau jadis raillé des dieux », il a dispersé les Olympiens et fait le jour dans le Tartare. Il revomit les déités créées à son image. Et, dans un effort suprême, il s'exempte à la fin du dieu cruel et tyranniquc, du dieu, sournois héritier de tout l'opprobre divin, Jésus qui prêtait à Mammon son masque de douceur bêlante, de niaiserie dégradante et son obéissance ignominieuse.

Tabernacle ou coffre-fort, Thomme délivré atteindra les dieux jusqu'au fond de leurs sanctuaires, déchirera les voiles et brisera les arches où se cachent les puissances malfaisantes qui, trop longtemps, l'ont asservi. Il les suivra ces misérables dieux comme des sangliers immondes à travers les forêts pleines de terreurs et d'excréments, jusque sur leur fumier séculaire pour les en débusquer à jamais et purifier de grand soleil leurs bauges nauséeuses.

La flamme qui alluma le bûcher d'Héraclès, le charbon incandescent que son frère Prométhée rapporta dans le Narthex sonore ont pour jamais détruit le monde extra-sensible. L'argent avait domestiqué les prêtres etleurs idoles ; nous reconquerrons l'argent; nous jetterons à la Toirie les idoles; nous cracherons notre mépris à la face louche et hideuse du prêtre. La richesse qui, stagnante, engendrait mille maux, comme une onde croupie où fermentent les instincts sordides, les vices et les crimes, la richesse reconquise et déprisonnée portera ses dons à la terre fécondée. Au lieu du marécage

pestilent ou du glacier implacable, le fleuve aux eaux riantes s'épandra parmi les herbes vertes et les jeunes moissons.

Le Surnaturel en fuite, la misère disparaîtra bientôt. Le prêtre, le soldat, tous les hommes entretenus, les voleurs de salaires, inutiles et malfaisants, disparaîtront à la même heure, ceux qui impanent l'absolu dans des pains à cacheter et ceux qui traînent par les villes, avec une insolence de ruffians heureux, les sabres de l'assassinat.

Les hommes en jupons et les hommes en cote rouge auront à jamais repris leur rang dans l'estime publique, bien au-dessous du croupier, du leno et du voleur de grand chemin.

La menace de Prométhée s'accomplira ainsi. A vous, frères des Écoles, jeunes et robustes féaux de la Révolution internationale, à vous de briser la chaîne infamante des religions et des patries. A ceux qui vous parlent de l'idéal menteur, attestez l'unique devoir d'aimer, de vivre et d'être bon ; à ceux qui vous parlent du drapeau, montrez les taches de boue et de sang

qui maculent cette loque mensongère. Travaillez, comme disait Marc-Aurèle, travaillez à parfaire l'œuvre de Prométhée, à mettre un peu de clémence dans l'habitacle des humains, à multiplier autour de leur âge transitoire ces fruits de douceur et de beauté que porte l'Anarchie dans ses mains réparatrices, le vrai, le juste et le bien, l'indépendance et la lumière, la miséricorde et le pardon.

Page 1